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28 septembre 2010

un chant d'amour

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Ce pourrait être parce que j'ai vu récemment Un prophète sur Canal, et me suis frotté, dans le confort de mon canapé, pour tromper l'ennui et combler l'absence, à la dureté impitoyable de l'univers carcéral,

parce que j'ai quitté la manifestation jeudi soir, près de Denfert-Rochereau, en longeant le robuste mur de la Santé, haut et interminable,

ou parce qu'avant hier, dans la grisaille du dimanche finissant, je suis allé à la rencontre de L'homme au bain et de son univers érotique déchiré,

ou encore parce que j'ai appris tout à l'heure que Genet fit à Fresnes l'essentiel de sa détention, dans la cellule, peut-être, où mon père éclusa ensuite quelques unes de ses jeunes années...

Mais c'est en fait parce qu'une fée est venue hier délicatement réveiller en moi le captif amoureux, me glissant que cette année il aurait eu 100 ans, et qu'à cette occasion elle aurait bien voulu m'entraîner, moi, dans l'hommage que vont bientôt lui rendre Etienne Daho et Jeanne Moreau, à l'Odéon,

c'est pour cette raison que je t'offre ce soir le plus beau chant d'amour. 



11 août 2010

minute papillon

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Une petite pause dans les chroniques malgaches. Une respiration. T'inquiète, tu auras ton lot : des impressions de Madagascar, j'en ai gardé sous la semelle. Mes meilleurs billets sont à venir : l'eau, demain, puis le feu, puis l'amour, et puis Landri, et puis Vévé... Je n'en ai pas fini avec les figures et les thèmes. C'est toi qui termineras à plat ventre si tu me suis jusqu'au bout.

Mais voilà, Francis m'a tiré par la manche, me rappelant qu'à Budapest, ma ville de coeur, se déroulaient actuellement les championnats d'Europe de natation, mon sport de prédilection, ma religion. Il y a quatre ans, je me souviens, j'étais dans les mêmes tribunes, à applaudir Laure Manaudou qui, la pauvre, était alors bien seule pour porter les couleurs de nos équipes.

stravius-lacourt_0.jpgQuand je les vois aujourd'hui, jeunes et pilliers, illuminer les rives du Danube de leur sourire fier et leurs cheveux de feu, quand je vois à l'écran de ma télévision le grand bassin de la piscine Hàjos Alfred où il y a quinze ans je me convertissais à cette eau de jouvance dans les rudes nuits d'hiver, j'ai évidemment un gros pincement au coeur.

Alors je suis allé communié, hier midi. Je me suis offert mes minutes papillon. Dans le grand bain de Roger Le Gall, je me suis arraché la peau pour aligner 500 mètres en papillon. Il y avait peu de monde en ce paisible mois d'août, et ce papillon là, toutes ailes déployées, une petite rage au ventre à évacuer, à l'unisson de la médaille de bronze de Mélanie Hennique, avait de belles couleurs. Même s'il m'a laissé à plat au bout de chaque ligne.

Allez, je referme la parenthèse. Mada a aussi son lot de battements d'ailes, je compte sur eux pour me délivrer des impressions qui bouent encore en moi.

25 juin 2010

la mare et le roseau

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Il y a juste un an, la route départementale qui passe à côté de chez moi pour me conduire à l'autoroute A6 a été élargie. De deux, elle a gonflé à quatre voix, et à la faveur de ces travaux les ronds-points ont été redessinés. Quelques échangeurs farfelus ont vu le jour. L'un d'eux, presque à l'entrée de mon village, te ferait penser à un circuit de formule 1, avec ses courbes imbriquées et ses virages en épingle-à cheveux. Là, entre deux voies, un bassin de stockage d'eau de pluie a été creusé à ciel ouvert, tout en longueur, avec des renflements aux extrêmités. Chaque jour deux fois, le matin puis le soir je le longe de part en part.

Ce bassin recueille les eaux de ruissellement des zones imperméabilisées : principalement de la voirie, mais aussi, par un jeu de vases communiquants, des parkings et des plate-formes logistiques dont le secteur se trouve à présent cerné.

