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27 décembre 2008

je t'aime, pardon, adieu, à bientôt

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"- Que veux-tu que je te dise ?
- Rien.
- Tu mens.
- Oui.
- Qu'attends-tu de moi ?
- Rien.
- Tu ments encore.
- Non, pas cette fois.
- Bien sûr que si. Tu es là, tu es venu chercher quelque chose.
- Non, je voulais juste te voir.
- Tu aurais pu me voir à travers la fenêtre.
- Je voulais savoir comment tu vas.
- Tu aurais pu demander de mes nouvelles à la voisine.
- Je voulais t'entendre.
- Tu as un enregistrement de ma voix sur ton répondeur.
- ...
- Pas d'autre argument ?
- Je ne crois pas.
- Pourquoi es-tu là ?
- Je ne veux pas que tu m'oublies. Mais je sais que tu le dois.
- Tu me l'as demandé.
- Je sais.
- Tu as changé d'avis ?
- Non. -
- Tu ne m'aimes pas ?
- Pas assez.
- Que veux-tu ?
- Rien.
- Pas même moi ?
- Non.
- Moi je te veux, toi. Tu vois, on ne sera jamais d'accord.
- Non, jamais.


- Regarde, la lune est pleine.
- J'ai vu, elle est belle. Toi aussi.
- Merci. Un homme me l'a dit, ce matin.
- Que tu es belle ?
- Oui.
- Je le déteste.
- Tu es égoïste.
- Je sais.
- Alors ?
- Rien.
- Rien ne change, donc.
- Non, rien.
- Si, moi.
- Toi ?
- Oui, moi.
- Toi.
- Moi, je change.
- Ah ?
- Oui. J'ai appris à ne plus te détester.
- Tu me détestais ?
- Oui. Je t'en ai beaucoup voulu.
- Ah.
- Parce que tu aurais pu m'épargner.
- Quand ?
- Souvent. Toujours.
- C'est vrai.
- Oui, c'est vrai.
- Je suis égoiste.
- C'est trop facile.
- Je n'aime pas les choses difficiles.
- C'est pour ça que tu m'as aimée ?
- Peut-être.
- Tu savais que je t'aimerais fort, n'est ce pas ?
- Je savais que tu le pouvais. Je ne savais pas si tu le ferais.
- Je l'ai fait.
- Oui. C'était bien.
- Tu vois ? Tu en parles au passé, comme si la page était tournée.
- Elle est tournée. Je l'ai tournée en partant.
- Ta page à toi. Pas la mienne. Ni la nôtre.
- C'est vrai. Je suis égoiste.
- Tais toi.
- D'accord.


-Pourquoi m'as tu aimée ?
- Parce que j'avais besoin d'aimer quelqu'un. Et tu es très aimable.
- Pourquoi n'as tu pas pensé à moi ?
- Parce que j'avais besoin de penser à moi, pour une fois.
- Tu as toujours pensé à toi.
- Non.
- Tu ments toujours. Toujours. Comme tu as toujours pensé à toi. A ce toi que tu es pour les autres. Une statue que tu dores et redores et adores chaque jour. Tu as toujours tout fait pour que le monde entier te regarde et t'aime. Bravo, tu as réussi. Tout le monde t'aime, t'adore même. Tout le monde à part toi. Ceux qui t'aiment le moins sont ceux qui te connaissent le mieux.
- Tu es dure.
- Très. Pardon. Mais tu sais que j'ai raison. Et que tu as tort. Parce que les gens aiment ta statue, pas toi. Sauf moi.
- Sauf toi ?
- Oui, sauf moi....
- Tu me trouve toujours aussi dure ?
- Oui.
- Pardon. Je ne veux pas te faire de mal.
- Tu pourrais.
- Je sais, mais je n'en ai pas envie. Je n'ai que de bonnes intentions à ton égard, tu sais que ça m'agace parfois ? Je n'ai même pas envie de creuver les pneus de ta voiture, de taguer ta jolie maison...
- ...
- Et ne souris pas, s'il te plaît.
- D'accord. Pardon.
- Je te pardonne.

