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04 septembre 2008

Thierry (2) une valse autour du monde

 

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Tu te rappelles, Indigènes. Forcément, tu t'en rappelles : ces héros, ces va-nus-pieds, pris par la France à l'Afrique et envoyés au front, souvent en première ligne, pendant la première guerre mondiale, et à qui il aura fallu attendre presque 90 ans pour être reconnus dans leur rôle et leur sacrifice.

A la fin de la Première guerre mondiale, certains, survivants, furent envoyés sur d'autres fronts. En Indochine, notamment.

Et il y eut des histoires. Forcément, il y en eut.

Thierry est le fruit de l'une d'elles. Son père était né d'une liaison entre un tirailleur sénégalais et une Vietnamienne. A la décolonisation, encore jeune, il vint s'installer dans l'est de la France, portant muet sur le revers de son coeur la cicatrice indélébile de l'exil. Et un jour, il y rencontra celle qui allait devenir la mère de Thierry. Une histoire, encore, de celles d'où naissent les hommes.

Thierry portait cette histoire, la petite et la grande. Il la portait dans son coeur, dans sa quête. Et puis il ne pouvait rien y faire : il la portait dans ses traits, sur sa peau. Ce métissage sublimait son regard, son sourire, les courbes et les angles de son visage. On croisait sur sa peau quasiment le monde entier, de vastes continents et donc l'infini des océans. Et il portait tout cela de l'allure fière qu'ont les danseurs, le port haut, les reins cambrés.

Qu'on se soit rencontré dans un sauna prouve la noblesse de ces lieux. J'ai dit ici dans quel état d'esprit j'y étais venu ce jour-là. Plein de colère et pétri d'amertume, donc en homme libre. Dans un sauna, malgré tout, on oublie vite pourquoi on y est venu. On oublie vite après ce qui s'y est passé, ou dans quel ordre.

Nous étions trois. Qui avait séduit qui le premier ? j'avais vu un prince arabe, qui avait vu Thierry, qui m'avait vu. Au brutos7325_by_HowardRofman.jpgmoment de s'enfermer avec mon prince dans une cabine, Thierry était ressorti, m'avait attendu, et m'avait fait signe d'entrer. Audace hors du commun.

Je me souviens aussi que ce trio ne tint pas jusqu'au bout. Assez vite, ou assez tard, en tout cas devant l'évidence d'un magnétisme où il n'était plus, notre Prince s'en alla. Le corps à corps devint alors peu à peu un tête à tête, nous commencions à nous découvrir au delà des sens, à nous abstraire du sordide du lieu, et à croire que notre rencontre ne résultait pas du hasard.

Je restais avec lui ce soir-là, nous nous offrîmes un restaurent au bord du canal de l'Ourq. Dès ce premier repas, nous fûmes adoptés par le patron, qui eut toujours ensuite une complicité bienveillante à notre égard. Je crois qu'on le lui aurait demandé, il nous aurait marié sur place. Puis je restais chez lui pour la nuit.

Le lendemain matin était un dimanche, mais je devais travailler et il devait descendre sur Marseille. Je me souviens l'avoir laissé à Créteil à proximité du métro. Il nous restait de l'envie et des promesses. Et des SMS pour laisser jouer la séduction. Ce voyage avec lui dura quatre mois. Clara n'en serait qu'un épisode.

20 août 2008

Thierry (1) un amant de canicule

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Aujourd'hui, ça fait tout juste un an. Assis à mon bureau de retour de vacances, mais en paix, épanoui, heureux, bien dans mon corps et dans ma tête, je recevais un mail. Il voulait qu'on se revoie. Il me racontait ses tout derniers jours à Budapest après notre rencontre avortée, son impatience de commencer son nouveau boulot mais aussi son angoisse devant les démarches à venir pour le renouvellement de son titre de séjour.

Je prenais une semaine pour répondre. Poliment, sans impatience, sans attirance. Entretenir un contact dans lequel il y avait de la douceur, sans plus.

Lui ne lâchera pas. Un mail chaque quinze jours. De temps en temps, même après un mois de silence de ma part, une relance. Il réussira à me revoir. En décembre. A dix jours près, quatre mois se seront écoulés depuis notre première rencontre.

Ensuite, je me laisserais glisser dans cet hiver chaleureux, sans d'avantage d'impatience, mais avec plus d'investissement. Le printemps viendra, la folle course contre la décision injuste de la préfecture et l'obligation de quitter le territoire. La suite, tu la connais.

Je repense sans cesse à cet amour né à mon corps défendant et qui a malgré tout acquis le pouvoir de me briser.

J'avais eu en 2003 une autre histoire d'amour, démarrée à l'inverse. Quelques jours avant un festival que j'organisais, Igor était parti en voyage, comme à l'accoutumée pour me libérer d'une certaine pression et me permettre de me consacrer entièrement à mon travail. Il était parti au Mexique, retrouver un ami. Mais je savais que depuis des jours il se perdait sur Internet à la recherche d'un plan, de rencarts, d'autre chose peut-être. J'étais au comble de la colère rentrée contre lui. Alors dès son départ, l'ayant à peine déposé à l'aéroport, je filais dans un sauna. Et là, je fis la rencontre de Thierry.

