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15 février 2010

Bertrand (2) mon premier confident

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Voilà à présent ma rencontre avec Bertrand.

[C'est vrai que je ne lui doit rien, à fillot ! (Toujours cette satanée histoire de dette, sans doute...) Mais bon, je le lui avais promis... Et quand tu lis ça, que tu découvres les douze ans qu'il a à décadenasser, alors tu te dis qu'il n'y a pas de trop d'un coup de pouce, sans obligation de résultat, mais disons avec obligation de moyens.]

Bertrand, donc. J'en ai planté le décor, matériel et psychologique. Résumé de l'épisode précédent : je vivais, je souffrais, j'étais un tigre en cage, habité par l'idée de la mort... Il me fallait un appel vital.

Et puis un jour, je sortais bredouille des bains Gellert, aux lourdes sophistications de style art nouveau. J'avais traversé le pont Szabadság, je cherchais un petit restaurant. L'hiver finissait à peine, une belle lumière baignait la torpeur de ce dimanche matin, mais il faisait encore froid. Je m'arrêtais devant des vitrines pour lire des menus. Je remarquais derrière moi un jeune homme. Charmant, châtain, les cheveux longs. Après un moment, il n'y avait plus de doute : il me suivait. Lorsqu'il a été sûr que je l'avais remarqué, il a pris une autre direction, et c'est moi qui me suis mis à le chercher, restant à une encablure. Il s'arrêtait, je démarrais, il démarrait, je m'arrêtais, et puis le premier je suis venu à sa rencontre pour lui demander s'il parlait anglais.

Il ne parlait qu'hongrois. Je n'en bredouillais quasiment rien, et lorsque nous sommes entrés dans un restaurant, il a pris les choses en main pour passer la commande. Il a laissé passer bien un quart d'heure, le temps que je parvienne à lui demander deux-trois bricoles, puis il s'est mis à me parler en français comme toi et moi, fier de m'avoir fait marcher si loin. Au sens propre comme au figuré. C'est la première fois que j'avais suivi quelqu'un dans la rue. Lui m'a dit que c'est un jeu qui l'amusait en général.

Il est venu à la maison à 14h. A 15h, nous avons fait l'amour. A 16h, j'étais séduit par l'hyper sensibilité de son corps. A 17h, au repos, je jouais avec ses longs cheveux, ils étaient pour moi quelque chose de nouveau. Et c'est à 18h que je tombais amoureux. C'est ma cadence. A 19h, il reprenait un train vers Salgótarján, presque 200 km au delà de Budapest, non loin de la frontière slovaque. Il oeuvrait auprès d'une association de travail social comme volontaire du service national.

Dès le vendredi soir suivant, mon travail terminé, je le rejoignais dans cette ville ouvrière de province, déjà profondément marquée par les premiers stigmates de l'économie libérale. Nous nous sommes vus ainsi plusieurs fois, les épisodes sont assez confus dans ma tête et je ne saurais simplement les remettre en ordre. J'ai le souvenir d'une nuit, le printemps devait être déjà bien avancé, nous étions allés avec son amie Karine dans une région proche d'Éger où les bains chauds sont en pleine nature, ouverts au public, sans aménagement. On se déshabille près des arbres, seule la lune éclaire les lieux, le sol est boueux, puis l'on s'immerge dans une eau très chaude, une forte odeur de souffre autour de soi. Je crois que nous ne faisions déjà plus l'amour, à ce moment-là, une histoire de compatibilité, aujourd'hui on dirait je crois que ça va pas coller, mais là dans cette eau radioactive, nos corps nus réveillés par la chaleur, en suspension, se laissèrent aller et je me souviens de l'infini plaisir que j'avais pris à le caresser. Je me souviens aussi qu'il avait fait la planche et que son érection en avait été sublimée.

Je l'aimais, c'était évident, mais j'aimais surtout cette autre image de l'homosexualité qu'il me donnait à voir. Il vivait une amitié simple et profonde avec Karine. Il me parlait de ses parents, en Lorraine, avec qui les choses étaient tendues, mais envers qui il n'aurait pu concevoir de ne pas être dans la vérité. Il me parlait aussi de sa soeur, de la psychanalyse qu'il avait suivie, il disait des choses qui me troublaient sur l'accord avec soi-même, sur le regard des autres qui était rarement ce qu'on s'en figurait.

295339414_5d37df0ee2.jpgC'est à lui que j'ai dis un jour avoir des idées de mort à cause de l'impasse où je me trouvais, que je pressentais avoir besoin d'être amoureux, de pouvoir m'appuyer sur quelqu'un pour mettre en œuvre l'inéluctable que je sentais grandir en moi, avoir des bras vers lesquels venir me lover une fois la chose dite. Il devint en fin de compte mon premier ami de l'intime, mon premier confident, le frère à qui je n'avais su rien dire, le meilleur pote, la mère prête à donner son jupon en toutes circonstances... Laurent aurait pu être celui-là, mais il s'était dérobé.

Je mûrissais. Tellement, que des parties de moi commençaient à se nécroser. Ma double vie me répugnait. En parlant avec lui, j'ai compris une chose essentielle : je devais dépasser plus que les préjugés sur l'homosexalité : l'idée du mensonge. J'ai pris avec lui conscience que j'avais d'avantage peur du regard sur mes quatorze ans d'unions usurpées avec des femmes, que sur l'homosexualité. Au fond, homosexuel, je n'y pouvais rien, mais la lâcheté...!

