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17 juillet 2013

l'inversion du genre

 Jefferson Eleutério.jpgIl m'en a voulu, Jefferson, que je ne parle pas de lui. Jeff, comme l'appellent ses amis de Facebook. C'est lui pourtant, ou elle, qui m'a chaque fois accueilli avec le plus d’exubérance et d'attention taquine, lors de mes visites récentes au Théâtre Nout, grimée, gantée, coiffée et gentiment entreprenante.

Car j'y suis retourné. Deux fois. Presque en abonné, désormais. Et accompagné : vendredi 12, comme annoncé, mais la représentation s'est vue annulée en raison cette fois du départ précipité de l'une des comédiennes - les aléas de la vie de troupe... Puis, du coup, encore samedi, où le Livre blanc nous fut livré dans une version resserrée quoique toujours polyphonique, sans doute plus affûtée. Les scènes où Cocteau - toujours magnétiquement incarné par Lionel Chomat - relate ses aventures féminines post-adolescentes, ont gagné en percussion. J'ai à l'esprit de nouvelles images fortes, comme celle où Jeanne, désormais jouée comme les amants par un Pierre Adam sophistiqué, en bas résille et étole de fourrure nacrée sur les épaules, exhibe sa virilité d'un mouvement soudain du manteau aussi brusquement que Cocteau comprit, à cette occasion, ce qu'étaient "les bases de (son) amour". Un Pierre Adam au sourire flou, plus troublant que jamais soit dit en passant. Une façon de Joconde à hanter tes nuits...

Mais vendredi, nous n'avions pas fait le voyage pour rien, Yohan, Maryse et moi. Car amoureux de leur métier et de leur répertoire, gourmands du public, et pétris de scrupules de nous avoir déplacés pour rien, peut-être aussi un peu touchés par ce que j'avais écrit du Livre blanc quelques jours plus tôt, Hazem El Awadly et les comédiens ont proposé de nous offrir l’École des veuves. Les comédiens concernés étaient là, et n'avaient besoin que de quelques minutes pour s'appréter...

La représentation qui précède la Première, c'est la Générale. Une séance de travail ouverte, publique, qui se déroule dans les conditions d'une représentation ordinaire, pour s'assurer que tout fonctionne. Tout le monde connaît. Mais comment appelle-t-on la représentation qui suit la Dernière ? Car nous étions deux jours après la Dernière, en séance privée pour ainsi dire, et la débacle est devenue aubaine.

L'Ecole des veuves raconte le chemin qu'accomplit une jeune bourgeoise à la mort de son vieil époux, depuis l'absurde voeu de fidélité éternelle confinant au projet suicidaire le jour du deuil, jusqu'à son dévergondage avec le gardien du cimetière, grand, blond, fort et... poilu.

Apparemment inspiré par le verbe de Cocteau, El Awadly a pris le parti de l'inversion des genres, qui correspond bien à l'esprit bouffon de l'oeuvre : l'homme de la pièce y est joué par une femme, et les femmes par des hommes. En l'occurrence, le gardien athlétique est incarné par une Justine Chardin-Lecocq chétive mais moustachue, la belle-soeur est portée par un Lionel Chomat habillé et métamorphosé, la veuve par Pierre Adam, à la mélancolie grivoise, et sa bonne, la malheureuse Camilla, tortuée d'amour pour sa maîtresse épleurée, par Jefferson Eleutério. Un choix judicieux qui rend compte, accessoirement et accent aidant, du confinement des femmes issues de l'immigration dans les métiers domestiques - un des symptômes constants des dominations coloniales persistantes.

La proposition est réjouissante, les scènes s'enchaînent, intercallées d'appartés participatifs, on t'offre une menthe à l'eau ou une grenadine. Le travestissement n'est jamais vulgaire. Tu le dépasses d'ailleurs très vite une fois que tu l'as compris, sauf qu'il t'a conduit dans une autre dimension de la pièce, où se joue l'arrangement intime dans lequel chacun se débat depuis la nuit des temps entre l'orgueil où tu te mortifies, et la vie qui t'appelle.

Bravo à la performance de Jefferson. J'ai peu percé de son intimité malgré nos quelques discussions Jefferson.jpgdemeurées jeux d'acteurs. J'ignore si son travestissement relève de la composition ou d'un goût particulier, et je vois dans l'incertitude entretenue une prouesse artistique, au même titre que dans les magnifiques érections dont il émaille le Livre blanc.

Le 21 juillet sera d'ailleurs la dernière du Livre blanc pour cette saison, et l'occasion pour la troupe du Nout de fêter son treizième anniversaire. N'hésite vraiment pas à t'y rendre. De mon côté, tout comme Maryse, pas encore lassé, je ne m'interdirai pas un retour à la reprise d'automne, ne serait-ce que pour y entraîner tous ceux de mes amis, sollicités avec insistance mais qui ont fait faux bond jusque là faute de disponibilité... et aussi pour entretenir ma nouvelle familiarité avec cette troupe bienveillante.

02 juillet 2013

un livre blanc-miroir

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Le Livre blanc a donc fini par s'ouvrir à moi. Un livre chargé d’errances, aux plaies douces. Une autobiographie tendue comme un miroir, où se bousculent la peur, la mort, la chair, la honte, le spasme, le vertige, tous à portée de l'amour dont ils assurent l'illusion.