C'aurait pu n'être qu'un plan cul sans lendemain. Mais Thierry était libre et je l'étais aussi, il était beau et je l'étais aussi. Alors on fila dans un restaurant près de chez lui, et je passais immédiatement une première nuit à ses côtés.

scary_faces_by_jean-luc_tanghe4.jpgThierry était un magnifique danseur. De deux ans plus âgé que moi. La rencontre d'un artiste et d'un organisateur de festival... nous nous sommes immédiatement aimés. Nos contacts étaient charnels. Pas de barrière de la langue avec lui. Nos mails étaient beaux, courts et poétiques. Nous nous jouions de la langue pour nous séduire. En quelques jours, quelques heures, nous nous donnions des repères complices, des petites habitudes de vieux amants.

Je compris assez vite que ce serait Igor ou lui, qu'il me faudrait choisir.

Au retour d'Igor, nous nous parlâmes peu le premier soir, c'était à mettre sur le compte de mon festival qui s'achevait à peine, et sur celui de son voyage et du décalage horaire. Au deuxième jour, c'est Igor qui craqua le premier et fondit en larmes. Il me dit tout de la relation qu'il avait eue là-bas avec un Mexicain qui s'appelait Raymundo. Il était en souffrance, et je ne pus que le consoler. Au troisième jour, il découvrit les mails que nous nous étions échangés avec Thierry, et il prit peur. Ca le mit presque en panique, et Raymundo commençait déjà à s'estomper.

Thierry avait un petit appartement à Paris, sur les bords du Canal de l'Ourq, mais il vivait la moitié du temps à Marseille où était installée sa compagnie. Et puis en pleine saison des festivals, il partait souvent à droite ou à gauche. J'allais le voir, une fois chez lui à Marseille, une autre à Uzès, grand rendez-vous de la chorégraphie contemporaine. Il avait été décidé que l'année suivante, la danse serait le fil rouge artistique de notre festival, et lui m'accompagnait d'une certaine façon dans les premiers préparatifs.

Au début de l'été, Igor et moi avions de longue date un projet de vacances en commun avec nos mamans respectives : une petite quinzaine entre Hongrie et Croatie. Ce projet constituait une parenthèse sèrieuse dans ma relation avec Thierry. Nous concevions donc un autre projet à nous : partir deux semaines en août au Pays Basque. Thierry connaissait une maison d'hôtes charmante à Saint-Jean-Pied-de-Port. Et il avait d'autres amis dans les Pyrennées. Au terme de ce voyage, il me faudrait prendre une décision.

Il faisait beau, chaud. Nous nous arrêtions pique-niquer dans les champs. On apprit la mort de Marie Trintignant à Vilnius et ça nous emut. On entendait à la radio le Docteur Pelloux alerter contre l'état des services d'urgence dans les hôpitaux, et nous en parlions.

Nous étions à Bilbao au musée Guggenheim quand ma mère m'appela pour m'apprendre la mort de ma grand mère.

Cette interruption brutale de nos vacances mit fin à notre histoire. Je décidais de rester avec Igor. J'en fus presque soulagé.

D'un côté mon histoire d'un an, qui ne s'est appelée amour que dans les trois derniers mois, et me laisse meurtri et inconsolable.

De l'autre cette fulgurance qui s'était appelée amour dès la première nuit, où il y eut des pleurs, bien-sûr, mais qui après trois mois ne me laissa qu'une déception passagère.

J'essaie de calquer ces histoires l'une sur l'autre, pour tenter d'en comprendre les ressorts. Il n'en sort rien.

De nos larmes et de cette canicule, les règles se sont clarifiées entre Igor et moi. Il se peut que ce soit depuis cette même époque que nous avons définitivement arrêté de faire l'amour l'un avec l'autre.

Je te reparlerai de Thierry.

14 août 2008

Ode à Saiichi

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Alors, quel chemin prendre ?
Le vent souffle.

Santoka TANEDA

Seiji n'existe plus. C'était son souhait.

Il y a désormais Saiichi. Un prénom choisi dans un soigneux hasard. Une ressemblance. Une résonance. Une référence à un écrivain pacifiste, Saiichi Maruya, auteur de l’ombre des arbres, et à un prince de la musique blues japonaise, Saiichi Sugiyama.

Sans le savoir, Saiichi a été l'âme de mon blog. Il est à présent une rubrique, le gardien secret et anonyme de notre belle histoire. J’aurais pu censurer aujourd’hui des choses écrites hier pour les dissimuler et mieux le préserver. Mais je n’ai pas voulu faire Hara-Kiri à mon blog qui est une partie importante de moi, peut-être la plus belle… la seule qui me reste au bout du compte après qu'il s'en soit éclipsé.

J'ai balayé en quelques heures neuf mois de ma vie. Neuf mois d'engagement, d'écriture, j'ai du en relire presque chaque note pour en travestir le héros, trafiquer tes commentaires pour en rectifier les incohérences. Neuf mois d'amour et d'évidences, pourtant sans faux-semblants...

Saiichi. Quel déchirement ! J'ai l'impression de me trahir, de me glisser dans une burka, de regarder ma vie derrière un film grillagé, de devenir daltonien, ou de porter une prothèse. Saiichi m'est une prothèse, c'est ça. Un substitut. Il n'est pas que l'ange gardien de notre histoire, il exprime mon handicap. Je suis aveugle. Je dois désormais apprendre à vivre sans lui et commencer ma rééducation. Renoncer à me servir d'une main que je n'ai plus, m'affranchir de mes tentations et me convaincre qu'elles sont vaines. Je suis aveugle. Et ivre.

