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03 décembre 2008

le 3 décembre dernier

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C'était le 3 décembre en fin d'après-midi, il y a tout juste un an. Pour la Xème fois je te raconte cette histoire parce qu'il n'y en a pas de plus belle.

Ça avait commencé dans un café du 11ème, mon arrondissement de naissance, tiens ! Ça avait fini dans son studio, non loin de là. Ce jour-là, il était tombé amoureux, et j'étais devenu son amant. Il nous avait fallu presque quatre mois pour nous retrouver et réparer ainsi de nos chairs et de quelques soupirs l'offense initiale, la fuite honteuse, la rencontre avortée de Budapest.

Combien d'images résonnent dans ma tête, combien de sons, de phrases, d'écrits, de messages distillés, instillés, jour après jour, mail après mail, SMS après SMS, pendant les six mois qui s'ensuivirent ?

Combien d'épreuves et d'espoirs dans notre combat partagé - et moi absent au jour de la délivrance ! Et que d'espoirs échafaudés ce faisant ! Quelle force on avait dans les bras l'un de l'autre ! Aurais-je pu ne pas tomber amoureux à mon tour ? Aurais-je pu ne pas y lire de promesses ? Cet amour ne pouvait être qu'éternel, l'eau limpide est éternelle, non ?

J'ai traversé les six mois les plus heureux de ma vie. Les plus sereins. Les mieux assurés. Les plus évidents. Oui, c'est ça : il y avait une absolue évidence dans cette relation, l'évidence de la justice, de la victoire, et celle, juste accolée de la sincérité et de l'envie. Je me nourrissais de ses frustrations et préparais les miennes, mais nous étions au firmament.

J'avais d'abord dit, écrit, agi pour le tenir à distance. Puis dit, écrit, agi pour le tenir en haleine. Mais quand je fus prêt pour le grand saut, c'est lui qui n'était plus là. Une histoire d'alchimie, paraît-il. Un mystère, donc. Et pour toujours un mystère. Les six autres mois furent faits d'intense douleur et de soins patients.

Connaîtra-t-il jamais quelqu'un qui l'aimera comme je l'ai aimé et comme je l'aime, quelqu'un qui ait en soi, même en toute retenue, autant à abdiquer ? Je le lui souhaite du fond du coeur, c'est même mon voeu le plus étincelant pour cet anniversaire sans teint.

Moi, j'ai un autre challenge à réussir, une autre construction, un autre horizon avec lui, il me faut absolument m'en convaincre. J'ai beaucoup de larmes aujourd'hui, un flot comme un courant contraire, un reflux qui me fait dévier de ce cap, mais je ne lâche pas la barre. Il me faudra être un bon marin.

C'est à dire un de ceux qui ne se laissent pas gagner par la nausée. Qui gardent la tête froide au plus fort de la houle. Qui savent en dépit de tout où ils en sont. Admettre que ce n'est peut-être pas de lui que j'ai le regret, mais de ce que nous avons traversé ensemble. Admettre que scellé dans une union réelle, notre amour se fut peut-être vite affadi avant de se fracasser. Admettre qu'il n'y a d'éternité que dans l'amitié amoureuse, jamais dans l'amour. Admettre que les chimères n'ont construit le monde que dans son versant imaginaire, alors que nous, justement, nous... que faisons-nous, sinon inventer à travers ce chemin mouvant mais complice une façon bien réelle d'être heureux malgré tout, et solidaires quoi qu'il en coûte.

Il me faudra être bon marin, oui,  à défaut d'être bon poète. Et putain ! il me donne beaucoup pour y réussir. Moussaillon, sur le pont !

25 novembre 2008

avancer prudemment sur les sentiers de l'amitié amoureuse

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Je continue avec Saiichi mon voyage sur les terres inconnues de l'amitié amoureuse. Hier soir, il avait pris l'initiative de me proposer une sortie à l'Opéra Bastille. C'était pour un concert symphonique. L'Orchestre de l'Opéra national de Paris était dirigé par Georges Prêtre, vieux maestro de 84 ans, habité par les partitions qu'il dirige. Le programme comportait Brahms, la troisième symphonie en fa majeur (op.90). Puis Moussorgski, les Tableaux d'une exposition.

Brahms est souvent assez caverneux. Enfin, je trouve. On s'y englue dans des thèmes romantiques graves, lourds, tu guettes chez lui les envolées, tu t'y accroches et tu finis toujours par leur trouver - forcément, sur un socle aussi épais - un magnifique relief. J'aime ainsi son Requiem, mais juste pour les deux ou trois passages où il parvient à m'emporter, quand longtemps il m'a ennuyé.

Georges Prêtre, hier soir, a interprété cette Symphonie n° 3 plus qu'il ne l'a dirigée. Et il lui a imprimé un jeu limpide.

Il saccade, il séquence, il temporise, il étire, il change de rythme, il fait exister chaque corps d'instruments, chaque phrase musicale, en les détachant de l'ensemble par l'on ne sait trop quelle magie. Hier soir, il m'a rendu Brahms lumineux.

J'y ai aimé le troisième mouvement, évidemment, le plus connu, ici interprété par Kurt Mazure, dont la mélodie est d'abord donnée par les violoncelles. Les violoncelles. Mon violoncelle. Mon violoncelle aux yeux noisettes... Je ressentais une joie profonde à être assis là, à côté de lui redevenu presque ce qu'il fut, sur son initiative. Une joie triste, aussi, à cause de la si déchirante mélopée, et à cause de ce presque.

4575_PhotoRedukto.jpgAprès l'entracte, les Tableaux d'une exposition nous furent donnés avec cette même profondeur. Je crois que je n'avais jamais entendu Moussorgski joué avec tant de lenteur. Avec tant de place faite aux vibrations profondes de l'oeuvre. On y décelait les traits de pinceau, les hésitations du peintre. On y avançait comme on circule dans un musée, en laissant les émotions parfois monter en vous, ou au contraire vous surgir en pleine figure.

