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30 juillet 2008

l'assouvi et l'inassouvi

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Je vais bientôt te lâcher la grappe avec Saiichi. Non pas que je sois au bout de mon chagrin, ou de ma thérapie, non pas que le deuil ait commencé, mais après avoir parlé de mes larmes de mille et une manières, je ne vois pas ce que la mille deuxième ou la mille troisième pourrait apporter.

Il y a deux choses que je voudrais faire avant de fermer ce dossier : d'abord, chercher à mettre les mots que Saiichi se refuse à mettre lui même aux raisons de sa rupture. Faire un peu, mais à chaud, l'exercice de la "lettre de Laurent" qui nous avait bien occupé au début de cette année. J'ai eu hier une longue conversation avec ma blogueuse jumelle. Elle m'a dit des choses justes, difficiles mais dépourvues de cruauté, qui m'ont aidé à m'imaginer un instant être de l'autre côté du miroir. A défaut de recevoir de quoi comprendre et rebondir, je veux donc tenter de construire moi même les éléments de mon deuil.

L'autre chose que je veux faire, c'est écrire une Ode à Saiichi. Lui dédier un monument, lui bâtir un temple, lui faire son Hymne à l'amour, son Fou d'Elsa. Laisser une preuve incontestable de l'amour éperdu que je porte en moi envers et contre tout, parce que c'est une digue, une fortification contre toute les tentations haineuses ou suicidaires. Quel présomptueux je suis ! Je ne dis pas que j'y réussirai, je veux juste situer mon intention. Après quoi, je tournerai, sur ce blog, la page Saiichi.

Il restera sans doute un peu présent, par intermittence, comme un fantôme qui rôde plus ou moins perceptible, mais la séquence a été assez longue, il ne sera plus le coeur de ce projet, j'essaierai de gérer autrement et mon chagrin et mon blog. Chris, Sophie, je ne vous imposerai plus ce partage intime.

Peut être la semaine que je vais vivre, début août, m'aidera-t-elle à tourner cette page, à la rendre moins brûlante, et à avancer dans la réalisation de ces deux envies. Je pars dans ma maison de famille avec... qui ? des amis ? mes meilleurs amis ? Mieux que ça : avec mon rêve de l'été dernier.  Je pars assouvir, au coeur d'un si douloureux inassouvissement, le fantasme qui m'a animé des mois, transformé, qui a construit Oh!91. Je vais vivre la chose que je pensais la plus inaccessible, et elle se vivra chez moi, dans mon paradis, comme un accomplissement intégral.

C'est dommage d'être triste, quand on a une telle perspective devant soi. Mais la vie n'agence pas toujours les événements dans le bon ordre.

29 juillet 2008

le temps s'était arrêté

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Je vais encore agacer du monde, mais je m'en fous, j'essaie de me faire un peu de bien, un tout petit peu, juste pour survivre. Et je suis si infiniment reconnaissant aux âmes courageuses, ou charitables, qui se laissent ainsi sans rancoeur empoisonner l'été.

Je sortais de la piscine ce matin où j'étais aller abattre des longueurs : une petite séance de reprise pour m'épuiser et m'oublier. Et d'un coup, une idée. Une idée imprévue m'a surgi à la figure : aujourd'hui, ça faisait un mois. Un mois déjà qu'à mon retour de Saragosse, il me disait que nous ne pouvions plus être amant. Un mois que, abasourdi, je m'efforçais de croire cela possible mais réclamais du temps pour mon deuil. Un mois que pour la dernière fois, au moment de nous dire au-revoir, dans un long enlacement, sexes tendus, il me laissait le sucer, pantalon aux pieds, ou plutôt m'invitait à m'y laisser aller d'une douce pression de ses mains sur mes épaules, un mois que je jouissais ainsi une dernière fois de son corps, avec déjà un gout de désespoir au fond du gosier, sans que lui, déjà, ne s'autorise à aller jusque-là.

Un mois. J'ai réalisé que pour moi le temps n'avait plus eu de sens ces dernières semaines, qu'il s'était arrêté ce jour-là. Comme si tout devait rester pareil, forcément pareil, comme si d'un mauvais cauchemard l'on ne pouvait sortir qu'indemne. Il y a le dedans du cauchemard, il y a le dehors, mais c'est juste une question de position par rapport à la ligne de démarcation. Au fond, sur une carte du temps, on est au même endroit. Un mois à rester avec cette même idée que si l'on se parle, on va forcément se comprendre. On va forcément trouver et traiter le malentendu, on va forcément se réconcilier avec toutes les sensations de l'amour, si fort et si unique qui existait entre nous.

