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03 décembre 2009

le cache-sexe

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C'est un carré de coton ourlé, de trente centimètres sur trente environ. Il a la texture d'un drap, plus ou moins rèche selon le nombre de lavages qui lui ont été infligés. En sa partie supérieure, de part et d'autre, il est prolongé d'un lacet de coton qui permet de se l'attacher au niveau des reins. Une autre lanière, plus courte et cousue en boucle, permet qu'on y accroche sa clé, ou le jeton témoin de la cabine-vestiaire.

Par dessus un pantalon noir, on pourrait croire qu'il s'agit d'un tablier de garçon de café. Mais autour de la taille d'hommes nus, ça devient un cache-sexe, et c'est un artifice typique des bains turcs de Budapest.

Ce pagne ne dissimule pas tant la nudité qu'il ne la souligne. Les fesses laissées rebondies sans écran irradient. Humide, il devient transparent pour les zones en contact, et laisse parfois transparaître des organes palpitants. Immergé dans les eaux tièdes et érotique, aux vertus délicieuses, il flotte au grè des pas, dévoilant plus intimement les sexes, feutrés et troubles. Sur le banc des hammams ou dans la cabine du sauna, il pivote parfois vers l'arrière du corps pour constituer une futile barrière d'hygiène entre le siège et les fesses, laissant alors les sexes libres à la vue et au désir.

Imbibé d'eau, ramené en boule vers l'avant, chiffonné et pesant, il a le pouvoir gravitaire d'éclipser une érection naissante et te laisse déambuler dignement entre les bassins.

Ce sont ces sensations qui débridèrent mes fantasmes il y a quatorze ans, alors que je commençais une nouvelle vie à Budapest. Au milieu de volutes apaisantes, les mouvements lents, quasi aplasiques de corps ouatés, dont certains ignorants de leur magnificence, et d'autres défiant leurs ingrates difformités, je me nourrissais un imaginaire nouveau, lui vouais une gestation impatiente puis franchissais l'hymen de ma réalité.

hammam_019.jpgC'est dans l'inchangé de cette tenue et de ces atmosphères que douze années plus tard, à la toute fin de l'un de mes séjours annuels en Hongrie, je le rencontrais. Dans la même tenue d'Adam moderne. Le crane rasé en guise de pomme. La peau glabre, le regard noisette derrière un oeil rieur, le sourire en demande. Un grain de beauté au dessus de la lèvre droite. Et le pagne, bien-sûr, noué autour de la taille.

Il n'était pas d'ici, il n'était plus de là-bas, il vivait à Paris, il lui plut que je bandasse pour lui et nous tâchâmes de nous isoler, choisissant sans doute l'endroit le moins propice à cela et provoquant du même coup le courroux du gardien des lieux.

Nous déguerpîmes sans demander notre reste, sans même regarder la pierre, les yeux rivés sur nos pieds respectifs, chassés comme des mal-propres, troublés dans notre orgueil, frustrés jusqu'aux os et aux eaux.

Il eût aimé, lorsque nous nous retrouvâmes un peu plus tard sur le quai du tramway, que je lui disse être un homme libre. Las, nous nous séparâmes après avoir tout juste donné l'un à l'autre, un petit bécot, une adresse mail et un numéro de téléphone.

Il lui fallut ensuite quatre mois, de mails en mails, pour obtenir de moi un nouveau rendez-vous. Je le racontais là, c'était au café de l'Industrie, il y a tout juste deux ans aujourd'hui. Il lui fallut une heure pour obtenir que ma main se posât à nouveau sur la sienne. Puis il me conduisit chez lui, nous marchâmes main dans la main un bon quart d'heure - et rien que cela déjà me bouleversa. J'aimais la casquette qu'il portait. Son dos, depuis, s'était réveillé à son souvenir.

Sitôt arrivé chez lui, après une première étreinte, il me demanda de me dévêtir et de fermer les yeux. J'attendais debout quelques minutes au milieu de sa pièce unique. J'entendais des bruits d'eau venir de la salle de bain. Je commençais à avoir un peu froid, son rituel se prolongeait, mais je bandais toujours, nu, au milieu de sa pièce. Puis soudain, je le sentis s'approcher. Le contact cinglant avec un tissu humide me sortit de mon attente. Il m'accrochait autour de la taille le cache-sexe de Budapest, s'en était affublé d'un lui-même, et il entreprit de conclure proprement la rencontre inachevée. Il gravissait la montagne d'orgueil d'où nous avions dévalé l'été précédent, et si cette attention me fit débander un court instant, par l'inconfort de l'attirail froid, s'engouffrait en moi une chose imperceptible, une petite graine, un germe presque, qui n'était autre que celui de l'amour.

