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08 janvier 2011

le retour de Bertrand

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La secrétaire est restée un moment perplexe, se demandant si elle devait me transférer ce mail, reçu dans la boîte de messagerie du service et écrit dans une langue incompréhensible, ou si elle devait le mettre directement à la corbeille, bien qu'en objet, mon nom y fut mentionné en toutes lettres.

J'étais en réunion, elle a consulté une de mes collègues, et me l'a finalement transmis ce lundi. Il avait été envoyé le 27 décembre.

Il m'a laissé moi-même un peu rêveur.

Écrit dans un hongrois sec et sans accent, au style indéfinissable, à demi protocolaire (Cher Monsieur, Vieil ami), mais usant du tutoiement, il me sommait ainsi :

"J'aimerais beaucoup te rencontrer à nouveau. J'ignore s'il en est de même pour toi, mais si c'est le cas, moi aussi je suis à Paris, voici mon numéro de téléphone et mon adresse mail. D'ici-là, porte-toi bien. Bertrand"

Avais-je seulement eu un ami hongrois qui s'était appelé Bertrand ? Quel drôle de prénom pour un Hongrois d'ailleurs. Et puis, comment m'aurait-il donc retrouvé ? Et s'il n'était pas hongrois, pourquoi m'écrirait-il dans cette langue exotique alors qu'il disait vivre à Paris ? Ma Boîte mail n'avait-elle pas plutôt été victime d'une intrusion par je ne sais quel virus exploitant la liste de mes contacts, ou ayant repéré ma magyar connexion ?

J'avais son nom et son prénom, je fis donc quelques recherches sur Google. Je trouvai d'abord un blog en friche, avec une photo qui ne m'évoquais rien, je découvris des liens avec un danseur-chorégraphe hongrois, je vis des racines du côté de la Moselle, et puis encore, et puis encore, puis j'ai relu ce prénom, Bertrand...

Et d'un coup, le chat m'a sauté au visage. Tout est devenu clair. Et si excitant. Mais oui, bien-sûr, c'est Bertrand. Il n'y a pas si longtemps que je te parlais de notre histoire, d'ailleurs. Ou plutôt que j'en parlais à mon blogo-filleul πR. Car Bertrand, c'est celui grâce à qui je découvrais le chemin de la sortie du placard. Retourne lire cette histoire : ce sont deux billets qui racontent pour l'un notre rencontre, et pour l'autre les démêlés avec ma conscience et son rôle dans cette étape cruciale de ma vie.

Bertrand revient, donc. Et comme quatorze ans plus tôt, en choisissant ses premiers mots dans la langue hongroise pour se jouer de ma naïveté. Sauf qu'entre temps, j'ai appris à m'en débrouiller, moi aussi, de cette belle langue, logique et sournoise ! Et ma réponse a su le bluffer un peu, je crois.

Quelle joie et quelle surprise !

Et du coup, tu sais quoi ? Nous nous revoyons dés ce soir à Paris. Dans une configuration qui va me paraître étrange : en présence de nos compagnons respectifs, comme les témoins du temps passé. Ou pour prévenir une nouvelle soudure ?

Quelque part dans l'est de Paris, au même moment, un verdict sera en délibéré, sans moi, où se jouera ma mise à mort ou un nouveau sursis. Ma rencontre avec Bertrand devrait m'aider à ne pas y penser trop.

03 décembre 2010

papillon d'hiver

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J'aurais aussi bien pu titrer cette note : "facile d'être un champion". Entre la neige qui tombe, le froid qui virevolte, la mélasse peu avenante qui entoure le bassin, et l'heure inhabituelle à laquelle je suis descendu nager - en milieu de matinée quand les gens normaux travaillent -, j'avais une ligne d'eau pour moi tout seul, d'un bout à l'autre de ma séance.

C'est un luxe rare que de pouvoir nager dans un tel confort. Personne à dépasser, mais personne à croiser non plus. Nul besoin de serrer à droite, nulle vague pour perturber ton mouvement, nul courant contrariant. Juste toi, l'eau, et en dessous de toi une ligne noire, longue et épaisse, pour te conduire de l'autre côté du bassin. Et comme ça, crois moi, c'est facile de nager. Facile de performer.

