Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

14 décembre 2013

...où je suis étranger

1132-vacances-A.jpg

L'amour, la mort, la vie.

Avant de nous dire adieu. Tu te rappelles cette chanson de Jane Manson ? Je finissais ma 6ème, je ne savais pas ce que voulais dire faire l'amour, mais cette voix déchirée, qui invoquait l'amour avec l'énergie du désespoir, berçait mon enfance tranquille et nourrissait un sentimentalisme adolescent.

J'aime. Je fais l'amour. Je découvre des jeux nouveaux. Une passion nouvelle. Je partage l'attente, l'impatience, le plaisir, des touchers simples et plaisants. Je retrouve une vision heureuse de l'avenir. Le temps ne lasse rien, il structure, c'est tout.

Mon blog est donc mort, si je veux bien en parler sans déni.
 
Non que le temps me manque, il me manque, oui, bien sûr, mais bien davantage le désir parce qu'il n'y a désormais rien à combler. Le désir d'écrire s'est tari. Je sors beaucoup, au théâtre par la force des choses, à l'opéra toujours, au concert, mais je fructifie mes émotions ailleurs et autrement, je cultive les métamorphoses qui se font au-dedans de nous.

C'est brutal, la mort. Surtout quand elle te prend jeune et par surprise. Cet été, l'amour m'avait conduit ailleurs, pour décantation, je feuilletais de nouvelles pages. Puis je me suis retourné et je me suis vu mort. Mort à la blogosphère. Mort aux réseaux sociaux. Elle te laisse penaud, la mort, sidéré, pantois. Et frustré à cause de l'éternelle question sur ce qu'il y a derrière...

A tes faire-part, qui m'ont touché au fond du cœur, presque à me donner envie d'y revivre, je te dois au moins cette confidence : depuis six mois que j'ai congédié mes obligations blogophiliques, l'amour émerveille chaque parcelle de ma vie. Je regarde avec bonheur mon soleil exhumé, m'émeut de ses fragilités, m'étonne de sentir sur ma peau la douce chaleur de ses rayons.

Mon blog est donc mort. La mort, d'ailleurs, ne cesse de venir manifester son impatiente disposition, comme pour m'interdire d'oublier sa nécessaire brutalité.

D'abord Boby, à qui la naissance de mon blog était si étroitement liée, et qui a fini par accomplir son projet irréparable. Puis un jeune collègue de 45 ans, un technicien du spectacle, prince maure au sourire titan, venu ainsi me glisser à l'oreille qu'on meurt encore du Sida, surtout quand d'affreux tabous familiaux s'en mêlent. Guîte ensuite, la bonne amie de ma maman - une chute d'escalier -, puis Henri, l'un de ses derniers voisins, qui avait été mon professeur de physique à l'université il y a trente ans, malgré ses lourds handicaps. Patrice Chéreau, dont la brillantissime Elektra avait illuminé les regards à Aix en juillet, pour mon plus grand enchantement. Mon oncle Mandela, l'immortel héros du temps et de mon intime jeunesse, emblème d'un vingtième siècle où les espoirs de libération humaine étaient encore permis, et qui me laisse veuf des combats où je me suis façonné...

La mort sur scène, la mort dans l’apparat, la mort dans la vie, la mort sur la toile. Ce n'est donc rien, un blog qui meurt.  Rien n'est précaire comme vivre. Juste une pause dans des quêtes ou des frénésies morbides. Et peut-être le début d'autres vies.

A 3 heures cette nuit, j'aborde ma cinquantième année. En quelque sorte et à mon tour, j'arrive où je suis étranger. Et toi Estèf, qui avec ton sourire clair étais venu à ma rencontre dans un des couloirs sombres d'entre-deux-eaux, chargé d'une chaleureuse bienveillance, toi qui a cheminé longtemps ensuite à mes côtés, avec à la main ton sac à secrets, voilà que tu te lances. Que tu offres aux vaillants survivants de la blogosphère un nouvel horizon, et à toi-même un sentier où trimballer tes vérités.

C'est tout toi, ça : à la mort, répondre par la vie. Arriver où... tu ne seras peut-être pas si étranger. Va, chemine, autant qu'il te plaira, tu verras, par delà le fracas du monde, les promeneurs ne manquent pas pour faire un brin de causette à chaque portion de route.
 