Il m'a redit très récemment que ce jour-là, il avait été terriblement excité. Et si deux ans ont passé, moi je demeure excité quand je le regarde, excité par la chaleur de sa main quand il me touche et le glabre de sa peau quand il murmure, par le riant de son sourire quand il sourit. En dépit de lui, même gravement altéré dans son tain, même dispersé en morceaux épars, il demeure pour moi, qui depuis peu avance sans cache-sexe, un miroir magnifique.

22 novembre 2009

retrouver ma symétrie

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Le plus surprenant, avec cette histoire de regard dissymétrique, c'est quand un œil ne peut plus prendre le relais de l'autre. Normalement, lorsque tu regardes un objet, ou disons un spectacle, si quelque chose, par exemple une tête avec un chapeau s'interpose juste à la rangée devant toi, un œil vient à compenser l'autre sans que tu ne t'en rendes compte, ce qui réduit sensiblement l'effet d'écran. Tu connais ce phénomène. Désormais, si un obstacle s'immisce devant mon œil gauche, la scène que j'observe devient floue, puisque l'œil droit qui me la transmet n'est plus programmé que pour la vue de près. Autour de chaque premier plan, il y a donc un halo flou à droite. Idem lorsque je lis : si je me gratte le front du mauvais côté, le droit, d'un coup mon texte devient illisible - puisque l'œil gauche n'a pas été prévu pour la lecture. Tu suis ?

L'asymétrie n'est pas un problème en soi, elle est même souvent un moteur. Nous marchons en mettant un pied devant l'autre. Quand tu nages le crawl, le bras droit prend le relais du gauche, c'est ce qui te permets une glisse fluide, sans à-coup. Et puis tu prends ta respiration une fois à droite, une fois à gauche.

En natation, on peut dire que je suis un nageur confirmé. Avec mes nouvelles lentilles, je ne suis encore qu'un voyeur apprenti.

Et en amour ? Je suis un indécrottable amateur qui marche avec une jambe de bois. J'avance en poussant toujours du même côté, et j'en attrape des points de côté. Ou de violentes crampes. La seule alternative à la symétrie, c'est le balancier ou la coordination, la preuve par le crawl, sinon l'on balance_roberval.jpgn'avance plus, tu es d'accord ? En amour, il faut bien que l'un prenne le relais de l'autre pour absorber les temps de faiblesse ou de récupération. Tout comme dans l'amitié, d'ailleurs. En tout cas, il y faut un point d'équilibre, même si les deux plateaux de la balance ne contiennent pas la même charge.

La vie m'apprends pourtant que dans les relations humaines, la dissymétrie est consubstantielle. Mais qu'en même temps elle est un terrible prédateur des liens affectifs. On peut difficilement donner, donner de l'amour, donner de l'attention, manifester de l'intérêt, apporter du soutien, et ne jamais recevoir en retour, même un peu de réconfort au moment où l'on en manifeste le besoin. Il y a un moment où le fil lâche.

As-tu remarqué que nous, les humains, nous étions totalement symétriques : deux mains, deux yeux, deux jambes, etc. Sauf pour nos organes vitaux : un foi, un cœur, une bite... Un peu de symétrie nous est vital, c'est notre eau de source.

Moi j'aime retrouver ma symétrie à la fin d'une séance de nage : faire mes dernières longueurs en dos brassé, propulsion symétrique, poussée symétrique, sans pression, sans puissance, en me laissant porter par l'eau pour me reconnecter à moi-même. Ne laisser aucune chance à une douleur musculaire qui en aurait l'idée de s'installer d'un côté, confondre ma symétrie et mon intégrité. Pour la même raison, je m'autorise toujours de longues séances d'étirements sous la douche chaude après l'effort.

C'est ce qui me manque en amour : je n'ai pas encore trouvé les gestes du décrassage.