C'est surtout idéal pour te lâcher en papillon : cette nage est trop ample pour s'accommoder d'un trafic engorgé, et le retour des bras vers l'avant affleure trop la surface pour supporter des vaguelettes superflues. Alors je m'y suis donné à cœur joie, sans ménagement, portant mon souffle à ses limites et acculant les muscles de mes épaules dans leurs retranchements. Je me suis fait mon premier kilomètre en papillon.

Alors attention, pas le kilomètre en continue, n'y pense même pas ! Non, deux kilomètres, alternés avec des retours en brasse, par tranches de 50 mètres. Il m'a fallu attendre - atteindre ? - 45 balais pour ça ! Quinze ans après de premiers balbutiements en crawl, qui me faisaient boire la tasse et où je m'épuisais pareil. Et dans la même piscine !

Tiens, puisque j'aime les symboles, que je m'y accroche et que je parle de boire. Si tu passes vers Bastille dans la journée, prends donc un verre à ma santé au Café de l'Industrie, c'est ma tournée ! J'y avais, il y a tout juste trois ans aujourd'hui, mon premier rendez-vous avec un violoncelle aux yeux noisette. Pour le meilleur et pour le pire.

01 décembre 2010

ma fuite

 

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C'est un peu ma dernière retraite.

Mon Igor parti loin tenter une chance illusoire, j'ai navigué deux mois durant en mer calme. Je m'y suis laissé porter, donnant plus que jamais de l'amour à la façon d'une mère, sans bien chercher à savoir ce que je recevais en échange, puisque je recevais. Accomplissant en revue d'effectif l'examen des chemins parcourus pour réduire en poussière les stigmates du chagrin.

A l'échéance et comme un fait-exprès, j'ai accompagné l'objet aimé vers son port d'embarcation, récupéré mon compagnon turbulent à son retour, puis suis parti aussitôt, en ascète, éviter de me confronter à la réalité d'une vie trop mal calée. Trois jours, trois aéroports, et une fuite.

Me voici donc à Budapest comme dans le giron maternel. A l'écart du monde plus que dans l'enchantement du voyage. Comme dans un sas désuet, perméable à l'angoisse, au lendemain, aux sueurs infidèles et à mes doutes abyssaux. En pèlerin, j'y retrouverai des lieux qui exhalent encore des odeurs de promesses, même si souvent y a germé aussi le lierre rampant de la trahison. Des volutes déraisonnables de mélancolie, mais où mille silhouettes rencontrées ont fini par s'incarner en une. Des sons et des notes qui font désormais partie du répertoire de ma vie même quand l'accord y sonne faux.

Je suis parti pour moi. Pour moi seul, comme jamais il ne m'étais arrivé de le faire. Parti juste pour ne pas me croire abandonné, vérifier peut-être si le plaisir existe quand on ne le partage pas, parce que la réponse à cette seule question peut déjà constituer une clé.

J'y suis entre mes eaux : vue imprenable sur la piscine de mes premiers crawl, et à une encablure de la plupart des bains thermaux de mes premières mâles caresses. J'irai au concert et à l'opéra, autant qu'il est possible en une semaine. J'irai aussi retrouver des saveurs qui me sont chères, embrasser dans le vent glacial mes panoramas rassurants, dix ans après revoir un ancien collègue irakien, qui m'a retrouvé par la magie d'un réseau social dont on m'avait pourtant juré que celui-là, il ne pouvait pas déborder de la sphère professionnelle ! Mais après tout, parti sans but, j'accepte toutes les augures.

J'ai déjà ma chambre, juste à côté de celle que nous avions réservée, il y a deux ans, pour fêter ici le nouvel an avec Fiso et Yo. Une connexion Wifi qui fonctionne. TV5 Monde et le journal de Pujadas. Un abonnement de transport pour une semaine.