Cocteau, grand prêtre d'un siècle disparu, anonyme fortuit comme purent l'être à mes oreilles des Boris Vian ou autres Pierre Dac. Témoin transparent d'une génération enfuie, il était une évanescence, la vague anticipation d'une audace érotique. L'amant de Jean Marais, ça oui, à l'envie et depuis longtemps. Un grand inconnu, en somme, petitement notoire, à la modernité niée.

Jusqu'à ce que me tombe sous la main et dans le blanc des yeux ce Livre blanc, de Hazem El Awadly. theâtre nout,le livre blanc,jean cocteau,hazem el awadly,lionel chomat,pierre adam,homosexualité,théâtreC'est finalement ce dimanche que je m'y suis plongé, au Théâtre Nout, à deux pas de Paris, en la paisible Île-Saint-Denis.

Hazem El Awadly n'a pas seulement mis en scène Cocteau. Il a tiré de son roman juvénile et anonyme, profond, essentiel au sens étymologique du terme, une adaptation généreuse, incarnée, palpitante.

Bien sûr, j'y ai reconnu mes déambulations initiatiques et mes lieux de perdition, le son feutré des gouttes qui perlent et s'écrasent dans un écho sourd au pied des bassins vaporeux. J'y ai retrouvé mes lumières aveugles, à la tension chancelante. J'y ai retrouvé toute la matérialité même de mon dépassement et de mes convulsions. Ma sortie tardive du cocon. Ces premières mains qui un jour vinrent, sous l'eau, caresser mon membre tendu comme un arc. Mais j'ai surtout découvert un auteur qui raconte la vérité d'une oppression insupportable, socialement construite, appuyée de gardes chiourmes moraux, bourreaux inconscients peut-être de leur cruauté mais néanmoins impardonnables.

theâtre nout,le livre blanc,jean cocteau,hazem el awadly,lionel chomat,pierre adam,homosexualité,théâtreLionel Chomat y joue l'auteur, nu d'un bout à l'autre de la pièce, en proie à un désir parfois non dissimulé, à ses démons et à leurs chasseurs. Pierre Adam endosse tour à tour les habits des amants qu'il déshabille, inconstants ou espiègles, effrontés ou déchirés. Le reste de la distribution est tout autant engagée, dans le désir, dans la coercition, dans le tourment des alentours.

La jeunesse dorée et révoltée de Condorcet t'apparaît dans un rap de cité, la parole du monde extérieur est chorale, comme les voix intérieures qui racontent les combats intimes. Le sexe est cru, s'exhibe impudique, parfois chargé de toute la beauté du monde. La révolte et la sensualité se fondent l'une dans l'autre, sans que l'on sache laquelle des deux vient frapper à ta poitrine ou t'arracher une larme. De ce regard clivé dans le tien, qui semble s'y accrocher, tu te surprends à aimer et déjà la douleur du destin te rattrape.

Le récit coule, intime, rompu par des séquences scandées, qui ne sont pas sans rappeler les techniques de diction de Nicolas Hocquenghem avec sa Compagnie théâtrale de la cité. On n'est pas dans le sur-jeu, mais dans le surlignage et le contrepoint, à la façon des théâtres d'Orient.

A la fin de la représentation, Pierre Adam qui jouait cet après-midi-là en présence de ses parents, me le_livre_blanc.jpgdira qu'il y a tant de beauté dans ce texte et dans ce combat, que tout ce que son interprétation peut comporter de scabreux s'efface comme un élément de décor, et qu'il avait donc pu jouer sans gêne. Habillé par le sens.

La réussite de ce spectacle réside sans doute dans la foi qu'y mettent les comédiens et comédiennes, à la fierté qu'ils tirent d'être dans cette aventure artistique. Et l'on conçoit, au soin qu'ils mettent à t'accueillir, à te décrypter à ton insu tandis que tu bois un verre en bavardant avant d'entrer dans la salle, que rien n'est superflus dans ce projet conçu comme une rencontre, un pétale émancipateur.
 
Avec sa gueule et son corps de jeune premier, Lionel Chomat vit son rôle de Cocteau comme un privilège, et il me dira qu'il lui avait importé d'avoir perçu avant de jouer qui allaient être ces regards qui le scruteraient dans le noir de la boîte. J'espère pour lui qu'une fois lassé, si cela arrive, il en sera propulsé.

Dommage, vraiment, que certaines représentations en viennent à être annulées faute de spectateurs. Cette production mérite de triompher chaque soir, et de s'offrir en tournée dans des salles parisiennes et de province. Beaucoup de programmateurs gagneraient à se départir de l'obscénité des tartuffes qui s'interdisent un propos au prétexte de bites dévoilées. La nudité est partout sur scène aujourd'hui. Serait-elle moins flatteuse quand elle parle de la libération homosexuelle ?

En attendant, précipite-toi, Le Livre blanc se joue jusqu'au 21 juillet seulement. De mon côté, j'y reviens le 12, à mon retour du festival lyrique d'Aix. A la fois pour découvrir un changement annoncé de mise en scène, mais aussi dans l'espoir de retrouver le regard maquillé que j'ai cru voir me scruter et qui m'a tant troublé dimanche. Et cette fois, j'y emmène du monde !