19 novembre 2009

de la fidélité

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Il y a quelques jours - mais elle n'écrit plus si souvent, c'est donc sa dernière note - feekabossee livrait ses réflexions sur la fidélité prédatrice. Je t'invite à lire son papier, mais aussi certaines des réponses laissées en commentaire. Où l'on découvre que la fidélité se définit souvent par défaut, et que l'infidélité en amitié est souvent la plus blessante.

Moi, je suis fidèle. Fidèle en amour. Fidèle en amitié, quoi que parfois négligent. Fidèle en valeurs et en engagement, même au delà des doutes. Fidèle en adultère. Fidèle en fautes et en chagrins. Fidèle à moi-même, indifférent aux leçons de la vie. Je m'accroche aux mêmes yeux, aux mêmes mains, aux mêmes soupirs consentants. Fidèle à mes héros imaginaires, à leurs apitoiements ingrats, je m'avilie dans les mêmes humiliations, et me désespère des mêmes égoïsmes.

Fidèle à ma mémoire, à mes symboles, à mes travers. Comme l'ombre de moi-même.

Fidèle à mes fardeaux. Je me défonce à la même came de l'inutilité amoureuse, me relève des mêmes KO, m'épuise dans les mêmes rêves.

Et si je meurs un jour, ne cherchez pas docteur, ce sera de fidélité !

27 octobre 2009

ma première lune

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Une chaîne a été lancée, et je remercie Zoridae de m'avoir invité à m'y associer. L'initiateur importe peu, au fond. Il s'agit de raconter sa première fois. Enfin, tu vois ce que je veux dire.

En fait, j'ai tardé à réagir, parce que je tarde toujours à réagir, attendant le moment propice, ou laissant maturer des choses dans ma petite tête. Et aussi parce que je l'ai déjà écrite, ma première fois, en fait, et encore il n'y a pas si longtemps. Il s'agissait de ma vraie première fois, celle où je rentrais dans une sexualité épanouie, qui me correspondait, où j'entreprenais la grande réconciliation avec moi-même.

Mais avant que l'on me marcha ainsi sur la lune, il y eut bien-sûr cette autre fois, mon so-called dépucelage.

Je n'étais pas précoce. Comment aurais-je pu l'être, alors que je n'avais pas d'attirance pour ce avec quoi le devoir m'obligeait à m'accorder. C'était donc à l'aube de mes 19 ans. Durant l'été, après une première année de Deug poussive en maths-physique, je m'élançais dans les centres de vacance d'un comité d'entreprise bien connu, au sud de la France, pour des animations sur le thème de l'astronomie.

Avec un collègue, pas beaucoup plus brillant que moi en maths, et assurément moins en communication avec le public, nous installions une exposition sur différents objets célestes connus : nébuleuses, galaxies, super novas, etc. Le soir, nous présentions un diaporama, il assurait la logistique et moi les commentaires, puis à l'aide d'un télescope, le temps en général le permettait, nous observions les anneaux de Saturne, les cratères de la lune, Jupiter, et puis nous envoyions tout le monde au lit. Le lendemain matin, nous fabriquions des cadrans solaires en carton avec les enfants les plus vaillants, et puis parfois, nous observions les projections solaires.

L'animation durait deux jours, puis nous partions dans un camp de vacances voisin. Nous avons tourné ainsi tout l'été sur six centres, retrouvant à chaque étape les équipes d'animateurs des fois précédentes, nouant avec eux des relations amicales empruntes d'adolescence.

Un jour de "permission", nous allâmes passer la journée à la plage. Nous étions cinq dans la voiture. La directrice du centre de Six-fours, ou de Sanary, je ne sais plus bien, nous accompagnait, car c'était aussi sa journée de repos.

Ma foi, de cette partie de plage je ne me souviens de rien, mais vraiment de rien. Le seul souvenir qui me reste, c'est le chemin du retour. La directrice - comment s'appelait-elle, déjà ? - avait jeté son dévolu sur moi. Je n'avais rien senti venir, mais sur le chemin du retour, elle s'était mise à laisser sa main glisser sur ma jambe, ou mon épaule, peu importe, et je ne sais plus comment les choses se passèrent dans ma tête, scène d'amour.jpgtoujours est-il que j'acceptais l'idée d'aller ainsi à mon dépucelage. Mieux, j'y voyais l'occasion à ne pas laisser filer. Du coup, tout s'effaça des alentours, les autres personnes qui nous accompagnaient, les paysages, les odeurs de sel, il n'y avait plus que sa main, de plus en plus insistante, la mienne qui maintenant lui répondait, les baisers d'abord intimidés, puis rapidement explicites qui se moquaient des rires gras.