Je ne saurais plus du tout dire par quels mots il m'a permis de dépasser ce mépris de moi-même, à ce moment-là, mais je sais qu'au cours d'une discussion avec lui, au milieu du printemps, j'ai pris la décision, ferme, de parler dès mon retour suivant à Paris. Cette décision, je ne l'ai prise qu'une fois, et je l'ai tenue.

Armelle m'a aidé, et elle mérite que je lui rende hommage. Elle avait vu mon malaise et avait pressenti que j'avais dans la gorge un gros morceau à lâcher. Elle m'a simplement dit : "oh, oh, je crois que tu as quelque chose à me dire", j'ai simplement répondu "oui", en m'étouffant, mais dès lors, je ne pouvais plus reculer. J'ai raconté ici sa noble patience, et comment elle a à la fois été triste et soulagée de mon aveu imprévu. Armelle est restée une grande amie, elle a passé le nouvel an à la maison et se trouve, au moment même où j'écris, à Budapest pour quelques jours de vacances dans une ville qui ne lui aura donc pas laissé de si mauvais souvenirs.

Et il y a non loin une autre fée, bien carrossée, qui sait que je pense à elle, en parlant de ça, et à sa vérité récoltée bien longtemps après sa queue de poisson à elle...

En tout cas, πR, il y a une chose que je retiens de toute cette traversée, de ces inutiles tourments, et des sombres nœuds que je collectionnais. C'est que l'on m'aimait et que l'on a continué à m'aimer. Que je me voyais anormal, et que l'on ne m'a ensuite vu que très normal. Que je me voyais lâche et que l'on ne m'a vu que courageux. Que je me méprisais et que j'ai alors commencé à m'aimer un peu. A m'accepter en tout cas, même dans un miroir. Une sorte de photo de moi à Barcelone que je pouvais garder dans le creux de ma main et regarder sans rougir. Que j'avais été con !

Ça n'a pas fait de la vie un long fleuve tranquille, mais ça l'a affranchie d'inutiles chausse-trappes. Et treize ans après, fort de cette traversée, je me sens l'âme d'un Bertrand à mon tour...

17 janvier 2010

une histoire d'hommes

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Pour moi, Budapest est avant tout une histoire d'hommes. Je conçois que cela puisse t'ennuyer à la longue, ou t'offusquer, car cette ville a bien d'autres attraits. Les bains, j'en parle - même si c'est sous un angle intéressé -, la musique - je suis ce dimanche soir à une représentation de La flûte enchantée -, la littérature - il faut absolument lire Être sans destin, de Imre Kertész -, la gastronomie - même si j'ai cette fois opté pour des buffets bon-marché, plutôt que pour des restos devenus hors de prix -, la pierre - et Dieu sait que le patrimoine classique, néo-classique, néogothique, art-nouveau, art-déco, donne à cette ville et à son front de Danube un cachet sans pareil... Mais que veux-tu. C'est là que j'ai connu mon premier homme, là que j'ai accepté de les regarder, de les toucher, là que j'ai rencontré mon premier amant, que j'ai sucé ma première bite, transpercé mon premier fion, et là que je me fis la première fois sauter la rondelle. C'est là que j'ai rencontré l'homme avec qui je vis, celui avec qui je voudrais vivre, là que je me ressource, que je me trouve beau.

Alors à Budapest, il n'y a guère que des hommes dont je puisse te parler. Ils sont mon sel magyar. Je n'expose pas ici un palmarès, ces hommes ne sont jamais des trophées. Sinon, pourquoi auraient-ils tant, le plus souvent, ce goût d'inachevé qui te laisse la bouche sèche ?

Hier, pour mon dernier bain au Király, c'est István, un comédien ex-chanteur d'Opérette, revenu, aprés un détour par la vie économique - "parce qu'il faut bien vivre" - dans le monde du spectacle - "parce que la vie ne doit pas se laisser guider par l'argent" - qui a embelli ma matinée.

L'atmosphère y était exceptionnelle. Le soleil brillait dehors, et de la fenêtre jaune au verre dépoli pénétrait une lumière crue qui, se heurtant au mur de vapeur, sous la grande voûte byzantine, réfractait les silhouettes nues et les sublimait. J'ai cru retrouver les chocs sensuels de mes premières fois.

Une barbe à ras, d'un grisonnant qui démasquait ses 42 ans, les cheveux droits, très noirs, qui lui tombaient sur la nuque et dissimulaient des oreilles onctueuses, l'oeil noir et profond, je l'ai massé, d'abord, dans le bain de vapeur. Puis nous nous sommes longuement caressés, sans rechercher d'achèvement, les yeux dans les yeux et c'est ce qui était doux. Et nous nous sommes quittés. Puis Mike, qui m'avait d'abord pris en sandwich tandis que j'enlaçais István, s'est occupé de moi. Je l'ai conduit à l'extase avant de m'enfermer, seul, dans une cabine de douche pour, à l'écart des regards - quelle obscénité ! - me concentrer sur moi-même. Et que veux-tu, c'est en pensant à l'homme que j'aime, à des attouchements dans une cabine d'essayage, que j'ai éjaculé. Dans un fantasme et dans un spasme.

Tel est mon Budapest, que je quitte demain. Le coeur chagrin, mais heureux de ce ressourcement, et conscient de mon privilège.