Contrairement à des réservoirs de génération antérieure, celui-ci a été soigné, les pentes en ont été calculées, tout comme ses formes, ses écoulements. Il permet aux eaux de pluie de s'infiltrer à leur rythme, lorsque le temps le permet. Depuis qu'il existe, je ne l'ai jamais vu totalement asséché.

Initialement, j'ai pensé qu'aucune végétation spécifique n'y avait été plantée, hors-mis le gazon de ses abords, qui fit l'objet une fois d'une tonte, et qui ressemble aujourd'hui à une prairie. La terre argileuse de la partie immergée est restée nue tout l'automne, puis l'hiver quand il fut pris dans les glaces. Il faut dire que durant des mois, il n'a pas désempli. Au printemps, quelques pousses hasardeuses de colza sont venues s'y nicher. Et depuis un mois et demi, on y voit un buisson de magnifiques roseaux, droits comme des i, s'ériger et s'y mirer. Une plante aux vertus phytoremédiatrices, qui contribue à dévorer les polluants résiduels ingrats.

La mare est aujourd'hui à son étiage. L'eau s'est retirée dans les zones creuses, et des oiseaux de heron_cendre.jpgtoute sorte s'approchent de sa limite pour y attraper des vers.

Avant-hier soir, pour la première fois, j'y ai même vu un héron cendré. Signe que même des poissons y ont trouvé logis.

Il est là, le miracle de l'eau. Dès qu'il y a de l'eau, il y a de la vie. Une biodiversité pétillante peut naître de la présence la plus insignifiante de l'eau. Et l'eau a besoin de cette biodiversité pour éviter de croupir.

L'alliance primordiale, et la source de toutes les sérénités.

14 juin 2010

la goutte d'eau et le violoncelle

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Une péniche s'approche doucement de la berge. L'herbe est haute, une prairie sous le soleil couchant, des graminées que seul un spécialiste saurait nommer, il me manque, quelques coquelicots encore clos, un papillon quelque part dans l'air, en pleine liberté. Sur la péniche, un plateau recouvre la cale. Une scène, en fait. Au centre, un fil tendu entre deux poteaux, à gauche, une horloge. Sous le fil, un violoncelle, un accordéon et une trompette. Près du cadran, un homme parle, c'est inutile, un peu bête même, une histoire de seconde qui s'étire, il laisse place à un numéro d'acrobate. La musique est douce, joyeuse, un rythme slave. Une grue arrache des entrailles de la péniche, lentement, une structure métallique, un agré en forme de goutte. Un homme y a pris place, qui peu à peu s'anime, se pend, danse avec la goutte, flirtant avec les eaux du fleuve.

Plus tard, sur un battement de tambour simulant le danger, une équilibriste se déhanche sur le fil, puis un autre s'envole dans des positions improbables d'un trampoline dissimulé derrière le tablier de la scène. Le spectacle vogue et le violoncelle s'immisce dans un jeu déchirant. Le spectacle est fini, la péniche s'éloigne à présent, le public hésite à applaudir ou à saluer de ses mains levées.

Ainsi s'est réalisé un rêve né à la force d'un chagrin.

L'eau se fêtait ce week-end. L'eau version fleuve, l'eau version Marne, l'eau version femmes. A Alfortville, le Rainbow Symphony Orchestra filriviere.jpgproposait un répertoire dédié aux femmes et à l'eau. Il fallait du courage pour venir jouer ainsi au bord de l'eau, au milieu du bruit, au milieu de la vie, entre deux jours d'orage. Le public est au rendez-vous. Pas le public de l'Oratoire. Des hommes et des femmes intrigués d'entendre de la grande musique venir vers eux, près de leurs cités. Le répertoire n'est pas complaisant. Haendel évidemment, et son Water Music. J'ai pensé à la Fée qui aurait adoré ce mariage de l'eau et de la musique, et qui peut-être un jour y emmènera ses nains. Fauré, Pelléas et Mélisandre, à la délicatesse risquée. Et un inédit, pour ainsi dire, exhumé d'un siècle de silence : la Sirène, d'Auber, qui se jette, joyeuse, de la scène à la Seine.