J'ai trouvé le même temps qu'à Paris, le même flirt avec le gel, les mêmes enluminures de Noël, les mêmes bavardages publicitaires sur les mûrs, les mêmes travaux de voirie un peu partout. La nuit est juste plus précoce et la pénombre plus romantique.

La valise à peine déposée, j'ai couru prendre mon premier bain au Rudas. A mon entrée, avant même Rudas HD.jpgque je me laisse emplir de l'atmosphère voluptueuse des voûtes de pierre et de leurs vapeurs parfumées, deux hommes mûrs, peu à mon goût, m'ont regardé et ont joui dans deux douches distinctes en vis-à-vis de la mienne. Cela m'a mis en forme. Deux hommes plus jeunes, que je ne laissais pas indifférent, se sont croisés et se sont neutralisés. Et merde ! J'ai assisté, impassible, à leur jeu du chat et de la souris, à leur impossible décision, jusqu'à ce que l'un d'eux, par dépit, se résolve à tenter de me retrouver. Mais c'était trop tard, je venais de faire mon affaire à distance, avec un homme qui ne me plaisait pas, je voulais rentrer.

Budapest commence par toutes les frustrations de la futilité, cela m'évitera d'inutiles illusions.

27 novembre 2010

du foutre parfumé

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Il y avait du beau monde, mercredi dernier, au Théâtre de l'Odéon, du people. Il faut dire que Jeanne Moreau sort désormais peu sur scène. Les cent ans de la naissance de Jean Genet lui donnaient l'occasion d'une apparition à contre-temps, dans un duo inattendu avec Etienne Daho autour de l'un des textes forts de la poésie française : Le condamné à mort. Dit, chanté, accompagné, introduit par un court texte de Sartre, cet objet artistique non identifié qui vient de donner lieu à un album qui fait événement par son caractère iconoclaste, s'avère être un bijou rare. Seuls les initiés pouvaient se procurer des places pour seulement deux représentations à guichets vite refermés.

C'est ma bogopote feekabossee qui m'avait refilé le tuyau, désolée de ne pouvoir elle-même être à Paris pour qu'on s'en fasse une sortie commune, mais qui a régalé Yo, Bougre et mon ami d'amour, tous conscients de leur privilège et heureux d'être là.

Objet est bien le mot. Résultant de tensions sourdes qui n'ont besoin de nul extravagance pour transpercer l'obscurité du théâtre. Une voix rauque, presque éteinte, au souffle pourtant étincelant de vie, et une autre pure, lisse, de demi-miel, à la mélodie sans emphase. Une poésie aux mots crus, déchirés, portant en eux la cicatrice du palpitant désir de l'innocence, déparés des fioritures morales fabriquées par une société frustrée, affranchis plutôt que provocants tant ils en paraissent ignorants.

L'âme de Genet, de celui qui est entré en littérature par l'obscénité sublime, faisant le premier d'une bite en érection ou d'un jet de foutre non une fantaisie d'élite, reléguée aux dessous des manteaux de salons, mais une poétique clamée, au garde-à-vous en tête de ligne d'une œuvre d'abord et avant tout profondément humaniste.

moreau-daho.jpgL'évocation biographique de Genet par Sartre, lue par Jeanne Moreau dans les premières lumières du spectacle, retracent la trajectoire du poète, relégué aux confins de la société du bien et de celle du mal, et que l'enfance acculait au talent.

Il ne peut être que très présomptueux d'écrire sur ce moment, si précieux, sur cette perle brillant sous l'échafaud. J'ai déjà un peu honte de ces quelques mots en trop.

La seule chose qui est sûre, c'est qu'un jour, bientôt, souvent, tout le temps, je pourrais dire, nous pourrons dire : "j'y étais".

Extraits :

(...)

J'ai tué pour les yeux bleus d'un bel indifférent
Qui jamais ne comprit mon amour contenue,
Dans sa gondole noire une amante inconnue,
Belle comme un navire et morte en m'adorant.
 
Toi quand tu seras prêt, en arme pour le crime,
Masqué de cruauté, casqué de cheveux blonds,
Sur la cadence folle et brève des violons
Égorge une rentière en amour pour ta frime.