Pour moi, la vie avait cessé dans mon corps, plus rien ne battait, plus rien ne palpitait, c'est ainsi que le temps s'arrête, non ?

Un mois... Cette autre idée est alors venue : un mois, quand on est libre, quand on a oublié, quand on s'est protégé, quand une dynamique heureuse s'est mise en place, ça doit aussi pouvoir être un début d'éternité. Ne l'ai-je pas moi-même éprouvé, en d'autres temps ? Et s'il était déjà en route sur cette nouvelle éternité ?

L'idée d'un fossé si vite creusé entre nous, et si profondément, m'a alors comme asphyxié. Je n'avais plus eu de larmes depuis presque sept jours, elles m'avaient légèrement affleuré à mon retour de Bangkok dans la nuit de dimanche, mais n'étaient pas sorties de mes orbites. Et là, d'un coup, une avalanche m'a à nouveau submergé, différente des précédentes, me prenant doucement au volant de ma voiture sur les boulevards extérieurs, et gagnant en intensité à mesure que j'avançais. Quai d'Ivry, j'avais le visage grimaçant et hideux, les larmes coulaient et coulaient sur mes joues et mon visage se crispait encore en se représentant ce que c'était, un mois, sur un calendrier.

J'avais cru le temps arrêté, à m'attendre pour ainsi dire. Et j'ai réalisé que le temps, forcément, ne pouvait pas m'avoir attendu. J'ai réalisé que j'avais sans doute perdu. Et que je n'avais toujours rien en main pour préparer mon deuil...

28 juillet 2008

le Japon rêvé

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Quand je me suis levé à cinq heure ce matin, il y avait bien longtemps que je ne dormais plus, pris entre le décalage horaire et mes pensées insomniaques. Pourtant, nous étions rentrés quelques heures plus tôt à peine, à 1 heure, après pile-poil vingt quatre heures de voyage, porte-à-porte, depuis notre hôtel de Bangkok.

En arrivant, on s'est lesté de nos bagages, j'ai jeté les denrées périmées que j'avais laissées dans le frigo plutôt qu'au congélo, au cas où il serait venu se reposer à la maison du chantier de son petit appartement parisien. J'ai constaté l'étendue des dégâts avec les plantes, mais comme je l'avais écrit à mon amie, je préférais les retrouver ainsi ratatinées, comme les témoins tragiques de mon amour qui n'en finit pas de se mourir, plutôt que fraîches et pimpantes comme si de rien n'était.

Au réveil, j'ai d'abord voulu me soulager de mes idées sombres en les couchant sur le clavier, mais je n'y suis pas parvenu, alors j'ai vidé les valises, remuant parfois des sacs plastiques ou des morceaux de papier de soie dont j'évitais qu'ils ne crissent de trop pour ne pas réveiller mes nièces.

Puis avant 7h, j'étais parti au travail. Finalement, ça me fait du bien de venir m'égayer au bureau et de prendre le large de ma petite famille pour la journée.

Nous avons voyagé avec Aéroflot, aux menus invariables et au personnel recruté chez les ours. Ça m'amuse de voir son emblème,  une faucille et un marteau aux ailes déployées, demeurer inchangé depuis l'ère soviétique.

Sur le tronçon Moscou-Paris, s'est assis à côté de moi un grand jeune homme frisé, au sourire plutôt sympathique, bavard et dégingandé. Il rentrait du Japon pour participer aux fêtes de Bayonne, et s'était bien fourni en saké et en vodka dans les boutiques duty-free de ses escales.

Il venait de passer trois semaines près de Tokyo pour y retrouver sa petite amie et partager une tranche de vie dans sa famille.

Bien qu'encore jeune, sans doute pas plus de la trentaine, Jérémy avait déjà bien roulé sa bosse à travers le monde. Yuko, il l'avait rencontrée à Sidney où il a vécu un temps il y a de cela près d'un an et demi, ils s'étaient déjà retrouvés en France pour une séjour amoureux et touristique, et leur avenir était incertain quant au et au comment.