Merci, ce faisant, de me donner l'occasion de transgresser, d'offrir à la fin de mon blog autre chose qu'une queue de poisson, et de dire à vous tous, les amis précieux qui m'avez suivi si fidèlement, combien je vous aime et vous suis reconnaissant. Rien comme être n'est passager, C'est un peu fondre pour le givre, Et pour le vent être léger.
 
Bon vent, Estèf !

17 juillet 2013

l'inversion du genre

 Jefferson Eleutério.jpgIl m'en a voulu, Jefferson, que je ne parle pas de lui. Jeff, comme l'appellent ses amis de Facebook. C'est lui pourtant, ou elle, qui m'a chaque fois accueilli avec le plus d’exubérance et d'attention taquine, lors de mes visites récentes au Théâtre Nout, grimée, gantée, coiffée et gentiment entreprenante.

Car j'y suis retourné. Deux fois. Presque en abonné, désormais. Et accompagné : vendredi 12, comme annoncé, mais la représentation s'est vue annulée en raison cette fois du départ précipité de l'une des comédiennes - les aléas de la vie de troupe... Puis, du coup, encore samedi, où le Livre blanc nous fut livré dans une version resserrée quoique toujours polyphonique, sans doute plus affûtée. Les scènes où Cocteau - toujours magnétiquement incarné par Lionel Chomat - relate ses aventures féminines post-adolescentes, ont gagné en percussion. J'ai à l'esprit de nouvelles images fortes, comme celle où Jeanne, désormais jouée comme les amants par un Pierre Adam sophistiqué, en bas résille et étole de fourrure nacrée sur les épaules, exhibe sa virilité d'un mouvement soudain du manteau aussi brusquement que Cocteau comprit, à cette occasion, ce qu'étaient "les bases de (son) amour". Un Pierre Adam au sourire flou, plus troublant que jamais soit dit en passant. Une façon de Joconde à hanter tes nuits...

Mais vendredi, nous n'avions pas fait le voyage pour rien, Yohan, Maryse et moi. Car amoureux de leur métier et de leur répertoire, gourmands du public, et pétris de scrupules de nous avoir déplacés pour rien, peut-être aussi un peu touchés par ce que j'avais écrit du Livre blanc quelques jours plus tôt, Hazem El Awadly et les comédiens ont proposé de nous offrir l’École des veuves. Les comédiens concernés étaient là, et n'avaient besoin que de quelques minutes pour s'appréter...

La représentation qui précède la Première, c'est la Générale. Une séance de travail ouverte, publique, qui se déroule dans les conditions d'une représentation ordinaire, pour s'assurer que tout fonctionne. Tout le monde connaît. Mais comment appelle-t-on la représentation qui suit la Dernière ? Car nous étions deux jours après la Dernière, en séance privée pour ainsi dire, et la débacle est devenue aubaine.

L'Ecole des veuves raconte le chemin qu'accomplit une jeune bourgeoise à la mort de son vieil époux, depuis l'absurde voeu de fidélité éternelle confinant au projet suicidaire le jour du deuil, jusqu'à son dévergondage avec le gardien du cimetière, grand, blond, fort et... poilu.

Apparemment inspiré par le verbe de Cocteau, El Awadly a pris le parti de l'inversion des genres, qui correspond bien à l'esprit bouffon de l'oeuvre : l'homme de la pièce y est joué par une femme, et les femmes par des hommes. En l'occurrence, le gardien athlétique est incarné par une Justine Chardin-Lecocq chétive mais moustachue, la belle-soeur est portée par un Lionel Chomat habillé et métamorphosé, la veuve par Pierre Adam, à la mélancolie grivoise, et sa bonne, la malheureuse Camilla, tortuée d'amour pour sa maîtresse épleurée, par Jefferson Eleutério. Un choix judicieux qui rend compte, accessoirement et accent aidant, du confinement des femmes issues de l'immigration dans les métiers domestiques - un des symptômes constants des dominations coloniales persistantes.

La proposition est réjouissante, les scènes s'enchaînent, intercallées d'appartés participatifs, on t'offre une menthe à l'eau ou une grenadine. Le travestissement n'est jamais vulgaire. Tu le dépasses d'ailleurs très vite une fois que tu l'as compris, sauf qu'il t'a conduit dans une autre dimension de la pièce, où se joue l'arrangement intime dans lequel chacun se débat depuis la nuit des temps entre l'orgueil où tu te mortifies, et la vie qui t'appelle.

