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10 mars 2008

Saiichi, retrouver nos matins clairs

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Dimanche matin, Saiichi dort encore. Je descends le rejoindre. Dans l'obscurité. Il m'attendait dans son sommeil. Il finit sa nuit et je connais mon deuxième réveil. Je suis content qu'il soit venu à la maison prendre un peu de repos, de réconfort et de soutien.

Je t'en ai parlé de Saiichi, de sa belle âme, du regard si délicat qu'il porte sur la France, malgré ce qu'il endure pour exister. Tu as beau le savoir, tu as beau avoir même manifesté contre ces nouvelles lois sur l'immigration, quand tu te retrouves confronté à leurs conséquences concrètes, tu sombres dans une abîmes de perplexité et tu te dis : mon Dieu, comment avons-nous pu laisser faire ça. Tu penses à Matin brun. Désormais donc sur le territoire de notre bonne vieille France, si tu es étranger, tu ne vaux pas plus qu'un chien. Quand bien même tu y vis depuis plusieurs années, tu participes à sa vie sociale et culturelle, tu y as des amis et des amants, et tu y travailles en CDI. Même japonais, tu n'es plus excusable d'être étranger, c'est dire où l'on en est...

Mon récit s'était arrêté sur les dents serrées de Saiichi, deux mois durant à la fin de l'année dernière, pour ne pas mettre exposer sa demande de renouvellement de titre de séjour aux aléas d'un arrêt maladie. Et par son inévitable hospitalisation de janvier, parce que'on ne dissimule pas impunément un lumbago à son propre corps. Il venait alors de recevoir un "récépissé" - ce terme est barbare, mais c'est un trésor - accompagné de l'invitation à venir retirer sa carte de séjour à partir du 27 février. Seulement voilà, un fonctionnaire zélé a rattrapé son dossier. Il l'a examiné, non pas à la loupe, d'un oeil plutôt distrait semble-t-il, au contraire, mais à repéré une chose. Une toute petite chose. Entre l'emploi qu'il occupait au moment où lui fut accordée la première fois une autorisation de travail, non pas comme travailleur temporaire, mais comme salarié, et celui qu'il occupe aujourd'hui, au moment du renouvellement de son titre de séjour, il perçoit un salaire inférieur de 250 euros.

C'est dur, quand on vit à Paris, de perdre 250 euros par mois. Ça oblige à faire des choix de vie qui peuvent-être drastiques, ça implique des renoncements, un changement de train de vie, des sacrifices. Ça rend la vie plus difficile. Le cinéma et les concerts, il faut moins y penser. Les retours au pays, il faut les espacer. C'est dur, mais quand tu as ta vie en France, tu patientes, tu te dis que viendra le temps où tu réussiras à décrocher un boulot plus intéressant, où tes connaissances seront reconnues. Tu sais qu'il faudra du temps, mais tu t'organises et tu y crois.404083052.jpg

Seulement voilà, les lois Sarkozy de juillet 2006 prévoient une chose : en cas de "modification substantielle des conditions de travail et de rémunération", la DDTE (Direction départementale du travail et de l'emploi) peut te refuser le renouvellement de ton autorisation de travail. Elle en a le droit. Un fonctionnaire a le droit de décider que, puisque tu gagnes moins d'argent, tu n'es plus légitime à rester vivre en France. Qu'importe ta vie, qu'importe tout. Un chien, je te dis !

Et là, une machine infernale se met en route: le 25 janvier, on te convoque en urgence à la préfecture pour te confisquer la lettre d'invitation par laquelle t'apprêtais à aller retirer le sésame attendu. Le 15 février, la DDTE t'informe de sa "Décision" de ne pas te renouveler ton autorisation de travail, en raison de "modifications substantielles etc...". Et le 29 février, la préfecture t'informe en recommandé que, attendu du refus de renouvellement de ladite autorisation de travail, le Préfet a rendu un arrêt qui t'oblige à quitter le territoire sous un mois.
Sous un mois.