Jérémy parlait et parlait, il disait sa fascination pour ce pays, pour son art de vivre, pour sa sophistication et sa créativité, pour le sens du service et du respect. Il décrivait des quartiers, des villages, des appartements, des costumes, des échanges. Il déroulait sans le savoir mon rêve évanoui. Il lui donnait des couleurs, des senteurs. Je voyais mon voyage promis se réaliser par procuration. Il avait été surpris par les effusions de sa belle mère au moment des adieux. Sortant de sa réserve coutumière, celle qui lui fit saluer le départ de sa propre fille soeur aînée de Yuko vers la Nouvelle Zélande d'un simple mouvement de la main, elle s'était mise à pleurer, deux fois, en l'enlaçant et le tenant fort dans ses bras.

Une larme me venait aux yeux en l'écoutant. J'ai toujours été bien aimé de mes belles mères, il faut bien que gendre idéal veuille dire quelque chose. Et je pense que j'aurais pu être également adopté par sa mère à lui. Lors de son séjour au Japon, fin janvier dernier, durant lequel j'occupais, je crois, ses pensées au point qu'il était allé prié au temple pour que je sorte de mon état grippal, il avait enfin fait son coming out auprès de sa mère. Elle n'avait rien dit, était montée se coucher, et le lendemain n'en avait pas parlé d'avantage, mais s'était efforcée de ne pas altérer d'un iota les marques d'amour qu'elle avait l'habitude de lui témoigner. Qui sait, j'aurais pu être aussi aimé de cette femme, ai-je pensé en écoutant Jérémy.

Pour dissiper la brume de mes yeux, je lui ai montré le livre que par coïncidence j'avais décidé de parcourir à nouveau durant ce tronçon du parcours : Confession d'un masque, de Yukio Mishima. Il m'a expliqué que Yukio était le masculin de Yuko, puis il m'a demandé si c'était bien et a lu la quatrième de couverture. Il a du comprendre que j'étais homosexuel, il m'a dit que ça avait l'air désespérant, je lui ai confirmé que c'était très introspectif, plein d'inassouvibilité, et que la présence de la mort et du sang étaient en effet parfois suffocantes. On en est venu à parler du suicide au Japon, et l'on s'est dit que derrière des abords séduisants, la société japonaise avait sa façon à elle d'être dure, intransigeante, impitoyable envers les détresses individuelles.

J'ai repensé à cette phrase lue au début de l'ouvrage de Jens Christian Grøndahl, Bruits du coeur, évoqué là : "(...) Yuki préparait le déjeuner. Ariane s'était interrogée sur son sang froid et son silence. Son silence paraissait plus hostile que lié au deuil, mais peut-être s'était-elle retranchée au fond d'elle-même".

26 juillet 2008

l'intervalle silencieux (2)

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Ainsi donc me voila confronté au silence. C'est terrible, le silence.

Je ne parle pas du silence de la bouche. Certains peuvent être beaux quand ils sont pleins : pleins de sourires ou de regards, pleins de caresses, pleins simplement de présence. Des gens sont mal à l'aise avec ces silences-là, ont immédiatement besoin de les combler même s'ils n'ont rien à dire. Moi, je les aime bien. Des choses que les mots expriment mal peuvent être dites alors. Nous avons eu des silences merveilleux avec Saiichi.

Mais le silence dont je parle, c'est un autre silence, fait de vide, de fin. Un silence des yeux, un silence des gestes, un silence de l'espace, un silence du temps, de l'existence. Un point d'interrogation sans réponse, un précipice.

la pudeursasa001.jpg, le respect et le mépris

Je me dis que forcément, ce silence a été précédé d'un autre : fait de non-dits, qui a laissé s'installer un décalage, un malentendu, un malaise sans doute et finalement un rejet. Je me dis qu'il y a eu une retenue mal venue, qui a conduit à un noeud.

S'agissait-il alors d'une pudeur, d'un trait culturel ? Je m'y suis frotté pourtant, j'en ai joué, nous l'avons assumé à la fois pour le comprendre et pour le dépasser, pour le transgresser et pour y revenir. Ce trait, il l'a franchi à dessein pour se laisser fasciner, il m'a fasciné moi-même au point de lui avoir voué un véritable culte. Cette capacité à endurer en silence, elle lui donne, au delà de son apparente fragilité, de son évidente naïveté, une force inclassable.