J'ai là, à un jet de pierres, une rue, un code d'entrée, un numéro d'étage, une porte familière, si familière. Quinze minutes en voiture depuis mon bureau. Des places de parking aléatoires. Un numéro de huit chiffres à composer sur un téléphone. Une main à tendre, un souffle à entendre. Il est juste là dans une proximité coupable. Mais il n'est plus là parce que j'ai perdu ma route. Saiichi est mon handicap.

Peut on chanter l'amour
quand on aime encore ?
Se consacrer à la mémoire
quand la pensée brûle ?
Ecrire une Evangile
quand la tête et le cœur
se perdent en une syntonie désespérée ?

Cet amour fou qui mine mon corps de toute part m'interpelle. Interroge tout mon être, toute mon histoire. J’y perçois soudain l’indomptabilité de la faiblesse humaine.

Celui qui en est la cause n’est pourtant pas à la hauteur de ce que ce doute porte d’universel. Il est d'une vulgaire banalité : artiste manqué, comme nos Assedic en débordent, bénévole dans un orchestre de pacotilles où il se gorge d'orgueil et d'illusions, médecin de papier, inaccompli, précaire parmi les précaires, immigrant sans attache, sans ambition, sans relation, sans valeur, sans attribut. C'est un petit qui se complait dans la souffrance, qui s'aime en martyr, qui nourrit ses jérémiades d'un pessimisme médiocre, incapable de dépassement sauf pour s’enfermer dans ce rôle creux, pour éprouver jusqu'au bout sa souffrance, pour se couper de ce qui lui arrive de bien, surtout de ce qui lui arrive de bien : d’un boulot, de projets, d’un amant... Tout chez lui appelle le dédain, l'indifférence et l'abandon. Un grand n'importe quoi qui te ferait prendre les jambes à ton cou.

On ne construit pas un monument pour l’éternité sans lui creuser des fondations profondes. Sans remuer de la boue, sans se frotter à la merde, aux déchets de toute sorte, sans en remplir des bennes et des bennes. Il n’y a en lui que ces tonnes de détritus humains, un dos sclérosé, des fesses flasques, des poils divagant, des phobies puériles, et je pourrais ne jamais finir de l’en dépouiller pour accéder à l’or. Lâcher enfin cette haine sournoise que je porte en moi, la libérer totalement pour qu’il l’entende et y perçoive l’extravagance de mon désarroi.

Pour que son monument soit solide à jamais…

Je pourrais même dire toute la saloperie qui est en lui, qui lui fait délivrer l’amour selon le débit de ses besoins. Aimer un Français quand il s’agit d'émigrer, aimer une bête de sexe quand il s’agit de baiser, aimer un combattant quand il s’agit d’obtenir le respect de ses droits. Aimer un être simple et naïf quand il s’agit de retrouver de la légèreté. Aimer sans scrupule celui dont il a besoin au moment où il en a besoin. Dire son infidélité brutale, sourde, impitoyable. Son égoïsme inavoué. Et froid.

Comment ai-je pu ainsi me perdre ? Qu'est-ce qui fait mal, alors ? D'être pris de haut par un tel va-nu-pieds ? Le fait est : j'ai été happé par ce minable. Et je m’interroge encore : qu’est-ce qui donne à cette pépite crottée, digne d'une pauvre Hélène, ses accents enchanteurs ?

IMG_3978.JPGMe faut-il parler de son regard naïf, presque apeuré, tendu et effacé ? De son œil noisette affaissé sous une paupière fragile ? De son sourire toujours un peu énigmatique ? De son crâne rasé à la Barthez qui dissimule la blancheur de ses cheveux ? De son grain de beauté au dessus de sa lèvre gauche, du lobe de ses oreilles fondant en bouche, et de son épaule courbée ? Est-ce son côté moine bouddhiste qui me l’a rendu attachant ?

Me faut-il aussi évoquer ce parcours atypique, qui l’a fait osciller de la musique à la médecine ? Pas de cette médecine superficielle qui compte les globules et prescrit les antibiotiques, mais de la médecine de l’intime, de l’âme, de celle qui dépoussière les sinuosités de la vie et qui cherche à éclaircir l’humanité au sein même de ses pires perversions, de cette médecine si proche de la musique, vibrante et ingrate, sensible au plus haut point, de celle qui t’échappe sans cesse parce qu’elle résonne trop, toujours, avec ta propre vie.

Ce parcours qui lui a fait choisir la France pour échapper à la honte, choisir de tout perdre pour tout gagner, et qui sans cesse le laisse livré à lui même, en peine avec son temps ?

Me faut-il encore évoquer son rêve d’amour, son rêve fou de recevoir sans cesse tout ce qu’il ne réclame pas, tout ce qu’il ne réclamera jamais parce qu’il a été élevé comme ça et que l’on ne peut pas se corrompre en tout ? Cette incroyable patience et insupportable réserve qui fait qu’on ne sent pas arriver le point de la rupture ? Son sens inné du symbole, l'attention fine dont il est doté pour te capter et dire d'une petite touche ce qu'il a perçu de toi ?

Saiichi, je l’ai aimé parce que je redevenais beau. Avec lui, je retrouvais un port altier, je retrouvais les goûts, les sens, le sens. Je voyais mon sourire comme un deuxième soleil et mes caresses acquerraient un pouvoir hypnotique. Ma peau se déridait, mon regard s’éclaircissait. Ma poitrine s’ouvrait au monde. Et lui, rassemblant en lui toutes les vertus de la beauté était mon magnifique miroir.