15 juin 2013

de l'inégale répartition des corps

livre_blanc_cocteau_1930_IV.jpg

Je n'étais pas comme Gilles au milieu du 4ème rang, ce mercredi, mais au milieu de l'avant dernier, juste devant la régie, dans une salle surchauffée, pleine à craquer. Mais le Théâtre de la Ville a l'avantage des grandes salles modernes : frontale, on y voit bien de partout et l'on n'est jamais trop loin. Mercredi, je m'y suis donc délecté de ce Kontakthof, de l'esprit professionnel et rieur que lui insuffle la compagnie du Tanztheater de Wuppertal, même en l'absence de son égérie disparue.

Peut-être te souviens-tu de cette pièce du théâtre du Campagnol d'où avait été tiré un film en 1983 : le bal. Il donnait lieu à toute une série de figures de style sur les comportements, les techniques d'approche, l'engagement dans la danse. Le parquet y était un miroir aux caractères, aux névroses, qui y éclataient toujours malgré les jeux de rôle qui voulaient en constituer le verni. C'est donc cinq ans plus tôt que Pina Bausch avait créé, sur de désuets tangos argentins et la valse triste de Sibelius le jean cocteau,rso,le livre blanc,kontakthof,pina bausch,théâtre de la ville,théâtre nout,rainbow symphony orchestra,homophobieconcept initial. L'oeuvre se déploie dans une langueur tranquille, l'espace y est carré, constitué d'angles droits, de chaises alignées, d'un écran derrière un rideau et de diagonales humaines, le public est le miroir des WC au dessus du lavabo où se rassurent les égos, les femmes y ont des tenues colorées quoiqu'une fois elles s'essayent au noir, les hommes ne se départissent pas de leur costard cravate. Sauf un jeune, timide audacieux, embarqué à distance dans un strip poker virtuel qui va le conduire, ainsi que sa partenaire cachée à l'autre coin, vers la nudité totale, enjouée plus que honteuse, au milieu d'autres intrigues indifférentes.

On dit la compagnie fatiguée, sur-sollicitée, sillonnant les salles du monde pour maintenir vivace le répertoire de Pina Bausch. C'est vrai qu'elle a une âme particulière, cette troupe. S'y mêlent des jeunes et des vieux, des figures historiques et de nouveaux danseurs, des hommes et des femmes de toutes langues. J'avais vu de Pina son Orphée et Eurydice, par le ballet de l'Opéra de Paris, l'an dernier. Ça avait été beau, léché, impeccable. Mais jouées par le Wuppertal, ses pièces ont un relief particulier, rugueux, les regards y sont généreux. Je n'y ai vu le signe d'aucune fatigue. Et il attire les foules, puisqu'il avait fallu se lever très tôt pour en décrocher le sésame, un mois plutôt. Grand organisateur de la queue, j'étais flatté de retrouver, dans certains sourires de la dernière rangée, la reconnaissance pour cette action. Notamment de la part d'un jeune homme au sourire enjoleur qui m'avait reconnu.

Avant-hier soir, j'étais parti voir un autre spectacle, d'une brûlante actualité pourtant. Dans le Livre blanc, jean Cocteau, son auteur d'abord anonyme, raconte son homosexualité et interroge la relégation que lui vaut sa différence. On lit dans la presse (en l'occurence dans le numéro de juin de La Terrasse) que la pièce est belle, que la mise en scène est audacieuse, que la distribution n'y a pas froid aux yeux.
 
Le petit Théâtre Nout, qui l'a inscrite à son programme et à son répertoire, a su créer dans ses murs 07.05-Cocteau-LeLivreBlanc.gifune atmosphère cossue, mélange d'années 20 et d'ambiance orientale, le chant d'Oum Kalthoum reliant ces ornements dans un même bien-être. Les comédiens de la pièce, jeunes et espiègles, habits, accents et maquillages apprêtés, t'y reçoivent avec délicatesse : un travesti t'offre ses services, le caissier flatte ta bonne mine, un prêtre bénit ta soirée à venir... Seulement voilà, l'Ile-Saint-Denis a beau être à quatre ou cinq minutes de la Gare du Nord en RER, le théâte se trouve de l'autre côté du périphérique. Pas loin, mais de l'autre côté. Dans le neuf-trois, circonstance aggravante. Et pour finir, jeudi était jour de grève à la SNCF : je me suis donc retrouvé, quoique bien entouré dans l'obsurité tamisée du théâtre, seul spectateur. Nous n'étions pas vingt, nous n'étions pas dix, même pas cinq ou deux. J'y suis resté absolument seul et la représentation a naturellement été annulée... Quel contraste avec le Théâtre de la Ville la veille !
 
J'ai du coup un peu discuté avec le metteur en scène et directeur de ce petit théâtre de banlieue, Hazem El-Awadly, qui monte Pinocchio pour les enfants et Cocteau pour les adultes dans la même semaine, dont le théâtre est comme un jardin public où les familles qui s'y pressent en journée ne se doutent pas des corps qui secrètement s'y frottent une fois la nuit tombée, et avec elle toutes les déviantes obscsénités.