Au cours des mois où notre liaison se construisait, et - le croyais-je - se consolidait, jamais je n'ai laissé un appel sans réponse, jamais un SMS sans SMS, jamais je crois une sollicitation sans disponibilité. Sans doute s'interdisait-il beaucoup, l'expression de son besoin de moi n'était-elle qu'une infime portion de son besoin authentique. Il se faisait discret par souci pour ma situation, et sa discrétion participait à cette légèreté qui peu à peu me rapprochait de lui. Ses silences alors n'étaient que respect, mais je les entendais.

Nous utilisions lui et moi mon blog pour les combler et nous montrer au delà de nos rencontres l'attachement et la curiosité de l'un envers l'autre. Je publiais des pensées qu'il m'adressait, et il m'était gré d'en être ainsi valorisé dans son existence et mon estime. Il en était devenu presque l'âme de ce blog. Et ce n'était déjà plus du silence.

Le vrai silence, ce silence de vide dont je parle, il a une autre figure.

shiharu_shiota_cpa_08.jpgIl peut être passif, c'est celui que tu subis sans l'avoir choisi. Quand la vallée s'estompe et que les parois montagneuses ne te renvoient plus d'écho, ce silence où tu te retrouves à faire du bruit tout seul, en vain, à effrayer les alentours qui à leur tour prennent leur distance.

Il peut être actif, tu t'y astreints avec peine parce que ton harcèlement est d'évidence stérile. Mais finalement il ne rattrape rien. Il ressemble à une capitulation. Et tu portes en toi la blessure et l'humiliation comme un peuple dépouillé de ses terres par une armée conquérante. Tu n'en rumines pas moins, tes pensées n'en sont pas moins tenaillantes.

Et dans le silence qui s'installe alors pour durer, tu ne parviens plus à percevoir que l'écho du mépris.

Tu vois JG, cet instant "suspendu, à la fois calme et tendu" de ma dernière note, cueilli par hasard dans un livre que tu m'as offert et que j'ai emmené en voyage, il n'etait pas pré-programmé. Il ne reflète pas non plus l'état de mon coeur, je suis loin de cette paix dépeinte par Hiroshige et qui m'a sauté à la gorge en la lisant. Mais peut-être ai-je besoin de cultiver cet entre deux pour y voir l'espérance d'une possible fête à venir, la promesse d'une continuation. Quitte à me mouvoir dans un univers silencieux, je préfère croire qu'il ne s'agit que d'un intervalle.

16 juillet 2008

il n'y a que Saiichi

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Une semaine déjà. La Thailande me glisse dessus comme l'eau sur la peau hydrophobique des dauphins.

Nous avons une piscine dans notre hôtel de Chiang Mai. Enfin, un petit bassin d'une quinzaine de mètres de long. En rentrant d'excursion en fin d'après midi hier, je m'y suis jeté avec rage, j'ai enchaîné les longueurs, multipliant les virages. J'étais un lion en cage condamné à tourner en rond, à se contorsionner, j'y mettais toute ma haine, et me heurtant chaque fois trop tôt à l'extrémité, j'enrageais d'avantage encore. J'avais Saiichi en point de mire.

Du reste, il n'y a que Saiichi dans mes pensées, dans mes temps morts, dans mes temps vivants, dans mes absences, dans mes soubresauts. En bon chef de troupe, j'occupe systématiquement dans les voitures qui nous conduisent la place du passager. Personne ainsi ne peut voir mon regard perdu dans le vague. Je donne le change, j'anime les conversations, je fais parler les filles de leurs impressions, mais qu'un blanc s'instille et Saiichi revient en force. Il est comme ma deuxième peau, ma raison de vivre. Je repasse en revue les souvenirs, ceux que j'ai oubliés dans ce billet, mais qui font tout autant partie du tourbillon : nos tours nocturnes dans son quartier pour trouver une place de parking ; ses sandwichs aux nouilles froides ; le grain de beauté au dessus de sa lèvre ; son petit nez nippon écrasé à s'enivrer contre mon boxer blanc ; ces pictogrammes du soleil et du livre, qui accolés l'un à l'autre veulent dire Japon, et que je croise par là dans quelque boutique ou restaurant parce qu'il m'a appris à les reconnaitre...