A ses côtés, je vivais. Dans l'amour pour lui, je vivais. Son amour me magnifiait. Nous nous reflétions l'un dans l'autre, nous miroitions ensemble les clartés de la lune, nous traversions les saisons, et les océans.

Auparavant, le Japon m’était indifférent, désagréable même, arrogant et soumis. Il m’a ouvert de nouveaux espaces de curiosité. J’ai mis le doigt dans des infractuosités voluptueuses, il me restait donc un monde à découvrir. Un alphabet, une nouvelle musique, des saveurs inconnues. Je n’étais plus blasé, plus aigri, plus apathique. Il y avait un avenir où se projeter. Etait-il beau ? Peu importe, il stimulait mes viscères et une vibration, une essence, s'était remise à sourdre en moi.

Saiichi, tu n’as pas voulu savoir jusqu’où j’étais prêt à aller par amour pour toi. Tu n’as jamais voulu le savoir.

Et moi aujourd’hui, je ne sais plus jusqu’où je suis en train de mourir sans toi. Je ne veux pas le savoir.

Mon dos se voûte à nouveau. A nouveau mes yeux hésitent face au regard des autres. Le monde se meurt et il m’en est indifférent. Je n’ai de pensée que pour mes pensées et mes pensées ne sont faites que de larmes. Il est inutile à présent de croire que je m’en sortirai. Parce que quelle que soit l’œuvre du temps, quel que soit mon lendemain, quelle que soit la forme que prendra mon souvenir, une source est désormais à sec et ne se rafraîchira pas.

Ton cœur battant, ton cœur câblé au mien pourrait sans doute lui redonner du rythme, amorcer un nouvel apprentissage. Ta peau sèche et chaude pourrait sans doute redonner à ma peau les souvenirs de ses pulsations. Ta détresse ou ton découragement pourraient sans doute réveiller des instincts de survie et de fierté. Seul toi, Saiichi, pourrait faire repartir la machine, mais ton cœur bat ailleurs. Ta peau vibre ailleurs. Ta détresse se perd ailleurs.

Tu t’es enfui sous mes yeux sans que je n’y puisse rien parce que tu te fuyais. Un jour tu reviendras vers toi, tu reviendras vers moi. Saiichi sera à nouveau Seiji. Et il se souviendra.

J’espère que je serai encore vivant.

28 juillet 2008

le Japon rêvé

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Quand je me suis levé à cinq heure ce matin, il y avait bien longtemps que je ne dormais plus, pris entre le décalage horaire et mes pensées insomniaques. Pourtant, nous étions rentrés quelques heures plus tôt à peine, à 1 heure, après pile-poil vingt quatre heures de voyage, porte-à-porte, depuis notre hôtel de Bangkok.

En arrivant, on s'est lesté de nos bagages, j'ai jeté les denrées périmées que j'avais laissées dans le frigo plutôt qu'au congélo, au cas où il serait venu se reposer à la maison du chantier de son petit appartement parisien. J'ai constaté l'étendue des dégâts avec les plantes, mais comme je l'avais écrit à mon amie, je préférais les retrouver ainsi ratatinées, comme les témoins tragiques de mon amour qui n'en finit pas de se mourir, plutôt que fraîches et pimpantes comme si de rien n'était.

Au réveil, j'ai d'abord voulu me soulager de mes idées sombres en les couchant sur le clavier, mais je n'y suis pas parvenu, alors j'ai vidé les valises, remuant parfois des sacs plastiques ou des morceaux de papier de soie dont j'évitais qu'ils ne crissent de trop pour ne pas réveiller mes nièces.

Puis avant 7h, j'étais parti au travail. Finalement, ça me fait du bien de venir m'égayer au bureau et de prendre le large de ma petite famille pour la journée.

Nous avons voyagé avec Aéroflot, aux menus invariables et au personnel recruté chez les ours. Ça m'amuse de voir son emblème,  une faucille et un marteau aux ailes déployées, demeurer inchangé depuis l'ère soviétique.

Sur le tronçon Moscou-Paris, s'est assis à côté de moi un grand jeune homme frisé, au sourire plutôt sympathique, bavard et dégingandé. Il rentrait du Japon pour participer aux fêtes de Bayonne, et s'était bien fourni en saké et en vodka dans les boutiques duty-free de ses escales.

Il venait de passer trois semaines près de Tokyo pour y retrouver sa petite amie et partager une tranche de vie dans sa famille.

Bien qu'encore jeune, sans doute pas plus de la trentaine, Jérémy avait déjà bien roulé sa bosse à travers le monde. Yuko, il l'avait rencontrée à Sidney où il a vécu un temps il y a de cela près d'un an et demi, ils s'étaient déjà retrouvés en France pour une séjour amoureux et touristique, et leur avenir était incertain quant au et au comment.

Jérémy parlait et parlait, il disait sa fascination pour ce pays, pour son art de vivre, pour sa sophistication et sa créativité, pour le sens du service et du respect. Il décrivait des quartiers, des villages, des appartements, des costumes, des échanges. Il déroulait sans le savoir mon rêve évanoui. Il lui donnait des couleurs, des senteurs. Je voyais mon voyage promis se réaliser par procuration. Il avait été surpris par les effusions de sa belle mère au moment des adieux. Sortant de sa réserve coutumière, celle qui lui fit saluer le départ de sa propre fille soeur aînée de Yuko vers la Nouvelle Zélande d'un simple mouvement de la main, elle s'était mise à pleurer, deux fois, en l'enlaçant et le tenant fort dans ses bras.