- Alors ?
- Alors ?
- Que veux-tu ?
- Je voudrais que tout soit comme avant.
- Avant quoi ?
- Avant nous. Je voudrais t'aimer de loin et presque en silence. Je voudrais t'écrire des mots tendres que je ne t'enverrai pas, je voudrais composer des musiques pour toi sans que tu les entendes, je voudrais te parler, rarement et tard dans la nuit, entendre ta voix pour t'imaginer et rêver de toi.
- Tu voudrais que je ne sois qu'une chimère... ?
-  Un rêve, oui.
- ...
- Et toi ?
- Moi ?
- Que veux tu, toi ?
- Ne me le demandes pas.
- Si.
- Tu vas le regretter.
- Tant pis.
- Moi, je te veux toi. Toi pour moi et moi seule. Je te veux près de moi tous les matins et tous les soirs, je veux que tu me fasses le café et l'amour, je veux te voir lire en souriant, je veux choisir la musique de nos dîners, je veux écrire en te regardant pour que mes mots soient plus beaux.
- Un rêve.
- Une chimère, oui.
- Je ne peux pas t'aimer dans l'ombre, tu le sais bien.
- Oui, je le sais bien.
- Ça me tuerait.
- Et je ne le veux pas.
- Ça tombe bien.
- Tu as d'autres choses à vivre, de belles choses.
- Je l'espère.
- Je déteste cette idée, pourtant je te veux heureuse. Même si c'est sans moi.
- Tu veux que ce soit sans toi.
- C'est vrai, je veux que ce soit sans moi.
- Je ne sais pas si je pourrais aimer encore.
- Bien sûr que tu le pourras.
- Pas comme je t'aime toi.
- Peut-être pas...
- C'est dommage. Je suis sûre que quelqu'un, quelque part, mérite cet amour-là.
- Sûrement.
- Il peut donner des ailes, mon amour, tu sais... ?
- Je sais...

- Alors ?
- Alors je m'en vais.
- Comme toujours.
- A jamais.
- Menteur.
- Oui, je mens. Je ne pourrais jamais t'oublier.
- Moi non plus.
- J'aurai envie de t'écrire.
- Alors écris moi.
- J'aurai envie de t'aimer.
- Alors aime moi.
- Merci.
- Mais je ne sais pas si je pourrais t'aimer en retour. J'espère, j'aimerais, t'aimer sans souffrir, de loin, dans l'ombre, en secret et silence. Mais je ne sais pas si j'y arriverai. Je ne t'oublierai pas, mais peut-être un jour ne t'aimerai-je plus.
- Je sais.
- Alors il sera trop tard.
- Je sais.
- Tu t'en moques ?
- Oui. Je veux juste t'aimer. De toutes façons, il est déjà trop tard, trop tard pour tout.
- Peut-être...
- Adieu.
- Tu ments toujours...
- Toujours.

- A bientôt.
- A demain.
- Non, à bientôt.

- Je t'aime.
- Je t'aime.
"

M.

Les petites choses, le 22 septembre 2008

_________________________

Ce dialogue, je l'ai rêvé, je l'ai craint, je l'ai illustré, je l'ai écrit, je l'ai gommé, je l'ai réécrit, je l'ai joué, je l'ai déjoué, je l'ai rejoué, je l'ai surjoué, il m'a pénétré, et malgré des litres de larmes et de sueur, la fin depuis six mois m'en échape. La fin. Il y a six mois aujourd'hui. Tout juste. Six mois de chagrin avec au milieu l'impossible tentative de construire autre chose, et les idées belles qui malgré tout survivent, inconsistantes et froides. Six mois. C'est avec des violons en larme qu'il me consolait et me disait mon importance. Si dérisoire, comme ces dates symboliques qui soulignent un pitoyable fétichisme. Six mois.

09 décembre 2008

la Belle vie

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Un blog est né. Et quelque chose me dit que je n'y suis pas pour rien.

Un garçon que tu connais bien. Bien, enfin, que tu as eu tout le loisir de te représenter, pour lequel - si tu es un fidèle suiveur des premiers mois - tu t'es même mobilisé. Un des personnages principaux de ces pages, quand au tout début j'étais plus enclin à livrer des douleurs anciennes comme pour les expurger qu'à panser mes blessures en cours.