Saiichi a un mois pour faire son deuil de cinq années de sa vie, de cinq années de construction de relations sociales, un mois pour sécher les larmes de ses amis, de ses amours, de ses amants, de ses camarades d'orchestre... un mois pour tout plaquer !

Ou alors, nous avons un mois pour empêcher ça. L'avocate n'est pas pessimiste. La DDTE a commis moultes erreurs dans sa "Décision" de non renouvellement : dans les libellés, ils se sont planté de date de naissance, de nationalité (ils ont fait de Saiichi un cambodgien), de numéro d'étranger, et même de sexe. Et puis quand on travaille dans un même secteur d'activité et que ta baisse de salaire n'est pas telle qu'elle te fait basculer dans la précarité, avec impossibilité de payer le loyer par exemple, c'est plaidable. Plaidable. Mais en attendant...

Il faut se préparer à affronter une perte d'emploi, à vivre quelques semaines, quelques mois, en situation irrégulière, à se cacher ou au moins à faire attention. Il a de la chance, Saiichi, il n'est pas noir, il n'est pas arabe, il n'est pas chinois non plus. Et pourtant, comme eux, si nombreux à connaître ce calvaire sans disposer de soutien, il doit apprendre désormais à vivre comme un chien.

407617794.jpgDans le lit ce dimanche matin, l'espace de quelques caresses et d'un baiser, le temps d'une parenthèse d'amour, sexe tendu et peau ardente, l'espace d'un matin clair, il a échappé au rêve qu'il fait désormais chaque nuit depuis que la lettre de la préfecture lui est arrivée : il y descend de son appartement parisien, deux flics l'accompagnent, il a les mains menottées dans le dos.

27 janvier 2008

endurer en silence, mais jusqu'où ?

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Raconter les mésaventures de Saiichi est en soi une aventure. Son histoire personnelle, ses goûts et ses choix, ses épreuves, les méandres administratifs où il se perd, où je me perds, où je m'en vais te perdre... Tout cela est tellement imbriqué... Alors si tu m'accompagnes, accroches-toi !

Saiichi, c'est d'abord quelqu'un d'immensément gentil (je te le présentais là). Il parle un français posé, doux, au débit contrôlé. Il te regarde d'un oeil sincère. Qui pétille. Il n'exprime jamais de reproche, il prend ce que tu lui donnes. Il fait l'amour avec délicatesse, et un plaisir visible.

C'est aussi quelqu'un de fort. Son arme, sa première arme, c'est la patience, une patience incroyable, qui lui permet d'endurer en silence, d'expliquer sans s'énerver, d'attendre sans rien en attendre.

Saiichi, il a mon âge. Lorsque je l'ai rencontré la première fois, aux bains Rudas de Budapest, avec son crâne rasé et sa peau glabre, je lui avais donné dix ans de moins.

Du Japon, il est venu en France pour suivre son ami d'alors, Alexis, oenologue, parti depuis vivre sa vie en Province.

Saiichi a fait le choix de rester en France, principalement pour une raison : sa liberté sexuelle. L'exil, et tous les renoncements qu'il comporte, c'est le prix qu'il paye pour pouvoir voir, caresser et aimer des hommes.

Parce que j'allais oublier de le signaler, mais c'est quelqu'un de brillant : diplôme de médecine, spécialisé en psychiatrie (s'il-te-plaît), musicien (il joue du piano et, principalement, du violoncelle), et musicologue : il a soutenu une recherche 417deed6fa2888a30a72c6a8ccab1434.jpgen 2000, à Tokyo, sur un compositeur français, Henri Dutilleux (que je ne connaissais pas, qui a composé à partir d'émotions ressenties devant des toiles, Van-Gogh, la Nuit étoilée, notamment ; alors il m'en avait parlé après que j'eus raconté, ici, notre excursion en Arles en compagnie de Boby à Noël dernier).