16 janvier 2010

Mario, mon premier tarasbulba

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Les bus ne circulent toujours pas à Budapest, aucune négociation ne se profile. La BKV (la RATP du cru) se prévaut même de 50 millions de forints d'économies réalisées (environ 200.000 €), en pétrole et en salaires, sans s'être même préoccupée d'une éventuelle indemnisation des usagers...

Mais le soleil brille encore, ce matin, et un joli week-end se dessine.

J'étais seul encore hier matin dans ma ligne d'eau. J'ai poussé l'avantage en m'offrant une thématique : le papillon. Le papillon est une nage dure, son apprentissage m'a été difficile, j'ai souvent failli tout abandonner. Épuisement excessif, mal de dos, sentiment de mouliner dans le vide. Il m'a fallu déceler petit à petit les ondulations positives pour parvenir à atteindre le relâchement qu'il faut et trouver la bonne ondulation, le bon appui, et dissiper le sentiment d'impuissance. C'est la nage impériale. Mais sa pratique est risquée. L'idéal, c'est comme hier : la ligne pour toi. La surface était lisse, tu pouvais ramener tes mains vers l'avant au plus près de l'eau, sans que des remous ne viennent freiner ton mouvement. Tu pouvais t'installer au centre, te laisser guider par le large bandeau noir du fond, sans craindre de heurter quelqu'un.

La veille au Király, Mario m'avait dit : "Nage autant que tu peux".

Ah, la veille ! Nous étions arrivés en même temps devant l'entrée. J'étais seul, il était avec un ami. Ils parlaient en hongrois. Ni l'un ni l'autre ne me regardaient. Des deux, c'est l'autre qui m'attirait. Une fois dans les bains, ils restaient ensemble, sans sembler prêter attention alentour, j'ai même pensé qu'ils n'étaient peut-être pas gays. Je me suis concentré sur un jeune homme à la peau mate, qui ne paraissait pas insensible à ma présence. Nous nous déplacions d'un espace à un autre, il s'arrangeait pour laisser son sexe paraître à ma vue, puis à l'arrivée d'intrus, nous bougions. Il n'est jamais facile de savoir si un départ est une invitation à poursuivre plus au calme, ou l'expression d'une lassitude. Cette part d'indécryptable est sans doute ce qui rend ce jeu excitant. A un moment, je l'ai perdu, puis lorsque je l'ai revu, l'autre, l'ami de Mario, lui avait mis le grappin dessus. C'était mort, mais c'est la loi du genre !

Pendant quelques minutes, il ne s'est plus rien passé. Il était tôt encore, et l'assistance était clairsemée, la moyenne d'âge devait se situer entre cinquante et soixante ans. J'attendais. Je m'impatientais. Je trouvais le temps long. A un moment, alors qu'il n'était pas loin de moi, dans le grand bain, Mario a pris une pause équivoque, s'étirant dans l'eau et laissant son pagne flotter. Je me suis demandé s'il ne cherchait pas à me séduire. Il était pourtant loin d'être à mon goût : plus que rondouillard, gros. Musculature épaisse. Mais grand : 1m 86. Le crâne rasé de trois jours, un petit bouc. Le tarasbulba typique, brutal et tendre, pour reprendre la terminologie de mon ami Laurent à qui il est arrivé de fréquenter ces lieux. Je n'ai pas remarqué une seul fois qu'il m'avait regardé. Plus tard, il me dira qu'en entrant dans le bain, j'avais été le seul pourtant par lequel il avait espéré être embrassé. La première fois que sa jambe a touché la mienne, il s'est esquivé et excusé. Ce gars ne me plaisait vraiment pas. Peut-être avais-je espéré me rapprocher du couple nouvellement formé en l'embobinant lui. J'ai donc tenté une approche. Très en profondeur, par les petits orteils. Il n'a pas bougé. Nous étions l'un et l'autre affalés, le dos sur les escaliers du bassin. J'ai posé mon pied sur le sien. Il ne bougeait toujours pas. Je me suis alors retourné sur le ventre, de façon à laisser mon bras gauche lui toucher la jambe, et peu à peu la remonter jusque sous son pagne.

Il m'a parlé le premier, en me tendant une main ferme : "Je suis Mario, et toi ?" Je me suis présenté à mon tour, il m'a demandé si je parlais l'anglais, et notre conversation a démarré.

Il parlait un anglais parfait. Son visage était rond, et son sourire jovial. Il m'a tout de suite expliqué qu'il ne savait pas bien où il en était avec sa sexualité. Marié depuis quatre ans, père d'un petit garçon de deux an et demi qui fait sa fierté, il aime les femmes, enfin, il croit, mais il est attiré par les garçons. Il n'a pas vraiment eu d'expérience avec les hommes. Si une, une fois, il y a deux ans, avec l'un de ses meilleurs amis, à qui il avait parlé de ce problème, et qui lui avait répondu que lui aussi ressentait la même chose. D'ailleurs, il me dira plus tard que parmi les six de ses meilleurs amis à qui il pouvait parler de ces choses là, cinq lui avaient dit se trouver dans le même cas.

Devant moi, il était donc très ému, et c'est ainsi qu'il m'expliquait avoir du mal à bander.

Il venait de la frontière roumaine. Il vivait côté Hongrie, et travaillait en Roumanie. Sa famille était roumaine. Enfin, hongroise de Roumanie.