Le Lynx est son auteur - c'est vrai qu'il en a l'oeil. Un migrant, un exilé, un écorché donc, qui de là-bas a découvert mon blog d'un hasard à moitié arrangé, qui s'est mis à le lire. Je suppose en partie par amour pour moi et par curiosité pour l'outil. Et qui s'est enfin jeté à l'eau.

Il a donné un sens précis à sa démarche : s'affranchir du ghetto et de ses faux-semblants, stériles et épuisants. Se ressourcer dans la diversité de la vie. Se sevrer des oeillades illusoires. Et rendre ainsi compte d'une nouvelle page qu'il entend écrire au futur.

Un ami de - oh! mon Dieu - vingt deux ans. Nos routes, en sinusoïde, se sont souvent éloignées, mais toujours recoupées. Peut-être que le web 2.0 va nous donner l'occasion de nous suivre pour de vrai, en continu et en live, sur une longue période et malgré l'océan, pour la première fois. Comme si nous réalisions la "grande collocation" qu'on avait un jour rêvée, mais dont nos conjoints d'alors nous avaient à raison dissuadé. D'ailleurs, il n'y a pas de conjoint, dans cette collocation-là.

J'étais son camarade, il était un ami-d'amour - déjà - l'amant que je rêvais d'avoir, le temps a fait de nous des amis tout court. Simplement à la vie à la mort.

Je te souhaite longue vie, le Lynx, Belle vie, et je sais que tes mots seront beaux, précis, construits, et toujours chargés de sens.

03 décembre 2008

le 3 décembre dernier

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C'était le 3 décembre en fin d'après-midi, il y a tout juste un an. Pour la Xème fois je te raconte cette histoire parce qu'il n'y en a pas de plus belle.

Ça avait commencé dans un café du 11ème, mon arrondissement de naissance, tiens ! Ça avait fini dans son studio, non loin de là. Ce jour-là, il était tombé amoureux, et j'étais devenu son amant. Il nous avait fallu presque quatre mois pour nous retrouver et réparer ainsi de nos chairs et de quelques soupirs l'offense initiale, la fuite honteuse, la rencontre avortée de Budapest.

Combien d'images résonnent dans ma tête, combien de sons, de phrases, d'écrits, de messages distillés, instillés, jour après jour, mail après mail, SMS après SMS, pendant les six mois qui s'ensuivirent ?

Combien d'épreuves et d'espoirs dans notre combat partagé - et moi absent au jour de la délivrance ! Et que d'espoirs échafaudés ce faisant ! Quelle force on avait dans les bras l'un de l'autre ! Aurais-je pu ne pas tomber amoureux à mon tour ? Aurais-je pu ne pas y lire de promesses ? Cet amour ne pouvait être qu'éternel, l'eau limpide est éternelle, non ?

J'ai traversé les six mois les plus heureux de ma vie. Les plus sereins. Les mieux assurés. Les plus évidents. Oui, c'est ça : il y avait une absolue évidence dans cette relation, l'évidence de la justice, de la victoire, et celle, juste accolée de la sincérité et de l'envie. Je me nourrissais de ses frustrations et préparais les miennes, mais nous étions au firmament.

J'avais d'abord dit, écrit, agi pour le tenir à distance. Puis dit, écrit, agi pour le tenir en haleine. Mais quand je fus prêt pour le grand saut, c'est lui qui n'était plus là. Une histoire d'alchimie, paraît-il. Un mystère, donc. Et pour toujours un mystère. Les six autres mois furent faits d'intense douleur et de soins patients.

Connaîtra-t-il jamais quelqu'un qui l'aimera comme je l'ai aimé et comme je l'aime, quelqu'un qui ait en soi, même en toute retenue, autant à abdiquer ? Je le lui souhaite du fond du coeur, c'est même mon voeu le plus étincelant pour cet anniversaire sans teint.