Après le flamboyant final sous la Grande porte de Kiev, une standing ovation, une traversée du 11ème par grand froid, un plat de pâtes dans un Italien encore ouvert, je suis resté passer la nuit chez lui. Sur un matelas par terre. Je n'ai pas ronflé, paraît-il. Lui si, juste un peu, ça le rapprochait de moi.

Plusieurs fois, tout au long de la soirée, j'ai voulu lui dire ceci :

"Je peux te demander quelque chose? J'ai un peu honte, s'il-te-plaît, promets-moi de ne pas te moquer de moi. Tu sais que j'aurais beaucoup aimé être de ce voyage à Londres avec toi, le week-end prochain, assister à ton concert, être ton porteur de violoncelle. Je n'y serai pas, mais une chose me ferait immensément plaisir : si pendant le concert, tu portais sur toi quelque chose de moi. Tu vois ce pendentif, que j'ai ramené de Thailande ? Tu m'as vu souvent le porter ces derniers temps. Je voudrais que tu l'emportes avec toi. Et que tu l'aies sur toi, au moment du concert. J'aurais ainsi le sentiment d'y être, un peu, moi aussi."

Le pendentif est resté à portée de mes doigts, toute la soirée. Toute la nuit sur la tablette, à côté de son ordinateur. J'étais tremblant, et je n'ai pas osé. Ce matin en quittant son appartement, tandis qu'il dormait encore, j'ai repris le pendentif et l'ai remis autour de mon cou. Il ne portera rien de moi ce week-end à Londres.

Excuse-moi, Saiichi, excuse mon amitié d'être ainsi amoureuse... et peut-être imprudente.

12 novembre 2008

le temps du retour

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Cinq mois se sont écoulés, et il est revenu. Qu'en dire ?

Je l'ai retrouvé là, au salon où nous nous caressions dans le secret d'Igor, sur ce vaste divan aux chaudes couleurs d'ocre d'où sa main candide, dissimulée sous une couverture, s'emparait jadis des parcelles de mes membres qu'à dessein j'approchais. Il a passé la nuit dans ce lit où j'allais au petit matin silencieusement le retrouver. Il a mangé de ma cuisine, dans ma vaisselle, j'ai retrouvé son sourire radieux, son oeil espiègle, ses traits d'humour distillés, une paix confiante où autrefois déjà je parvenais à le trouver. Il était là, comme avant. Nous sommes allés marcher en forêt, profiter de l'air frais et des ultimes couleurs d'automne. Avec lenteur, pour préserver son dos, mais avec bonheur.

J'avais tant attendu ce moment, et suis si fier qu'il ait eu cette envie du retour, jusqu'à celle du rester dormir.

Il s'est joué de lui, a manié sa moue moqueuse, comme avant, retrouvé les chemins de l'auto-dérision, jubilé à l'évocation des beaux garçons, il était là dans une joie simple, heureux que nous soyons amis. Sa présence m'était onctueuse.

Et pourtant, cette étape a été rude. C'était son retour, mais il n'était pas seul : je faisais à cette occasion la connaissance de son ami. J'avais besoin de connaître cet homme pour y voir autre chose qu'un intrus et couper une fois pour toutes le fil de la comparaison. Nous aurions pu nous voir ailleurs, autrement. Mais c'est comme ça : après deux ratés, j'avais suggéré cette invitation, et ils l'avaient acceptée.

Nous avons bien sympathisé, d'ailleurs, là n'est pas la question. Il ne savait rien de mon histoire, rien de l'amour que nous avons eu l'un pour l'autre, rien donc de ma passion dévorante ou de mon chagrin dévastateur. A quoi eût-il servi qu'il sache ? Je sais de lui déjà beaucoup. Il a vu dans la longévité de mon union avec Igor la preuve de la possible longévité de son couple binational à lui. Je crois qu'il a passé une bonne journée. Une journée de sortie avec celui qu'il aime, et qu'il voit finalement assez peu. Je faisais le troisième homme, la catalyse.

Et les contacts des mains, des peaux, c'est à visage découvert qu'ils eurent lieu, la tête sur les genoux de l'autre, les appuis tendres et les douces caresses brillaient d'éclats presque rituels. Mais ce n'était ni ma tête, ni mes genoux, ni mes mains, ni mon éclat.

Plusieurs fois en marchant dans la forêt, je suis parti devant déguiser mon visage pour qu'on n'y décèle pas les sanglots étouffés. Pourtant, dans les dernières minutes, j'ai souhaité qu'il perçoive ma tristesse enfouie, qu'il s'y accroche, que d'un signe il y réponde. A l'heure du départ, je n'ai pas été digne dans mon salut, puis m'éloignant, j'ai fondu comme une madeleine, observant au loin leurs derniers mouvements devant l'automate de la SNCF.

Mes larmes ont ainsi fait leur retour en fanfare, deux mois et demi après les précédentes. Il me fallait cette épreuve, il me fallait la réussir.

Cette lancinante question me poursuit donc encore : pourrais-je, pour y survivre, me contenter de son sourire, me persuader seul et en dépit de tout y voir une farandole d'amours, toutes impossibles à vivre mais néanmoins réelles et vers moi tournées. Ou aurais-je un jour droit à sa main sur la mienne ? Saura-t-il lui aussi me dire un jour, d'un toucher ou d'un mot, d'un souffle au creux de mon oreille, qu'à ne vivre qu'en ami, c'est malgré tout par amour que notre lien est éternel ?

22 septembre 2008

la marée

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A l'allée, la traversée avait été calme. Beau temps. Il nous avait fallu deux heures, à peine plus. Nous étions déjà dans la dernière semaine de notre séjour en Thailande mais nous n'avions pas encore profité vraiment de la mer.

A Koh Phi Phi, nous allions rester trois jours. L'activité balnéaire était bien repartie, les dégâts du tsunami presque effacés. Nous croyions comprendre que pour la plupart, les commerçants n'étaient plus les mêmes, d'autres avaient saisi des opportunités et profité de financements, ou de micro-crédits, d'origine essentiellement scandinaves.