Ça marche, le public adhère, applaudit, longuement. Ils n'ont pas prêté attention aux cris d'enfants alentour, aux voitures qui passaient par moment à proximité, au vent qui arrachait sa partition au chef. La musique était là, elle leur était offerte.

Il fallait à l'orchestre se dépouiller de sa quête de pureté, de perfection, jouer, jouer bien, donner. Ils ont su le faire, n'y ont rien perdu de leur intégrité, ils ont joué avec générosité, et la rencontre a eu lieu. Il fallait oser, en amateurs, s'attaquer à pareil défi. Ils ont su le relever avec plaisir. Gay, lesbien, hétéro friendly avait annoncé un présentateur, combattre pour la tolérance par le plaisir de la musique. Je ne sais pas si ces mots ont fait mouche, mais ils furent dits et présents dans ce partage, et c'est le plus important.

Ailleurs, cinq hommes en noir tambourinaient sur d'immenses tuyaux biseautés en PVC. Un péniche encore, habillée d'un improbable instrumentarium, de la présence et du regard rares de ces hommes. Ailleurs encore, mes copines et Yo se laissaient enchanter par des Vénus sorties d'un chapitre méconnu.

Tu sais quoi ? L'eau n'est pas seulement pure, elle n'est pas seulement vitale. Elle est juste belle quand elle chante.

16 mars 2010

il se passe toujours quelque chose à la piscine

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Mercredi midi, Roger Le Gall était calme. A l'heure de la douche, un homme que je n'y avais jamais vu, et peu à mon goût, s'est approché de moi et s'est branlé. Ça m'a rassuré et je suis parti. Vendredi soir, Georges Vallerey avait coupé la poire en deux, une moitié de bassin en configuration olympique, une moitié en 25m. J'y ai nagé le dos sans ligne, et me suis fabriqué des repères vagues sur la toile informe qui lui servait de plafond. Samedi matin, Suzane Berlioux était alerte, comme à son habitude. Un jeune homme au torse velu m'a invité à le rejoindre dans une cabine de WC. Je l'ai suivi et il a joui dans une supplique. J'ai débandé. Dimanche matin, à la Norville, la guichetière avait à sa main droite un gigantesque bouquet de roses à longues tiges. 50, son âge. Tendre attention de son époux, après trente deux ans de mariage, nous a-t-elle expliqué, pour lui faire oublier qu'elle était au travail en ce dimanche de fête.

14 mars 2010

Le Caire, immeuble Yacoubian et autres quartiers

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Tiens, puisque je te parle de ces années d'immersion dans le monde arabe, et en particulier de ces deux derniers mois passés au Caire - comme un baroud d'honneur à une destinée qui m'échapperrait...

Voilà, Le Caire, donc.

J'avais deux amis. Karim et Stéphanie. Nous avions été dans la même promo de l'Institut français des études arabes de Damas, deux ans auparavant. Lui, franco-algérien, kabyle, le geste ample et léger, l'œil profond, les joues creuses, glotte et tonsure précoces. Putain, que je le trouvais beau ! Je l'aurais aimé d'amour, si seulement. Je l'ai parfois poursuivi de quelques fantasmes secrets. Et j'ai parfois pleuré dans ma chambre son inaccessibilité. Elle, une mélancolie feutrée, des globes oculaires comme deux flèches noires, l'expressivité en deuxième rideau, des fulgurances rieuses.

Après notre année à Damas, durant laquelle elle avait rompu avec son compagnon d'avant et noué une relation secrète avec Karim, ils avaient fini par s'installer ouvertement ensemble et nous avions continué à nous voir. J'allais chez eux après mes cours à l'université de Saint-Denis, nous recréions l'atmosphère d'expatriés qui avait été la nôtre en Syrie. Nous prenions des nouvelles des uns, des autres, de la course à l'emploi d'untel, des projets de recherche de tel autre, de la jungle administrative pour choper des allocations, des postes... L'année suivante, elle avait obtenu une bourse de traductrice littéraire au Caire. Pour un an. Bien lui en prenait, puisqu'elle en a ferait carrière, notamment chez Acte-Sud.