Mon cœur battait à n'en plus pouvoir. Cette fille n'était pas belle, mais elle avait du caractère. Elle avait peut-être deux fois mon âge, en tout cas je le croyais, car avoir 25 ou 30 ans c'était déjà être bien vieux, de là où je voyais les choses, et je dois dire que durant ces quelques heures, je ne fus taraudé d'aucune question sur mon orientation sexuelle.

Une fois arrivés, je crois vaguement me souvenir que c'est moi qui ne la lâchais plus, je jouais le pot de colle, mais elle se noyait dans mes caresses et mes baisers où ma langue explorait de nouveaux horizons.

J'avais l'impression que mon inexpérience lui sautait au visage, et je ne saurai jamais si elle se délectait de mes maladresses juvéniles, ou si elle n'en perçut rien.

Sous sa tente à la nuit tombée, il était évident que je partagerai son lit, mais elle m'annonça qu'elle avait son truc de filles, et que, je comprenais bien-sûr, elle ne pourrait pas me donner tout ce que j'en attendais. En fait, elle me suça. Elle me suça et me suça encore. Et je me perdais en caresses dans ses seins, qu'elle avait généreux. Je me souviens aussi de ce détail qui n'en est pas un : je n'ai pas joui alors, bien qu'elle y mit du cœur - trop concentré que j'étais à la découvrir. Mais ma trique ne me quitta pas de la nuit.

A un moment, au milieu de son sommeil, feignant de me rendre aux sanitaires, je me finis seul. En pleine nature. Éclairé d'un simple croissant de lune montante. (ce détail est une pure invention, ajoutée là pour les besoins du récit, l'état de la lune m'intéressait alors autant que la dernière chemise que mon père avait pu mettre dans le panier de linge sale)

Au matin, j'étais collé encore contre elle, avec cette même vigueur qui ne m'avais finalement pas quitté. Elle me dit : "évidemment, c'est pas comme ça que je vais réussir à me lever". Et c'est drôle, parce que quand je suis bien dans les bras d'un amant, il m'arrive de ressortir cette expression, et de la dire exactement de la même façon...

Quelques semaines plus tard, alors que je devais passer non loin du camp où elle travaillait, j'essayais de l'appeler pour demander à la revoir, sans sons truc de fille, espérè-je. Je crois que sa réponse me refroidit. Je ne la revit plus jamais.

Voilà.

Il y eut ensuite les autres premières fois, déjà partiellement évoquées : celle avec mon premier flirt, qui resta platonique malgré nos mésaventures de Vauvenargues, celle avec ma première compagne, libanaise, bien six mois plus tard : ce fut ma première pénétration. Et ma première fécondation.

Et notre première IVG.

Puis mon entrée sur la grande scène des hommes.

Quant à moi, j'invite mes copines Fiso, Véro, Bougrenette, Princess on Line, Petite Française, Gicerilla, Multi-sourire, et Quine à se lancer dans l'exercice. Et pourquoi pas Dalyna, tiens ? Côté garçons, je crois que j'aimerais bien découvrir la première fois d'Olivier Autissier, et de deef. Mais aussi de Manu, parce que ça fait longtemps que je ne l'ai relié. Ou encore de corto74, parce que quelque chose me dit que je pourrais y croiser quelques uns de mes fantômes...

Allez, les p'tits loups, ça s'appelle être tagué. Au boulot ! (les autres - suivez mon regard - ne me remerciez pas...)

27 mai 2009

voir l'amour et mourir (tryptique - 3)

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Le Musée d'Orsay propose ces jours-ci une exposition intitulée "Voir l'Italie et mourir" (*). On y découvre comment l'Italie a fasciné les artistes européens, aux 19e et 20e siècles, d'abord par le tempérament de ses hommes et de ses paysages, puis avec l'apparition de la photographie, par la puissance de la résurgente Antiquité patrimoniale.

On y redécouvre que Goethe fut le premier à dire "voir Palerme et mourir", qui se décline depuis sur le mode de Florence, de Venise ou de Rome. On y apprend que Michelet voyait en Rome "un jardin abandonné" où il aimait se perdre. Et au détour des salles où prennent vie les différentes phases d'une imagerie italienne fantasmée, consciente ou inconsciente, de beaux hommes nus témoignent avec nonchalance d'une homosexualité sous-jacente.