Bravo à la performance de Jefferson. J'ai peu percé de son intimité malgré nos quelques discussions Jefferson.jpgdemeurées jeux d'acteurs. J'ignore si son travestissement relève de la composition ou d'un goût particulier, et je vois dans l'incertitude entretenue une prouesse artistique, au même titre que dans les magnifiques érections dont il émaille le Livre blanc.

Le 21 juillet sera d'ailleurs la dernière du Livre blanc pour cette saison, et l'occasion pour la troupe du Nout de fêter son treizième anniversaire. N'hésite vraiment pas à t'y rendre. De mon côté, tout comme Maryse, pas encore lassé, je ne m'interdirai pas un retour à la reprise d'automne, ne serait-ce que pour y entraîner tous ceux de mes amis, sollicités avec insistance mais qui ont fait faux bond jusque là faute de disponibilité... et aussi pour entretenir ma nouvelle familiarité avec cette troupe bienveillante.

13 juillet 2013

l'art difficile de la balançoire

emmanuelle urien,l'art difficile de rester assise sur une balançoire,déception amoureuse

Un concours de circonstances qui m'a pourri la journée d'hier, finalement si dérisoire à côté de ce qui allait suivre, m'a fait croiser le 3657 cinq minutes avant qu'il ne se crashe en gare de Brétigny, douze minutes après que j'y fus moi même, dans un train roulant en sens inverse. Moi qui ne prends jamais le RER, mais qui payais d'un invraisemblable ballet d'allers et retours à travers Paris et sa banlieue, valises et bagages à la traine, l'oublie à Aix-en-Provence, de la clé de chez moi et de celle de ma voiture, me suis retrouvé tout près du drame, finalement juste bloqué en gare de Juvisy par l'arrêt complet et total de tout trafic sur la ligne C.

Guerrit-on jamais d'un chagrin d'amour ? Je  me croyais engagé sur un chemin de rémission. J'avais mis à distance les hurlements nocturnes ayant trouvé un havre où reconstituer désir et plaisir. J'y avais travaillé depuis des mois, avec des pas concrets et décisifs, avais arrêté les sacs de courses remontés de Carrefour-Market, les paniers de linge sale transportés en banlieue, les comptes arrangés et les petits cadeaux coûteux. J'avais ainsi pu rencontrer Maurice et envisager un autre possible.

Dans son dernier roman, L'art difficile de rester assise sur une balançoire, dont je lui ai subtilisé un exemplaire emmanuelle urien,l'art difficile de rester assise sur une balançoire,déception amoureuseun jour de mai où, avec son ami Manu, ils m'offraient une nuit d'hospitalité à Toulouse, Emmanuelle Urien a inventé un mot pour ça : la doulhaine. Ce mélange de douleur et de haine qui te ronge, te prostre, t'obsède, et qui te colle aux basques plus sûrement qu'un vieux chewing-gum ramassé sur un trottoir. Dans son récit, la narratrice perd une famille idéale : un couple admiré pour son entrain et sa complicité, trois enfants parfaits élevés parfaitement par des parents parfaits, un statut social et familial enviable en tout point, tout cela en définitive soufflé par l'infidélité de son mari avec... sa meilleure amie.

Moi, je n'ai jamais rien perdu de construit. Je n'ai jamais égaré qu'un rêve, qu'un idéal théorique, inexistant et inenvisageable, mais qui fabrique de la nostalgie et de la mélancolie à n'en savoir que faire par un emballement insensé du presse-purée logé dans la boîte crânienne.

La Pauline d'Emma tente de juguler sa doulhaine par le meurtre, imaginaire, de l'époux infidèle. Tout doit disparaître. Même si la vie réelle, en l’occurrence la présence d'enfants à garde partagée, se charge de rendre la tentative plus sournoise qu'il n'y paraît.