6d7a2a30221d98fc409f6e5f3f408cf5.jpgPour venir en France, il a du faire un choix, forcément difficile : renoncer à l'exercice de son métier de psychiatre.

A Paris, il a d'abord été étudiant, pour perfectionner son français. Depuis, il travaille principalement pour des magasins de musique. Une première société l'a remercié après qu'il eut, en deux ans, établi tout un réseau avec des partenaires commerciaux japonais : à 1.500 euros par mois, ses compétences étaient devenues superflues, les choses étaient en place, il coûtait trop cher, on lui a préféré moins qualifié.

Depuis septembre, il travaille dans une autre boutique, pour le Smic. Il accepte ça parce que de toutes be99551bf12ceb7550367ad62bbe3a94.jpgses priorités, la carte de séjour vient en première place, et que le chômage est le pire des scénarios. La dernière fois qu'il avait été convoqué pour retirer sa carte de séjour, on ne la lui avait remise que pour trois mois. Il était encore en période d'essai. C'est pour le 15 janvier que lui avait été donné un nouveau rendez-vous à la préfecture, pour la carte suivante. D'un an ?

l'obsession de la fiche de paye

19239e482c9e45efd395651fff39b94c.jpgPendant 3 mois, sa seule obsession, ça a été de ramener à ce rendez-vous trois fiches de paye consécutives, trois fiches de paye intégrales, sans trou, sans arrêt de maladie, sans aucun indice de fragilité d'aucune sorte : juste pouvoir dire : "Voyez, je suis en CDI, et tout marche normalement."

Alors quand ses douleurs au dos l'ont pris, au magasin, pas question de lever le pied. Il a juste serré les dents.
Parfois, quand la douleur était trop vive, il faisait mine d'aller ranger des partitions dans l'arrière boutique, oh! juste une minute ou deux, comme ça, et pas en position assise, pour ne pas être vu, simplement les reins appuyés contre une rangée d'étagères, comme ça, une minute ou deux. Puis il retournait vers la clientèle. Ne pas être vu, souffrir en silence, être irréprochable. Tenir au moins jusqu'au 31 décembre, pour pouvoir produire trois fiches de paye intégrales.

Évidemment, ça se paie cash, des efforts pareils. Tout début janvier quand la gastro le rattrape, il n'y prête pas suffisamment attention, se déshydrate, au point de devoir être évacué par le SAMU. Il sortira de l'hôpital cinq jours plus tard, avec cinq kilos en moins, mais juste à temps pour aller récupérer à la préfecture son récépissé de demande de carte de séjour (un premier sésame !), et une invitation à retirer son titre à partir du 27 février. Sur ce plan au moins, les choses avaient avancé.

Parce que c'est ça, vivre en France pour les étrangers : un premier déplacement pour obtenir un rendez-vous, un rendez-vous pour déposer les papiers demandés, ou simplement en obtenir la liste, une convocation pour apporter des pièces complémentaires, un rendez-vous pour la délivrance d'un récépissé, puis, normalement, le rendez-vous pour retirer la carte de séjour elle-même.

Quand tout va bien, on te remet alors une carte d'un an, sauf que la date d'émission date déjà du mois, ou des deux mois précédents, donc ça en fait une carte de dix mois en fait.

Mais de plus en plus, les préfectures ne délivrent que des cartes de trois mois (donc valables à peine deux), comme pour chercher à te faire basculer dans le vivier des sans-papiers, des expulsables. Les célibataires sans enfant sont une proie en or : au moins on est sûr qu'il n'y a pas d'attaches scolaires qui feront casser les arrêtés administratifs...