Nous avons visité hier des manufactures d'articles artisanaux. Chacun y a fait ses emplettes, y a acheté un souvenir pour celui-ci, ou pour celle-la, et moi j'ai réalisé que les objets ne m'inspiraient rien, si ce n'est à l'aune du cadeau que je pouvais en faire à Saiichi : une chemisette, un tapis de table tissé, un porte-bougies, une gourmette, une casquette, un petit sac en cuir rouge avec des dessins de Mikey... Trop sophistiqué, trop basique, trop cheap, trop extravagant, trop trop... les objets me glissaient des mains, j'étais sans prise sur la posture, sur les attentes, je ne savais plus si je cherchais à lui faire plaisir, à le provoquer, à l'impressionner, mais je sais que j'étais incapable de chercher pour qui que ce soit d'autre.

Il m'a écrit hier, un mail froid et cassant, puis nous nous sommes parlé au téléphone, huit petites minutes et demi. Il a été d'une dureté que je ne lui ai jamais connue mais qui ne dit pas qu'il ne m'aime plus. Je me dis qu'il y a une explication, que bientôt je comprendrai, qu'il y a encore de la place, qu'il provoque peut-être d'intention cet état ou je me trouve pour lui me conquérir entièrement. Il était mon ami, mon amant, mon objet de lutte, mon havre, cet "ami très spécial, nul et embêtant", mon chagrin d'amour, mon espoir dévasté, ma tragédie, il devient peu à peu un mythe. Loin de lui dans ce trouble foudroyant, je lui donne à présent des proportions qui le dépassent, j'en fais un idéal que l'on ne saura plus assumer ni lui ni moi, quoi qu'il arrive. Je sais que je marche sur ces lignes de feu sans savoir jusqu'à quel point le champ est miné. Je sais aussi que je lui fais mal. Mais s'il n'avait pas mal, à quoi pourrais-je me raccrocher, dès lors que j'ai besoin de garder l'espoir ?

Je crois qu'il a aimé en moi ce qu'à présent il fuit, de peur d'en souffrir : cet homme fort, libre, assumé, sexuellement capable de légèreté, d'aventure et fondamentalement d'infidélité - attributs sans lesquels nous ne nous serions d'ailleurs jamais rencontrés ni aimés - parce que lui se veut ou se croit incapable de tout cela. Mais il me découvre aujourd'hui sous un jour qu'il n'a jamais eu à aimer : l'homme faible et dépourvu de dignité.

Ai-je seulement une chance, sous ce masque-la, de retrouver son chemin ?

15 juillet 2008

mon vrai jour

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Toi et moi. Ce blog s'est fait de mes histoires. C'est un blog.

Il y eut déjà dans ces histoires quelques chagrins, quelques douleurs, de beaux moments d'exaltation aussi. Mes histoires d'amour, je ne te les ai pas encore toutes racontées, j'ai du temps devant moi et j'ai prévu de faire vivre ce blog encore longtemps. Mais je t'en ai déjà beaucoup dites. Certaines furent passionnées, les premières impossibles et secrètes. Beaucoup m'ont construites.

Je t'en ai parlé au passé, forcément. Un passé de plusieurs années, ou au moins de plusieurs mois. Ces histoires étaient des objets froids, prêts a être étudiés comme en laboratoire. Les disséquant, j'accomplissais ce retour sur moi qui, avec ton regard, m'a fait gagner en assurance. En beauté, j'ose le dire. Toi, avec plus ou moins de distance, tu pouvais t'y reconnaître, ou pas, au moins me comprendre et percevoir quelque chose de ma personnalité. Nous avons ainsi fait connaissance. Et lui m'a ainsi aimé.

Tu m'as vu fort, chargé d'engagements, de convictions, une vie enviable, sans doute. Cette assurance, je l'ai gagnée aussi en livrant mes penchants les plus intimes, qui sont l'autre coeur de ce blog. Et tandis que mes histoires se disaient au passé, mon sexe, lui, je l'ai toujours écrit au présent.