Apparaîtra sur terre un chevalier de fer,
Impassible et cruel, visible malgré l'heure
Dans le geste imprécis d'une vieille qui pleure.
Ne tremble pas surtout, devant son regard clair.
 
Cette apparition vient du ciel redoutable
Des crimes de l'amour. Enfant des profondeurs
Il naîtra de son corps d'étonnantes splendeurs,
Du foutre parfumé de sa queue adorable.
 
Rocher de granit noir sur le tapis de laine
Une main sur sa hanche, écoute-le marcher.
Marche vers le soleil de son corps sans péché,
Et t'allonge tranquille au bord de sa fontaine.

Chaque fête du sang délègue un beau garçon
Pour soutenir l'enfant dans sa première épreuve.
Apaise ta frayeur et ton angoisse neuve,
Suce son membre dur comme on suce un glaçon.
 
Mordille tendrement le paf qui bat ta joue,
Baise sa tête enflée, enfonce dans ton cou
Le paquet de ma bite avalé d'un seul coup.
Ètrangle-toi d'amour, dégorge, et fais ta moue !

Adore à deux genoux, comme un poteau sacré
Mon torse tatoué, adore jusqu'aux larmes
Mon sexe qui te romp, te frappe mieux qu'une arme,
Adore mon bàton qui va te pénétrer.

Il bondit sur tes yeux; il enfile ton âme
Penches un peu la tête et le vois se dresser.
L'apercevant si noble et si propre à baiser
Tu t'inclines très bas en lui disant: "Madame "!

Madame écoutez-moi ! Madame on meurt ici !
Le manoir est hanté ! La prison vole et tremble !
Au secours, nous bougeons! Emportez-nous ensemble,
Dans votre chambre au Ciel, Dame de la merci !

Appelez le soleil, qu'il vienne et me console.
Étranglez tous ces coqs ! Endormez le bourreau !
Le jour sourit mauvais derrière mon carreau.
La prison pour mourir est une fade école.

(...)

 

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24 novembre 2010

de mer profonde

houle de mer profonde.jpg

Barcelone, j'y reviendrai plus tard, quand j'aurai digéré. Trop beau, trop riche. Trop loin des souvenirs sombres que j'avais gardé de mes derniers passages. Trop lumineux sans doute pour se dire en deux coups les gros. Trop somptueux aussi, tendre. Ce n'est pas tant de Barcelone que je me dois de te parler d'ailleurs, mais de ce séjour empli de son meilleur. Promis, j'y reviendrai, donc, dès que la vie m'aura laissé un petit répit.

Avant de passer à côté de tout, je voudrais juste évoquer le dernier concert du Rainbow Symphony Orchestra. Ou plutôt ses derniers concerts, puisqu'il vient de se produire triomphalement à l'Oratoire du Louvre dans trois représentations ce week-end, assemblé pour l'occasion au magnifique chœur d'hommes des Mélo'men et au chœur féminin de Torcy, offrant à un public comblé une interprétation très réussie de la Messa di Gloria, de Puccini. Une performance qui doit beaucoup au chef commun à ces trois ensembles : John Dawkins.

J'assiste ravi depuis quelques années maintenant, au petit bonhomme de chemin de cet orchestre coloré - qui, tout de noir vêtu, avait cette fois offert son camaïeux à l'ensemble choral. Le programme du concert comprenait l'ouverture méconnue d'un compositeur français oublié - auteur pourtant de 50 opéras, pas un de moins, juste jamais montés nulle-part ! - mais qui a donné son nom à une des stations les plus fréquentées de la ligne A du RER : Auber. Sa Sirène, sortie de la Seine au dernier festival de l'Oh! pour intégrer le répertoire du RSO, est ma foi plutôt agréable. Jouée tout en fébrilité lors de la Première vendredi soir, elle avait déjà une belle maturité samedi, pour friser la perfection dimanche lors de la représentation de clôture, quand John sut imprimer à l'orchestre un tempo étiré et assumé, qui donnait tout leur relief aux petites pirouettes aiguës de la partie dansée.