A la fin de la première guerre mondiale, l'Empire austro-hongrois fut démantelé par les puissances alliées, et la Hongrie fut dépecée. En 1920 furent signés à Versailles, dans le palais du petit Trianon, des accords qui dépossédaient la Hongrie des deux tiers de son territoire. La plupart de ses provinces, où vivaient différentes minorités nationales, furent données en cadeau à des pays voisins qui ne s'étaient pas trompé d'alliance : la Serbie, la Slovaquie, la Roumanie... Il ne fallait pas seulement gagner les guerres, il fallait humilier les perdants. La seconde guerre mondiale s'est en grande partie préparée lors de ces tractations sordides. Et aujourd'hui encore, le sort des minorités hongroises dans les pays voisins alimente le débat politique et exacerbe les discours nationalistes.

A 28 ans – mais on lui en aurait donné facilement sept de plus – Mario était loin de ces considérations. Videur dans une boîte de nuit, sa philosophie c'était que la vie était faite pour être heureuse. Il était végétarien depuis cinq ou six ans, et croyait en la réincarnation. Nous avons passé plus de trois heures ensemble. A parler. A nous toucher. A nous caresser. Quand il débandait, il proposait d'aller ailleurs, dans une eau plus froide, ou plus chaude, dans le bain de vapeur, sous la douche : "on verra bien ce qui se passera...": Il riait avec générosité.

Let's see !

Je lui parlais de mon histoire, de ma libération à 30 ans passés, de mon regret toutefois de ne pas avoir eu d'enfants. J'appréciais l'effort d'honnêteté dont il faisait preuve. Avec lui-même, avec ses amis. Et même avec sa femme, parce qu'il lui avait parlé de ses penchants. Il m'avait l'air suffisamment décomplexé pour avancer bien dans la vie.

Plus nous étions ensemble, et plus nous nous touchions. Je posais ma tête contre son pectoral, il était tendre et je me sentais frêle.

Plusieurs fois, il m'a dit qu'il était heureux de m'avoir rencontré, que c'était la meilleure chose qui pouvait lui arriver, qu'il n'en espérait pas tant en arrivant là, que c'est ce type d'expériences qu'il avait besoin de vivre pour savoir où il en était.

brutos9033_Aaron.jpgC'est dans un bain d'eau fraîche, finalement, qu'il m'a fait jouir. Je faisais une planche improbable, les jambes enlaçant sa taille, les pieds posés sur le bord du bassin derrière lui. Il s'est ensuite donné du mal mais voulait jouir dans la même eau et y a réussi.

En repartant, je remarquais que beaucoup de jeunes hommes étaient arrivés entre temps, et quelques trés beaux mecs. Mais je n'avais aucun regret de ce partage.

Maintenant c'est sûr, Budapest me rajeunit.

En sortant du Rudás, hier encore, après m'être rhabillé, je me regardais dans la petite glace de la cabine un bref instant. J'étais beau. Évidemment, avec une glace, dans une lumière tamisée, c'est facile. D'abord elle ne prend que le buste, moi ma meilleure pose. Je choisis d'instinct l'angle flatteur et d'instinct opte pour mon regard qui tue. La peau luisante, les traits relâchés, l'oeil sombre, la barbe de deux jours : comment ne pas me trouver irrésistible ? En toute honnêteté, je me serais donné trente ans, à peine mûrs.

Je n'ai pourtant pas flambé hier, à peine deux gars qui ont joué avec moi au chat et à la souris - dont un que je me suis ennuyé à masturber sans retour - pour me laisser repartir la queue entre les jambes. Dans ce bain Rudás que j'affectionne tant, par sa beauté et la majesté de ses voûtes, je continue sans doute à y poursuivre la même silhouette, fine, glabre, mate, le même regard noisette un peu désolé, les mêmes mouvements hésitants que j'y trouvais il y a déjà deux ans et demi, et qui toujours m'hypnotisent...

Mais dans le métro ensuite, j'ai été cerné par les regards de jeunes hommes qui venaient tous se perdre dans le mien. Pour être sûr que ce n'était pas à cause de ma chapska en polaire de l'équipe de France olympique à Salt Lake City, je l'ôtais. D'autres regards me pourchassaient encore.

Je te dis que Budapest me rajeunit.

08 janvier 2010

l'ouvreur de l'opéra

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L'opéra a sa musique, ses voix, ses décors, ses danseurs étoile, il a ses fastes, ses ors, il a ses esthètes, ses aristocrates. On y voit aussi fleurir des émotions, parfois des bouleversements. Tous les arts y convergent. Mais l'opéra a aussi ses ouvreurs. Celui qui m'a remis, mardi soir, les deux petits dépliants programmes que je lui demandais, s'est laissé troubler par mon regard. J'avais un pull rouge à en V près du corps, un  ras-du-cou en petites perles de bois. Il avait un costume noir un poil trop grand pour lui. Et une barbe blonde naissante. L'insistance de son regard sur moi ne m'a pas échappé.

Avant le début de la représentation, en manque de kleenex, je suis à nouveau descendu de notre petite loge du 5ème où nous étions au calme pour lui demander où je pouvais trouver des toilettes. Il y en avait juste là, derrière cette porte. Mais, j'y pense, se souvenant que j'étais au 5ème niveau, vous en avez aussi là haut, des toilettes. Il a hésité un instant, regardé autour de lui, aucun spectateur ne sollicitait ses services, tenez, vous n'avez qu'à me suivre, je vais vous les montrer.