Mais j'ai été surpris par l'orage - et je t'y ai embarqué car pour la première fois, j'ai ce moyen de ne pas être seul face à moi même quand la tourmente gronde. Tu te trouves malgré toi au coeur d'une histoire vivante. A cause de ce besoin vital de balancer mon désarroi à la gueule du monde, pour ne pas devenir fou, pour m'obliger à un semblant de lucidité grâce à l'écriture.

La gueule du monde, c'est toi. J'imagine assez ton malaise. L'histoire d'aujourd'hui s'est tramée sous tes yeux. Tu y as vu de l'amour avant que je n'en vîmes moi-même. Et dans ce cyclone, au coeur de ce tsunami qui ne me construit plus mais qui me désagrège, qui me ramène a un état de sable, tu es impuissant a m'aider. Tu me vois dans cette terrible dérive hystérique, hors de contrôle. Tu me vois sous ce nouveau jour, tu découvres ce monstre qui sommeille en moi, que je connais bien, moi, mais que je croyais avoir dompté. Je ne te demande pas d'être complaisant.

Peut-être ce visage-la va-t-il l'effrayer aussi. Pour l'heure, concours de circonstances ou volonté délibérée, il se protège de mes foudres : il a disparu de mes mouchards blog-it, il ne réponds plus à mes mails, son appartement est en chantier, son ordinateur hors service et il squatte comme il peut, je n'ai plus de téléphone portable... Ça me permet de croire au concours de circonstances.

Tu me dis que le temps m'aidera. A quoi ? A oublier, à tourner la page, à gagner ? Moi j'ai en tête l'existence d'un rival, qui me rend mauvais et qui fait du temps un ennemi. J'ai appris - comme quoi il m'a finalement servi de vivre - qu'un mortier, même de mauvaise qualité, pouvait parfois prendre vite.

Je pourrais attendre que la plaie se referme, j'ai tant de fois attendu par obligation. Mais je n'y peux rien, un vent, un vent furieux revient sans cesse depuis ces jours souffler sur les braises encore palpitantes. J'ai le coeur ardent.

Loin de tout, dans une course vaine et effrénée contre la montre, j'ai décidé de me battre pour le reconquérir. Et tu en es témoin : je suis mort de trouille car j'ai peu d'armes là ou je suis.

13 juillet 2008

la tempête

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Notre séjour en Thailande se passe bien. Nos visites sont somptueuses. Mes nièces ont, c'est amusant, des façons très différentes de réagir. C'est pour l'une comme pour l'autre le premier grand voyage. C'est aussi la première fois qu'elles sont aussi loin aussi longtemps de leurs parents. La mienne est curieuse, malléable, fascinée par tout ce qu'elle voit. Elle manifeste une belle ouverture d'esprit. Celle d'Igor, moins autonome, surprotégée par ses parents, est déstabilisée par des normes d'hygiène différentes, par la nourriture, elle nous fait une crise de larmes chaque soir : c'est un peu aussi une expérience pour Igor et pour moi, mais nous sommes contents d'avoir décidé, dès novembre dernier, de leur faire ce cadeau pour leurs dix-huit ans.

Chaque soir, nous sommes touchés par une courte averse, précédée d'un vent violent. Une petite tempête tropicale, qui nous rappelle que nous sommes en période de mousson.

La vraie tempête se joue ailleurs. Loin des tropiques, loin du regard de mes nièces, loin de leur attention : elle se joue dans ma tête. Elle est d'une violence inouïe, et ne me laisse aucun répit. Elle occupe chaque temps mort, et chaque soir sans vergogne elle éclate et peut durer la nuit entière.