Nous eûmes du soleil, et une après-midi, nous nous offrîmes un mini-tour de l'île en kayak de mer.

C'est le dernier jour que le temps se détraqua : de la pluie, beaucoup de vent. Notre visite à Maya Bay fut annulée. Et le lendemain, nous embarquâmes pour retourner sur Phuket.

Nous n'avons rien vu venir. Il y eut à l'embarcadère le même chahut qu'au débarquement, cette flopée de touristes, les porteurs, leurs carrioles, des bagages dans tous les sens, de la marchandise. Nous prîmes place dans la cabine principale, la mer était calme, la cabine fut bientôt comble, encore quelques cris et quelques livraisons, puis le ferry largua les amarres.

Les premières minutes furent agréables, un dernier regard vers les côtes insulaires pour rassembler des souvenirs, et nous sortîmes de la baie.

La houle nous prit par surprise. Violente, profonde. Le bateau se mit à chalouper dans des creux vertigineux. Le staff du ferry, pris de court, plongeon3.jpgchancelant dans l'allée centrale, se mit en toute hâte à distribuer des comprimés et des sacs plastiques.

A., ma nièce, fut prise de nausée à la première minute. Elle vomit son comprimé presque aussitôt après l'avoir avalé. Je compris qu'il n'y avait plus rien à faire, et qu'elle allait passer deux heures d'enfer total, à ne désirer que la fin de tout. On ne sort pas d'un mal de mer. On peut essayer de s'en prémunir, être vigilant, se contrôler pour ne pas basculer. Mais une fois qu'il te tient, il ne te lâche plus. Jusqu'à mettre pied à terre. Elle pleurait, elle suait, elle gémissait. Elle emplit cinq ou dix petits sacs plastique, d'où elle n'osait plus sortir le nez. Je lui tenais la bras, lui caressais le front d'une serviette mouillée, qu'au moins elle perçoive qu'elle était vue dans sa détresse. Je minimisais le temps qu'il nous restait à naviguer. Partout autour de nous, des malaises identiques.

L'odeur de vomi avait envahi la cabine, il devenait dur de résister. N., la nièce d'Igor, avait paniqué devant le fracas de la coque sur les vagues, mais n'avait pas été gagnée par la nausée. Le comprimé fit son effet en vingt minutes, elle finit par s'endormir.

Quand je me vis prêt à basculer à mon tour, je suis retourné à l'arrière du bateau, je trouvai un tabouret surélevé à l'extrémité de l'allée centrale, presque en position de pivot, je m'efforçais de ne pas perdre la mer de vue, garder l'oeil dehors, quoi qu'il arrive, repérer l'horizon, offrir à mon oreille interne ce moyen-là de s'accrocher, coûte que coûte, accepter cette fragilité nauséeuse, mais ne pas basculer dans le mal, ne pas me faire prendre, surtout tenir bon.

Je repense souvent, depuis, à cette traversée.

J'en tente une autre, ces temps-ci : reconstruire avec Saiichi une relation différente. Nous étions amants, nous voulons tenter de devenir amis. Il commence, je crois, à être rassuré sur ma capacité à l'accepter. Moi aussi, même s'il est tôt, peut-être encore, et que mon coeur tangue. Je suis dans cette même fragilité nauséeuse, et il me semble qu'il la perçoit et la comprend. Mais je réussis à garder le contrôle, mes regrets n'ont plus produit de larme depuis déjà un mois.

Je suis avec lui comme dans un port, ou plutôt comme dans une baie : j'utilise une ancre parce que je n'ai plus accès à la bite d'amarrage comme autrefois où il était mon havre, mais j'y suis au calme. C'est en s'éloignant du rivage que la mer s'agite. Et c'est là que l'horizon m'est précieux. Je ne suis pas trop mécontent de réussir à le trouver à chaque fois. Un jour forcément, la mer autour de l'île sera calme aussi, et je pourrai même m'affranchir du coup d'oeil vers le lointain pour continuer cette traversée.

10 septembre 2008

histoire d'une passion

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Quel été !

C'était au premier jour. J'avais depuis plus de six mois cette liaison, qui était devenue une histoire d'amour. La fête de la musique nous permit d'en jouir, peut-être un peu plus que d'habitude, mais ce n'était qu'une journée ordinaire. Juste belle.

Il se trouve que ce fut la dernière. Il n'y avait pas de raison à cela, ou plutôt il y en avait trop. Mais moi, je n'y étais pas prêt. Plus tard, un ami me dira que c'est comme si l'on m'avait confisqué un jouet, comme si j'avais éprouvé pour la première fois une frustration véridique.

Il y a peut-être de ça. En tout cas, de là j'ai commencé à glisser. Puis à m'enfoncer. Puis à m'enfermer. Une bulle obsessionnelle s'est construite autour de moi, et je n'avais plus les clés pour comprendre ce qui se passait. Il n'y avait plus de sortie.

Je ne vais pas revenir sur l'histoire. Tu la connais.

Maintenant que j'ai le recul, c'est sur le processus d'enfermement que j'ai besoin de réfléchir. Pour essayer de comprendre comment des fonctionnements destructeurs ont pu s'installer. Et aussi essayer de percer comment j'en suis sorti, de façon aussi soudaine qu'inattendue. Il y a tout juste trois semaines.

Je parle d'un été étrange, parce que tout ce que j'ai éprouvé n'était qu'intérieur. J'avais des projets pour l'été, qui me conféraient des responsabilités, et il n'était pas question de les remettre en cause. Donc je passais des vacances - comment pourrais-je dire - à tout le moins confortables. Près de trois semaines en Thailande, une semaine dans une propriété familiale du Lot, puis des petites prolongations avec des amis dans d'autres coins de France. Durant ces jours d'été, peu de choses ont paru de ma détresse, sauf pour ceux de mes amis qui étaient dans la confidence. J'éclatais le soir en sanglot sur l'épaule d'Igor, me libérant de l'énergie refoulée en journée.

Car à l'intérieur de moi, il y avait cette incessante ébullition.