Les mouvements lents servent à ça : atteindre le cœur, mais surtout servir d'écrin aux envolées légères. Comme l'orchestre se pare de noir pour souligner le bigarré d'un chœur.

Avant l'entracte, le thème fut décliné à l'anglaise, avec une pièce due au compositeur Hubert Parry, Blest pair of Sirens, qui justement vit les choristes entrer en scène. Pas ma tasse de thé, même si après plusieurs écoutes il me faut lui reconnaître une certaine capacité d'émotion !

66907_concert-messa-di-gloria-de-puccini.jpgLe clou du concert était donc cette messe de Puccini - une œuvre de jeunesse, d'avant qu'il ne se consacre totalement à l'opéra - mélodieuse à ravir, grandiose sans être grandiloquente, qui te prend dans d'incroyables moments d'extase mais te laisse souvent respirer dans des tonalités graves, plus proches de la méditation que de la transcendance.

Pour des raisons que tu connais, il se trouve que j'ai assisté aux trois représentations - après avoir suivi l'avant-première à Torcy. Tantôt avec un billet acheté - il faut bien soutenir le travail des ensembles amateurs - tantôt avec une invitation en bonne et dûe forme, ou un soir, ne le dis à personne, en resquillant un strapontin dans les coulisses.

La fusion du chœur et de l'orchestre était impeccable. L'exécution orchestrale s'est d'ailleurs avérée parfaitement maîtrisée. Si elle avait été encore un peu aléatoire à Torcy, la subtile attaque du Kyrié, le premier mouvement de la messe, tiré par des cordes légères, douces et lentes, accrochées dans les aigus, soutenues ensuite par des basses harmonieuses, a lancé l'œuvre sur d'excellents rails.

Le chœur ensuite est arrivé, presque imperceptible, sur un régime de marée montante avec ses déferlantes et ses ressacs. Puis, des frissons dans les membres, il t'appelait comme un grand bleu dans ses profondeurs. C'est samedi et dimanche que les canons, comme une houle de mer profonde, furent le mieux chaloupés. Quel résultat !

L'Oratoire du Louvre ayant fait salle comble chaque soir, j'étais samedi dans une tribune de l'arrière scène, juste au dessus de la lisière entre le chœur et l'orchestre, face au chef.

Déjà frappé, en auditeur attentif, par la maîtrise de John sur ces trois groupes réunis, l'avoir face à toi durant toute une représentation t'en aurait donné des clés. John est un garçon plutôt agréable, mince, élégant, souriant, l'oeil clair, une petite houppette à la tintin, et un accent so british à tomber. Mais devant ses musiciens et ses chanteurs, il dégage un charisme exceptionnel. Regards, mouvements, simple expression du visage, il donne et il donne sans compter à ses ouailles, rattrapant d'un geste ample, d'un sourire dessiné de la main sur son visage, ou d'un simple clignement de sourcil, la tendance au repli de certains chanteurs arcboutés à leur partition.

Sans ce don, l'œuvre n'existerait tout simplement pas. Mais cette générosité faisait de 150 quidams, dont le chant ou la musique n'est qu'un hobby, les artisans d'une émotion grandeur nature. Partagée, née d'une rencontre improbable entre des bourgeoises de banlieue, des garçons pimpants au talent choral éprouvé Oratoire.jpget d'un orchestre plus divers et ouvert à tout que franchement gay ou lesbien, par ailleurs en constant progrès, la messe de Puccini en fut majestueuse sous les voûtes de cette Église réformée, à l'acoustique sur mesure.

John était formidablement beau dans cette réverbération, face à ces artistes comme face à un miroir, obtenant tout d'un sourire, ne relâchant jamais son emprise.

Je ne pense pas que beaucoup d'ensembles amateurs puissent jamais aspirer à gravir de tels sommets musicaux. Mais avec du travail, et sous la baguette de John, ils le purent. L'attaque en chasse-neige des cors, le hoquet du tuba, ou même le démarrage précipité du premier violon en ont été des incidents insingnifiants. Et la joie des spectateurs était finalement assez mince à côté de celle des musiciens, des chanteurs, et surtout des chanteuses - qui reviennent de loin m'a-t-on dit - mais qui ont réalisé une admirable prouesse.