Nous avons emprunté ensemble un petit escalier de service, aux plâtres dépolis, puis il est entré depuis le pallier désert dans une alcôve où se trouvait à droite une porte qui ouvrait sur les toilettes. Il a hésité sur l'attitude à tenir, il sentait ma complicité mais restait prudent, il était en mission après tout. Il a laissé la porte se refermer derrière moi, sur le regard que je lui lançais en coin, mais pris de scrupule, du moins je le suppose, après quelques courtes secondes, est entré à nouveau.

J'étais hélas déjà en train de préparer ma sortie, ayant récupéré les deux grandes feuilles du sèche-main qui allaient me tenir lieu de mouchoirs en papier. Gêné de notre subit face à face, il a dissimulé son hésitation et a fait mine de vouloir se laver les mains. La situation ne comprenait que des évidences. Je connais par cœur cet état de trouble, et je m'en régale.

Mais j'étais engagé pour sortir, je n'avais pas de disponibilité de cœur ni d'esprit, un prince m'attendait dans une loge obscure, sous la voûte céleste, dans la promesse d'un spectacle grandiose.

La main tremblante et les grands yeux troublés de l'ouvreur, tels ceux d'un fantôme, m'ont suffi ce mardi.

11 décembre 2009

te regarder partir

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Manuel, donc (suite d'un récit commencé hier - voir là). Nous étions dans la petite piscine du Sun-City.

J'ai tout de suite compris que c'était un cérébral. Il commençait ses phrases puis cherchait ses mots, sans lâcher le fil de son idée. Il appréciait mon écoute et ma patience, elles le surprenaient, même. Je ne sais plus comment, mais assez vite il engagea une discussion sur des notions de secourisme : les gestes qui sauvent, c'était son truc. Il en avait appris les rudiments. Il était même actuellement plongé dans un manuel, et je comprenais qu'en me parlant, il effectuait une révision générale de ses connaissances, en tâchant de n'en oublier aucun chapitre. Il payait un prix à la précision, surtout dans ce domaine où l'on pouvait sauver des vies.

Je lui dis mon nom, il escamota le sien.

Il me cita les trois fonctions vitales à contrôler après un accident, il me fit une démonstration de la "virgule respiratoire", d'une pression forte sous le sternum, en me laissant pour la première fois sentir le contact de son sexe derrière moi. Il souriait à l'évocation de la respiration assistée, le fameux "bouche à bouche", j'eus droit à toutes les formes de plaie, aux attitudes à adopter face à des hémorragies, aux risques de panique ou de suraccidents, il souriait entre deux chapitres, jouait de son charme pour contrôler mon attention. C'est à ce moment-là que je décidais qu'il lui fallait malgré tout un prénom, Manuel lui allait comme un gant.

Je lui dis mon âge, ce que je faisais dans la vie, l'invitais à me parler de lui. Il laissait s'installer une ambiguité distante, et dérouta mes questions. Il se passa bien deux heures dans ce bassin, je jouais parfois à plonger pour lui passer entre les jambes, qu'il refermait sur moi, brutos2740.jpgme laissant remonter au contact de son corps. Tout juste me laissait-il effleurer son sexe, qui ne banda jamais. Et toucher son torse, qui me rappelait très fort celui de mon ami Laurent. Son sourire intriguant, d'ailleurs, tenait aussi de Laurent. C'est peut-être cette ressemblance qui me retenait à lui. Lui était étonné de trouver pareille écoute en pareil lieu, il me parla de ces sociétés qui n'avaient pas perdu le respect pour les anciens. Je décrétais qu'il travaillait auprès de personnes âgées, et qu'il avait 25 ans. Il s'amusait de ce portrait.

Le froid nous prit, il me proposa de monter au sauna. "Pas au hammam, dans la cabine sèche". Je le suivis, sans trop savoir s'il aspirait à prolonger ce partage - et ce jeu - ou s'il aurait préféré se tourner librement vers d'autres profils mieux à son goût. Sans rien entreprendre de significatif, il laissait désormais ma main parcourir son corps. Il me demanda à un moment si je comptais rester encore longtemps dans cette chaleur sèche. Je saturais, le lui dis, et lui proposais de le retrouver un peu plus tard dans un "en bas", vague. Lui voulait rester encore, il acquiesça.

Le temps d'un verre, d'un doute, je retournais vers les vapeurs où un couple s'affairait. Un magnifique asiatique, au corps parfait et au visage d'ange, le cheveu ébourrifé, exultait sous les caresses d'un certain Stéphane. Je les regardais avec envie quand, une fois délaissé, Stéphane se tourna vers moi, son sexe en offrande. Courbé vers lui, ma bouche s'enivrait et je sentis derrière moi se jouer une partition à quatre mains, que je laissais me conduire jusqu'à la jouissance.

Peu de temps s'était écoulé, en fait, et je décidais de retourner vers la piscine. Si Manuel devait chercher à me revoir, c'est forcément là qu'il viendrait en premier. Et il revint.

Une faune jeune et extravertie s'ébrouait à présent autour de nous, il me proposa plutôt de boire un verre au calme, à une table en retrait. A chaque emploi du vouvoiement, mes oreilles grinçaient, et je le lui dis. Au milieu de son thé il se mit à me dire "tu".

Je n'appris rien de lui. Ou beaucoup. En résumé, car il emprunta de grands détours : qu'il avait été en couple, et qu'il en avait forgé la conviction que pour vivre à deux, il fallait ne pas dépendre l'un de l'autre. Et aussi qu'il ne savait pas quoi faire du regard des "hommes âgés" sur lui, qui le flattait mais l'embarrassait.