Le programme du spectacle établit un parallèle entre les douloureuses esquives de Cocteau à l'époque, et le martyre toujours imposé aux homosexuels d'Egypte, dont 50 viennent d'être à nouveau déférés devant la justice égyptienne pour "débauche" et "insulte à la religion", auxquels l'on comprend que Hazem El-Awadly s'identifie.

Je suis donc bon pour y retourner, accompagné cette fois d'au moins deux partenaires pour y sécuriser ma représentation, à laquelle je n'ai pas renoncé même si cette banlieue-là se trouve à l'exact opposé de la mienne.

llnconnu-du-lac2-tt-width-604-height-400-attachment_id-402045.jpgEn ces temps de réveil homophobique, où peut même être interdite l'affiche anodine d'un film qui aborde le sujet de la drague ailleurs que dans une salle des fêtes hétérosexuelle un soir de bal, il fait bon soutenir les initiatives audacieuses.
 
Au moins, les Eglises réformées de Paris acceptent-elles encore de recevoir en leur sein les concerts de musiciens ouvertement gays, lesbiens, ou engagés dans la lutte contre l'homophobie. Ce n'est déjà plus exactement le cas en Hongrie, par exemple, d'après deux amis que j'y avais emmené au concert dimanche.

Ah, car cela, je ne t'en ai pas encore parlé. C'était pourtant le week-end dernier : le RSO tenait ses ultimes concerts de la saison, avec à l'affiche une Ouverture romantique de Weber et la Symphonie inachevée de Schubert. Entre les deux, des pièces courtes, modernes pour la plupart, jouées alternativement par les cordes ou les vents. Car après les fastes de l'année dernière, Salle Gaveau ou Palais de l'UNESCO pour marquer les dix ans du RSO, l'orchestre avait opté pour un programme plus introspectif. Le Temple des Batignoles a une voute assez basse. La réverbération est directe, les sons sont projetés très bas, ce qui n'est pas forcément simple pour les musiciens. Débarrassé d'un écho encombrant, le spectateur jouit en revanche d'une puissance sonore exceptionnelle sans perdre la clarté accoustique des pupitres.

Le programme donnait sa place à la singularité instrumentale. Le chef John, dont l'accent fait craquer invariablement les amis et amies qui m'accompagnent, jouait de surcroit d'une partition pédagogique pour rendre plus digeste les petites pièces de Roussel (Sinfonietta) et de Darius Milhaud (Petite symphonie de chambre n°5). C'est agréable et efficace, car chacun sort du concert à la fois réjoui et heureux d'avoir mieux compris de quoi la magie musicale est l'amalgame.

Outre la remarquable performance des musiciens, les soli de Jean-Christophe au hautbois, dans la Symphonie inachevée m'a beaucoup touché, tout comme cette composition, pourtant fort connue, dont il ne m'était encore jamais apparu que la mélodie était annoncée à chaque fois par les basses, avec à la clé une magnifique partition pour les violoncelles.

L'Eglise n'était pas vraiment remplie, ni samedi ni dimanche, mais il y avait dans l'air tourmenté de ce faux printemps, idéologiquement maussade avec ses invraissemblables giboulées fascistes, un petit quelque chose de l'ordre de la convivialité.
 
D'ailleurs, John, qui partageait sa baguette avec Alexis, l'autre chef du RSO, s'est offert d'accueillir et d'installer lui-même les spectateurs à leur arrivée. Une petite touche d'hospitalité, de proximité et de tendresse, sécurisante dans ce monde de brutes épaisses.

07 juin 2013

printemps sacrificiel

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J'ai entendu le nom de Pina Bausch pour la première fois il y a une trentaine d'année. Il avait sonné comme un glas. A cette époque, la danse contemporaine avait droit de citer. Jacques Chancel animait le Grand échiquier et l'on y voyait des orchestres symphoniques en prime-time. Maurice Béjart, régulièrement invité du plateau, mais aussi de la grande scène de la fête de l'Humanité, était une figure populaire.

Un jour, mon frère a donc sorti le nom de Pina Bausch. Je ne sais plus bien dans quelles circonstances ni ce qu'il en dit, mais dans sa bouche, c'était la mise à mort de Béjart : il était question d'une audace plus forte encore, une intensité nouvelle, sensible, encore inconnue mais qui surpassait tout. Mon frère est comme ça : très absolu dans ses jugements, prêt à ringardiser le plus moderne que tu viens d'adopter. Je l'ai toujours vu avec une avant-garde d'avance et il s'est rarement trompé. Avec lui, Pina a fait parti des personnages que j'ai vénérés par procuration. Sa véhémence m'autorisait le désintérêt et l'oubli.
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J'ai oublié Pina Bausch et j'en avais le droit puisque mon frère avait installé sa statue dans un coin de mon imaginaire. Elle était loin de mon itinéraire, j'étais loin du sien, loin de l'art, réfugié dans un confort domestique précaire, illusoire, où je me protégeais d'un engagement politique vertigineux. Avec Agua, elle a surgi une première fois sur mes plate-bandes au début des années 2000. Puis il a fallu sa mort pour qu'elle commence à vivre vraiment dans mon champ de pensée. Et la sortie du magnifique film hommage de Wim Wenders, avec les extraits saisissants en 3D de son Sacre du printemps, pour que le mythe acquière un visage.