Ce sont les deux sollistes Guillaume et Frédéric, le ténor à barbichette et le baryton à chignon, qui ont naturellement rafflé la mise des applaudisements et des bouquets de fleurs, c'est la loi du genre et ce n'était pas démérité. Mais l'on aurait voulu les couvrir tous et toutes de leurs pétales bariolés.

Vivement que l'on connaisse le programme à venir de tous ces fabricants de bonheur.

En attendant, moi, ce soir, je m'offre grâce aux conseils avisés d'une fée qui doit encore enrager d'envie frustrée, Le condamné à mort de Jean Genet, dit et chanté par Etienne Daho et Jeanne Moreau. Deux représentations seulement, pour un album événement. Peut-être y suis-je, au moment où tu me lis...

Oui, je sais ce que sont les privilièges !

10 novembre 2010

à la poursuite de Lulu

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Lulu, prototype de la femme fatale. Indomptable. Insondable. Libre. Partie de rien, finie comme rien, elle a tout connu sur le grand cycle du néant, jusqu'au meurtre. Elle est celle derrière qui l'on court à en mourir, sur l'échine de qui l'on se fracasse. L'objet du désir par excellence.

L'opéra d'Alban Berg en a fait un animal de foire, presque une princesse hottentote, quand la pièce de Wedekind en avait fait le paratonnerre à tous les fantasmes.

Je l'écoute et l'écoute à m'en repaître, ces jours-ci. Sous les baguettes de Pierre Boulez ou de Karl Böhm, enregistrements mythiques, paraît-il. Cultes, dirait-on aujourd'hui. Inaudible aux premières écoutes, puis encore aux suivantes, la partition d'Alban Berg prend finalement forme à mes oreilles, la dramaturgie s'anime peu à peu. La pièce de Wedekind, montée au théâtre de la Colline et que je suis allé voir dimanche, m'a permis d'y ajouter des images, des nuances aux personnages - épaisseur ou futilité - et certaines grilles d'interprétation.

Depuis, la musique m'en apparaît plus juste, plus intense encore.

Donc je suis prêt. Prêt à filer sur Barcelonne, courir à mon tour - c'est cocasse - derrière Lulu, et ce 189626-patricia-petibon-pavol-breslik-pendant.jpgfaisant assister à mon premier monument lyrique : Patricia Petibon dans le rôle titre, et Olivier Py à la mise en scène !

A la clé un week avec celui qui, il n'y a pas si longtemps encore, me laissait m'asphyxier dans mes propres frustrations, et aujourd'hui me tient par la main pour m'introduire dans ce sanctuaire réservé.

Avant de revenir de ce pèlerinage vers le futur, et d'en partager avec toi mes impressions, forcément belles, je te signale que la version théâtrale qui vient de m'enjouer à la Colline sera en tournée en janvier (*) : à Toulouse, à Grenoble et en Bretagne (hé hé ! - clin d'œil à quelques uns de mes blogo-lecteurs préférés).

Et vraiment, c'est à voir.

_________________________

(*) Grenoble MC2 du 7 au 13 janvier 2011, Nantes Le Grand T du 19 au 22 janvier 2011, Toulouse TNT du 27 au 30 janvier 2011

06 novembre 2010

mes années chrysalide

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J'avais pressenti que ce serait un rendez-vous avec ma jeunesse, je n'avais pas anticipé tout ce que cela allait vouloir dire. Ma jeunesse ? C'est-à-dire mes années Liban, notre âge d'or. Ou plutôt notre âge meuble, celui où maléables, on prend forme sous la pression appliquée des événements et des premières passions. Et de quelques légitimes exaltations.

Cette page était tournée depuis belle-lurette, j'en gardais une nostalgie lointaine, et nos rencontres occasionnelles avec Menem et sa famille seules en perpétuaient le souvenir.