Moi, j'ai un autre challenge à réussir, une autre construction, un autre horizon avec lui, il me faut absolument m'en convaincre. J'ai beaucoup de larmes aujourd'hui, un flot comme un courant contraire, un reflux qui me fait dévier de ce cap, mais je ne lâche pas la barre. Il me faudra être un bon marin.

C'est à dire un de ceux qui ne se laissent pas gagner par la nausée. Qui gardent la tête froide au plus fort de la houle. Qui savent en dépit de tout où ils en sont. Admettre que ce n'est peut-être pas de lui que j'ai le regret, mais de ce que nous avons traversé ensemble. Admettre que scellé dans une union réelle, notre amour se fut peut-être vite affadi avant de se fracasser. Admettre qu'il n'y a d'éternité que dans l'amitié amoureuse, jamais dans l'amour. Admettre que les chimères n'ont construit le monde que dans son versant imaginaire, alors que nous, justement, nous... que faisons-nous, sinon inventer à travers ce chemin mouvant mais complice une façon bien réelle d'être heureux malgré tout, et solidaires quoi qu'il en coûte.

Il me faudra être bon marin, oui,  à défaut d'être bon poète. Et putain ! il me donne beaucoup pour y réussir. Moussaillon, sur le pont !

12 novembre 2008

le temps du retour

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Cinq mois se sont écoulés, et il est revenu. Qu'en dire ?

Je l'ai retrouvé là, au salon où nous nous caressions dans le secret d'Igor, sur ce vaste divan aux chaudes couleurs d'ocre d'où sa main candide, dissimulée sous une couverture, s'emparait jadis des parcelles de mes membres qu'à dessein j'approchais. Il a passé la nuit dans ce lit où j'allais au petit matin silencieusement le retrouver. Il a mangé de ma cuisine, dans ma vaisselle, j'ai retrouvé son sourire radieux, son oeil espiègle, ses traits d'humour distillés, une paix confiante où autrefois déjà je parvenais à le trouver. Il était là, comme avant. Nous sommes allés marcher en forêt, profiter de l'air frais et des ultimes couleurs d'automne. Avec lenteur, pour préserver son dos, mais avec bonheur.

J'avais tant attendu ce moment, et suis si fier qu'il ait eu cette envie du retour, jusqu'à celle du rester dormir.

Il s'est joué de lui, a manié sa moue moqueuse, comme avant, retrouvé les chemins de l'auto-dérision, jubilé à l'évocation des beaux garçons, il était là dans une joie simple, heureux que nous soyons amis. Sa présence m'était onctueuse.

Et pourtant, cette étape a été rude. C'était son retour, mais il n'était pas seul : je faisais à cette occasion la connaissance de son ami. J'avais besoin de connaître cet homme pour y voir autre chose qu'un intrus et couper une fois pour toutes le fil de la comparaison. Nous aurions pu nous voir ailleurs, autrement. Mais c'est comme ça : après deux ratés, j'avais suggéré cette invitation, et ils l'avaient acceptée.

Nous avons bien sympathisé, d'ailleurs, là n'est pas la question. Il ne savait rien de mon histoire, rien de l'amour que nous avons eu l'un pour l'autre, rien donc de ma passion dévorante ou de mon chagrin dévastateur. A quoi eût-il servi qu'il sache ? Je sais de lui déjà beaucoup. Il a vu dans la longévité de mon union avec Igor la preuve de la possible longévité de son couple binational à lui. Je crois qu'il a passé une bonne journée. Une journée de sortie avec celui qu'il aime, et qu'il voit finalement assez peu. Je faisais le troisième homme, la catalyse.

Et les contacts des mains, des peaux, c'est à visage découvert qu'ils eurent lieu, la tête sur les genoux de l'autre, les appuis tendres et les douces caresses brillaient d'éclats presque rituels. Mais ce n'était ni ma tête, ni mes genoux, ni mes mains, ni mon éclat.