Incapable de pareille radicalité, au lieu de couper les ponts, je les ai recherchés, sollicités, dessinés sans cesse, et encore avec abnégation. Je me suis raconté une autre histoire, une histoire raisonnable, où je suis fort, où j'admets la liberté de l'autre dès lors que l'amour ne se contraint pas, où l'amitié est possible, voire évidente malgré tout. Une histoire où le projet permet de supporter l'attente - des sorties, des concerts, des petits voyages inscrits au calendrier... Une histoire où importe peu le rejet amoureux, l'infidélité, pourvu que l'amitié soit sincère, la reconnaissance intacte et quelques caresses permises. Une histoire où parfois la pierre vient à manquer, comme le bois, pour achever les ponts, une histoire où l'énergie mise à creuser les fondations et à hisser les poutres croît autant que décroissent les projets, la sincérité et les caresses. Une histoire de perdition, en somme, où tu t’avilis pour un impossible incandescent. Avec moins de style, crois-moi, que n'en a Emma dans ses romans.

Alors oscillent en toi au gré des jours, des semaines, des sourires, d'une invitation au restaurant, la douleur et la haine, la haine t'aidant à croire possible de tourner la page, et la douleur inscrivant dans tes entrailles l'insondable nostalgie du rêve inaccessible. Entre les deux parfois, de plus en plus fugace, l'illusion d'un échange, ou d'un partage, où tu te crois compter. Mais l'aiguillage est défectueux et tu dérailles sans autre forme de procès. La gare de Brétigny du 12 juillet à 17h02 est forcément suivie de la gare de Brétigny de 17h14. Et pourtant tu t'obstines à marcher sur le quai.

emmanuelle urien,l'art difficile de rester assise sur une balançoire,déception amoureuseTiens ! Mon ami d'amour m'a rejoint pour trois-quatre jours à Aix, à l'occasion du festival d'art lyrique. Que cette expression est bête à présent, tellement surannée. Mon amour, il le rejette et son amitié, inconsistante et intéressée, où dominent les reproches, ne peut plus que blesser. En dehors d'Elektra et de deux autres spectacles, c'était une mauvaise idée. Il était ailleurs, je ne pouvais qu'être déçu et réveiller la doulhaine. Évoquant à distance sa présence dans un SMS à mon Maurice, j'ai de surcroît réveillé chez lui des doutes et une vulnérabilité qui l'ont beaucoup affecté, là-bas, en Italie, où il est parti se ressourcer une quinzaine de jours. La distance agit comme une loupe.

Du coup, je me suis essayé à un pas de plus, hier, en jetant rageusement le double de ses clés, dont j'étais toujours détenteur, dans sa boîte aux lettres. Geste futile au regard des dévastations du jour, mais essentiel. Reste le violoncelle. Là, nous serons à la racine. Oserais-je l'arracher, autrement que pour espérer une réaction ? Saurais-je une fois pour toute oublier mon orgueil pour me tourner vers  la vie ?

22 mai 2013

l'Oh! sous les ponts

carnaval de l'Oh!3.jpg

L'eau ne tombera pas que du ciel, ce week-end, elle irriguera aussi les cœurs et les têtes. S'il y a des alternatives à l'opéra, en voici une à ne pas laisser passer...

Tiens, Nicolas a eu la réjouissante initiative de t'en proposer des itinéraires. Ça promet d'être réjouissant. D'autant qu'après 12 éditions, et beaucoup d'eau qui lui a coulé entre les jambes, le Danube en est, enfin, l'invité d'honneur...

Que le soleil soit avec lui !

carnaval de l'Oh!.jpg

02 avril 2013

sortie de route

 Journee-de-deuil-national_blog_full_width.jpg

Je suis entré dans l'âge adulte par la porte étroite d'un amour secret. Menem a été le premier homme auquel j'ai voué passion, déjà en serrant les dents car cet amour était à la fois impossible et inavouable. J'ai passé presque cinq ans, pendant mes années de fac à Marseille, à nouer des stratégies de rapprochement et de dissimulation, à intriguer pour être aussi intime qu'il se pouvait dans une sphère qui ne devait que rester amicale. Passer une nuit à Miramas dans l'appartement de sa mère était la promesse d'apercevoir sa silhouette nue et de flirter avec ce fantasme pendant des semaines. C'est en lui et en cet intrépide imaginaire que je puisais la vigueur dont il me fallait faire preuve dans les bras de ma copine ensuite. Cette relation était exaltante et épuisante, et je ne sais plus trop si j'y ai forgé ma force de caractère, ou si j'y ai scellé ma faiblesse pathétique, me préparant à faire de ma vie une incessante course aux amours impossibles.