En retrouvant Ghassoub et Ghina, les deux patauds de la bande venus comme moi entourer Menem, les plus enrobés, les plus maladroits avec la langue française, mais aussi les plus doux et les plus généreux, les plus fidèles en fin de compte - comme en atteste leur présence aux obsèques de tante Margot, j'ai réalisé que ce que j'appelle mes années Liban est en fait constitué de deux strates distinctes.

Il y a d'abord eu ma vie à Marseille, la rencontre avec Menem, et dans son sillage avec les wagons d'étudiants libanais envoyés en France par la fondation de Rafiq Hariri - qui vouait sa colossale fortune constituée sur les chantiers pharaoniques de la péninsule arabique, à la construction de sa future clientèle politique.

De 1983 à 1988, je vibrais au rythme d'un Liban occupé mais en résistance, des pères morts loin de liban_angoisse.jpgleurs enfants, des cousins incarcérés et torturés, des espoirs naissant et des désespoirs s'installant. Je vivais la guerre par procuration, bien posté dans le camp d'une vision laïque, non-confessionnelle et démocratique de l'avenir. Il n'était pas si difficile, à vingt ans, d'être captif d'une fascination amoureuse pour ces jeunes garçons, riches d'une expérience infiniment plus mûre que la mienne. J'y sombrais et souffrais, me complaisais dans cette souffrance qui était devenue comme ma drogue. Une drogue secrète dont les ravages se dissimulaient dans un coin invisible de mon crâne. Il y avait Hadi, Khaled, Abdallah, Raoul, Joseph, et de nombreux autres. Ali, évidemment. Autant de prénoms qui ont refait surface par le seul miracle de nos retrouvailles avec Ghassoub et Ghina, parmi ceux de Soha, Rima, et bien-sûr de Soumaya.

Et puis il y a eu cette deuxième couche, qui vint recouvrir la première - je ne l'avais pas jusque-là complètement perçu - l'effacer, presque l'écraser. Entre 1991 et 1995, le Liban était enfin en paix civile, demeurait juste une parcelle de son Sud encore occupée dans ce qu'Israël appelait sa "bande de sécurité". Je vivais à Paris et le reste de la bande s'était également dispersée. J'avais participé à un camp de jeunesse près de Beyrouth durant l'été 91, le premier été de la reconstruction. Les jeunes Libanais, tous plus ou moins militants, dont la plupart avait porté des armes, étaient en proie, sans préparation, à la question de l'après. Comment entrer dans l'après-guerre, quand on n'a connu que la guerre ? Comment gérer le rêve "laïque, démocratique, non-confessionnel", quand c'est un autre projet qui se met en place, pétri de fragilités, d'injustices et de frustrations, mais quand les armes sont rendues ?

Les discussions que nous avions avec ces jeunes étaient d'une richesse inouïe, illuminées par leur esprit de l'accueil et leur sens de la fête. Quand je partis à Damas l'année d'après pour apprendre "sérieusement" l'arabe, retournant quelques fois à Beyrouth rendre visite à ces nouveaux amis, puis durant mes années d'étude à Saint-Denis, jusque vers mon départ pour Budapest où ma vie a pris un autre tour, c'est avec ces jeunes-là que j'ai entretenu mes relations les plus intenses. Sans charge amoureuse, d'ailleurs, mais avec une proximité affective profonde.

Ces visages, ces souvenirs, ces amitiés, se superposant à ceux de la décennie precédente, s'y substituèrent subrepticement. Hors-mis Menem, avec qui le fil ne fut jamais rompu - à peine distendu dans la période où il tenta, fort de sa nationalité française, de vivre en Israël avec sa nouvelle compagne - la première génération disparut de ma vie. Sans que j'y prenne garde, puisqu'elle avait ses successeurs.