L'Italie donc. Si belle qu'après l'avoir rencontrée, on peut s'éteindre. Si belle qu'autour, qu'après, qu'ailleurs, tout est forcément laid à mourir. Si belle qu'à l'avoir simplement aperçue on en est accompli, et que plus rien ne vaut.

J'ai une Italie dans le cœur qui me torture, lancinante : peut on survivre à l'amour ? Est-ce que ça vaut seulement la peine de poursuivre sa route et de laisser le plus beau à jamais derrière
soi ?

Le plus beau derrière soi...

A jamais.

Rien que d'écrire ces lignes, j'en frissonne et des larmes me viennent. Car cela a-t-il seulement un sens ? Un sens pour soi, un sens pour la société, que de vouloir avancer encore quand on a touché le graal ?

Je n'ai jamais eu peur de mourir. J'ai même souhaité la mort éperdument pour m'être laissé piéger dans le mensonge et l'usurpation sexuelle, jusqu'à ce que je découvre une sortie plus heureuse. Cette mort-là que je rêvais les yeux ouverts était simplement un salut. Mais ce n'est qu'au crépuscule de l'amour que la mort a de telles évidences. Pas tellement la mort, du reste, elle est toujours hideuse, mais la fin. Qui préserve le passé dans l'écrin des histoires.

Je ne sais pas vraiment où va m'emmener ce billet. Il fait suite à celui-ci, de la dissociation du sexe et de l'amour, et à celui là, de l'impossible réciprocité de l'amour. Parce que je me l'étais promis, et que je le porte en moi.

Voilà où réside l'épine douloureuse : mon cœur a embrassé Rome, Palerme, Florence, Venise dans la même étreinte. Il avançait sur une voie 13.jpgimpériale, gravissant à son insu l'Aventin. Et lorsque parvenu à un sommet il put constater l'étendu de ses conquêtes - un regard aimant, des attentions inattendues, de la reconnaissance, de la fierté, de l'engagement, de la lucidité, de la complicité, de la disponibilité parfois fabriquée à la force du poignet, des gestes tendres, de la confiance reconstruite, des victoires contre la bureaucratie, et contre les fragilités de l'âme, aussi - lorsque contemplant tout cela il commençait à former sur sa membrane profonde le mot "bonheur" et à battre d'évidence, alors mon cœur vit le Vésuve éructer, cracher ses coulées de lave et ravager en quelques heures le territoire de l'amour.

N'avais-je pas été heureux, comme jamais heureux, c'est à dire accueillant en mon sein à la fois la flamme et la sérénité, la tension et la certitude ?

Mais à mes pieds, il restait Pompei, et aucun cœur, aucun, ne survit à Pompei. La lave le carbonise d'abord. Et puis le fige. Et c'est le silence.

Je ne sais plus si je cherche aujourd'hui à retrouver le silence ou la ville monumentale que je m'étais construite. Je ne sais plus si cette ville était réelle ou si je l'avais simplement rêvée. La ville pourtant existait, il me semble bien. Il m'a vraiment aimé, je l'ai vraiment aimé. Il lui est même arrivé de me le dire il s'en souvient, ce qui venant de lui n'avait rien d'évident. Il a vraiment voulu que je l'aime et s'est battu comme un chien pour ça, avec habileté et patience. Vraiment.

Vraiment.

Peut-être simplement n'était-elle pas aussi belle que je me la représente, cette ville. Le Colysée n'était qu'un vulgaire chapiteau de cirque, qui sait, et j'ai peut-être fait d'un robinet de fonte la fontaine de Trevise. C'est par reconstruction mentale que cette histoire s'est à ce point fantasmée pour devenir indépassable.

Va savoir s'il ne s'agissait pas de sauver Pompei en image, à défaut d'en préserver les âmes et les murs !

"Veux-tu donc que je m'empoisonne ou que je saute d'ans l'Arno ? Veux-tu donc que je sois un spectre et qu'en frappant sur ce squelette il n'en sorte aucun son ? Si je suis l'ombre de moi-même, veux-tu donc que je rompe le seul fil qui rattache aujourd'hui mon cœur à quelques fibres de mon cœur d'autrefois ? Crois-tu donc que je n'ai plus d'orgueil parce que je n'ai plus de honte ?"