J'étais introduit dans sa famille comme il l'était dans la mienne. Mes parents, mon frère, ont toujours voué à Menem une amitié très forte. Il est vrai qu'il semblait toujours s'intéresser avec sincérité aux activités des uns et des autres, se montrant admiratif pour les peintures de papa, pouvant être absorbé par d'interminables discussions sur l'art ou sur le cinéma avec mon frère, ayant toujours une attention sensible à l'égard de maman. Et lui, toujours rayonnant, dans la joie comme dans les ténébreux récits de la guerre du Liban, délicieux à écouter et à regarder.liban_guerre.jpg

Chrétien et communiste, menacé et chassé par les phalanges fascistes, il était à lui tout seul un défi à cette guerre que l'on nous présentait comme confessionnelle.

Menem est ainsi devenu plus qu'un ami de la famille, un membre. Et de fil en aiguille, à la faveur de visites familiales croisées, toute sa famille a incarné une présence rare, précieuse mais fiable, envers laquelle la mienne a construit un attachement diffus.

Le jeune frère de Menem, Raoul, est de ma génération. Nous étions au même niveau d'étude, lui en biologie, moi en physique sur les pas de Menem. On se croisait constamment dans les artères de la fac Saint-Charles, il était presque toujours entiché de sa copine, Jocelyne. Entré en France à 13 ans, il avait choisi comme antidote à la fuite l'ancrage et la stabilité dans son univers d'accueil. Miramas n'est pas resté pour lui qu'un port d'attache, mais son pré carré. Menem combattait l'injuste déracinement dans un militantisme effréné, à l'image de ses frères aînés qu'il prenait en modèle, tandis que Raoul s'investissait dans la vie locale, accomplissait ses jobs d'été dans la commune, et se préparait à être le bâton de vieillesse de sa maman, rôle dédié au petit dernier et endossé sans mal dès qu'elle fut veuve, quelques mois avant que je ne fasse la connaissance de Menem.

Ils se retrouvaient les week-end dans le football.

Raoul, je ne lui ai jamais connu que Jocelyne. Étudiante avec lui en biologie, il la connaissait depuis les années lycées. Fervente catholique, serviable quoi qu'un peu rigide, elle fut tour à tour son adjointe à la Direction du centre de loisirs municipal, et des différents centres de colonies de vacances, son épouse, et la mère de leurs deux enfants, Rémi et Nadia.

greve_facStCh.jpgRaoul était proche de nous par les idées, proche de son frère, adhérent au syndicat étudiant que je dirigeais, mais il ne fallait pas lui demander de participer à une réunion. Ses priorités étaient toujours ailleurs. Sa façon de participer était différente. Un été, il m'a ainsi recruté comme animateur dans son centre de loisir. Il m'aidait ainsi à gagner un peu d'argent, mais surtout, sans le savoir, à faire un peu plus mon trou dans le giron de son frère, chez qui j'habitais un mois durant, heureux d'y nourrir mes fantasmes et ma désespérance.

Nous sommes ainsi devenus des amis assez sûrs de la solidité de notre relation pour nous affranchir d'obligations. Il a pu se dérouler des années sans que nous nous voyons, surtout depuis que je suis monté vivre à Paris. Peut-être dix, jusqu'à la mort de leur mère, il y a deux ans déjà, où je les ai tous retrouvés, dans une ambiance sinistre, mais nombreuse et réconfortante. D'abord à l'église, puis au cimetière et enfin chez Raoul, le fédérateur familial, le gardien de l'héritage maternel. Rémi et Nadia avaient grandi au delà du concevable et prenaient soin des convives en toute discrétion.

Samedi dernier, nous devions aller diner chez Menem et sa désormais grande famille, dans la banlieue sud de Paris. Nous nous étions peu revus depuis ces obsèques, et nous nous faisions une joie de ces retrouvailles. Il était touché de ce qui je lui disais de l'état de maman, et maman s'efforçait de retrouver le prénom de ses trois grandes filles avant ce dîner.

Seulement voilà, la veille près de Ventabren, entre Aix et Miramas, après son travail, Rémi, le garçon de Raoul et Jocelyne a entrepris un dépassement hasardeux, et fait une entrée fracassante dans les statistiques sordides de la sécurité routière. C'était le vendredi saint. Il avait 26 ans.

Et d'un coup, la démence de maman, son incontinence, son regard hagard qui me prennent de court et dont je t'abreuve, sont devenus juste tellement, tellement dérisoires...