Comment les choses s'étaient-elles passées ? Au tout début, j'avais cru pouvoir accepter la rupture : n'était-elle pas l'apanage de notre relation ? Puis quand elle m'apparut illogique, ou irrationnelle, ou reposant sur un malentendu, j'ai voulu entrer en reconquête. Mais j'étais loin, je m'agitais, je me voyais m'enfoncer, je désespérais, les prises se dérobaient, et une souffrance pointue s'installa en moi. Et de l'amertume. Et je me défigurais. Et je fis peur. Jusqu'à mes propres amis. Et je pris peur.
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Je parlais, je pensais, je parlais encore, et je pleurais. Le monde glissait sur moi, plus rien n'avait de sens. Ni d'arôme. Je m'enfonçais. Quand je tentais de passer à autre chose, les parois de mon obsession m'enserraient, j'étais ligoté. Ma camisole se resserrait à chaque mouvement, à chaque pensée.

Heureusement, je parlais. Il y eut toujours de bienveillantes oreilles pour m'écouter. Pour orienter ma lecture. Pour accoler des mots aux épreuves, pour remplir de mots les silences, pour traduire en mots les douleurs. Pour tenter de me montrer aussi mon histoire, de son début à sa fin, depuis l'autre côté.

Ce fut assez pour que je réussisse à écrire. Verbaliser mon drame était salutaire. L'air de rien, à travers cet exorcisme, je posais des jalons, distinguant la part du réel et de l'illusoire, la part du vrai et du rêvé, la part de la perte et celle de la dette, la part de mon narcissisme et celle de notre égoïsme, la part de mon confort et celle de son avenir. Je crois que je construisais les chemins de ma survie. Même si je ne m'en rendais pas encore compte. Car au bout du compte, je pleurais encore.

Au fil du temps, mes obsessions dévoraient tout. Encore et malgré tout. Je rencontrais ici et là, sur d'autres blogs d'autres chagrins d'amour, Cécile, Frida, je découvris parmi mes ami(e)s d'autres rêves brisés, d'autres douleurs enfouies. Je vis qu'il n'y avais pas de fin à se laisser détruire. Je comprenais, ce n'était que théorique, qu'on ne tournait pas la page, mais qu'on apprenait le "vivre avec". Je n'étais pas encore prêt pour ces nouveaux apprentissages, mais au moins en avais-je formulé le principe.

Un jour, croyant écrire un ultime chant d'amour, j'écrivis des choses blessantes.

Pendant huit jours, il ne se produisit rien. Avant que des regards amis se défièrent plus qu'à l'accoutumée. En en prenant conscience, j'en ressentis un profond trouble. Je fus blessé, je me défendis, à raison, je crois, car mon amour n'avait jamais souffert d'insincérité. Pendant près de vingt-quatre heures, ce n'est plus dans ma tête, dans mes pensées ou mes souvenirs, que se jouait l'histoire, mais dans mes entrailles. Mon coeur battait à 150. J'avais besoin de me défendre, de me faire comprendre, j'y puisais une énergie étrange. J'étais comme dans un bassin olympique m'épuisant derrière un défi inaccessible.

Lorsque je fus apaisé de ce trouble, tout était devenu calme. Je regardais autour de moi, il n'y avait plus de houle. J'observais où voguaient mes pensées, elles ne me ramenaient plus à lui. J'allais sur Internet, et je n'attendais plus furieusement un mail de lui. Je partis en week-end prolongé avec des amis, et c'est bien avec mes amis que je fus, sans trouble, sans manque. Le noeud s'était défait. Sans même que je m'en rendisse compte. Après deux mois de bourrasque totale.

J'imagine que c'est ainsi que les habitants de la Nouvelle Orleans s'en retournèrent chez eux une fois l'ouragan Katrina éteint. Sous le soleil, à juste constater l'étendue de la dévastation, mais les tempes froides, sans plus d'appréhension.

Avais-je voulu, par ce billet, provoquer ce quelque chose qui me libèrerait ? En tout cas, cet autre noeud, cette petite querelle, permit à mon étranglement de se relâcher.

Comme si un masseur détectant une contracture s'était attelé à me masser ailleurs pour me faire lâcher prise.

Ma tristesse n'est plus triste à présent. Seule sa précarité à lui me préoccupe parce qu'elle le fait souffrir.

Mais putain que c'est bon de ne plus être étouffé. Ma blogueuse jumelle écrivait un jour sous son avatar : time is a good worker. A vrai dire, je ne l'aurais pas cru. Il faut juste l'aider un peu, le temps, construire même sans y croire. Repérer les chemins. Parce que quand est venu le moment, on peut alors dénouer les fils.

21 août 2008

retour sur une ode

 

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J'avais voulu mettre d'ultimes mots d'amour pour clore une belle histoire. A travers ces mots me mettre une dernière fois à nu et exorciser mon chagrin.

Je crois que j'avais réussi à y dire l'insondable de mon coeur avec des mots jolis.

Et puis je suis sorti de moi. J'ai voulu imaginer ce que j'aurais écris si j'avais eu de la rancoeur. J'ai voulu passer de l'autre côté du miroir flamboyant pour me regarder de côté. J'ai voulu me traîner dans la boue, me montrer dépouillé de toute dignité. Me laisser aller à une fausse haine et me bercer d'y croire. Dire des choses à l'inverse de ce que je suis et du regard que je porte sur les gens et le monde...

Ce faisant, je ne parlais pas de lui, je disais seulement mon dépit et tu as compris en général cet élan décalé, ou tu as encouragé l'amorce d'une thérapie nécessaire. Des amis pourtant m'ont vu me perdre dans une dérive indigne, injurieuse, dans un lynchage public, un règlement de compte. Ils y ont lu du poison, ou des promesses d'inimitié éternelle.

Pourtant, toi qui me lis...