porte-à-faux

Je ne parle même pas du certificat de travail qu'il faut, entre temps, aller faire établir par la DDTE. Une première fois, quand tu passes du statut d'étudiant à celui de travailleur, au titre de l'emploi précis que tu occupes. Puis une deuxième fois, pour établir ton statut définitif de salarié. Je ne parle pas des 168 euros que l'entreprise doit débourser pour avoir le droit de t'embaucher parce que tu n'es pas français, des papiers qu'elle doit t'établir pour te permettre d'obtenir ces certificats, et qui font que, forcément, tu te sens redevable. Je ne parle pas des dossiers égarés, des documents demandés par les services de l'immigration à une autre administration mais jamais reçus... Je ne parle pas non plus, pour les préfectures de Bobigny et de Créteil, des files d'attente qui commencent dans le froid, dans la nuit, dans la pluie parfois, dès la veille au soir pour chacune de ces démarches, où l'on se partage des thermos de café pour se tenir chaud. Triste spectacle, qui m'est offert chaque matin quand j'arrive à 8 heure au travail !

Je sais que cette note commence à être longue, mais je dois encore préciser ceci : Saiichi a prévu de rentrer une semaine au 5e8dc5706092c90b393c3f1d63f68d23.jpgJapon à la fin de ce mois. Il n'a pas pris de congés depuis septembre, et il a des journées à récupérer de la période de Noël. Pour lui, ce séjour est important parce qu'il doit lui permettre de participer à une journée obligatoire de formation pour les psychiatres, comme il y en a tous les cinq ans, faute de quoi son diplôme perdrait sa validité. Il a donc décidé d'y aller malgré tout, pour ne pas insulter l'avenir. J'aurais pu aussi parler de sagesse, pour le qualifier.

Sauf qu'avec ces quinze jours d'arrêt maladie, ce départ le met en porte-à-faux vis-à-vis de son patron, exploiteur sans vergogne. Et s'est ajouté à ça (je sais l'imbroglio est terrible) que deux jours après son rendez-vous de la préfecture du 15 janvier, celui où on lui remit le récépissé, il reçut chez lui un courrier pour un nouveau rendez-vous à la préfecture dès le 25 janvier. Pile le jour de sa reprise de travail, histoire d'envenimer un peu plus la relation avec son patron. Lequel, du coup, évoque une possible procédure de licenciement...

Et le pire, c'est que c'était pour lui annoncer que son invitation à retirer la carte de séjour à partir du 27 février était caduque, et qu'on lui écrirait plus tard. Le voilà à nouveau plongé dans le doute et dans le trouble.

Comment fait-il, comment font-ils, ces étrangers, astreints à tant d'humiliation, pour aimer encore notre beau pays ?

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Une anecdote pour finir

Quand il est arrivé aux urgences de l'hôpital, étendu sur un brancard, il fut traité comme tout le monde, c'est à dire qu'il a attendu dans le couloir, dans les courants d'air, tremblant et fébrile, pendant plus de quatre heures.

A un moment, on est venu le chercher, on l'a emmené dans un box, au chaud. Mais ce n'était pas pour le soigner, pas encore. Un homme venait d'être conduit là par la police, menotté, un Japonais, hirsute, en état de démence, qui ne parlait pas le français. La police, et le personnel de l'hôpital lui ont demandé de bien vouloir aider à traduire quelques questions à cet homme. Il avait 40 degré, aucune énergie, il tremblait, mais il s'appliqua à traduire les questions, à traduire les réponses. Avec ses connaissances en psychiatrie, il livra des éléments d'explication sur la nature des troubles de l'énergumène. Ça dura une demi-heure, environ. On lui dit merci - le lui dit-on ? - puis il fut reconduit dans le couloir.

22 janvier 2008

son papa musical

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J'étais vendredi après-midi avec mon ami Saiichi (Saiichi, je t'en parlais ici). Nous avons beaucoup parlé, et nous avons fait l'amour. Sur les suites de Bach par Glenn Gould.

Je te raconterai un de ces jours le calvaire qu'il vient de traverser avec ce lumbago, dont il craint tant que le privant de travail il ne le prive de papiers, l'état de stress et de fragilité où ça le met, au point qu'il a été hospitalisé d'urgence pour une gastro traitée trop tard, et les tracas administratifs insupportables qui le poursuivent, malgré les scrupules qu'il met à se conformer aux demandes des bureaucrates de la préfecture. Je te raconterai aussi sa rencontre avec son Zoltan à lui, le même été que moi, à Budapest.