Ce qui tourbillonne, ce sont ces milliards de souvenirs : cette sortie honteuse des bains Rudas de Budapest en août l'année dernière, surpris dans une cabine de douche par un gardien zélé ; notre premier rendez-vous au café de l'industrie, presque trois mois plus tard à Paris ; le sourire triste qui souvent m'accueillait chez lui ; sa joie d'être attendu pour la première fois à la fin d'une répétition ; son travail de chiotte chez un esclavagiste de première ; les petites caresses, volées au regard d'Igor, pendant les soirées chez moi ; nos mardis soirs chez lui qui, pendant trois mois, nous offraient nos premières vraies nuits d'amour, bien qu'il fallut trouver nos marques pour ensuite gagner le sommeil ; le goût de sa bite, la dernière que j'ai sucée - ultime concession de sa part à mon retour de Saragosse - tant je n'ai plus le goût d'aucune autre aujourd'hui ; le son de sa voix, la dernière à s'être faite entendre dans mon portable, avant que je ne le perde dans un taxi de Bangkok ; un de ses derniers SMS, perdu avec le téléphone, où il me disait de mémoire "tu ne sauras jamais combien je t'ai aimé, combien je t'aime, et combien je t'aimerai" ; mes larmes qui depuis sa rupture ne me quittent plus et font de cette histoire mon plus grand chagrin d'amour ; sa fierté au terme de ses concerts en présence de ses amis, ou au coeur d'une journée gastronomique nippone de sa réalisation ; son amour pour Bartok ; le plaisir à rédiger des pétitions, des courriers, à relire pour les comprendre les messages de son avocate fantasque ; les éclats dans ses yeux lorsqu'il comprit dans le bureau de la préfecture être régularisé ; les éclats de voix dans son agence bancaire pour faire reconnaître une opération frauduleuse ; sa présence parmi les amis, sa présence malgré la difficulté de la langue ; une table de chez IKEA et cette ampoule au creux de ma paume que j'ai longtemps voulu garder comme un trophée ; les contacts répétés de son corps serré fort contre le mien ; notre fête de la musique, si belle près de lui, commencée par une chemisette colorée achetée ensemble comme pour nous donner du quotidien, mais dont il savait peut-être déjà qu'elle serait notre dernière journée d'amants...

Ce tourbillon est beau et sans limite, il est triste a mourir.

Comment serait-ce possible qu'il ne m'aime plus ? A cause de quoi, d'une vulgaire partouze, j'aurais moi jeté tout ça aux orties ? A cause d'une rencontre, qui aurait si vite pris autant de place, tu aurais toi cessé de m'aimer ?

Je n'y crois pas, Saiichi. Même si j'ai peur parce que chaque jour que tu passes près de cet homme te rapproche de lui, quand je suis loin, et pour longtemps.

Tu ne sais pas de quoi je suis capable pour te garder, pour me projeter avec toi, pour construire avec toi, quelque chose de beau et d'unique. Je ne supporte pas cette intrusion, ne me refais pas le coup de Stéphane.

Igor est dans ma vie, oui, et s'il ne l'était plus il se fracasserait en mille morceaux. Mais il n'est plus depuis longtemps mon amant, tu le sais. Il est comme de la famille, et souhaite le rester pour ne pas se perdre, mais il y a une place gigantesque pour toi et moi, pour une chose à inventer ensemble, pour une chose dont nous n'avons jamais parlé, mais qui forcément existe et est possible.

Saiichi, puisque tu me laisses m'humilier allons-y : c'est ma supplique, je suis à genoux, à tes pieds : s'il te plaît, donnons-nous cette chance.

05 juillet 2008

avec un grand A (5 et fin)

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Ma vie s'étale sous tes yeux, depuis des semaines. Tu peux ne voir dans mes infidélités qu'une légèreté coupable. Moi je sais que je vis l'amour, l'amitié, ma relation à l'autre en général dans la sincérité et dans le respect. Et dans la densité.

Même si je n'ai jamais eu envie de dissimuler derrière des grands mots que je ne suis qu'un incorrigible queutard, je n'ai évidemment jamais mis de grand A à mes branlettes en solitaire devant une vidéo. Ni même un grand B. Quoique.

Je n'en ai pas mis non plus à mes parties de touche-pipi dans les douches de la piscine.

J'en ai mis un, par contre, à cet état où je me trouvais, à cette bulle émotive, à cette tension d'adolescent, où coexistaient des amants, des amis avec lesquels j'avais envie de croire que tout était possible, que je voulais ne jamais banaliser, pour laquelle je voulais qu'on inventa et qu'on inventa encore des choses totalement insensées, qu'on créa du défi, qu'on projeta des étapes de feu pour continuer à nous y épuiser...