Enfin, il a fallu ce mercredi pour que je comprenne d'où venait son magnétisme. C'est une des choses les plus belles et les plus puissantes que j'ai vues ces dernières années. Une humanité ramenée à son essence, jetée à même la terre, vierge comme elle. Avec ses peurs grégaires, ses communautés primales de refuge, ses pulsions de mort et celles de la survie. Une terre qui d'abord roule sur les peaux glabres, puis s'y accroche à mesure qu'elles perlent de sueur, se mêle à l'eau, badigeonne les cuirs haletants d'une boue fine. L'humanité avance vers sa bestialité, à la recherche des regards protecteurs tout en approchant l'autre. Un ballet sublime, un coeur battant aux regards éperdus, où la sophistication tribale tient lieu de sacrifice, et qui rappelle que là où se trouve la civilisation la barbarie n'est jamais loin.

La Compagnie Wuppertal de Pina Bausch sera au Théâtre de la Ville à partir de la semaine prochaine, après avoir commémoré dans une même série de représentations les 100 ans du Théâtre des Champs-Elysées et ceux de la partition de Stravinsky. J'y serai encore mercredi prochain pour Kontakthof, un autre de ses ballets, et c'est un privilège : il n 'y avait que 288 places disponibles le jour de l'ouverture de la vente, il y a un mois. J'y étais allé au petit matin, sous une pluie froide et pénétrante. Instruit par ma jeune expérience de l'Opéra de Paris, j'avais préparé quelques tickets numérotés, ce qui permit à chacun de connaître son ordre de passage sans avoir à guetter les resquilleurs ni s'interdire une pause café, au chaud, de temps en temps. Car commencée vers 7h du matin, à 3 ou 4, la queue était conséquente à 11h, à l'ouverture des caisses, avec plus de 180 amateurs qui ne seraient pas tous servis. Il s'est trouvé une jeune fille pour déplorer l'infantilisation du procédé. La plupart des autres étaient reconnaissants de ne pas avoir eu à jouer des coudes pour espérer le graal et faire respecter la règle du premier arrivé.

J'ai vu souvent des queues tourner au cauchemar, et les êtres les plus civilisés virer en vulgaires barbares, juste parce que manquait l'outil du respect et de la confiance, la petite touche d'organisation qui change tout. Des bouts de papier avec un numéro, c'est la feuille de papier à cigarette qui sépare la solidarité de la sauvagerie, l'humanité de la bestialité, la joie des frustrations.

Il suffit d'une pichenette pour anéantir la civilisation, changer l'amour en haine, le goût de la famille en homophobie rampante, l'homophobie crachée en signal de violence et en déchaînement fasciste.

Le coeur bat toujours sur une terre vierge et d'un regard, d'un mot, un jeune de 18 ans peut y laisser sa peau.

29 mai 2013

la Senna festeggiante

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La Seine était en fête ce week-end. Et un peu la Marne aussi. Ma copine Fiso vous raconte ses péripéties personnelles sur l'Oh!. Je ne sais pas comment on a fait, mais on a réussi à ne pas nous y rencontrer. J'y ai par contre retrouvé, avec plaisir et étonnement, mes autre copains blogueurs du tout début, Yo et WajDi. Un miracle. Ma fierté.

Inoppinément sans doute, l'Audirorium du Musée d'Orsay était raccord. Il consacrait sa soirée du jeudi, la même semaine, à un programme de musique italienne ancienne, auquel je n'avais d'abord pas prêté plus attention que ça. C'était ma soirée libre de la semaine, et j'y allais pour entendre - seule occasion cette saison sur une scène parisienne - David Wilson-Johnson, un vague voisin de campagne, rencontré pour la première fois à la Toussaint, en plein débroussaillage, devant sa magnifique propriété à l'orée de notre village de famille, dans le Lot. J'en parlais là.

Alors qu'il s'était excusé, jovial, d'être vu dans une posture si inhabituelle, il m'avait parlé de cette maison acquise il y a longtemps, du grand portique de pierre ourlé de lierre qui, en contrebas, en annonçait le prestige - copié avec kitch, un peu plus loin, par un voisin du cru insensible à la patine, nous en avions ri. Il m'avait de loin montré les anciennes bergeries, transformées en studios de répétition et équipées de piano. Car il était chanteur d'opéra, dans le registre si difficile des barytons. Voir cette demeure, tant convoitée de mes fantasmes depuis mes ballades en vélo d'enfant, entre les mains d'un artiste pareil, me découvrir un tel voisin en un tel lieu, m'avait plongé dans un état d'agitation. Il m'avait annoncé qu'il se produirait à Paris dans l'année, ne se souvenant plus vraiment ni où ni quand, puis avait évoqué les raisons pour lesquelles il avait voulu s'émanciper de l'opéra, de ses metteurs en scène et de leurs frasques, préférant se convertir au récital, où le chant compte plus que ses froufrous.

Une petite recherche par Internet m'avait vite conduit au spectacle de jeudi dernier. La semaine étant des plus mal choisies, je m'étais d'abord résolu à y renoncer. Jusqu'à ce qu'une de mes collègues de passage, intermittente à l'auditorium d'Orsay, me propose de m'avoir des invitations.

C'est ainsi que je m'y suis retrouvé, avec Yo, tiens, curieux lui aussi de savoir ce qui se cachait derrière ce vocable de "musique italienne ancienne".