Son sourire allait et venait, venait et partait, glissait en va-et-vient. Dans son anxiété dissimulée alternée à son charme, je voyais de plus en plus poindre la personnalité de Laurent. Et je voyais aussi l'heure tourner.

Ses attentes étaient indéchiffrables. Il les exprimait en mode crypté, et j'ai ce défaut de ne jamais faire confiance à mes intuitions dans ces situations. Je n'osais le bousculer, ni brusquer la situation, il me laissait lui caresser la nuque, le dos, il me regardait avec quelque chose de profond, mais pour peu que je lui pose une question explicite sur ses intentions, son projet, son envie, il fuyait non sans humour, et il riait avec suffisamment de séduction pour que je ne le délaisse pas.

Je me souviens qu'au moment de son retour vers la piscine, je m'étais dit : "ce gamin a le syndrôme des enfants abandonnés". A un moment de notre conversation, je lui dis : "Je crois que tu as besoin de mettre l'affection des gens à l'épreuve". Il embraya sur autre chose, puis éprouva le besoin d'ajouter "ça ne veut pas dire que ce que tu viens de dire n'est pas vrai".

Quand je lui dis "il est tard, il me faut partir. Tu voudrais faire quelque chose ?", il me répondit "je vais te regarder partir", puis il sourit, avec le même charme où perçait désormais une pointe amère. Je lui reposais la question, différemment pour lui autoriser une autre réponse. Il me fit la même réponse. "Te regarder partir". Je croyais y entendre du dépit sans vraiment en être sûr tant son sourire était dissimulateur.

Ou ce garçon ne voulait rien, ou il voulait tout. Dans les deux cas, il me fallait partir. Je lui fis un signe de la main en regagnant mon casier. Il avait sur son visage un autre sourire, figé. En sortant dans la rue, des garçons faisaient la queue à la caisse, promettant aux pensionnaires de l'instant des heures encore joyeuses.

C'était samedi. J'ai eu depuis sous les douches de Roger Le Gall deux rencontres consécutives avec deux beaux garçons athlétiques, comme il ne m'en était plus arrivées depuis longtemps, qui étayent, d'une autre façon, le retour d'un certain sex-appeal. Mais rien n'y fait depuis samedi, cette phrase m'occupe et résonne d'accents coupables : "je vais te regarder partir".

10 décembre 2009

des humeurs à expurger

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La semaine passée a été chargée, culturellement parlant. De choses ardues, qui plus est : Salomé de Richard Strauss mardi, à l'Opéra Bastille - et j'y reviendrai, parce que derrière l'œuvre, il y a le mythe, et ses significations intimes. Mercredi, c'était Aube, au théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine - autres mythes, autre actualité. Vendredi soir, je remettais le couvert avec les deux pièces qui la précèdent dans la trilogie de Gérard Astor, Le partage des eaux - deux pièces à la suite, exigeantes, qui appellent la même attention, la même participation, même si rassemblées ainsi, elles dévoilent leur sens avec plus de lumière. Et samedi après-midi, Bougrenette m'invitait à découvrir, en trois heures de déambulations dans des allées de cuir, les collections permanentes du musée du Quai Branly.

Je ne sais pas si au terme d'un tel parcours, on gagne en intelligence, en savoir, ce qui est sûr c'est que je me suis retrouvé confronté à un violent besoin, samedi soir, d'aller prolonger la spéléologie au sauna. J'avais en magasin sans doute beaucoup d'humeurs à expurger - et une certaine lassitude à ne trouver depuis des semaines le plaisir que de ma main.

Et ma foi, permets-moi de commencer mes comptes-rendus par cette soirée, car elle m'a été assez divertissante, quoique loin de correspondre à l'idée que je m'en faisais initialement.

Tu le sais, pour moi, le sauna, c'est deux ou trois fois dans l'année, rarement plus. Les images et les sensations que j'en retire ont cette intensité-là, qu'elle suffisent à me nourrir pour tout un trimestre. Et je pense qu'en dépit de tout, j'associe à ces lieux, encore, une image de dépravation suspicieuse, qui suffit ensuite à m'en éloigner pour des mois. J'ai l'incartade sexuelle coupable. Ça t'étonne ?

La soirée de samedi n'a pas échappé à cette règle.

J'avais commencé tôt par une première déambulation, infertile mais envoûtante, dans les vapeurs du hammam. Un peu plus tard, sur la banquette de carreaux émaillés, je trouvais un homme fin aux traits persans, qui délaissa un rival pour se clouer dans mon regard et solliciter d'un membre vigoureux ma bouche avide. Je m'en emplis puis m'en lassai.

mb%2B(8).jpgPlus tard encore, un autre, aperçu dans les douches en chassé-croisé, "Patrick" me dira-t-il plus tard quand je lui savonnerai le dos, le même regard sûr, l'abdomen sec comme je les aime, vint me rejoindre dans les vapeurs auprès d'un éphèbe alangui, entraînant dans son sillage deux autres individus, tous bien faits. Ainsi enveloppés dans la chaleur ouatée, à peine isolés dans un angle ouvert, nous avons partouzé, softement, en caresses et en baisers croisés, en douces fellations. Patrick jouit de ma main en m'embrassant tendrement, tandis que les trois autres nous entouraient d'attentions intimes.