Une larme me venait aux yeux en l'écoutant. J'ai toujours été bien aimé de mes belles mères, il faut bien que gendre idéal veuille dire quelque chose. Et je pense que j'aurais pu être également adopté par sa mère à lui. Lors de son séjour au Japon, fin janvier dernier, durant lequel j'occupais, je crois, ses pensées au point qu'il était allé prié au temple pour que je sorte de mon état grippal, il avait enfin fait son coming out auprès de sa mère. Elle n'avait rien dit, était montée se coucher, et le lendemain n'en avait pas parlé d'avantage, mais s'était efforcée de ne pas altérer d'un iota les marques d'amour qu'elle avait l'habitude de lui témoigner. Qui sait, j'aurais pu être aussi aimé de cette femme, ai-je pensé en écoutant Jérémy.

Pour dissiper la brume de mes yeux, je lui ai montré le livre que par coïncidence j'avais décidé de parcourir à nouveau durant ce tronçon du parcours : Confession d'un masque, de Yukio Mishima. Il m'a expliqué que Yukio était le masculin de Yuko, puis il m'a demandé si c'était bien et a lu la quatrième de couverture. Il a du comprendre que j'étais homosexuel, il m'a dit que ça avait l'air désespérant, je lui ai confirmé que c'était très introspectif, plein d'inassouvibilité, et que la présence de la mort et du sang étaient en effet parfois suffocantes. On en est venu à parler du suicide au Japon, et l'on s'est dit que derrière des abords séduisants, la société japonaise avait sa façon à elle d'être dure, intransigeante, impitoyable envers les détresses individuelles.

J'ai repensé à cette phrase lue au début de l'ouvrage de Jens Christian Grøndahl, Bruits du coeur, évoqué là : "(...) Yuki préparait le déjeuner. Ariane s'était interrogée sur son sang froid et son silence. Son silence paraissait plus hostile que lié au deuil, mais peut-être s'était-elle retranchée au fond d'elle-même".

22 juillet 2008

la troisième mêlée

Après la grande fête de l'auto-célébration, le 12 juillet dernier, des vertus sociales et solidaires du sport, du grand mythe, ou je préfère dire du grand rêve de 1998, une petite dédicace spéciale à  mon auteur-blogueur-rugbyman préféré, Manu Causse-Plisson (ça fait longtemps qu'on n'a pas de niouses, tiens ?), et cette célébration des vertus tendres de la confrontation sportive, bienvenue à quelques jours de l'ouverture des JO :

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J'en profite pour reproduire ce billet, qui en son temps, forcément, m'avait ravi :

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Action men

publié par Manu Causse-Plisson, le 17 avril 2008

Tiens, et si je parlais un peu de poésie, de littérature et de douceur, bref, de rugby ?
Hier, les Gonins (nous, quoi) affrontaient les Tou'win ; on s'en est bien sortis, après un départ en demi-teinte, en particulier grâce à notre réserve de joueurs, si pléthorique que nous prêtâmes quelques éléments à l'adversaire qui souffrit de nombreuses blessures (la maffre, les gars).


Si je vous informe ici de résultats sportifs dont vous vous tapez peut-être la paupière, c'est que l'équipe des Tou'win, nos honorables adversaires, possède une particularité qui ne cesse de m'enchanter : c'est en effet la première équipe Gay & Friendly de la région toulousaine.

Et moi, bin, je ne sais pas pourquoi, je trouve ça génial, de remettre en question le côté "onépadépédé" du sport, et du rugby en particulier - où le délicat terme de "gros n'enculé" s'utilise (s'utilisait ?) couramment pour décrire des sentiments inamicaux. Oh, ça ne nous a pas empêché les plaisanteries plus ou moins fines, mais on les fait de toute façon, alors hein... l'année prochaine, si tout va bien, on les échangera avec nos adversaires - là, on était encore un peu empruntés.

Bon,
Oh!91 et son pote WajDi risquent de me dire que tout le monde sait déjà qu'on peut être homo et sportif (p'tain, deux subordonnées, c'est lourd comme phrase, faut que je me surveille, moi) ; mais voilà, hop, c'est dit. Et vous, vous en pensez quoi ?

09 juillet 2008

son prénom commençait par un S

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"Cher S.,

La nuit s'est installée depuis longtemps déjà. Son ciel est clair, prometteur pour ta longue route vers l'Aveyron. Dans quelques instants, j'embarquerai pour La Havane. Je ressens fortement la fatigue et écris avec peine. La journée a été lourde, mille contrariétés et une angoisse tenace m'ont accompagné. Mais il a fallu produire, être là, serrer des dents.

Comment en suis-je arrivé à me mettre dans cet état de douleur ? Je glissais en paix, sur une pente douce, un air de violon m'égayait, léger. Un rapport de séduction se construisait, sans volonté particulière, sans recherche, sans contrainte temporelle ; il avait son propre rythme. Et il restait virtuel, dépourvu d'enjeux. Ma semaine à Budapest, pourtant ardue et chargée de travail, était passée sans stress. De ma part, des signaux avaient été lancés : en toute clarté, ils livraient les sentiments d'un moment, sans se demander s'ils allaient susciter le plaisir ou la peur, sans appeler de réponse particulière. Il n'y avait alors pas d'oppression. Ni dans ma démarche, ni dans tes silences. Je glissais en pente douce, le violon était limpide. La chute n'avait pas d'importance. Nous nous étions charmés, c'était assez pour avoir envie d'en vivre d'avantage, ce n'était pas assez pour jouer le bonheur à pile ou face.