Mais il vient de m'envoyer ce texte, sur un sujet qui lui tient à coeur. Sur une musique qui le tient au corps. Sur un musicien qu'il considère comme son père musical, lui qui joue du piano et du violoncelle. Il ne me l'a pas demandé comme ça, mais je sais qu'il sera heureux que je le publie. Et tu vas voir que tu vas y retrouver de ce que tu aimes dans ce blog, et prolonger autrement ce même voyage à Budapest que je te propose de temps en temps.

Je suis heureux de te faire ce cadeau, et de le lui faire.

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Le vendredi 16 décembre 2005, à 11 heures et demie, j'étais là, tout près de lui... Enfin !

C'est lui qui m'avais emmené dans l'univers profond de la musique. C'est lui qui m'avais appris la puissance de la musique. C'est lui qui m'avais complètement libéré de toutes les contraintes musicales. Brtok Bela, mon papa musical, le seul et l'unique.

Quand j'ai pris le tram à Moszkva tér, il commençait à neiger et quand je suis arrivé à Farkasréti temetö, tout était couvert de neige. J'ai acheté un bouquet de fleurs à l'entrée du cimetière.

J'ai beaucoup réfléchi ; pas somptueux, pas léger, mais des fleurs qui ont de la puissance, qui ont de la volonté ferme, qui sont honnêtes et sincères comme sa musique. J'ai abordé un gardien et lui ai dit juste un seul mot : "BA-R-TO-K". Il a regardé mon bouquet de fleurs et il a tout compris. Il m'a désigné le chemin.

La neige à gros flocons tombait sans cesse et absorbait tous les bruits. Il n'y avait que le bruit doux de mon pas sur la neige. C'était étrange. Le chemin vers un compositeur qui a marqué son nom dans l'histoire de la musique du 20ème siècle, qui nous a laissé la musique si féconde avec sa sonorité, son rythme, sa mélodie, était dans le silence complet.

dd06ef1fbdf95aac575197bb130b62c4.jpgJ'ai découvert la musique de Bartok quand j'étais étudiant à l'école de médecine.

Ma prof de violoncelle a joué son troisième quatuor à cordes au cours d'un concert. Sa musique était très choquante pour moi : une sonorité moderne, un accord dissonant, un rythme complexe, parfois violent...

Cela m'a ouvert un monde sonore inconnu (notamment pour la musique moderne) ainsi que la porte pour toutes sortes de musique sans prévention. Je me suis absorbé dans sa musique et j'ai écouté soigneusement toutes ses oeuvres en lisant ses partitions. Mais je crois qu'à cette époque (j'avais 20ans) j'étais fasciné plutôt par l'aspect technique de sa musique que par l'intérieur du coeur de ce compositeur.

J'analyse que mon attachement d'alors à sa technique musicale si avant-gardiste se liait un peu avec mon esprit d'adolescent, rebelle à toute autorité... C'est un peu plus tard que j'ai commencé à sentir "Bartok lui-même" dans sa musique. Un jour, quand j'ai écouté le deuxième mouvement du troisième concerto pour piano et orchestre, le mouvement intitulé "Adagio religioso" m'a énormément touché.

La pureté de mélodie des cordes, la beauté indescriptible des premiers accords de piano solo.7a15aec084278f6fd4bb842eed506982.jpg
C'est la musique de sa prière pour la paix. C'est un lac silencieux de la musique. Il n'y a même pas de rides sur l'eau. Le troisième mouvement qui suit est par contre rempli de la joie de la musique, plein d'énergie. Le coeur du compositeur y explose. Il a composé ce concerto en 1945 (sa dernière année) aux Etats-Unis dans la misère et la maladie grave. Après s'être réfugié, ses dernières années là-bas ont été tragiques.