Je l'y traitais de musicien raté, quand je ne vois dans les artistes que les magiciens du monde. L'accusais d'être l'artisan de sa précarité, quand je crois les politiques libérales seules responsables de briser ainsi les quotidiens et le mental des hommes. Dénigrais son corps, que j'ai tant choyé et toujours chanté. Pourfendu son âme, la disant arrogante, vacharde et calculatrice, quand elle n'est qu'humilité et générosité scintillante... Je ne l'insultais pas lui, où en aurais-je pris la force ? Je me jetais moi dans un purin putride.

J'ai peiné à l'écrire, cette ode, choisissant des mots durs, violents, vindicatifs, revanchards, allant aussi loin de moi que possible pour me montrer à toi, dans trois paragraphes insupportables de saleté, couvert d'opprobre. Et par cette profession de foi pourtant si improbable, reconquérir ma dignité. Et la sienne.

Et puis je revenais sur lui, et cette image que je garde au bout du compte et en dépit de tout : son physique et son regard tendres, sa main musicale, ses attentions inattendues et de tout instant, son parcours difficile et courageux, son engagement dans une médecine de l'âme, ses rêves fous mais assumés : "et lui, rassemblant en lui toutes les vertus de la beauté était mon magnifique miroir". Putain oui, qu'est-ce que j'y avais mis des mots beaux !

J'aurais voulu dans cette ode qu'il ne reste que ça. Et j'aurais bien fait l'économie d'une épreuve autour de malentendus douloureux. Mais mon intention m'a dépassée. Pourvu qu'elle ne l'aie pas atteint.

Dans cette note, je demandais : "peut-on écrire une Evangile quand la tête et le coeur se perdent en une syntonie désespérée ?"

Non, on ne le peut pas. J'assume les incompréhensions ou les blessures, et je m'en excuse.

14 août 2008

Ode à Saiichi

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Alors, quel chemin prendre ?
Le vent souffle.

Santoka TANEDA

Seiji n'existe plus. C'était son souhait.

Il y a désormais Saiichi. Un prénom choisi dans un soigneux hasard. Une ressemblance. Une résonance. Une référence à un écrivain pacifiste, Saiichi Maruya, auteur de l’ombre des arbres, et à un prince de la musique blues japonaise, Saiichi Sugiyama.

Sans le savoir, Saiichi a été l'âme de mon blog. Il est à présent une rubrique, le gardien secret et anonyme de notre belle histoire. J’aurais pu censurer aujourd’hui des choses écrites hier pour les dissimuler et mieux le préserver. Mais je n’ai pas voulu faire Hara-Kiri à mon blog qui est une partie importante de moi, peut-être la plus belle… la seule qui me reste au bout du compte après qu'il s'en soit éclipsé.

J'ai balayé en quelques heures neuf mois de ma vie. Neuf mois d'engagement, d'écriture, j'ai du en relire presque chaque note pour en travestir le héros, trafiquer tes commentaires pour en rectifier les incohérences. Neuf mois d'amour et d'évidences, pourtant sans faux-semblants...

Saiichi. Quel déchirement ! J'ai l'impression de me trahir, de me glisser dans une burka, de regarder ma vie derrière un film grillagé, de devenir daltonien, ou de porter une prothèse. Saiichi m'est une prothèse, c'est ça. Un substitut. Il n'est pas que l'ange gardien de notre histoire, il exprime mon handicap. Je suis aveugle. Je dois désormais apprendre à vivre sans lui et commencer ma rééducation. Renoncer à me servir d'une main que je n'ai plus, m'affranchir de mes tentations et me convaincre qu'elles sont vaines. Je suis aveugle. Et ivre.

J'ai là, à un jet de pierres, une rue, un code d'entrée, un numéro d'étage, une porte familière, si familière. Quinze minutes en voiture depuis mon bureau. Des places de parking aléatoires. Un numéro de huit chiffres à composer sur un téléphone. Une main à tendre, un souffle à entendre. Il est juste là dans une proximité coupable. Mais il n'est plus là parce que j'ai perdu ma route. Saiichi est mon handicap.

Peut on chanter l'amour
quand on aime encore ?
Se consacrer à la mémoire
quand la pensée brûle ?
Ecrire une Evangile
quand la tête et le cœur
se perdent en une syntonie désespérée ?

Cet amour fou qui mine mon corps de toute part m'interpelle. Interroge tout mon être, toute mon histoire. J’y perçois soudain l’indomptabilité de la faiblesse humaine.

Celui qui en est la cause n’est pourtant pas à la hauteur de ce que ce doute porte d’universel. Il est d'une vulgaire banalité : artiste manqué, comme nos Assedic en débordent, bénévole dans un orchestre de pacotilles où il se gorge d'orgueil et d'illusions, médecin de papier, inaccompli, précaire parmi les précaires, immigrant sans attache, sans ambition, sans relation, sans valeur, sans attribut. C'est un petit qui se complait dans la souffrance, qui s'aime en martyr, qui nourrit ses jérémiades d'un pessimisme médiocre, incapable de dépassement sauf pour s’enfermer dans ce rôle creux, pour éprouver jusqu'au bout sa souffrance, pour se couper de ce qui lui arrive de bien, surtout de ce qui lui arrive de bien : d’un boulot, de projets, d’un amant... Tout chez lui appelle le dédain, l'indifférence et l'abandon. Un grand n'importe quoi qui te ferait prendre les jambes à ton cou.

On ne construit pas un monument pour l’éternité sans lui creuser des fondations profondes. Sans remuer de la boue, sans se frotter à la merde, aux déchets de toute sorte, sans en remplir des bennes et des bennes. Il n’y a en lui que ces tonnes de détritus humains, un dos sclérosé, des fesses flasques, des poils divagant, des phobies puériles, et je pourrais ne jamais finir de l’en dépouiller pour accéder à l’or. Lâcher enfin cette haine sournoise que je porte en moi, la libérer totalement pour qu’il l’entende et y perçoive l’extravagance de mon désarroi.