J'en ai mis un aussi à ce que je vis avec Igor, à cet amour démarré sur un coup de foudre, sur un coup de tête, tourbillonnant les premières semaines, fusionnel les premières années, parfois routinier aujourd'hui, presque ennuyeux à certains moments, voire asphyxiant, mais qui tient bon parce que son cadre a su évoluer. C'est un amour qui m'a fait renoncer à beaucoup de mes habitudes ou de mes plaisirs, un amour où je m'éreinte à me sentir le porter seul, qui me pèse quand je voudrais m'en extraire, mais où restent ces bouffées de fraîcheur dont seul Igor est capable, une spontanéité totale, avec ces jugements à l'emporte pièce absolument insupportables, mais une perception souvent prémonitoires des gens, sa misanthropie maladive, mais ses passions ethnographiques. Nous sommes opposés sur presque tout, c'est peut-être pour ça que ça tient, que ça tient encore...

Je voudrais avant tout que tu y vois la preuve de ma fidélité. Je n'ai jamais quitté Igor, même quand certains chagrins d'amour m'y poussaient violemment, même si j'ai souffert en faisant souffrir quelques amants, aussi rares que précieux. Mais qu'aurait valu un engagement à leur égard sur la base d'une rupture avec Igor, fondée sur cette fragilité fondatrice, sur la preuve de ce que je peux tout larguer, tout casser, sur une simple rencontre ou sur un coup de tête ?

En écho, j'ai mis un grand A aux paroles de Jacques Brel et à sa sublissime chanson des vieux amants - mais d'autres l'y avaient mis avant moi.

Je l'ai mis aussi à une tirade de Musset qui avait marqué mon adolescence, parce que ça me permettait de croire au possible des impossibles, comme dans un conte de fées.

Je l'ai mis aux mots de M. parce qu'elle nous livre chaque jour, par ce qu'elle vit et écrit cette densité capable de le porter.

Mais il y a un autre grand A.

brutos8246.jpgC'est celui qui te prend par surprise, qui s'approche à pas feutrés, qui te parle doucement à l'oreille, comme une brise d'été légère, qui t'habitue à sa caresse, qui s'insinue, subreptice, discret comme une meute de lionnes, dont tu ne te vois pas être peu à peu cerné. C'est celui qui te piège comme l'alcool, dont tu te découvres accroc au seul moment où tu en es privé.

Un petit a devenu grand à ton insu. Ton havre, ton matin calme, tes journées claires, qui un jour ferment pour maintenance. Tu t'étais habitué à aller t'y amarrer au gré de tes envies ou de tes possibilités, mais on y a ouvert un chantier et le ponton a du être supprimé.

Ce grand A devient alors immense, c'est un A de géant qui occupe toute la place mais qui est à la dérive.

D'un coup, une chose qui t'était devenue plus qu'une habitude : un besoin, un du, qui était devenue toi, une chose sans consistance mais battante, vivante, souriante, présente, surtout présente, se dérobe à tes yeux, à tes mains, à ta bouche, à ton coeur, tu es englouti dans des sables mouvants et il devient inutile de te débattre, dangereux même. Tu t'étais aventuré en connaissance de cause au bord de cette rivière, précautionneux de ses berges : tu en connaissais l'étiage, tu en devinais les crues, tu savais que quelque part s'étaient formées des vases, mais tu y étais allé parce qu'il y faisait bon vivre, bon respirer, et quand tu t'es trouvé pris dans la nasse du fleuve, tu n'en connaissais plus rien.

Je suis redevenu cet adolescent puéril qui s'agite dans tous les sens au risque de tout gâcher, de perdre pied, oubliant ce que la vie lui a appris.

Ce grand A-ci, je m'en croyais prémuni, mais en fait je le connaissais mal. Je pensais devoir en protéger l'autre, redoutant qu'il s'y engouffre parce que je n'avais rien à offrir. Mais l'autre s'est protégé tout seul parce qu'il était plus fort que moi.

Alors tu te raisonnes pour reconstruire à la force de ta maturité, ou tu vas chercher du sexe, vivre un truc pour ressentir du dégoût, tu veux toucher le dégoût, l'atteindre parce que tu te dégoûtes, parce que de toute façon plus rien n'a goût de rien.

Ce grand A, tu n'as rien à lui reprocher, parce qu'il était intégralement inscrit dans le début de l'histoire, mais rien n'y fait : tu te demandes s'il n'était pas le plus beau de tous, s'il n'était pas le plus possible des impossibles, le plus riche en promesses.

Et ton deuil commence.