J'ai senti petit à petit ce qui existe derrière sa musique, derrière ses notes : son amour profond pour la nature, son attachement à la Hongrie, sa colère contre la guerre, sa confiance totale pour la puissance de la musique. L'explosion de joie du troisième mouvement est son hommage et un triomphe pour la Hongrie depuis New York, si loin de Budapest.

Son tombeau était déjà légèrement couvert de neige. Il n'y avait personne dans ce cimetière. Toujours le silence complet. J'ai déposé les fleurs et une partition de poche que j'avais apportée depuis Paris. Ce n'est pas un sentimentalisme. Je ne le ferai jamais pour d'autres compositeurs.

C'était juste pour retrouver mon papa musical...

01 janvier 2008

les 108 cloches du désir

Mon ami Saiichi (je t'en parlais ici) m'a adressé ses voeux par mail, vers minuit hier soir. Par discrétion, sans doute. Il m'y raconte cette anecdote, qu'il ne m'en voudra pas de partager avec toi :

Selon le bouddhisme il y a 108 désirs impurs dans le coeur humain. Au Japon, on sonne ainsi 108 fois les cloches, dans chaque temple le soir du dernier jour de l'année. On appelle "Joya-no-kane" ces cloches qui annoncent la nouvelle année et qui, selon cette tradition bouddhique, éliminent les 108 désirs de l'être humain.

108 ? Dans son mail, il me laisse entendre que son coeur à lui pourrait en contenir bien d'avantage... Moi, je n'ai pas encore fait l'inventaire.

Mais toi, peux-tu arriver à 108 ?

08 décembre 2007

Saiichi, un violoncelle aux yeux noisette

47cdf6e78c0d3ff1d4b3f935e5aba9a5.jpgLundi. Il m'attendais au café de l'Industrie en fin d'après-midi, il souffrait d'un lumbago.

Saiichi, je t'en ai déjà parlé ici, très brièvement. Nous ne nous étions pas revus depuis le mois d'août à Budapest, où nous nous étions fait expulser d'un établissement thermal par un surveillant zélé qui n'avait pas trouvé très convenants nos attouchements. Pourtant, nous avions tâché de nous isoler, de rester discrets, nous avions tourné plusieurs fois avant de nous décider à entreprendre un contact. Nous nous étions donc sentis piteux. Saiichi avait même été bouleversé, je crois, choqué par cette fuite pitoyable, j'étais sorti fissa en regardant mes pieds. Je m'étais laissé abuser par la facilité de ma rencontre avec Alejandro, quelques jours plus tôt, et j'éprouvais une culpabilité particulière d'avoir ainsi plongé Saiichi dans cet embarras, avec cette irruption de la honte, violente comme une perte fulgurante de l'orgueil.

J'ai retrouvé son sourire énigmatique, ses yeux noisettes, son crâne n'était plus totalement rasé, et ses cheveux en brosse, grisonnants, te disaient seules des choses de son âge.

Saiichi, c'est maintenant mon ami japonais. Il est violoncelliste, je ne l'ai encore jamais entendu jouer. Il est aussi musicologue, mais dans une vie précédente au Japon, avant de venir en France rejoindre son ami d'alors, il était mèdecin psychiatre. Il a tout quitté pour vivre librement sa vie affective et amoureuse. Sauf la musique. Aujourd'hui, il vit seul, et se débat pour rester en France : la course à la carte de séjour, l'incompréhension quand on lui remet des papiers pour trois mois seulement, qui l'obligent à travailler pour des patrons abusifs, pour simplement être sûr de sécuriser trois fiches de paye consécutives et obtenir le renouvellement de son titre de séjour. Un cercle vicieux qui l'empêche d'entreprendre des projets plus ambitieux. Je suis désolé si ça t'agace de me voir glisser de la politique dans des récits de rencontre, mais je ne peux pas taire ces absurdités révoltantes qui dénient aux gens leurs savoirs, leurs talents, leur potentiels pour en faire de la chair à expulsion... Et encore, il n'est pas métèque !