C'est après cet épisode que je rencontrai Manuel. Dans la piscine. Il faut dire que le Sun-city ne manque pas de recoins et de niveaux, je m'y suis plusieurs fois perdu et je faillis même ne pas y retrouver mon casier. La piscine se trouve près du bar. L'eau y est assez chaude, mais on y croise peu de monde. Nous y étions à peine trois, je me dirigeais intuitivement vers celui qui me paraissait le plus beau. Il s'approcha presque immédiatement. Sensiblement plus jeune que je ne l'avais imaginé de prime abord, avec sa barbe d'une semaine, il m'a vouvoyé. "C'est agréable, la nudité, vous ne trouvez pas ?" Je lui dit que s'il aimait la nudité en piscine, il y avait à Paris des nocturnes naturistes à Roger Le Gall, mais il me dit qu'il était timide, que ce n'est pas parce qu'il en parlait, ou qu'il la pratiquait là, ce soir, que c'était forcément quelque chose de simple à vivre pour lui. Nous étions dans l'eau l'un en face de l'autre, il esquivait les mouvements qui pouvaient lui faire penser que je cherchais à le toucher. Il installa entre nous un jeu trouble. Fait de distances et de sourires. Qui dura.

Mais il est tard, je crois que j'en parlerai mieux demain.

28 octobre 2009

bons baisers de Belo Horizonte

belo horizonte - parque municipal.jpg

J'ai posé samedi soir le pied au pays de la capoeira et de la capeirinha. Un voyage professionnel.

D'où cette petite carte postale, pour te dire que je pense malgré tout bien à toi.

A mon arrivée, mon bagage était perdu et j'ai été dédommagé. J'ai dépensé trois fois le montant de l'indemnité, au delà des effets de première nécessité, pour me reconstituer une petite garde-robe. Dimanche soir, la valise m'attendait déjà dans ma chambre...

Le temps est chaud en journée, frais le soir, et les averses tropicales épicent nos visites de terrain.

Sur le toit de l'hôtel, il y a une piscine. Enfin, une baignoire tripple size. J'ai renoncé.

Belo, ce n'est pas une destination touristique. Il y a des buildings et des grandes artères proprètes dans le centre, quadrillées à l'américaine, et des favelas dans les faubourgs. Pas parmi les pires du Brésil.

Dimanche, régnait dans le parc municipal, bariolé d'essences botaniques exotiques, de concerts de jazz et d'attractions foraines rudimentaires, une ambiance familiale et festive. Un paradis pour enfants et amoureux. Le petit marché central regorgeait de vêtements de femmes, et de vêtements d'enfants. Mais rien, pas un tee-shirt pour les hommes.

Dans ce pays, on mange au poids. La plupart des restaurants te proposent des buffets en libre service, avec une petite vingtaine de plats, de salades ou de garnitures au choix, et tu poses ton assiette sur une balance lors du passage en caisse.

Ici, le concept de piscine municipale n'existe pas. Il n'y a que des clubs privés, avec abonnement à l'année. Parrainé, tu peux bénéficier d'une invitation. Il t'en coûtera la modique somme de... 30 euros pour une journée ! A peu près ce que me coûte un abonnement de trois mois avec la ville de Paris pour, en ce qui me concerne, 35 à 40 entrées. On a le sens de la distinction sociale. J'essaye demain malgré tout.

brutos5443.jpgAh ! Il y a un sauna gay à... 4 minutes à pied de mon hôtel ! Drôle d'ambiance. Cadre désuet mais hospitalier. Lundi en fin d'après midi, il n'y avait qu'un client. Il est vite parti après que je l'eut aidé, de quelques caresses par défaut, à en finir. Puis je suis resté seul un moment. Puis un magnifique jeune homme, Bruno, souriant et athlétique est arrivé et s'est proposé pour un massage. Ça restera le souvenir voluptueux de ce séjour, sans doute. Mais là, il vaut mieux que je referme la porte.

05 octobre 2009

en pièces détachées

pieces_moteurs.jpg

Sylvain explore de nouvelles techniques. C'est un massage de relaxinésie qu'il m'a délivré l'autre soir. Rien à voir avec ses massages énergisants à l'huile essentielle qu'il m'avait prodigués les fois précédentes. Sauf ce contact exceptionnel, d'une paume, d'un doigt, d'un avant-bras, qui ne se laisse jamais échapper et te procure un sentiment de sécurité sans pareil.

Cette fois, le corps est au sol. Le contact est parfois très étroit, intime, par d'habiles jeux gravitaires avec les parties de ton corps, le massage traverse les tissus pour atteindre les articulations et les membranes osseuses.

Le massage dure une heure. Il commence par les membres du bas et se termine par un massage facial assez étonnant. Tu restes étendu sur le dos d'un bout à l'autre. Normalement habillé d'un linge fin, pour faciliter le glissement des mains sur le corps, mais j'étais nu - une façon de m'en remettre complètement à Sylvain, il m'en avait laissé le choix. Lui évolue autour de toi à genoux, près du sol.

massage_essentiel_photo_2.jpgLes jambes légèrement soulevées sont d'abord prises en main d'une caresse simplement enveloppante, mobilisant les bras du masseur dans leur longueur. Puis il leur imprime une petite vibration pour obtenir ou vérifier leur relâchement. Une fois que tu as lâché prise, s'instaure un jeu de balancements, lents, d'abord étroits puis de plus en plus amples. Tu sens le masseur te guider, mais c'est le poids de tes propres membres qui fait le travail. Tu ressens comme de l'air s'insuffler jusqu'à tes os.