Plusieurs fois en marchant dans la forêt, je suis parti devant déguiser mon visage pour qu'on n'y décèle pas les sanglots étouffés. Pourtant, dans les dernières minutes, j'ai souhaité qu'il perçoive ma tristesse enfouie, qu'il s'y accroche, que d'un signe il y réponde. A l'heure du départ, je n'ai pas été digne dans mon salut, puis m'éloignant, j'ai fondu comme une madeleine, observant au loin leurs derniers mouvements devant l'automate de la SNCF.

Mes larmes ont ainsi fait leur retour en fanfare, deux mois et demi après les précédentes. Il me fallait cette épreuve, il me fallait la réussir.

Cette lancinante question me poursuit donc encore : pourrais-je, pour y survivre, me contenter de son sourire, me persuader seul et en dépit de tout y voir une farandole d'amours, toutes impossibles à vivre mais néanmoins réelles et vers moi tournées. Ou aurais-je un jour droit à sa main sur la mienne ? Saura-t-il lui aussi me dire un jour, d'un toucher ou d'un mot, d'un souffle au creux de mon oreille, qu'à ne vivre qu'en ami, c'est malgré tout par amour que notre lien est éternel ?

02 novembre 2008

mort avec les morts (2) mon père

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Il était né le jour des saints . Et il mourut le jour des morts, le lendemain de son anniversaire. Ultime perfection à l'œuvre de sa vie. Partir pur, jeune et dans l'ordre des choses, comme pour conjurer sa jeunesse déchirée. Il y a seize ans aujourd'hui.

Je ne connus de lui que cette exigence intègre. Il se donnait pour les autres, bien au delà de son engagement militant.

Je ne sais trop comment se négocia, entre ma mère et lui, ce que serait le lendemain de sa libération. Après quatre ans d'enfermement, mais quatre ans de liens solidaires uniques, quatre ans d'apprentissages intensifs de l'humain, il devait avoir envie d'espace, de mouvement, et concevoir sa vie ailleurs et autrement que dans l'action solidaire à l'échelle du monde devait lui être impossible. Ma mère aspirait à l'avoir enfin près d'elle, à concrétiser leur rêve trop vite entravé d'un amour à construire, d'une vie de famille. Ils s'étaient connus sans vraiment s'aimer, ils s'étaient aimés sans vraiment se connaître, mais ils avaient partagé quatre ans de cette épreuve de chaque côté du mur.

Enfant, je voyais mon père dans le don total. Son engagement de militant communiste local devait être l'expression de ce compromis. Il donnait à son combat contre la pauvreté la figure de la promotion de l'art et de l'accès à l'art. Il voulait élever les hommes par la curiosité et la transmission. Son parti pris pour l'héritage culturel était sans doute sa façon de vivre à l'échelle de l'universel. Je voyais ses camarades souvent impressionnés par son charisme, intimidés même, il était un intellectuel dans un univers ouvrier de banlieue, mais les immigrés maghrébins n'étaient rien moins que ses frères.

Quand plus tard il animerait un atelier d'art plastique à Gardanne, il y aurait le même sens que dans le geste militant qui lui faisait vendre l'humanité dimanche et pif gadget dans l'hiver d' Argenteuil. Transmettre, élever, ériger l'art au rang de témoin privilégié de l'humanité.

Il était né le jour des saints et cinquante-sept ans plus tard, quand il mourut le jour des morts, quelque chose en lui était mort depuis longtemps déjà : la folie bureaucratique avait ravagé à l'Est les rêves d'émancipation sociale, et il avait trouvé lors de son voyage en Russie pour préparer une exposition anthologique de la jeune peinture russe, dans la corruption, les preuves tangibles de la déliquescence. Dans son autre horizon, la folie intégriste commençait à désintégrer les espoirs anticolonialistes de l'Algérie indépendante. Son coeur était fragilisé, mais il battait encore et l'art seul ne l'avait pas désenchanté.

Mon père. Il avait cinquante-sept ans depuis la veille. Il peignait et aimait la peinture. Il est mort avec les morts.

(une suite)

13:59 Publié dans divers | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : communisme, amour, peinture

30 octobre 2008

dans l'ignorance des peaux

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Du tréfonds de sa nuit, un sourire jaillit, et il me dit "c'est grâce à toi". J'y lis sa tendresse. Une tendresse retenue pour ne pas nous fragiliser, mais non tue et c'est déjà immense.