Pour que son monument soit solide à jamais…

Je pourrais même dire toute la saloperie qui est en lui, qui lui fait délivrer l’amour selon le débit de ses besoins. Aimer un Français quand il s’agit d'émigrer, aimer une bête de sexe quand il s’agit de baiser, aimer un combattant quand il s’agit d’obtenir le respect de ses droits. Aimer un être simple et naïf quand il s’agit de retrouver de la légèreté. Aimer sans scrupule celui dont il a besoin au moment où il en a besoin. Dire son infidélité brutale, sourde, impitoyable. Son égoïsme inavoué. Et froid.

Comment ai-je pu ainsi me perdre ? Qu'est-ce qui fait mal, alors ? D'être pris de haut par un tel va-nu-pieds ? Le fait est : j'ai été happé par ce minable. Et je m’interroge encore : qu’est-ce qui donne à cette pépite crottée, digne d'une pauvre Hélène, ses accents enchanteurs ?

IMG_3978.JPGMe faut-il parler de son regard naïf, presque apeuré, tendu et effacé ? De son œil noisette affaissé sous une paupière fragile ? De son sourire toujours un peu énigmatique ? De son crâne rasé à la Barthez qui dissimule la blancheur de ses cheveux ? De son grain de beauté au dessus de sa lèvre gauche, du lobe de ses oreilles fondant en bouche, et de son épaule courbée ? Est-ce son côté moine bouddhiste qui me l’a rendu attachant ?

Me faut-il aussi évoquer ce parcours atypique, qui l’a fait osciller de la musique à la médecine ? Pas de cette médecine superficielle qui compte les globules et prescrit les antibiotiques, mais de la médecine de l’intime, de l’âme, de celle qui dépoussière les sinuosités de la vie et qui cherche à éclaircir l’humanité au sein même de ses pires perversions, de cette médecine si proche de la musique, vibrante et ingrate, sensible au plus haut point, de celle qui t’échappe sans cesse parce qu’elle résonne trop, toujours, avec ta propre vie.

Ce parcours qui lui a fait choisir la France pour échapper à la honte, choisir de tout perdre pour tout gagner, et qui sans cesse le laisse livré à lui même, en peine avec son temps ?

Me faut-il encore évoquer son rêve d’amour, son rêve fou de recevoir sans cesse tout ce qu’il ne réclame pas, tout ce qu’il ne réclamera jamais parce qu’il a été élevé comme ça et que l’on ne peut pas se corrompre en tout ? Cette incroyable patience et insupportable réserve qui fait qu’on ne sent pas arriver le point de la rupture ? Son sens inné du symbole, l'attention fine dont il est doté pour te capter et dire d'une petite touche ce qu'il a perçu de toi ?

Saiichi, je l’ai aimé parce que je redevenais beau. Avec lui, je retrouvais un port altier, je retrouvais les goûts, les sens, le sens. Je voyais mon sourire comme un deuxième soleil et mes caresses acquerraient un pouvoir hypnotique. Ma peau se déridait, mon regard s’éclaircissait. Ma poitrine s’ouvrait au monde. Et lui, rassemblant en lui toutes les vertus de la beauté était mon magnifique miroir.

A ses côtés, je vivais. Dans l'amour pour lui, je vivais. Son amour me magnifiait. Nous nous reflétions l'un dans l'autre, nous miroitions ensemble les clartés de la lune, nous traversions les saisons, et les océans.

Auparavant, le Japon m’était indifférent, désagréable même, arrogant et soumis. Il m’a ouvert de nouveaux espaces de curiosité. J’ai mis le doigt dans des infractuosités voluptueuses, il me restait donc un monde à découvrir. Un alphabet, une nouvelle musique, des saveurs inconnues. Je n’étais plus blasé, plus aigri, plus apathique. Il y avait un avenir où se projeter. Etait-il beau ? Peu importe, il stimulait mes viscères et une vibration, une essence, s'était remise à sourdre en moi.

Saiichi, tu n’as pas voulu savoir jusqu’où j’étais prêt à aller par amour pour toi. Tu n’as jamais voulu le savoir.

Et moi aujourd’hui, je ne sais plus jusqu’où je suis en train de mourir sans toi. Je ne veux pas le savoir.

Mon dos se voûte à nouveau. A nouveau mes yeux hésitent face au regard des autres. Le monde se meurt et il m’en est indifférent. Je n’ai de pensée que pour mes pensées et mes pensées ne sont faites que de larmes. Il est inutile à présent de croire que je m’en sortirai. Parce que quelle que soit l’œuvre du temps, quel que soit mon lendemain, quelle que soit la forme que prendra mon souvenir, une source est désormais à sec et ne se rafraîchira pas.

Ton cœur battant, ton cœur câblé au mien pourrait sans doute lui redonner du rythme, amorcer un nouvel apprentissage. Ta peau sèche et chaude pourrait sans doute redonner à ma peau les souvenirs de ses pulsations. Ta détresse ou ton découragement pourraient sans doute réveiller des instincts de survie et de fierté. Seul toi, Saiichi, pourrait faire repartir la machine, mais ton cœur bat ailleurs. Ta peau vibre ailleurs. Ta détresse se perd ailleurs.

Tu t’es enfui sous mes yeux sans que je n’y puisse rien parce que tu te fuyais. Un jour tu reviendras vers toi, tu reviendras vers moi. Saiichi sera à nouveau Seiji. Et il se souviendra.

J’espère que je serai encore vivant.

07 août 2008

reprendre possession de moi

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"Cher Olivier,

Cette lettre, je sais que tu l'attendais. Ton obsession à vouloir mettre des mots sur les choses ! Alors que les choses sont, point. Comme notre rupture est. Elle est aujourd'hui comme elle sera demain, comme elle était hier, inscrite dès le début dans notre histoire. Mais elle ne nie pas notre histoire. Notre histoire aussi est.

Ces mots que je te donnes ne sont pas les miens, puisque cette lettre, c'est toi qui l'écris. Mais tu ne l'écris pas sur du silence, comme tu l'as craint, tu l'écris sur des paroles que nous avons finalement échangées. Je la redoutais, notre rencontre, j'avais voulu y échapper parce que ton exaltation me faisait peur. Mais tu m'y as obligé. J'ai succombé une nouvelle fois à ta force de persuasion, notre échange m'a finalement rassuré moi aussi.