De mon côté, j'obtenais deux mois d'allocation pour aller recueillir sur le terrain quelques données et compléter mon mémoire de DEA.

Au Caire, Karim et Stéphanie avaient trouvé à s'installer sur un bateau-logement, en face de l'île Zamalek. Une awamate. Et c'est là qu'ils mAwamat3.jpge réservèrent une chambre d'ami. Pendant deux mois, de mi-janvier à mi-mars, c'est-à-dire jusqu'à ma dernière cigarette, avec une petite parenthèse de trois semaines à Damas et Beyrouth - pour les besoins de l'enquête, ça va sans dire - je vécus ainsi près d'eux, sur le Nil.

Sur le Nil. Près de l'eau, tout près de l'eau. En cette saison, il m'arrivait d'en éprouver du froid, surtout au petit matin à la brume montante. Mais je lui ravissais surtout ses reflets dansants. Le Nil conduisait jusqu'à nous le chant éraillé des Muezzines voisins comme ceux des quartiers plus lointains. Il scintillait la nuit, faisant vaciller les plus hautes des lumières de la cité. Quand venant de la ville, du vacarme assourdissant des rues, je descendais rejoindre l'appartement flottant, le Nil semblait avoir absorbé ce tumulte, nous en restituant un vague écho ouaté. Cette maison de bois, bercée au gré du vent, était paisible.

Au centre d'études et de recherche français, où l'on m'avait demandé de présenter mon approche - ce que j'avais fait avec soin -, on m'avait complimenté, encouragé, proposé d'utiliser mon travail pour en faire un livre. J'étais flatté, j'étais sûr de ne pas mériter pareil intérêt. Pour être tout à fait digne de ma nouvelle usurpation, j'errais dans les rues du Caire autant que je le pouvais, pénétrais gratuitement dans les mosquées, me faisant passer pour un Libanais émigré, visitais ses ruelles étroites, ses grandes fontaines d'angle, son souk. Dans un petit café bien 3595258021_cc6fe0e3cc.jpgconnu du vieux centre, Al Fichawi, nous nous retrouvions autour d'une chicha.

Nous allions à Alexandrie, dans le delta du Nil, aux pyramides de Gizeh, dans le Fayoum, et puis comme une apothéose, rejoints par d'autres de nos amies de Damas, dans le désert de Siwa pour une excursion aussi courte qu'intense. Qui signait pour moi la fin de la partie.

Je me souviens de ce quartier du Caire, bourgeois et mal défraichi, en plein centre, près de la place Talaat Harb, où l'on trouvait les sièges des banques, les grands hôtels, des cabinets d'avocats et les sièges de journaux ou de partis politiques. Où commencent à s'éloigner les images d'Épinal...

jpg_immyac-67d0f.jpgLe quartier de l'immeuble Yacoubian, dont Alaa al-Aswani a raconté l'épopée dans le roman éponyme dont je viens récemment d'achever la lecture - un cadeau sensible de mon ange-gardien qui, s'il veille encore - mais de très haut, alors - sera peut-être content que je l'évoque ici. C'est un autre univers, celui sans doute de la vraie vie, où les destins trébuchent sur les petites mesquineries et les grandes ambitions, où le pouvoir politique fricote avec les grandes fortunes pour se hisser à leur rang, sans vergogne et sans égard pour ses sujets. L'univers qui produit l'intégrisme, en ramassant dans le caniveau de l'injustice - puis de la torture - les fils de portiers rejetés des cercles d'excellence parce que fils de portiers. L'univers aussi des libertinages insoupçonnés, ou au contraire de notoriété, des petits arrangements avec la vie, ainsi que d'une homosexualité cantonnée au fil du rasoir.

Cette lecture m'a rappelé la seule fois où cette dernière s'était montrée à moi, dans les habits d'un chauffeur de taxi, aux yeux injectés, qui m'avait tenu la main longtemps au moment de payer la course, au surplomb de notre péniche, appuyant son  pouce sur mon poignet et me fixant du regard. J'avais pris peur, puis j'en avais rit avec mes amis. La flamme avait été éteinte, une fois de plus.