Outre la découverte de l'acoustique d'orsay, et celle, admirable, de l'orchestre baroque du King's Consort, le spectacle était réjouissant. C'était un oratorio de Vivaldi, rien que ça, écrit à la gloire du Roi Louis XV, et intitulé La Senna Festeggiante, La Seine en fête. Mon voisin anglais n'y jouait rien de moins que... le rôle de la Seine !

J'ai été séduit par ce concert, ses sonorités chaudes, d'un grand agrément lyrique. J'ai surtout été amusé de cette concordance avec cette fête de la Seine, qui m'occupe tant et qui, dès le surlendemain, allait égayer les foules de Paris et de sa banlieue proche...

19 mai 2013

l'art difficile d'être à la fois dans la vie et dans le blog

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Je suis à une encablure de l'échéance professionnelle qui me mobilise toute l'année, sans avoir renoncé à vivre d'intenses moments de vie. Le prix, j'en paye ma part : de la tension au travail, des dossiers qui s'enchaînent sans répit, de la fatigue et un sommeil troublé. Et puis je t'en fais payer la tienne : le silence qui se prolonge sur ce blog.

Donc dans l'ordre et sans détail, pour reprendre la pelote là où je te l'avais laissée...

J'ai retrouvé à Foix, la semaine dernière, ma maman d'autrefois, décidée, ordonnée, habile et sereine. Ferme sur ses jambes et dans sa tête. Les troubles cognitifs des trois mois passés semblent happés par un trou noir, mais l'absence de diagnostic nous tient en alerte : dénutrition ? Excès de Lexomil ? Nul ne sait du gouffre d'hier ou de sa sortie d'aujourd'hui lequel est l'appareil, lequel le passager d'une traversée incertaine.

J'ai ensuite rejoint à Carcassonne ma bande d'anciens collègues pour le rendez-vous qui nous lie chateau de Peyrepertus.jpgchaque année à un grand week-end de printemps. Les excursions n'ont pas manqué car notre hôte était érudit, féru d'histoire, et qu'il avait concocté un programme de visites palpitantes, parmi lesquelles celle du château de Peyrepertus n'était pas la moins spectaculaire.

Retour via Toulouse, avec une nouvelle escale chez Manu. J'en suis reparti avec L'Art difficile de rester assise sur une balançoire, le dernier roman d'Emmanuelle Urien, sa compagne - enfin, je dis ça, je dis rien - que je suis sur le point de terminer : je t'en reparlerai, notamment parce qu'elle y invente un terme, la doulhaine, contraction de douleur et de haine qui reflète assez bien les états avec lesquels ont flirté mon coeur et mon corps ces dernières années de déchirement amoureux..

Puis j'ai enchaîné.

Lundi, un merveilleux programme de musique de chambre à la Cité de la Villette, sur le thème de la musique en temps de guerre. Avec le Quatuor pour la fin du temps, de Messiaen. Michel Portal à la clarinette : le souffle court, à 77 ans - l'âge qu'aurait du avoir mon père - mais touchant de fragilité et de sensibilité. Akiko Suwanai au violon : c'est avec l'enregistrement de son concerto de Tchaikovski que mon ami d'amour accompagna ma tristesse à l'annonce de notre rupture. Une attention tendre qui m'avait rassuré sur le moment, mais n'avait suffi à désamorcer la doulhaine qui allait longtemps s'accrocher à mes basques. Henri Demarquette au violoncelle : assez mordant, et artisan du programme. Michel Dalberto au piano : un toucher percussif très personnel, un son qui s'apparente à celui de baguettes sur des verres plus ou moins remplis d'eau.

Mardi, Ariadne Auf Naxos, de Richard Strauss, à l'Athénée, par le jeune orchestre Le Balcon, très performant, et avec une distribution éclatante de jeunesse et d'espièglerie, au chant solide à l'exception de Bacchus, totalement vautré dans des cordes vocales poisseuses. Alfonse Cemin, qui avait été un brillant soliste pour le RSO l'année dernière, a cette fois efficacement assuré en directeur de chant. Raillerie d'une étonnante modernité sur les rapports entre art noble et art populaire, sur l'intrusion de l'argent et du pouvoir dans la culture, j'ignorais que j'aurais de cet opéra une livraison conforme, mais sonnante et trébuchante, au bureau, à peine trois jours plus tard.

Mercredi à Garnier, c'était ballet. L'oiseau de feu de Béjart, sublimé par les deux magnifiques étoiles Mathias Heymann et François Alu, dont je ne manquais rien du bout de mes jumelles. Deux chorégraphies successives du Prélude à l'après-midi d'un faune, le Nijinski éternel, et celle de Jérôme Robins, dont je n'ai pas compris l'intention. Puis un Boléro de Ravel recréé par Cherkaoui et Jallet, entêtant, tourbillonnant, hypnotisant, avec des danseurs ivres de leur ronde et de cercles concentriques stromboscopés au sol, le costume macabre. Je ne crois pas que ce boléro-là restera dans l'histoire, mais l'ensemble fut une soirée merveilleuse.

olivier messiaen,akiko suwanai,michel portal,michel dalberto,henri demarquetteariane à Naxos,richard strauss,alfonse cemin,prélude à l'après-midi d'un faune,maurice ravel,boléro,richard wagner,le crépuscule des dieux,mariage pour tous,emmanuelle urien,Jeudi, c'était ma première nuit avec Maurice. Un bel accord. Mon sexe retrouve avec lui la vigueur désinhibée de son avant-doulhaine, se dresse sans sourciller d'un bout à l'autre de nos caresses comme la queue du Faune de Nijinski, et prodigue un jet long qui en dit long sur l'état long de désir où il se trouve.