* * * * *

Je ne vais pas ici me contenter de restituer ce que je t'ai dit, je vais surtout tacher de décrypter certains de mes sous-entendus, et peut-être aussi livrer des tréfonds de mon âme, qui te sont restés inaccessibles durant notre relation.

Par où commencer ? Par le début, ce serait trop simple. Ou trop compliqué. Tellement je me suis acharné à te retrouver, à donner une suite à notre flirt avorté des bains Rudas, alors que je savais déjà nous entraîner ainsi l'un et l'autre dans une issue douloureuse.

Mais que faire ? Ce fut un coup de foudre, un vrai. Tu sais ce que c'est, Olivier : quand le garçon qui te plaît s'intéresse à toi. Quand en plus il s'avère joyeux et entreprenant. Quand d'un sourire il ouvre un possible. J'étais resté désespérément excité de cette rencontre. Ton audace, ton opiniâtreté à nous trouver un recoin pour nous amuser, et, déjà, ton réconfort après notre sortie honteuse. Tout toi était déjà là. Les rêves naissent d'une fulgurance : quand tu m'as dit aussitôt devoir rentrer pour rejoindre ton ami, j'ai senti le sable me glisser sous les pieds, et j'ai regretté comme un idiot que tu ne sois pas célibataire. Il ne s'était pas passé une heure.

Il m'avait fallu aller au bout de cette rencontre, j'avais tant repensé à toi ensuite, tant de fois tu avais animé mes "mauvaises habitudes". Je te sentais moins impatient que moi, mais néanmoins tu restais à portée de main.

Pendant des mois, tu répondais sans te presser aux mails que je t'envoyais. Tu ne venais pas à mon concert de septembre mais tu me demandais des nouvelles de mon boulot. Et de mon titre de séjour. Si tu étais resté plusieurs semaines sans répondre, à ma relance tu t'excusais dans la minute, et c'était touchant.

J'eus entre-temps des tentatives de rencontres avec d'autres garçons - pas trop, la période d'essai de mon nouveau travail me procurait trop de stress - mais elles n'effaçaient pas l'image que je m'étais faite de toi. Alors j'ai intrigué. Il a fallu plus de trois mois pour que je réussisse à te revoir. Je t'ai retrouvé tel quel. Je te connaissais déjà mieux, presque bien car tu venais d'ouvrir ton blog et tu m'en avais donné l'adresse pour que j'y retrouve une description des bains de Budapest, et le récit de notre premier contact.

* * * * *

Ton blog. Te dire qu'il a été à la fois une matrice à notre amour, et son fossoyeur. Il te reflétait, aussi fidèlement que possible. Il me permettait de te voir en démultiplié, de me voir embelli, de transfigurer notre amour. Oui, je m'en suis servi, oui je t'ai testé à travers lui, oui j'ai eu besoin d'y être, d'y palpiter. Tu sais combien j'étais flatté d'être cité, d'être nommé. Et surtout, surtout, la précision avec laquelle tu traduisais les choses que je te racontais prouvait la profondeur de ton écoute et de ton intérêt pour moi. La part de révolte qui accompagnait tes récits, ton engagement politique me rattachaient à une histoire plus grande et m'aidaient aussi à comprendre et à supporter mieux mon calvaire.

Quand on s'était vus, j'attendais avec impatience de découvrir ce que tu allais en faire sur ton blog, puis j'étais curieux de la réaction de tes lecteurs. Je t'envoyais des pensées, personnelles et intimes, et les voir resurgir, parfois ornementées, ou mises en contexte signifiait que j'étais important pour toi. Ça comblait les vides entre nos rencontres. Parfois il s'écoulait trois-quatre jours avant que ton blog ne reprenne notre histoire, et je me voyais disparaître dans ton coeur.

Nous nous voyions peu, au début. J'attendais beaucoup. Et je souffrais beaucoup. Finalement - tu te rappelles, je te l'ai dit un jour - l'acharnement de la préfecture à me faire basculer dans l'illégalité avait eu du bon : elle nous avait rapprochés, en fréquence comme en intensité. J'avais des scrupules à te parler de mes problèmes, mais tu les manipulais avec tellement d'aisance !

C'est en même temps le moment où je pris peur de ton emprise, et où il m'apparut évident qu'il fallait y mettre fin d'urgence.

* * * * *

Il faut là que je te parle de fascination, et que j'évoque mes démons.

Tu vivais avec un homme dans une fidélité rare depuis 10 ans ; tu courais les garçons, et ta réussite dans ce domaine brillait de mille feux ; tu t'astreignait à des longueurs de piscine presque chaque jour ; tu avais un boulot qui te prenait, t'exposait, plein de sens, et je voyais la manifestation que tu organisais s'afficher sur tous les mûrs de Paris... Pourtant chaque jour, tu prenais le temps de suivre mon calvaire, de te plonger dans mes papiers, mes courriers, de corriger mes lettres, d'en rédiger les plus délicates, tu soupesais l'utilité du juridique et du politique, tu mobilisais du monde, tes amis, des connaissances, des parlementaires, tu te glissais avec onctuosité dans mes caresses, tu aimais mon corps, mon sexe. Et puis surtout tu étais là pour me rassurer, pour me relever quand tu me trouvais par terre au comble du découragement... Tu devenais tout, et j'ai eu peur de ne plus m'appartenir. Encore aujourd'hui, avec cette lettre, où tu t'autorises sans vergogne, une fois de plus, une fois de trop, à parler à ma place !

Oui, Olivier, il m'a fallu beaucoup cheminer, et beaucoup serrer les dents pour l'admettre et m'y résoudre. Mais je devais reprendre possession de moi-même.