Nous sommes donc amis désormais. Il a en lui toujours beaucoup de détresse et d'inquiétude. Le dos, le chômage, les échéances préfectorales, les insomnies... son monde est fait d'angoisses.

Je le vois souvent. Nous parlons. Nous marchons. Nous luttons contre le repli. Nous recherchons des pistes où postuler. Nous redessinons des envies, des possibles... Il me sollicite, je le vois se redresser peu à peu. Nous sommes amis, quoi.

Et retrouver ce chemin n'a rien eu d'évident. Il a d'abord fallu que la paix me revienne, puis qu'il accepte d'y croire.

Je voudrais que ce soit solide. Alors je me mens, je me laisse croire que je n'escompte plus secrètement une douce pression de sa main dans la mienne, la caresse de deux doigts sur la joue, la simple pesanteur de sa main sur mon épaule, juste un geste, quelques secondes de tendresse explicite.

Au plus profond de moi je sais que vibre cette supplique : quitte à vivre en amis, au moins que ce soit de l'amour ! Alors sur du sable, sur son sourire passager suivi d'un "c'est grâce à toi", je m'efforce de supposer de l'amour.

J'accepte que mon amour soit sans autre retour. Sans contact, sans toucher, sans souffle, sans miroir et sans espoir. Un amour dans l'ignorance des peaux. Comme il y a vingt-cinq ans avec Menem, ou vingt-trois avec Ali, ou vingt avec Laurent. Je le tais pour lui laisser de l'espace. J'accepte d'être l'ami fidèle et loyal pour lui permettre de durer.

J'accepte que son sourire soit mon orgasme.

Eternel amant platonique, telle est peut-être ma destinée. Pour le reste, j'ai une main, et parfois des instants volés derrière une cloison dans un vestiaire de piscine.

Cette attente vaine et frustrée, je la connais par coeur. Elle est ma vieille compagne. Mais elle n'est rien au fond, au regard de sa nuit qui chaque fois revient l'envelopper.

Alors je lui tends la main dans l'espoir qu'il en sorte à nouveau, en souhaitant ardemment ne plus m'y perdre moi-même.

10 septembre 2008

histoire d'une passion

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Quel été !

C'était au premier jour. J'avais depuis plus de six mois cette liaison, qui était devenue une histoire d'amour. La fête de la musique nous permit d'en jouir, peut-être un peu plus que d'habitude, mais ce n'était qu'une journée ordinaire. Juste belle.

Il se trouve que ce fut la dernière. Il n'y avait pas de raison à cela, ou plutôt il y en avait trop. Mais moi, je n'y étais pas prêt. Plus tard, un ami me dira que c'est comme si l'on m'avait confisqué un jouet, comme si j'avais éprouvé pour la première fois une frustration véridique.

Il y a peut-être de ça. En tout cas, de là j'ai commencé à glisser. Puis à m'enfoncer. Puis à m'enfermer. Une bulle obsessionnelle s'est construite autour de moi, et je n'avais plus les clés pour comprendre ce qui se passait. Il n'y avait plus de sortie.

Je ne vais pas revenir sur l'histoire. Tu la connais.

Maintenant que j'ai le recul, c'est sur le processus d'enfermement que j'ai besoin de réfléchir. Pour essayer de comprendre comment des fonctionnements destructeurs ont pu s'installer. Et aussi essayer de percer comment j'en suis sorti, de façon aussi soudaine qu'inattendue. Il y a tout juste trois semaines.

Je parle d'un été étrange, parce que tout ce que j'ai éprouvé n'était qu'intérieur. J'avais des projets pour l'été, qui me conféraient des responsabilités, et il n'était pas question de les remettre en cause. Donc je passais des vacances - comment pourrais-je dire - à tout le moins confortables. Près de trois semaines en Thailande, une semaine dans une propriété familiale du Lot, puis des petites prolongations avec des amis dans d'autres coins de France. Durant ces jours d'été, peu de choses ont paru de ma détresse, sauf pour ceux de mes amis qui étaient dans la confidence. J'éclatais le soir en sanglot sur l'épaule d'Igor, me libérant de l'énergie refoulée en journée.