C'est cette génération qui a repris vie dans la mort de tante Margot. Ces week-ends où nous campions dans son petit appartement de Miramas, matelas étendus dans le salon. Ses plats dont tout le monde vante encore l'exception, jusqu'au curé qui a prononcé son homélie jeudi. Ce dîner avec et autour du chanteur Zyad Rahbani, fils de la grande Feyrouz et lui-même génialissime musicien - qui a réussi avant les autres le mariage du jazz et de la musique orientale - lors de son concert à Marseille, dans la presque clandestinité de la Maison des étrangers. Les soirées d'anniversaire des uns, des autres. Mon été comme animateur d'un centre de loisirs dont le frère de Menem était le directeur - et où je squattais sans vergogne chez tante Margot - la jeunesse ne doute de rien ! Cette traduction, que Menem avait entreprise avec mon aide, parce qu'il avait vu dans un livre politique une contribution majeure à la Résistance libanaise contre l'occupation israélienne, et dont Ghassoub rit encore des maladresses. Nos déplacements en 2CV - mon dieu, même ma dedeuche, je l'avais oubliée...

Nous étions jeunes, nous étions beau, nous avions gagné contre Devaquet, en Afrique-du-Sud le nom de Mandela faisait trembler l'Apartheid, Israël doutait de plus en plus de son oeuvre au Liban, nous étions juste invincibles. Et il ne faut pas faire le reproche aux jeunes d'être présomptueux : c'est ce qui leur donne la force de faire avancer le monde.

C'est curieux, parce que si ces souvenirs s'étaient en partie éteints, en tout cas la précision des événements et des personnages, la meurtrissure, en revanche, la dissimulation, l'autre face de la médaille rongée de mes vérités inavouables, est toujours restée vive. Peu de mes amis s'en doutent, mais je me suis construit plus dans l'art de la souffrance et du secret, que dans l'affirmation ou le combat. Plus dans la lutte contre mes démons que dans celle pour changer le monde. On pourrait en rire, tant le fait homosexuel semble devenu banal.

Mais les chrysalides sont toujours récalcitrantes. Nous étions ensemble, dans ces belles années, virevoltant dans un champ de blé tendre au printemps, baignés de soleil et humant à pleins poumons le rouge vif des premiers coquelicots. Évoluant parmi eux, je tentais juste d'oublier parfois ma prison rose rouge.jpgouatée.

C'est peut-être ce petit morceau de ouate que je jetais sur le cercueil de Tante Margot, au moment d'y déposer ma rose, juste avant que la tombe ne se referme.

08 octobre 2010

mon beau Danube... rouge

boue rouge.jpg

Ainsi l'on aura découvert que l'exploitation de la bauxite pour produire de l'aluminium engendre la fabrication dans des quantités astronomiques de boues toxiques. Mortelles. Dont on ne sait pas vraiment quoi faire. Au bord du Raab, prés de Györ, en Hongrie, on les stockait dans un cratère artificiel géant, qu'une commission de sécurité avait, l'avant-veille de l'accident, jugé solide et conforme.

Je ne sais pas si les gens du village avaient conscience de la bombe qui sommeillait à leurs portes. Je ne sais pas quelles sont les conséquences de la présence d'un tel cloaque, en dehors de tout accident industriel, sur l'environnement immédiat, sur l'état de la nappe phréatique, sur la qualité de l'air, sur la faune des milieux voisins. Je ne sais pas non plus ce que l'on fait, chez nous, des ces boues toxiques sorties de nos usines d'aluminium (ce serait une bonne idée que les industriels nous en parlent, tiens)...

Mais je vois effaré ce serpent rouge, qui se fond et se dissout dans sa course, traverser villes et villages, pénétrer dans les interstices de la terre nourricière, approcher, malgré les digues de plâtre qu'en toute hâte on lui oppose, du Danube, menacer Budapest et tout le cours du plus grand fleuve transnational européen. Et peut-être mettre en péril l'un des plus beaux écosystèmes qui soit : celui du Delta de la Mer noire, en Roumanie.

Le cauchemar sera peut-êre évité. Les experts, que l'on sort toujours inopinément du chapeau dans ces cas-là, les mêmes sans doute qui prétendaient que l'entonnoir apposé sur le puits de pétrole de BP au large de la Louisiane avait suffi à endiguer la fuite, affirment que le Danube sera épargné. D'ailleurs, ils s'en occupent. On peut être rassuré !...

Il faut le souhaiter. Mais oui Francis, j'ai un peu mal à mon rêve, aujourd'hui.