Le travail sur les jambes se termine par une série d'étirements, en extension ou en flexion. Le masseur s'engage de son corps et fait contre-poids. Sylvain m'avait expliqué que dans ces phases, il fallait que j'essaye d'être en expiration. Il m'a semblé que les étirement se faisaient par trois, les deux premiers assez courts et rapprochés, puis le dernier plus lent, plus lourd, où le masseur se suspend à toi et se laisse aller jusqu'à la limite qu'impose ton corps. Tes poumons se vident alors complètement mais tu n'es pas essoufflé, car je crois que si l'on te prenais le pouls, tu serais alors à un niveau exceptionnellement bas.

Une fois traitées, les jambes sont délicatement déposées sur un coussin, abandonnées à leur flexion naturelle, puis dans ce confort vient le tour des bras. Mêmes cycles, vibration, relâchement, préhension, tension, balancement, étirement...

Ce dont je me souviens de la phase faciale, c'est l'usage des avant-bras resserrés qui s'écartent devant ton nez, effleurant à peine les parties saillantes de ton visage, puis s'éclipsent au delà des oreilles. Tu penses à une naissance. A la tienne. Et de fait, c'est une naissance.

C'est difficile de décrire en ingénue une séance de massage reçue en ne pensant à rien, il y a pourtant quelques mots clé qui me sont assez rapidement venus à l'esprit.

Dissociation : à un moment, Sylvain me balançait les deux jambes en les soutenant au niveau du talon. Il effectuait des mouvements de jel_savatofski_massage_allong.jpgrotation, alternant petits et grands cercles, tantôt symétriques, tantôt déphasés. En fait, cette coordination aléatoire crée une sensation assez étonnante. Tu sembles perdre la symétrie du corps, et tu te retrouves dans un état de vertige, presque, avant de te rassembler à toi-même et de retrouver ton unité. Accepter de s'éloigner de sa propre symétrie, c'est aller loin dans un état de don, ou de soumission.

Unisson : dans les phases d'étirement, le masseur inspire et expire au même rythme que toi, les souffles se confondent, et cet unisson de la respiration est intensément intime.

Balancier : de tous les mouvements chaloupés imprimés aux différentes parties de ton corps, c'est encore le balancement du bassin qui m'a le plus atteint. C'est le seul moment où le masseur se tient debout. Il te soulève le bas du dos en t'élevant les pieds, et lui imprime un mouvement de balancier. Tu deviens une horloge et c'est toute ta colonne qui respire.

buttwork31.jpgImmobilité : à la fin du massage, ton corps est reposé, ou plutôt chaque partie de ton corps est déposée, éparpillée, tu n'as plus la force de te recoller à toi-même, n'en ressens nul besoin, d'ailleurs. Tu as tout reçu, mais c'est toi qui t'es donné. C'en est extrêmement étrange. L'immobilité totale est habituellement un état insupportable. Prolongée, elle peut être une torture. Mais là, c'est le contraire, tu n'as non seulement pas envie de bouger, mais tu voudrais surtout que rien ne t'y oblige, tellement tu y es bien.

Sylvain m'avait recouvert le corps d'un linge durant le massage facial. A la fin, il s'est installé à genoux près de mon visage. J'ai longtemps gardé les yeux fermés. J'étais partagé, au vrai, entre garder pour moi cet état d'extrême bien-être et lui dire d'un regard immobile ma gratitude.

Quand j'ai ouvert les yeux, il s'est penché, doucement, tout doucement, et m'a embrassé. C'était doux. Il sentait bon, sa bouche était moëlleuse. Dix minutes, un quart d'heure, une demi heure... je n'avais pas bandé durant toute la durée du massage, même au moment des contacts les plus intimes, mais la saveur de son baiser a eu raison de mon aplasie. Mes mains sortirent peu à peu de leur état léthargique, je me mis à lui caresser le visage, à l'enlacer, à éprouver son érection derrière le coton de son sarouel noir.

Du linge qui me couvrait, il se joua de mon sexe puis de sa main, alors que je n'en pouvais plus, en quelques mouvements, il me fit jouir.brutos5151.jpg

Eh bien vois-tu, de toutes ces émotions qui ont émaillé ma semaine -  mon psy qui m'a en substance gratifié d'un "vous êtes un bon élève" parce que je n'avais pas préparé ma séance mais que j'en ai, du coup, mieux laisser se dérouler le fil naturel de mes idées ; la voiture que j'ai vendue, et celle que j'ai récupérée, presque neuve et flambant de mille feux ; le rôle de héros parisien que j'ai incarné, faisant la queue avant six heures du matin pour des places d'opéra ; un opéra, justement, Wozzek, qui m'a émerveillé, et presque ouvert les yeux sur la puisance de l'opéra contemporain ; les recherches quasi spéléologiques dans le grand marché nauséabond du logement étudiant, pour ma nièce, qui monte de Toulouse intégrer un conservatoire de la région parsienne... - de tous ces moments qui m'ont absorbé et un peu éloigné de toi, qui me font prendre un retard impardonable pour répondre au caprice déposé par madame de K, c'est le massage de Sylvain qui aura été le plus intense, et qui m'aura donné l'énergie de traverser tous les autres.