29 mars 2013

la parabole du trou

vieille_dame_andine.jpg

Ma flemme pour écrire devient chronique, alors même qu'on m'a récemment pas mal flatté sur ce point. C'est qu'il y a en moi un grand vide, un abîme. Des vents contraires absorbent mon énergie et mes capacités. Et je suis privé des réconforts que j'escompte. Mon compagnon de quinze ans convole à d'autres noces. Mon ami d'amour, quant à lui, n'a ni amour, ni amitié, ni solidarité à offrir - aucun soutien ni aucune compassion. Son silence à lui dure depuis huit jours, engouffré dans ma bouderie, et finira sans doute drapé de la sacro-sainte liberté qui le condamne à une éternelle dépressive insatisfaction. Tant pis pour lui, et tant pis pour moi car j'enrage.

En dépit de son titre, ce n'est pas de la prestation de François Hollande, hier soir, que parle ce billet. Pourtant, il y est aussi question de trous de mémoires.

J'étais à Foix le week-end dernier. Récupérer maman. J'ai troqué la charge de la distance et de la culpabilité par celle de la présence et de l'attention de tous les instants. Je vis la confrontation directe avec la déchéance d'une mère. J'y investis des wagons de tendresse et d'affection, je la touche et l'embrasse comme du bon pain, et elle réagit avec bonheur à ces marques tactiles. Je prends toute la mesure des vingt ans qu'elle a traversés dans la solitude après la mort de papa, et ne peut m'empêcher de penser que c'est de cette souffrance-là qu'elle se soulage. Elle se rend à ses vingt ans de silence, las du combat et des apparences. Peut-être nous voit-elle assez solides, enfin, pour s'autoriser cette capitulation. J'encaisse à défaut d'accepter.

Maman était une belle jeune femme. Enfant, on la prenait pour ma grande sœur. Ado, mes copains me donnaient des coups de coude histoire de me montrer, n'eut-elle été ma mère, qu'elle était bonne à draguer. Puis elle a toujours été la dégourdie de la famille, la bricoleuse, prenant sur elle les tâches domestiques tout comme les menus et les grands travaux de la maison. Jusqu'à il y a peu, sa maison était entretenue comme nulle autre. Les volets du patio ne passaient pas deux ans sans recevoir leur couche de lasure. La menuiserie n'avait pour elle aucun secret. Son congélateur était toujours garni d'un bourguignon, d'un carry de veau ou d'une tarte aux olives. Elle avait l'énergie et la tête froides. Tu m'aurais posé la question au printemps dernier, je t'aurais juré qu'elle était promise à vivre cent ans. Elle avait tout de ce prototype de femmes.

Elle a fait soixante-seize ans l'été dernier. Ce n'est encore qu'une adolescente de la vieillesse.

Alors je franchis l'étape, je construis le deuil, j'affronte tête baissée et dents serrées, plein encore de questions inédites et impréparées sur les moyens qui sont les nôtres, mon frère et moi, pour gérer cette situation dans la durée, sans pouvoir prédire ni le sens ni le rythme des évolutions. Sans renoncer à trouver ça injuste, profondément injuste.

Lundi matin, elle est est restée seule deux heures. Elle avait l'air à peu près bien quand je suis parti, après un petit déjeuner pris ensemble. Un rayon de soleil était entré dans la maison, déposer sur ses pommettes et son front un baume de sérénité. Mais j'ai eu peur qu'elle débloque et ne sache pas à quoi s'accrocher, qu'elle se trompe dans ses médicaments, ou qu'elle tombe comme souvent il lui arrive de faillir.

Finalement, tout s'est bien passé. Mais en dehors d'impératifs professionnels stricts, j'ai renoncé à toute sortie. Avec les médicaments, elle se couche tôt, et au moment précis où j'ai un peu de temps, par exemple à te consacrer, via ces pages, la tristesse s'engouffre. Le soir venu, je me sens vidé de tout. Une tristesse que j'attribue volontiers à la situation de ma mère et à l'énergie que je laisse à lui donner de la joie. Je sais pourtant qu'elle se nourrit surtout de l'assourdissant silence, de l'absence de gentillesse, de l'abandon où me laisse l'homme que j'aime et qui ne m'aime pas, l'homme qui prend et ne donne pas, de son orgueil et de mon obsédante obstination. Du trou où je me complais, mais dont je crois être de plus en plus prêt à sortir, pour peu qu'une main...