Je suis Musset à Florence, Goethe à Palerme et Michelet à Rome. Je suis cet intellectuel européen du 19e ou du 20e siècle tourné vers l'inacarnation idéalisée du romantisme. Mon jardin est immense mais totalement abandonné. Michelet ajoutait : "le désert commence dans Rome". Alors oui je peux à présent mourir. (**)

_________________________

(*) jusqu'au 19 juillet, de 9h à 18h sauf lundi, nocturne jeudi jusqu'à 22h, 9,50 €

(**) Hé ! C'est une image - je préfère éviter les interprétations : je n'ai pas de tendance suicidaire. C'est d'ailleurs pour ça que je poursuis cette amitié amoureuse, si pleine de frustration et révélatrice d'une douloureuse vacuité, que rompre, qui serait le vrai suicide.

26 mai 2009

égalité hommes-femmes

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Un curieux point d'équilibre a sauté à ma figure dimanche après-midi, en roulant seul sur l'autoroute A5, livré à la déambulation de mes pensées : aujourd'hui, enfin, ces jours-ci, ma vie sexuelle, ou plutôt mon vécu sexuel, se partage entre deux moitiés égales : une moitié hétérosexuelle - les 13 premières années de ma vie d'adulte, non assumées, où je connus comme par défaut de premiers attouchements avec des femmes et deux longues expériences de vie commune avec elles - et une moitié homosexuelle - 13 ans de relations amoureuses débridées, heureuses ou piteuses, mais vécues dans l'immense soulagement de la sincérité.

Ça me fait un peu bizarre de réaliser ça : deux fois treize ans. D'un côté, quatre femmes : celle d'une nuit, qui me dépucela de sa bouche gourmande ; ma première copine libanaise, qui essuya à peu près toutes mes immaturités six ans durant ; une amie en détresse, qui m'attira à son lit un soir d'égarement ; et ma bretonne, une histoire de huit ans, qui traversa finalement avec moi le séisme du coming out.

De l'autre, des histoires qui se succèdent, se ressemblent, ne mènent nulle part, mais dans l'éclate. De la tendresse à revendre, mais aussi beaucoup de lâcheté et d'inconséquence. Quelques centaines de queues goulûment avalées, d'autres simplement masturbées dans quelque recoin sombre - une porte cochère à La Havane, un jardin public à Budapest, un hôtel de luxe à Tel-Aviv, les toilettes en sous-sol d'un restaurant de La Bastille, des douches publiques d'ici et d'ailleurs - ou en pleine lumière dans des saunas, des clubs naturistes, ou des soirées privées très "open". Assez peu de pénétrations, en fin de compte, ni dans un sens ni dans l'autre. Quelques beaux élans amoureux, de plusieurs semaines ou de plusieurs mois, une vie commune de plus de onze ans qui perdure - ce qui devrait me rendre fier, sauf que je ne lui trouve plus de sens. Et enfin une vraie histoire d'amour, construite dans le partage et le combat, mais en fait sur du sable, qui n'a que faire de mes digues et ne débouche nulle-part.

Cela me fait donc 26 ans de vie sexuelle ! Wouah ! Non, attend, laisse moi recompter... C'est bien ce que je me disais : 25 ans, seulement, 25 ans de vie sexuelle, puisque je me compromis durant toute une année dans une double vie avant de parvenir à sortir du trou.

Cela nous fait donc un quart de siècle, pour une égalité presque imparfaite.

05 mai 2009

de l'impossible réciprocité de l'amour (tryptique - 2)

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Je n'vais plus pleurer
Je n'vais plus parler
Je me cacherai là
A te regarder
Danser et sourire
Et à t'écouter
Chanter et puis rire
Laisse-moi devenir
L'ombre de ton ombre
L'ombre de ta main
L'ombre de ton chien
Mais
Ne me quitte pas...


De l'impossible réciprocité de l'amour. Voilà un titre qui annonce la couleur. Des couleurs. Ternes. Plus que celles d'illusions délavées, celles d'un deuil impossible. Tout est parti de ce billet : de la dissociation de l'amour et du sexe. Boby m'a écrit qu'il ne l'avait pas aimé, trop désabusé, trop proche de ses propres déceptions. Deef et d'autres l'ont trouvé trop pessimiste. Moi, je l'ai relu, plusieurs fois. Et il m'a convaincu. Sincère, authentique, pas trop mal écrit : pour moi, il est dans le top 10 de mon blog. (T'as vu, Manu ? Après le teasing, l'auto-promo...) Tout au plus peut-on lui reprocher d'être un peu hors sujet. Parce que j'y décrivais surtout comment le sexe avait changé de statut, à défaut de fréquence, dans la déception amoureuse. J'aurais du l'intituler de la dissociation du sexe et du chagrin d'amour, ou de la résidualité du sexe dans les dépressions amoureuses.