Comment donc ai-je perdu pied, à Paris, en trois jours ? Sans m'en rendre compte, j'ai chargé seul notre relation d'impossibles attentes. C'est qu'au charme flottant et discret, au flegme, au faux détachement s'est soudain ajouté le concret de ton vécu : de l'humanisme, du doute, une confluence étrange des hasards, une forme d'engagement individuel à laquelle je suis sensible. Le vélo offert pour ton anniversaire, tes élèves en échec au bac, ton amour singulier pour Laurent : en trois traits, tu avais pris de la chair et la chair était sensible, aimée, aimante.

Ça a suffit pour que l'intrusion déclenche la panique, la glissade est devenue dérapage incontrôlé. Le violon s'est emballé, je n'avais plus prise. T'échappant, au moment même où tu prenais corps, tu es devenu objet de crispation hystérique. J'ai tenté de dominer ce que je donnais à voir, mais la métamorphose avait opéré. C'était trop tard, et trop futile au regard de ce que je n'ai pas accepté de voir : ce que tu construisais à côté, donc tes propres investissements, avec tes propres objets.

J'ai perdu. Entre harcèlement et abandon, je choisis l'abandon. J'en éprouve une tristesse infinie d'adolescent. Je suis tellement convaincu que nous avions beaucoup à partager. T'accompagner dans ta découverte du monde arabe m'était beau, et m'était plaisante l'idée de retrouvailles avec Marianne sous ton patronage. Le violon a pris de la matière, il est redescendu dans les graves, étiré, déchirant. Il a je sais, pour toi, un autre timbre. Mais nous sommes mal partis pour trouver l'accord.

Je pars donc avec au fond de la gorge un goût amer. La présence du rival m'a désarmé, puis m'a déformé. Je me suis vu, impuissant, m'engager sur une voie destructrice. J'en éprouve une honte sans retenue.

Il va falloir à présent panser l'être. Cuba va y aider, j'en suis à peu près certain. Je ne chercherai pas à t'oublier, juste à t'écarter de la zone brûlante de mes pensées. Tu as fait en peu de jours une entrée dans le cercle très restreint des hommes qui depuis quinze ans ont animé des passions. Tu y entrais au moment où je me libérais et m'assumais. La passion pouvait être dite. Le drame, donc, partagé. C'est ce qui a été le plus nouveau. Je m'en veux d'avoir bon gré mal gré associé Laurent à cette affaire. J'espère que ni tes relations avec lui ni les miennes n'en  seront affectées. Je ne le crois pas.

Mais la parole m'a aidé. Je crois en la parole, en la chose dite, en la clarté. Peut-être parce que j'ai trop vécu dans l'interdit, imposé par le plus profond de la conscience.

C'est le sens de ce message.

J'aimerais que ces mots simplement nous mettent l'un et l'autre à l'aise. Car au fond tu as raison de faire d'abord le choix du bonheur. Le reste se gère au bout du compte. Et se résout.

Je serais sensible à un geste de ta part : si tu prenais le temps de m'écrire un message. Juste pour me livrer tes sentiments, sans fard. Sans chercher à m'épargner ou me protéger. Fais-moi juste partager la façon dont tu as vécu les moments que j'évoque. J'ai trop l'impression d'avoir été seul à me mettre à nu dans cette histoire. J'éprouve donc ce besoin essentiel de ramener mes interprétations aux tiennes. Si tu avais cette gentillesse, elle aurait pour moi valeur d'amitié, elle serait un soulagement. Du moins je le crois (...)

Profite de l'été, du soleil, des chevaux et de la tendresse qu'on te donne.

Je t'embrasse affectueusement.

O.

le 11 juillet 1997"

Voilà, ç'aurait pu être le 9 juillet 2008, la Havane aurait pu être Bangkok, Budapest Saragosse, j'aurais changé peu de mots. J'avais encore peu vécu, ou vécu peu de choses, mais finalement, avec ou sans l'épaisseur du vécu, je suis toujours le même. A quoi me sert-il d'avoir mûri ? S. alors était Stéphane.

Je te laisse donc pour quelques jours. Ce blog va contiuer à vivre, avec queqlues notes moins amères dont la publication est programmée. Porte-toi bien.

04 juillet 2008

et la dialectique, bordel !

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Il y a une chose, parmi d'autres dans lesquelles j'ai grandi, une chose au nom un peu barbare mais qui permet de vivre et de penser dans l'équilibre, et souvent aussi de comprendre le sens du monde sans en désespérer : c'est la dialectique.

Cette notion n'est plus trop en odeur de sainteté, trop associée au marxisme, peut-être. On préfère aujourd'hui l'enfermement dans les deux termes d'une équation. Il te faut aimer, ou il te faut haïr, tu dois être pour ou tu dois être contre, tu dois choisir entre le camp du bien et celui du mal.

Mais quand on a appris à analyser les choses en en recherchant les contradictions, c'est dur d'être constamment ramené à ce mode de pensée binaire. Surtout quand on l'execre, et que comme moi, on pense qu'il mène le monde à un état d'avilissement.

Évidemment, ce serait plus simple. Un homme serait forcément ou un criminel ou un non criminel, dans le premier cas, il devrait être définitivement écarté de la société, dans le second, ce serait une victime potentielle qui devrait être surprotégée. Ça permettrait de se consacrer en entier à la répression et de renoncer à l'aide à la ré-insertion.