Cela fait longtemps que j'ai promis à Dalyna de lui parler de Damas. Et puis voilà, cette histoire des quinze ans m'a fait te parler d'abord du Caire. Mais Damas, j'y reviendrais. Ma première immersion.

10 mars 2010

trio

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"Salut intéressé par un trio avec un quadra bi actif et un trentenaire tbm bon suceur jeudi soir à Vincennes?"

Tu recevrais un courriel comme celui-là, toi, comme ça, un soir, sans t'y attendre, sur ta messagerie : tu répondrais quoi ?

28 février 2010

la Tamise, le vague et l'âme anglaise

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Il est des moments qui te laissent du vague à l'âme. Que tu préfèrerais avoir encore devant toi plutôt que derrière. Mon rendez-vous avec la Tamise, tiens !

Le vague va bien à la Tamise. Diffuse. Aux berges imprécises. Jalonnée de plages de sable. Oublieuse de la pierre en plein cœur de ville. Embrumée par la pluie. Sujette aux marées. Résiliante à ses crues et à ses étiages. Gorgée de bruines organiques. Le vague va bien à la Tamise. Il est son âme.

J'étais allé à Londres déjà trois fois. Il y a treize ans pour une rencontre internationale de jeunesse qui se déroulait dans un quartier indien. IMG_4184.JPGL'organisation de la ville en banlieues ethniques m'avait sauté à la figure. J'avais été hébergé chez de jeunes immigrés soudanais, d'une gentillesse infinie, mais je garde surtout le souvenir d'un grouillement continu de cafards sous un lit où je ne pus jamais m'endormir.

J'y étais retourné en 2000. Dans la maison cossue d'un haut magistrat président d'une chambre consulaire, dans le quartier de Chelsea. Nous y étions avec un couple d'amis, elle anglaise, fille du magistrat, engagée dans l'action humanitaire, lui, Kurde. Nous avions profité, dans leur grande maison avec son petit jardin, des premiers rayons du soleil de mai, et d'une atmosphère so British. C'était un court week-end, je me souviens surtout du Tate Museum, et d'une promenade familiale dans Hyde Park. Nous nous sommes brouillés au moment de la guerre du Golfe. Leurs filles doivent être grandes, à présent.

La même année, la France présidait l'Union européenne, j'y étais retourné en automne pour une visite éclair d'une journée. Nous y avions rencontré la ministre en charge des sports, essayé de la convaincre de ne pas laisser le sport sous la seule houlette du marché et de la concurrence, d'accepter de reconnaître, dans une déclaration politique, qu'il y avait aussi dans le sport des valeurs sociales et éducatives qui méritaient qu'on les sauvegardât. Mais les clubs de foot et les tabloïds faisaient la loi dans ce pays. Je me souviens que la ministre avait été aimable, mais qu'elle s'était refusée à s'aventurer sur leur terrain. Finalement, c'est chez nous que s'installe peu à peu le modèle anglais du sport...

C'est donc la première fois, cette semaine, que je me rendais à Londres sur la base d'un projet personnel, presque intime. Je dirais même dicté par mes larmes, car l'idée m'en vint après avoir entendu au Théâtre des Champs-Elysées la violoniste goto Midori dans le concerto de Beethoven. Ému à pleurer par son interprétation, il m'était apparu évident qu'il me faudrait retourner l'entendre. Programmée au Barbican Center de Londres pour le concerto de Mendelsohn quatre mois plus tard, l'objet à ce voyage était trouvé. Il n'y en avait qu'un avec qui je pouvais partager pareil projet. Le temps de trouver le moyen d'organiser les choses, dans la grande jungle de la précarité professionnelle et administrative, et l'affaire était calée.

Mendelsohn  nous a moins touché que Beethoven, mais l'interprétation de Midori a gardé toute sa subtilité, alternant des phrases de pure virtuosité à des lenteurs assumées à l'extrême. Elle a l'art d'acculer ses aigus dans leur fragilité ultime sans jamais en casser le fil ténu. Dans le solo à deux voix du premier mouvement, elle parvient à insuffler dans la perfection de son jeu une musicalité troublante. L'orchestre s'accorde à son rythme, soumis, suspendu. En deuxième partie, le London Symphony Orchestra a livré une magnifique interprétation de la Symphonie fantastique de Berlioz.