M'enfin ! Les choses sont faites. Et écrites. Je peux donc poursuivre : l'amour, ce grand Unilatéral... Hou la la ! je m'attaque à gros, là. J'espère que tu vas avoir mille récits à me livrer pour me prouver que tout ce qui suit n'est que foutaise. Et que ça vaut donc le coup d'y croire, de chercher - ou de construire, fût-ce par défaut.

"L'homme n'est pas un animal monogame". Des biologistes ont avancé cette hypothèse. Trois ans, tout au plus : le prix à payer pour notre intelligence d'humains. C'est comme ça, le développement de notre cerveau a fait de notre tête une excroissance incompatible avec l'appareil génital féminin, il nous faut donc naître prématurément, exister comme des êtres sans autonomie - pendant plus de deux ans, contrairement à la plupart des mammifères. Alors il a fallu faire opérer la chimie : durant trois ans, faire l'homme rester près de sa compagne, le temps que l'enfant se détache d'elle et qu'elle retrouve les moyens d'aller chercher elle même sa subsistance et celle de son enfant. Trois ans où la relation amoureuse peut exister sur un mode fusionnel, dixit la chimie biologique. Où l'homme n'éprouve pas le besoin d'aller voir ailleurs, la tension le tient, le lie. Et puis après, pfiou...!

Bon, on pourrait penser ces théories un peu commodes, pour justifier les adultères et infidélités de tout poil - surtout les masculines, of course. Mais. Qui peut dire qu'il n'y a pas de ça ?

Aimé, et pas aimant, aimant, mais pas aimé... Flatté d'abord de susciter l'intérêt ou la convoitise, puis agacé, fatigué, apeuré par une cour qui oblige. Ou au contraire intrigué, happé, fasciné par une personnalité, mais sans prise, paralysé, tétanisé, et dépossédé finalement de toute séduction.

Combien de fois s'est-il produit, ce schéma. Combien de fois ai-je vu des amis, de tout sexe, confrontés à ces histoires, à ces quêtes impossibles, dérisoires ou vertigineuses. Et s'y fracasser. Je les comprenais de loin, mais leur fragilité me dépassait.

J'ai moi-même été amoureux plusieurs fois. Plusieurs fois cet amour n'a pas été impossible. C'est donc qu'il était réciproque. Mais pourquoi alors ce titre ? Eh bien, justement parce que ce ne sont pas celles de la chimie biologique, qui m'intéressent, mais les amours qui transforment jusqu'à la personnalité parce qu'elles se vivent sur le mode de la passion.

C'est comme ça, du reste, que j'aurais du titrer ce billet : de l'impossible réciprocité de la passion amoureuse. Parce que oui, la passion te transforme. D'abord, elle exclue : le reste, à peu près tout le reste. Elle hypnotise, ensuite, tu focalises sur un objet - si terriblement vivant - dans lequel tu t'identifies, que tu voudrais pénétrer, mieux, que tu voudrais être (c'est mon cas : chercher à habiter celui qui nourrit ma passion, tous ses talents, tout son rayonnement, toutes ses douleurs aussi que tu lui vois indissociables et qui rendent ses travers acceptables, nobles même, sublimes au point que tu te mets à les vénérer, et à mimer, reproduire, adopter des gestes et des manies, même les plus insignifiants). Puis elle asphyxie, ou elle tétanise, au choix. Tu la montres, elle fait peur, tu la dissimules, tu y laisses tes propres désirs, tes propres choix, ta personnalité. Et te dépersonnifiant, tu n'es plus aimable - on n'aime pas quelqu'un sans personnalité, sans histoire, sans trajectoire, qui ne laisse pas apparaître ses profondes failles intérieures à lui...

Elle te perd, donc, pour finir, parce qu'elle n'a plus de destination. Et de toute façon, elle est une douleur.