Un enfant serait forcément ou un délinquant en puissance ou un petit ange. Ça permettrait de faire des économies sur les valeurs éducatives. Une oeuvre d'art serait ou belle ou moche. Ça permettrait de s'affranchir du devoir de médiation.

Appliqué au vaste champ dit sociétal, ce mode de pensée est conservateur. En politique, il est réactionnaire. Mais appliqué à l'histoire, et à l'histoire des grands hommes, qu'est-ce que ça donne ? Ça donne qu'on n'a plus le droit de reconnaître l'oeuvre d'un homme, et d'en contester les dérives. Ses contradictions personnelles, les intérêts contradictoires avec lesquels il doit composer, qui sont pourtant objectivement le moteur de l'histoire, doivent être sortis de l'analyse.

Gandhi fut un incontestable leader pacifiste, qui a fait avancer l'indépendance des peuples et la cause pacifiste comme nul autre, pourquoi essayer de comprendre, alors, l'origine de son nationalisme hindou ? De Gaulle fut un incontestable chef de guerre dans la résistance à l'occupation, pourquoi alors interroger son rôle dans la question coloniale ? et quant aux dirigeants des pays dits socialistes de la fin du XXè siècle... alors n'en parlons même pas. Tous des vendus au bolcho-totalitarisme stalinien, fermez le ban !

J'ai parfois l'impression d'être rendu à ce stade où l'expression de toute nuance est inaudible.

Tiens, par exemple, j'ai parlé une fois dans un billet de Fidel Castro. Une seule fois, c'était le 25 février. C'était ici, et j'écrivais cela :

"J'ai du respect pour cet homme et son oeuvre, mais je ne le porte pas aux nues. J'ai eu la chance de le rencontrer, et je suis lucide sur ses profondes dérives totalitaires. Je ne méconnais pas, en particulier, la façon dont les homosexuels sont parfois traités (je te recommande la lecture d'Avant la nuit, livre autobiographique de Reinaldo Arenas, et le film qui en a été tiré...).

Mais tout sclérosé qu'il puisse être, ce régime n'a jamais pu empêcher la société d'avancer dans le débat, la parole, que j'ai toujours trouvée étonnamment libérée, et au fond un vif pluralisme de fait".

Dans ces mots, il y a "profonde dérive totalitaire", il y a la répression contre les homosexuels, il y a la "sclérose" d'un régime. Mon billet était d'ailleurs illustré d'une photo du film Avant la nuit, dont la lecture du livre m'avait profondément bouleversé.

Mais rien n'y fait, je suis forcément l'adorateur d'un dictateur, puisque je me refuse à considérer que ces dérives signifient la supériorité che_and_fidel_castro.jpgabsolue et définitive des régimes capitalistes, l'insignifiance des injustices profondes qu'ils génèrent ou la dangerosité de leurs propres gangrènes fascisantes. Ou qu'elles étaient forcément inscrites par avance dans l'aventure révolutionnaire du début. Peut-être aussi parce que je crois qu'elle a libéré les Cubains d'un joug néo-esclavagiste, et qu'elle a incarné (qu'elle incarne même souvent encore, en de nombreux endroits d'Amérique latine) un vrai espoir émancipateur (oups ! un autre gros mot...). Et parce que je ne passe pas non plus par pertes et profits la vivacité du débat dont la société cubaine reste capable, envers et contre tout, ainsi, mais c'est un autre sujet, que son rapport excessivement décomplexé au sexe, s'agisse-t-il d'homosexualité.

Aujourd'hui encore, dans le Monde, une jeune auteure cubaine, Wendy Guerra, raconte comment son dernier roman "Tout le monde s'en va" interdit à la vente à Cuba, circule en photocopies partout dans l'île, et lui est régulièrement soumis pour une dédicace, au vu et au su de tout le monde. Cette société est obstinément vivante.

La dialectique, ce n'est pas une pirouette pour trouver des circonstances atténuantes au crime. Il y a ce qui n'a pas lieu d'être discuté : les Staline, Hitler, Pol-pot, Mussollini ou autres Pinochet sont d'obscures dictateurs, point. Il y a ce qui se discute : jusqu'à quel point le modèle occidental de la démocratie est-il vraiment universel, peut-on laisser des peuples donner à leur société d'autres règles démocratiques, qu'ils lui jugeront plus adaptées ? Et puis il y a tout le reste, tout ce qui se cherche pour tenter de sortir notre monde et nos peuples des ornières où ils sont, écrasés par l'argent.

Cuba a été le symbole de la résistance à cet impérialisme financier, c'est sans doute aujourd'hui ailleurs que s'expérimentent des voies plus prometteuses. La gauche européenne n'est malheureusement pas la plus audacieuse de ce côté-là...

Ah ! Tiens, il paraît même que ça s'arrange à Cuba sur le front des droits de l'homme : l'Union européenne vient pour cette raison de lever ses sanctions économiques...

23 juin 2008

L'orgie

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Ceci est ma 200ème note (en fait, c'était la précédente, mais pour une 200ème, il vaut mieux un feu d'artifice qu'un règlement de compte, non ?)

J'ai vécu récemment une nouvelle expérience, étonnante et délicieuse. J'aime autant te prévenir tout de suite, c'est un peu hard, et du coup pas simple à raconter. Par défi, je vais m'y essayer malgré tout. En toute (im)pudeur.