IMG_4155.JPGMais ce concert a d'abord été un prétexte. Nous nous sommes aussi offert un spectacle plus léger. Tonique. Fabuleux. Chicago ! Londres, c'est la ville de la City, c'est le palais royal de Buckingham. Mais c'est aussi la capitale des comédies musicales. Je tenais à voir Chicago, parce que j'en avais adoré le film. Née à Broadway, l'histoire n'a rien du puritanisme américain. C'est l'univers du showbiz, du crime, de l'argent, de la manipulation, de la corruption. Les héros sont les cyniques, et ce sont eux qui gagnent à la fin. Les simples et les modestes sont écrasés et quittent la scène sans musique de fin. Comme dans la vraie vie. Au milieu de la pièce, le Tango du bloc cellulaire est absolument magistral. Tout comme la scène où l'avocat Billy Flynn, avec maestria, se met la presse dans la poche, en inventant une thèse au crime et une vie à son auteure, la belle et ambitieuse Roxy Hart. Une histoire de femmes, entourées de jeunes et beaux garçons aux déhanchements suggestifs. Nous avions de bonnes places. La mise en scène était dépouillée, structurée autour de l'orchestre, qui tenait le premier rôle.

Londres a une autre particularité : les musées y sont gratuits. Il n'y a ni caisse ni portail de sécurité. Aucun vigilingresoedipeetsphinx.jpge ne te demande d'ouvrir ton sac. On y entre aussi facilement que dans un supermarché, et je suis convaincu que cette facilité d'accès aux collections nationales sont des facteurs essentiels à l'appropriation du patrimoine par tous. On déculpabilise la fatigue ressentie au cours d'une visite. On peut n'entrer pour voir ou ne revoir qu'une œuvre, pour n'y passer qu'une demi-heure ou toute une demie-journée.

Dès le premier jour, nous nous sommes autorisé une tranche de la National Gallery, sans nous demander si l'heure tardive de notre arrivée constituait ou non un handicap. Parmi des collections riches - pas toujours bien mises en valeur, il faut le dire - j'ai été surpris de découvrir que le fameux Œdipe et le Sphynx, d'Ingres, avait les dimensions d'une simple miniature, dont l'ombre du cadre épais obscurcissait tout le quart supérieur.

Lors de la visite du Modern Tate, c'est mon compagnon qui s'est trouvé en proie à son propre vague à l'âme, nous n'en avons donc pas pleinement profité. Au moins en aurons-nous goûté l'atmosphère industrieuse.

Le dernier jour, nous avons visité l'Abbéi de Westminster - chère plongée dans l'histoire de la Nation anglaise. Tombeau géant des Rois et reines d'Angleterre et autres grands hommes publics, architecture somptueuse, nef, chœur, chapelles, cloître, étonnante salle du Chapître à colonne unique, trône royal, stalles à Newton et à Darwin, le tout aidés par un audio-guide chacun dans sa langue - où l'on découvre qu'il faut toujours beaucoup plus de temps pour dire les mêmes choses en japonais qu'en français - mais pour 15 livres sterling par tête quand-même ! L'Église anglicane ne pratique pas la politique de l'État en matière d'accès au patrimoine ! En tout cas, comme ça, c'était fait...

IMG_4259.JPGAprès quoi, nous avons laissé des bus à Impériale nous conduire dans la pluie vers le Pont des Tours, histoire de glisser dans le coin de notre œil une dernière perspective sur la Tamise à ramener en France. En kit.

C'est ainsi que croyant être à Londres, c'est en fait Londres qui fut à nous. Avec son fleuve paisible, ses accents légers, son flegme embué et une vague nostalgie qui en furent son âme d'hiver.

Voilà. Tu comprends mieux maintenant pourquoi il m'a fallu quelques jours pour m'en remettre et t'en parler.