_________________________

La photo qui illustre ce billet provient du site www.tripalbum.net. Son auteur, Gullaume, talentueux voyageur, me demande de bien vouloir le préciser, ce que je m'empresse de faire, et avec plaisir, n'ayant pas l'âme d'un pirate...

12 mars 2013

relâche opus 466

Voilà à quoi je m'attaque, et voilà pourquoi tu ne me vois plus. Depuis que j'ai récupéré et fait réparer le piano électronique de ma grande nièce, je suis hâpé des heures chaque semaine. Au début, j'ai reconstitué "mon" répertoire, retrouvé les trois ou quatre pièces apprises dans l'enfance et qui avaient fini par s'échapper du bout de mes doigts. Bach, l'Invention N° 13, une Romance sans parole de Mendelssohn, une Valse posthume de Chopin, la N°1 de l'opus 69. Les sensations étaient agréables, presque goulues, empreintes de fierté.

Ceci fait, avec une onctuosité que je n'avais pas imaginée, j'ai repris la seconde Valse posthume de Chopin, dont je n'avais jamais abordé qu'une ébauche, et je fus bien surpris de me voir capable d'y avancer, de me l'approprier, et d'y mettre, en sus, tant de délectation. La famille m'a écouté avec flatterie, mon ami d'amour avec moquerie. Evidemment, ça reste pataud. Chaque interprétation reste un enjeu, dans lequel j'investis ma concentration et ma sensibilité. Et qu'importe la sonorité, ce qui compte est le plaisir que j'y prends.

Et depuis quelques semaines, je suis donc sur Scarlatti. Ça a l'air simple, comme ça. Il faut déchiffrer, comprendre. Il faut acquérir les automatismes. Plus compliqué, il faut parvenir à dissocier la main droite de la gauche, qui jouent sur des rythmes voisins mais distincts, à cause de l'utilisation de triolets qui créent cette sensation de légèreté. Mais cette légèreté, justement, dans le toucher et les trilles, pour juste m'en approcher, juste l'effleurer, juste comprendre ce qu'il faut de doigté pour espérer l'apercevoir... j'y laisse une sueur incroyable. C'est ardu, je m'accroche, je répète, et répète sans cesse. Je m'y écorche. Et le plaisir que j'y prends ne décroît pas.

Alors voilà. Tu ne me vois pas, mais je ne suis pas loin. Et si tu écoutes cette interprétation par la jeune Italienne Ottavia Maria Maceratini, sache que c'est là que je suis.

02 mars 2013

la liberté contre la démence

démence.jpeg

Une semaine déjà que j'ai laissé Budapest à son temps alangui et à ses chimères. Je m'y suis soigné autant que je m'y suis abruti. J'y ai nagé presque 16 kilomètres, et jour après jour cet effort installait dans mon corps une douce douleur existentielle. Mes muscles n'ont pas sombré dans les courbatures ombrageuses et fiévreuses, ils se sont fourbus tranquillement, sans aller au delà de la manifestation de présence.

Au travail, comme à chaque fois, j'ai payé cher cette petite escapade. Les dossiers accumulés, les mails qui nécessitaient des réponses urgentes, les collègues qui avaient besoin de mon avis ou de mon assentiment, tous m'attendaient au seuil de mon bureau et ne m'ont pas lâché les mollets. J'ai traversé la semaine sous haute pression. Je crois que je n'ai pas failli.

Mon ami d'amour a remis avec sang froid et résolution certaines pendules à l'heure. Dés mon retour, en guise d'enthousiastes retrouvailles j'eus mon lot de signes visibles d'agacement, qui m'ont permis de provoquer la discussion. Il recherche l'amour éternel et réciproque, n'y parvient pas, en souffre mais ne renonce pas, ma présence auprès de lui, dans l'attention à lui, dans le souvenir de lui, l'entrave dans sa quête, quand elle ne l'oppresse pas. Je dois redevenir un ami ordinaire - avec un peu plus de musique et de solidarité que dans l'ordinaire, mais pas plus de tendresse. Voilà, c'était dit. J'ai mal, mais je n'ai pas pleuré, habitué désormais à ce retour épisodique de la distance. A l'appel vain du large. Ou peut-être parce que nous avions au programme, mardi et mercredi soir, deux concerts fabuleux à la Salle Pleyel, où Simon Rattle devait diriger le Berliner Philharmoniker, avec des œuvres de Dutilleux, Lutoslawsky, Beethoven, la pianiste Mitsuko Ushida, la soprano Barbara Hannigan, et deux symphonies de Schumann, qui ont besoin d'orchestres de cette trempe pour trouver leur relief.