Vendredi, une réunion de chiotte avec mes chefs. Pour parler d'avenir. Un mésaccord. Ironie rédhibitoire comme en écho à Richard Strauss. Queue basse.

Samedi, le mariage pour tous était promulgué, les premiers bans publiés, la première fête annoncée pour le 29 mai à Montpellier. Je réponds à des SMS endiablés que "ce gouvernement aura au moins servi à ça, à défaut d'autre chose". De mon côté, j'avais des invitations pour la Générale du Crépuscule des Dieux. J'en ai partagé le privilège avec Joël, l'un de mes anciens compagnons de queue à l'époque révolue de l'opéra démocratique. La boucle était bouclée, ma semaine musicale et lyrique parachevée de la plus belle des façons, la Tétralogie de Wagner conclue d'un monument invraisemblable, joué avec tact, doté d'une distribution exceptionnelle, lyriquement et dramatiquement, et auréolé de tableaux scéniques forts à la fois par le sens et l'esthétique.

L'opéra est ainsi : on y croise la passion et la médiocrité, l'inceste et la pureté, le drame s'y noue, le sexe s'y joue, le gouffre n'est jamais loin mais jamais éteinte non plus la lueur d'une sortie. C'est la vie en condensé où le sublime côtoie l'inutile laideur. Un monde insensé où - seule chose qui vaille - la quête de sens vient réparer l'avidité cupide des puissants.

On a beaucoup parlé de Wagner avec mes anciens collègues. Ils n'y sont pas rentrés et les clichés y font écran. J'ai été moqué, mais ce jeu était plaisant. On a promis de se retrouver tous ensemble pour Written on Skin, de Georges Benjamin, lors de sa prochaine programmation à l'Opéra comique, en novembre prochain : une émotion esthétique et historique qui m'avait emballé au dernier festival d'Aix, l'été dernier, et qui devrait faire consensus.

12 mars 2013

relâche opus 466

Voilà à quoi je m'attaque, et voilà pourquoi tu ne me vois plus. Depuis que j'ai récupéré et fait réparer le piano électronique de ma grande nièce, je suis hâpé des heures chaque semaine. Au début, j'ai reconstitué "mon" répertoire, retrouvé les trois ou quatre pièces apprises dans l'enfance et qui avaient fini par s'échapper du bout de mes doigts. Bach, l'Invention N° 13, une Romance sans parole de Mendelssohn, une Valse posthume de Chopin, la N°1 de l'opus 69. Les sensations étaient agréables, presque goulues, empreintes de fierté.

Ceci fait, avec une onctuosité que je n'avais pas imaginée, j'ai repris la seconde Valse posthume de Chopin, dont je n'avais jamais abordé qu'une ébauche, et je fus bien surpris de me voir capable d'y avancer, de me l'approprier, et d'y mettre, en sus, tant de délectation. La famille m'a écouté avec flatterie, mon ami d'amour avec moquerie. Evidemment, ça reste pataud. Chaque interprétation reste un enjeu, dans lequel j'investis ma concentration et ma sensibilité. Et qu'importe la sonorité, ce qui compte est le plaisir que j'y prends.

Et depuis quelques semaines, je suis donc sur Scarlatti. Ça a l'air simple, comme ça. Il faut déchiffrer, comprendre. Il faut acquérir les automatismes. Plus compliqué, il faut parvenir à dissocier la main droite de la gauche, qui jouent sur des rythmes voisins mais distincts, à cause de l'utilisation de triolets qui créent cette sensation de légèreté. Mais cette légèreté, justement, dans le toucher et les trilles, pour juste m'en approcher, juste l'effleurer, juste comprendre ce qu'il faut de doigté pour espérer l'apercevoir... j'y laisse une sueur incroyable. C'est ardu, je m'accroche, je répète, et répète sans cesse. Je m'y écorche. Et le plaisir que j'y prends ne décroît pas.

Alors voilà. Tu ne me vois pas, mais je ne suis pas loin. Et si tu écoutes cette interprétation par la jeune Italienne Ottavia Maria Maceratini, sache que c'est là que je suis.

02 mars 2013

la liberté contre la démence

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Une semaine déjà que j'ai laissé Budapest à son temps alangui et à ses chimères. Je m'y suis soigné autant que je m'y suis abruti. J'y ai nagé presque 16 kilomètres, et jour après jour cet effort installait dans mon corps une douce douleur existentielle. Mes muscles n'ont pas sombré dans les courbatures ombrageuses et fiévreuses, ils se sont fourbus tranquillement, sans aller au delà de la manifestation de présence.

Au travail, comme à chaque fois, j'ai payé cher cette petite escapade. Les dossiers accumulés, les mails qui nécessitaient des réponses urgentes, les collègues qui avaient besoin de mon avis ou de mon assentiment, tous m'attendaient au seuil de mon bureau et ne m'ont pas lâché les mollets. J'ai traversé la semaine sous haute pression. Je crois que je n'ai pas failli.