Car à l'intérieur de moi, il y avait cette incessante ébullition.

Comment les choses s'étaient-elles passées ? Au tout début, j'avais cru pouvoir accepter la rupture : n'était-elle pas l'apanage de notre relation ? Puis quand elle m'apparut illogique, ou irrationnelle, ou reposant sur un malentendu, j'ai voulu entrer en reconquête. Mais j'étais loin, je m'agitais, je me voyais m'enfoncer, je désespérais, les prises se dérobaient, et une souffrance pointue s'installa en moi. Et de l'amertume. Et je me défigurais. Et je fis peur. Jusqu'à mes propres amis. Et je pris peur.
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Je parlais, je pensais, je parlais encore, et je pleurais. Le monde glissait sur moi, plus rien n'avait de sens. Ni d'arôme. Je m'enfonçais. Quand je tentais de passer à autre chose, les parois de mon obsession m'enserraient, j'étais ligoté. Ma camisole se resserrait à chaque mouvement, à chaque pensée.

Heureusement, je parlais. Il y eut toujours de bienveillantes oreilles pour m'écouter. Pour orienter ma lecture. Pour accoler des mots aux épreuves, pour remplir de mots les silences, pour traduire en mots les douleurs. Pour tenter de me montrer aussi mon histoire, de son début à sa fin, depuis l'autre côté.

Ce fut assez pour que je réussisse à écrire. Verbaliser mon drame était salutaire. L'air de rien, à travers cet exorcisme, je posais des jalons, distinguant la part du réel et de l'illusoire, la part du vrai et du rêvé, la part de la perte et celle de la dette, la part de mon narcissisme et celle de notre égoïsme, la part de mon confort et celle de son avenir. Je crois que je construisais les chemins de ma survie. Même si je ne m'en rendais pas encore compte. Car au bout du compte, je pleurais encore.

Au fil du temps, mes obsessions dévoraient tout. Encore et malgré tout. Je rencontrais ici et là, sur d'autres blogs d'autres chagrins d'amour, Cécile, Frida, je découvris parmi mes ami(e)s d'autres rêves brisés, d'autres douleurs enfouies. Je vis qu'il n'y avais pas de fin à se laisser détruire. Je comprenais, ce n'était que théorique, qu'on ne tournait pas la page, mais qu'on apprenait le "vivre avec". Je n'étais pas encore prêt pour ces nouveaux apprentissages, mais au moins en avais-je formulé le principe.

Un jour, croyant écrire un ultime chant d'amour, j'écrivis des choses blessantes.

Pendant huit jours, il ne se produisit rien. Avant que des regards amis se défièrent plus qu'à l'accoutumée. En en prenant conscience, j'en ressentis un profond trouble. Je fus blessé, je me défendis, à raison, je crois, car mon amour n'avait jamais souffert d'insincérité. Pendant près de vingt-quatre heures, ce n'est plus dans ma tête, dans mes pensées ou mes souvenirs, que se jouait l'histoire, mais dans mes entrailles. Mon coeur battait à 150. J'avais besoin de me défendre, de me faire comprendre, j'y puisais une énergie étrange. J'étais comme dans un bassin olympique m'épuisant derrière un défi inaccessible.

Lorsque je fus apaisé de ce trouble, tout était devenu calme. Je regardais autour de moi, il n'y avait plus de houle. J'observais où voguaient mes pensées, elles ne me ramenaient plus à lui. J'allais sur Internet, et je n'attendais plus furieusement un mail de lui. Je partis en week-end prolongé avec des amis, et c'est bien avec mes amis que je fus, sans trouble, sans manque. Le noeud s'était défait. Sans même que je m'en rendisse compte. Après deux mois de bourrasque totale.

J'imagine que c'est ainsi que les habitants de la Nouvelle Orleans s'en retournèrent chez eux une fois l'ouragan Katrina éteint. Sous le soleil, à juste constater l'étendue de la dévastation, mais les tempes froides, sans plus d'appréhension.