Et puis hier matin, je les ai appelés. D'abord une société d'assurance, puis un groupe mutualiste. Maman m'avait remis, il y a quelques années, un dossier où figuraient, soigneusement rangées, les attestations de souscription à ses contrats - avec, un peu jargonneuses, des précisions sur les garanties couvertes. J'ai ouvert le classeur hier. Il y en avait une petite liasse. Accident, invalidité, obsèques... et dépendance. La veille, après une discussion téléphonique très confuse avec elle, mon frère m'avait dressé un état alarmant de la situation, me préparant à admettre qu'on était dans une configuration sans retour. C'était, de loin, le plus probable. Il avait besoin de connaître l'état des garanties et des clauses avant de revoir le médecin lundi - des fois que le diagnostic, dans son énoncé, soit déterminant pour autoriser ou pas la mise en oeuvre des garanties. Il m'a parlé des récits incohérents, dans lesquels elle entremêle différentes époques. Il m'a parlé de ce frigo jamais refermé, de ce feu, jamais éteint à la gazinière, de petites chutes jusque-là sans importance... Là, j'ai pleuré. Dans le creux de son oreille, j'ai lâché mon dépit, des sanglots, et hier j'ai donc ouvert les dossiers. J'ai appelé. Je me suis mangé de la démence "médicalement attestée et documentée", de la "constatation d'état de dépendance", avec des employés anonymes, froids, distants, manipulant les concepts au mépris de la détresse qui, elle, tatonne, hésite à employer certains mots, cherche à comprendre à l'autre bout de la ligne.
 
Elle a soixante-seize ans. C'est trop trôt, trop soudain, trop cruel.
 
Où Stéphane Hessel a-t-il trouvé les ressources de tant de lucidité et d'engagement, à quatre-vingt-201211162322_zoom.jpgquinze ans ? Maman n'a pas mois de révolte en elle ? Pas moins de combat à son actif ? Pas moins de courage dans ses choix ?...
 
Au début des années 2000, j'ai plusieurs fois rencontré Stéphane Hessel. Il avait été nommé par Marie-George Buffet administrateur de l'Office franco-allemand pour la jeunesse. Il était très soucieux à la fois de la relation franco-allemande et de la voir évoluer au service des êtres tels qu'ils sont, des jeunes en particulier. L'Office devait revenir installer son siège en France et Buffet avait décidé que ce serait en banlieue. Sortir la relation franco-allemande des lambris feutrés et la rapprocher des jeunes et de la vie. Stéphane Hessel soutenait cette idée, laquelle était combattue par la partie allemande qui privilégiait le prestige et les beaux quartiers. Le Quai d'orsay restait timoré.
 
Engagé dans ce bras de fer du fait de mes fonctions d'alors, j'y mettais de l'ardeur et de la fougue, pour empêcher que l'oiseau ne soit tué dans l'oeuf, tandis qu'il y mettait de la distinction diplomatique. Je me souviens d'une conversation privée où il m'avait incité non à mettre de l'eau dans mon vin, mais à comprendre le point de vue allemand à partir de traits historiques et culturels qui m'échappaient. Son regard était profond, serein, patient, sa conviction était tranquille, dépourvue d'ambition, appuyée par ce sourire généreux qui ne le quittait jamais. Sa pensée semblait libératrice, et d'abord pour lui-même.

En commentaire privé à un post récent, parlant de ma mère, ma choubinette adorée m'a écrit ceci : "Et si elle en avait simplement assez de penser, de réfléchir, ce poison qui nous empêche de vivre pleinement l'instant présent, en ruminant le passé et en essayant de contrôler le futur ?"

Alors je m'accroche à cette idée. Elle n'est pas malheureuse, elle s'est juste libérée de ses tourments. Après tout, mon ami d'amour n'est pas seul à avoir droit à la liberté, et toutes les pensées ne sont pas libératrices...

En attendant, je n'ai pas remis le pied dans l'eau de toute la semaine, depuis mon retour en France.