Une telle passion est forcément unilatérale, elle est vouée à t'envoyer dans le mur. En même temps, tu t'y es engagé parce que tu y as perçu - oh ! juste un temps - un possible, et que ce possible était beau.

Pourquoi récemment, un ami de chagrin, croisé souvent dans les lignes d'eau de Roger Le Gall, ou une lectrice, qui me raconte discrètement de loin en loin son propre désespoir, ont-ils employé les mêmes mots : plutôt nourrir cette douleur, que continuer à vivre sans ? Assimilant ainsi la rupture salvatrice à une forme de suicide. Ils ont d'ailleurs l'un et l'autre, presque dans la même semaine, employé ce mot pour me parler de leur tourment. Et ce mot équivaut à ce que je ressentais moi-même. C'est ce quelque chose qui m'empêche de tourner la page, parce que le vide s'apparente à la fin et est de toute façon plus pénible que la braise ardente.

Ce quelque chose qui me fait préférer devenir l'ombre de l'ombre, l'ombre de la main, l'ombre du chien même, plutôt que de quitter ou d'être quitté. Tout en l'entendant me dire que c'est ainsi, que nul ne peut en expliquer les raisons, que sans doute la réciprocité dans l'amour n'existe pas. Mais quoi ?

Au fond bien sûr, les sociétés ont su inventer des mécanismes pour stabiliser les choses et prévenir les passions. Pour permettre à la vie d'être sans heurt. Les mariages, arrangés autrefois ou ailleurs, et des règles pour faire prévaloir les apparences sociales sur le feu tourbillonnant des sentiments.

Fallait-il ça pour faire civilisation ?

Rien n'y fait, menace ou prière
L'un parle bien l'autre se tait
Et c'est l'autre que je préfère
Il n'a rien dit mais il me plaît

L'oiseau que tu croyais surprendre
Battit de l'aile et s'envola
L'amour est loin tu peux l'attendre
Tu ne l'attends plus il est là

Tout autour de toi vite vite
Il vient s'en va puis il revient
Tu crois le tenir, il t'évite
Tu crois l'éviter, il te tient

(à suivre avec - comment ai-je dit ? Voir l'amour et mourir)

27 avril 2009

un matin au Charlot

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Le ciel était clair, ce matin, une douce lumière pastel baignait Paris, encore calme. Les trottoirs luisaient après le passage des camions d'entretien de la Ville, mais le trafic était au ralenti. Les garçons du Charlot, décontractés et concentrés avant l'arrivée des premiers clients, très pros, comme à chaque fois, avaient ce petit rien d'impertinence qui fait la différence. Qui fait qu'on y revient.

Je me suis installé dans une chauffeuse et ai commandé un petit déjeuner Coup de coeur, avec orange pressée et oeuf à la coque. J'ai d'abord fini la lecture du Convoi de l'eau, de Akira Yoshimura, qui raconte les derniers instants d'un village avant son engloutissement dans la retenue d'eau d'un barrage en construction, dans le Japon de l'après-guerre - vus à travers le regard d'un des ouvriers du chantier. Poignant, je t'en reparlerai. Et puis j'ai ouvert mon ordinateur, pas peu fier de m'être laissé aller, seul, à ce petit moment de plaisir pour commencer ma semaine. Pas peu fier d'être - déjà ? - dans cette sérénité retrouvée, en fait.

Je venais de déposer dans l'aurore mon ami d'amour à l'aéroport pour un voyage de j'aurais rêvé faire avec lui, que j'avais rêvé faire avec lui, mais où il partait sans moi. Et pourtant j'étais là, dans cette salle du Charlot à déguster un instant simple de plaisir volé au chagrin, comme une victoire.

Est-ce parce que j'eus auparavant mon comptant de tendresse ? de promesses ? Parce que finalement cette amitié réussit à se faire, malgré les heurts ? Parce que je vois pour la première fois, près de ce bistrot du troisième arrondissement où je sirote mes dernières gorgées de café, dans quelques minutes à peine, en fait juste après avoir posté ce billet, celui avec qui je déciderai peut-être de commencer un travail sur moi ? (tu fus le premier à le savoir)

Du monde arrive et s'installe dans le décor de boiseries et de faïences. Lui vole dans le ciel d'Europe. Certains viennent d'ouvrir leur ordinateur, le lieu est connu pour offrir une connection Wifi. Je ferme le mien et te laisse à cette douce journée.