Avais-je voulu, par ce billet, provoquer ce quelque chose qui me libèrerait ? En tout cas, cet autre noeud, cette petite querelle, permit à mon étranglement de se relâcher.

Comme si un masseur détectant une contracture s'était attelé à me masser ailleurs pour me faire lâcher prise.

Ma tristesse n'est plus triste à présent. Seule sa précarité à lui me préoccupe parce qu'elle le fait souffrir.

Mais putain que c'est bon de ne plus être étouffé. Ma blogueuse jumelle écrivait un jour sous son avatar : time is a good worker. A vrai dire, je ne l'aurais pas cru. Il faut juste l'aider un peu, le temps, construire même sans y croire. Repérer les chemins. Parce que quand est venu le moment, on peut alors dénouer les fils.

04 septembre 2008

Thierry (2) une valse autour du monde

 

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Tu te rappelles, Indigènes. Forcément, tu t'en rappelles : ces héros, ces va-nus-pieds, pris par la France à l'Afrique et envoyés au front, souvent en première ligne, pendant la première guerre mondiale, et à qui il aura fallu attendre presque 90 ans pour être reconnus dans leur rôle et leur sacrifice.

A la fin de la Première guerre mondiale, certains, survivants, furent envoyés sur d'autres fronts. En Indochine, notamment.

Et il y eut des histoires. Forcément, il y en eut.

Thierry est le fruit de l'une d'elles. Son père était né d'une liaison entre un tirailleur sénégalais et une Vietnamienne. A la décolonisation, encore jeune, il vint s'installer dans l'est de la France, portant muet sur le revers de son coeur la cicatrice indélébile de l'exil. Et un jour, il y rencontra celle qui allait devenir la mère de Thierry. Une histoire, encore, de celles d'où naissent les hommes.

Thierry portait cette histoire, la petite et la grande. Il la portait dans son coeur, dans sa quête. Et puis il ne pouvait rien y faire : il la portait dans ses traits, sur sa peau. Ce métissage sublimait son regard, son sourire, les courbes et les angles de son visage. On croisait sur sa peau quasiment le monde entier, de vastes continents et donc l'infini des océans. Et il portait tout cela de l'allure fière qu'ont les danseurs, le port haut, les reins cambrés.

Qu'on se soit rencontré dans un sauna prouve la noblesse de ces lieux. J'ai dit ici dans quel état d'esprit j'y étais venu ce jour-là. Plein de colère et pétri d'amertume, donc en homme libre. Dans un sauna, malgré tout, on oublie vite pourquoi on y est venu. On oublie vite après ce qui s'y est passé, ou dans quel ordre.

Nous étions trois. Qui avait séduit qui le premier ? j'avais vu un prince arabe, qui avait vu Thierry, qui m'avait vu. Au brutos7325_by_HowardRofman.jpgmoment de s'enfermer avec mon prince dans une cabine, Thierry était ressorti, m'avait attendu, et m'avait fait signe d'entrer. Audace hors du commun.

Je me souviens aussi que ce trio ne tint pas jusqu'au bout. Assez vite, ou assez tard, en tout cas devant l'évidence d'un magnétisme où il n'était plus, notre Prince s'en alla. Le corps à corps devint alors peu à peu un tête à tête, nous commencions à nous découvrir au delà des sens, à nous abstraire du sordide du lieu, et à croire que notre rencontre ne résultait pas du hasard.

Je restais avec lui ce soir-là, nous nous offrîmes un restaurent au bord du canal de l'Ourq. Dès ce premier repas, nous fûmes adoptés par le patron, qui eut toujours ensuite une complicité bienveillante à notre égard. Je crois qu'on le lui aurait demandé, il nous aurait marié sur place. Puis je restais chez lui pour la nuit.

Le lendemain matin était un dimanche, mais je devais travailler et il devait descendre sur Marseille. Je me souviens l'avoir laissé à Créteil à proximité du métro. Il nous restait de l'envie et des promesses. Et des SMS pour laisser jouer la séduction. Ce voyage avec lui dura quatre mois. Clara n'en serait qu'un épisode.