Mon ami d'amour a remis avec sang froid et résolution certaines pendules à l'heure. Dés mon retour, en guise d'enthousiastes retrouvailles j'eus mon lot de signes visibles d'agacement, qui m'ont permis de provoquer la discussion. Il recherche l'amour éternel et réciproque, n'y parvient pas, en souffre mais ne renonce pas, ma présence auprès de lui, dans l'attention à lui, dans le souvenir de lui, l'entrave dans sa quête, quand elle ne l'oppresse pas. Je dois redevenir un ami ordinaire - avec un peu plus de musique et de solidarité que dans l'ordinaire, mais pas plus de tendresse. Voilà, c'était dit. J'ai mal, mais je n'ai pas pleuré, habitué désormais à ce retour épisodique de la distance. A l'appel vain du large. Ou peut-être parce que nous avions au programme, mardi et mercredi soir, deux concerts fabuleux à la Salle Pleyel, où Simon Rattle devait diriger le Berliner Philharmoniker, avec des œuvres de Dutilleux, Lutoslawsky, Beethoven, la pianiste Mitsuko Ushida, la soprano Barbara Hannigan, et deux symphonies de Schumann, qui ont besoin d'orchestres de cette trempe pour trouver leur relief.

Et puis hier matin, je les ai appelés. D'abord une société d'assurance, puis un groupe mutualiste. Maman m'avait remis, il y a quelques années, un dossier où figuraient, soigneusement rangées, les attestations de souscription à ses contrats - avec, un peu jargonneuses, des précisions sur les garanties couvertes. J'ai ouvert le classeur hier. Il y en avait une petite liasse. Accident, invalidité, obsèques... et dépendance. La veille, après une discussion téléphonique très confuse avec elle, mon frère m'avait dressé un état alarmant de la situation, me préparant à admettre qu'on était dans une configuration sans retour. C'était, de loin, le plus probable. Il avait besoin de connaître l'état des garanties et des clauses avant de revoir le médecin lundi - des fois que le diagnostic, dans son énoncé, soit déterminant pour autoriser ou pas la mise en oeuvre des garanties. Il m'a parlé des récits incohérents, dans lesquels elle entremêle différentes époques. Il m'a parlé de ce frigo jamais refermé, de ce feu, jamais éteint à la gazinière, de petites chutes jusque-là sans importance... Là, j'ai pleuré. Dans le creux de son oreille, j'ai lâché mon dépit, des sanglots, et hier j'ai donc ouvert les dossiers. J'ai appelé. Je me suis mangé de la démence "médicalement attestée et documentée", de la "constatation d'état de dépendance", avec des employés anonymes, froids, distants, manipulant les concepts au mépris de la détresse qui, elle, tatonne, hésite à employer certains mots, cherche à comprendre à l'autre bout de la ligne.
 
Elle a soixante-seize ans. C'est trop trôt, trop soudain, trop cruel.
 
Où Stéphane Hessel a-t-il trouvé les ressources de tant de lucidité et d'engagement, à quatre-vingt-201211162322_zoom.jpgquinze ans ? Maman n'a pas mois de révolte en elle ? Pas moins de combat à son actif ? Pas moins de courage dans ses choix ?...
 
Au début des années 2000, j'ai plusieurs fois rencontré Stéphane Hessel. Il avait été nommé par Marie-George Buffet administrateur de l'Office franco-allemand pour la jeunesse. Il était très soucieux à la fois de la relation franco-allemande et de la voir évoluer au service des êtres tels qu'ils sont, des jeunes en particulier. L'Office devait revenir installer son siège en France et Buffet avait décidé que ce serait en banlieue. Sortir la relation franco-allemande des lambris feutrés et la rapprocher des jeunes et de la vie. Stéphane Hessel soutenait cette idée, laquelle était combattue par la partie allemande qui privilégiait le prestige et les beaux quartiers. Le Quai d'orsay restait timoré.
 
Engagé dans ce bras de fer du fait de mes fonctions d'alors, j'y mettais de l'ardeur et de la fougue, pour empêcher que l'oiseau ne soit tué dans l'oeuf, tandis qu'il y mettait de la distinction diplomatique. Je me souviens d'une conversation privée où il m'avait incité non à mettre de l'eau dans mon vin, mais à comprendre le point de vue allemand à partir de traits historiques et culturels qui m'échappaient. Son regard était profond, serein, patient, sa conviction était tranquille, dépourvue d'ambition, appuyée par ce sourire généreux qui ne le quittait jamais. Sa pensée semblait libératrice, et d'abord pour lui-même.

En commentaire privé à un post récent, parlant de ma mère, ma choubinette adorée m'a écrit ceci : "Et si elle en avait simplement assez de penser, de réfléchir, ce poison qui nous empêche de vivre pleinement l'instant présent, en ruminant le passé et en essayant de contrôler le futur ?"

Alors je m'accroche à cette idée. Elle n'est pas malheureuse, elle s'est juste libérée de ses tourments. Après tout, mon ami d'amour n'est pas seul à avoir droit à la liberté, et toutes les pensées ne sont pas libératrices...

En attendant, je n'ai pas remis le pied dans l'eau de toute la semaine, depuis mon retour en France.