Tu sais, Olivier, que très profondément, ce à quoi j'aspire, c'est construire avec un homme une vie de couple stable, c'est de vivre avec une homme une relation fidèle. Je porte au fond de moi une forte culpabilité pour ce que je suis, même si vivre en France est une façon d'y échapper. Je n'ai pas ton aisance pour parler de sexe, même si tu as pu lire de moi des SMS coquins. Je n'ai pas ton assurance pour m'exhiber face à un homme, même si je t'ai dit envier tes sorties nocturnes à Roger Legal. Je n'ai pas ta liberté de passer ainsi de l'un à l'autre, même si j'ai souhaité partager tes expériences.

J'ai vécu tous tes récits sexuels, même la description de tes petites branlettes en solitaire, dans l'excitation et la douleur. Je me projetais en toi, je rêvais d'être toi. Je ne te disais que mon excitation, en fait je ne vivais que la douleur. Je ne t'en parlais pas parce que je ne voulais pas que ça s'arrête. Ou peut-être parce que j'espérais sans y croire qu'avec l'amour pour moi, ça s'arrêterait tout seul et que je deviendrai l'Unique.

Cette fascination que j'ai eue m'a conduit loin. Loin de mes valeurs et de mes principes. Loin du rêve de vie que je m'étais bâti et qui me permit de m'assumer. Loin de moi.

Des amis, en France et au Japon me mettaient en garde. J'ai pris peur plusieurs fois, mais te retrouvant j'étais rassuré, j'étais bien tout simplement, et je n'avais pas le courage d'y mettre fin.

Notre relation allait crescendo, jusqu'à cette dernière quinzaine de mai où tu vins t'installer chez moi. Ton travail t'absorbait particulièrement à cette période, mais les nuits nous appartenaient, le week-end aussi, j'eus un aperçu de ce qu'aurait pu être une vie ensemble.

Le retour de ton ami a cassé ce dessein et dans ce retour à la solitude, j'ai compris que le temps était venu. La vie est ainsi cruelle que c'est au même moment qu'aboutissaient les démarches pour mon titre de séjour, que la préfecture annulait mon obligation de quitter le territoire. Tu pourrais ainsi croire que je ne me suis que servi de toi, tu pourrais même penser que mon amour était feint. Je comprendrais que tu en arrives à relire ainsi notre histoire.

* * * * *

Ai-je cru que nous pourrions rester amants ? Ai-je su dès le départ que l'au-delà de notre amour ne pouvait être au mieux qu'une amitié singulière, au pire que le vide sidéral ? J'avais besoin que tu m'aimes parce que je t'aimais. J'avais besoin d'être sûr que tes sentiments pour moi relevaient vraiment de l'amour. Je te demandais toujours, quand tu m'avais dit "je t'aime" si c'était vrai. Je n'aurais sans doute pas supporté que ce ne le fut pas. Je souffrais d'ailleurs de te lire dans les bras d'un autre. De te savoir avec ton ami, bien sûr, parce qu'il y avait là un obstacle indépassable, que je m'interdisait à dépasser puisqu'il avait été généreux avec moi et que je m'étais pris d'affection pour lui. Mais surtout dans les bras d'hommes de passage. J'avais besoin que tu m'aimes pour relativiser leur place à eux par rapport à la mienne, même si je t'en voulais d'avoir encore, bien que m'ayant moi, des besoins si triviaux. Inconsciemment, j'avais donc aussi besoin que tu m'aimes pour être sûr que tu souffrirais à ton tour quand j'aurais décidé d'en finir.

Cette cruauté ne me ressemble pas, mais sans elle il m'aurait été impossible d'avancer alors. Pour survivre j'avais besoin de m'échapper, j'avais besoin d'être le seul artisan de notre fin, j'avais besoin de reprendre ma part de pouvoir.

* * * * *

Je dis "inconsciemment" parce qu'au fond les choses n'étaient pas si claires dans ma tête. Je me disais que quand j'aurais rencontré quelqu'un avec qui tenter mon rêve de vie commune, j'arrêterai forcément de voir en toi mon amour. Je pensais, bien que n'en ayant pas parlé avec toi, ça t'était néanmoins évident, que ça ne te pèserait même pas, habitué que tu étais à passer d'un amant à un autre. Ne me disais-tu pas, toi, surtout au début de nos rencontres, quand je te gémissais mon amour et mon manque au creux de ton épaule, que ce que ce que nous vivions toi et moi devait surtout me donner confiance dans ma capacité à rencontrer quelqu'un et à vivre heureux avec lui ?

Cela, tu ne me le disais plus depuis longtemps, mais j'en étais resté là. Je n'avais pas perçu que tu parlais désormais surtout de m'accompagner à un concert à Londres pour porter mon  violoncelle, d'un voyage à venir au Japon, que tu construisais désormais dans ta tête, sans forcément m'en parler parce que tu étais incapable de concevoir comment cela pourrait se mettre en place, de semaines de vacances dans ta maison de famille, chez tes amis proches, et puis bientôt un projet fou de vie à trois... Ou bien au contraire : je l'avais trop compris, j'ai vu ton amour pour moi devenir essentiel, démentiel, mais si je voulais mon châtiment exemplaire, je ne voulais pas qu'il fut vital, il fallait donc en finir maintenant. Exactement maintenant. Juste après nos plus belles vingt-quatre heures, juste après nos promesses de quotidien.

* * * * *

Olivier,

je ne suis pas sûr de connaître avec d'autres la vie heureuse que j'ai rêvé d'avoir avec toi. Je pense ne pas trouver ailleurs la même intensité de l'amour. Mais au moins je peux espérer me retrouver, me réconcilier avec moi même. Tant pis pour les échanges sur Sibelius ou les interprétations de Tchaïkovsky, au diable notre abandon l'un contre l'autre à rêver d'un temps qui s'arrêterait ! Je renonce aussi à ce bâton de vieillesse d'avant l'heure. J'ai besoin de moins rêver pour reposer mes pieds sur terre. J'ai moi aussi besoin de légèreté. Tu as bien voulu me faire exister. Maintenant, laisse-moi exister. Laisse-moi ne plus t'aimer et savoir enfin que tu n'étais qu'une chimère."

Saiichi