Nous étions heureux de nous retrouver, trois mois et demi après. Nous avons parlé de Budapest, une ville qu'il aime c299d54dfa6feda169a48dbca07461a1.jpgautant que moi, où il retourne souvent parce qu'il y aime, comme moi, un certain art de vivre, une sensibilité. Et la musique. Béla Bartok est son compositeur. Le seul pour lequel il soit jamais allé déposer des fleurs sur une tombe. Un maître, au sens le plus noble.

Il habitait tout près. Il m'a demandé de le raccompagner. Nous avons marché main dans la main. Je suis monté dans son 18m2, au troisième étage. Il y régnait une atmosphère agréable, saine. Son violoncelle était sorti de son coffre. Nous nous sommes étreints. Nos vêtements à terre, il est allé dans la salle de bain, et m'a demandé de l'attendre, debout, nu, au milieu de la pièce, les yeux fermés. J'entendais des bruits d'eau. Puis il est revenu et m'a attaché autour de la taile un carré de drap mouillé, ce pagne en cache-sexe traditionnel des bains de Budapest. Il en avait donc récupérés. Nos jeux interrompus là-bas allaient pouvoir continuer ici, ce soir, la honte allait être effacée !

b1b4c33c250a2e9f76c808690c3c31cd.jpgLe contact avec le froid m'a fait un temps débander. Pas lui. Il s'est étendu sur le lit, le corps lisse, fin, doux, le sexe dur. Son dos l'handicapait, à peine. Nous nous sommes longuement caressés, embrassés, il restait étendu sur le dos, j'ai eu un plaisir particulier au contact de sa peau glabre. Et dans ma main, l'un après l'autre, nous avons joui.

Il m'a dit qu'il aimait mon blog, qu'il s'était masturbé à sa lecture, il a hésité dans la façon de dire entre deux eaux en japonais, et m'a offert sa version la plus juste, futatsu no mizu no aida.

Quand je suis rentré chez moi le soir, il avait moins mal au dos. Il me l'a laissé croire.

26 novembre 2007

Budapest (1 / plan serré)

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Je te parlerai quelques fois de Budapest. J'y ai vécu pendant presque quatre ans. C'est là-bas que je me suis libéré, les attaches sont donc fortes (je l'évoque ici), et c'est une ville à aimer. J'y retourne souvent, chaque année quelques semaines, depuis maintenant huit ans, pour y retrouver les sensations de mon adolescence tardive. Et certains lieux y occupent une place à part dans mon coeur. Je t'en présente un ?

Il s'agit des bains turcs de Budapest, l'établissement Rudas en particulier, un des nombreux attraits de cette ville, de tout point de vue... Il faut t'imaginer une ambiance feutrée sous une coupole de pierre, un bassin central et quatre bassins en coin, des bruits sourds bercés d'écho, une lumière tamisée, changeante, et des corps en déambulation, ou en apesanteur, quasiment nus, une sorte de pagne en cache-sexe autour de la taille laissant les fesses á découvert ; imagines-toi la sensualité, la charge érotique qui règne en ce lieu à la fois exotique et mystérieux, chargé d'histoire...

L'accès n'y est pas mixte. Sauf deux soirées par semaine, où le maillot de bain étant de rigueur, la charge érotique en est atténuée. Le reste du temps, les journées réservées aux femmes alternent avec celles réservées aux hommes.

Cet été, j'y ai croisé Alejandro, jeune professeur d'université, Espagnol originaire des Canaries, francophone, et aujourd'hui en poste à Montréal. Nous y avons partagé, cachés derrière la porte dépolie de la cabine des douches, de simples moments de tendresse. Et Saiichi, jeune musicien-musicologue japonais, qui vit à Paris, avec qui, dérangés par un surveillant zélé, nous n'avons pu aller au bout de notre intimité. Je leur dédie ce billet. En pensant à leur peau si sensible.