Un ami, ou plutôt une fréquentation, de celles qu'il m'arrive de contracter aux nocturnes de Roger legall, m'avait proposé le principe d'un dîner "en cercle resserré" histoire de faire plus ample connaissance. J'en avais accepté l'augure, mais fus néanmoins surpris, recevant l'invitation par courriel, de découvrir qu'il s'agirait d'un dîner "fesses à l'air". Était-ce une boutade ? Une provo ? Un vrai projet ?

Espérant pouvoir associer Saiichi à cette invitation, je demandais à cet ami quoi emmener, glissant entre la suggestion d'une boisson ou d'un dessert celle de mon amant. Il me pria d'emmener du vin, je n'imposai donc point mon Saiichi. En tout cas pas cette fois-ci.

Y., notre hôte, était effectivement tout nu derrière un tablier de cuisine en recevant ses invités les uns après les autres. Cadre au sein d'une structure qui oeuvre à la promotion de la culture française à l'étranger, je découvrai que j'avais le même jour - drôle de hasard - adressé un courrier à son propre patron, pour des besoins professionnels.

T., arrivé avant moi quoique toujours vêtu, préparait les caipirinhas avec de la glace pilée. Il s'avère qu'il travaillait dans le même siège social que ma copine Fiso. Les coïncidences s'arrêtent là.

Puis arrivèrent Fl., d'origine québécoise - d'où son discret accent et quelques expressions fleuries -, scénariste d'une série française qui fait un tabac depuis des années sur une chaîne du service public, et son ami Fr., fatigué d'expériences dans l'informatique et le marketting, qui s'exerce depuis peu à la maçonnerie sur le dos d'une ancienne maison normande.

Enfin, B. est arrivé, péruvien, ultime touche exotique à notre soirée, en partance trois jours plus tard pour Lima où il devait effectuer son stage de fin de master en sciences politiques.

La politique, justement, il en fut assez peu question. Peut-être valait-il mieux. Durant l'apéritif, on parla surtout de nos jobs respectifs (respectives en québécois, question de genre).

C'est au moment de passer à table que Fl. et Fr. donnèrent le signal, s'éclipsèrent en coup de vent dans la chambre à coucher et revinrent dans la tenue d'Adam. Caipirinha aidant, j'embrayai, suivi de T.,  puis de B., le plus hésitant, visiblement persuadé d'être le seul pour qui l'expérience était nouvelle.

Dans les premières minutes, on put observer chez chacun une érection légère et passagère, comme sous l'effet du premier trouble.

Pendant le repas, la conversation prit la tournure d'une galerie de portraits, chacun décrivant à tour de rôle des personnages fantasques de son entourage. On rit beaucoup sur la pasta aux coquilles saint-jacques.

Y., notre hôte, était assis à ma droite. Au fil du repas, nos contacts furent de plus en plus explicites, tout comme ceux de Fl. et Fr., ou ceuxbrutos6386.jpg plus tardifs de T. et de B., au dessert nous commençâmes à nous embrasser.

Ce fut le coup de sifflet.

Je suis absolument incapable de décrire ce qui suivit. Et comme les tours de tailles ou les longueurs de bite n'ont pas grande importance non plus, je vais me contenter de dire que ce fut une orgie, comme tirée de fantasmes fous, avec quelque chose d'antique dans cette capacité sublime à l'oubli.

C'est autour d'Y. et moi que les choses s'organisèrent d'abord, puis le centre de gravité se déporta sur l'érection magistrale de Fr. Il s'était écoulé sans doute pas mal de temps déjà quand on entendit une porte claquer : T. nous quittait se sentant délaissé. "Un courant d'air", dit Y. avec détachement.

B. se tenait souvent à l'écart, toujours gêné, attendant d'être invité d'un regard ou d'un mouvement de la main pour se joindre au groupe. Fl. me jetait des regards continuellement souriants.

brutos5154.jpgNotre corps à corps dura bien trois ou quatre heures, sans grandes respirations. Sur le parquet de bois. Sur les tapis du salon. Couché, debout, accroupi, tu n'avais rien à faire, les bites venaient à toi, en toi, et toi, des bouches ouvertes et langoureuses venaient te couvrir d'attentions et te prodiguer mille attentions.

Après avoir joui respectivement une et deux fois, Fl. et Fr. nous quittèrent au milieu de la nuit non sans m'avoir l'un et l'autre, l'un puis l'autre, et dans l'autre sens, accordé de putains de bons baisers... d'amour ? d'adieu ?

Le jour pointait déjà. B. resta dormir dans le salon tandis que Y. m'ouvrit son lit pour m'offrir près de lui quelques courts instants de repos. A l'heure du réveil, c'est quand je fus en lui qu'il jouit, et j'en fus heureux parce que je dois dire qu'il a une queue agréable au toucher, au peser, au goûter, et que depuis qu'elle m'était passée en main j'avais eu en plusieurs NICKEVANS1.jpgcirconstances l'occasion d'en nourrir mon imaginaire pour parvenir moi même à jouir.

En route vers le boulot, les yeux en gelée et le corps en charpie, je n'eus pas une seconde de culpabilité, je ne me sentais pas sale, je ne me traînais aucune impression malveillante du doute. J'étais juste épanoui, plein d'images dans la tête et de sensations sur la peau, de goûts en bouche, souvenirs qui ont vocation, sans doute, à durer longtemps avant que l'on songe à remettre le couvert.