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26 juin 2011

un ange passe

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Je suis sorti la tête de l'eau, mais comme à chaque fois, quand je crois pouvoir reprendre mon souffle, une main perverse ou un boulet égaré me ramènent vers le fond et je finis au bord de l'apoplexie, étendu sur le rivage, étonné de m'être encore laissé prendre. Enfin bon, pour les plus curieux, le meilleur compte rendu du week-end de l'Oh!, c'est encore chez mon amie Fiso qu'on le trouve...

Les mois de juin passent, finissent et se ressemblent. Ils ont leur inattendue fraicheur, leurs coups de vents d'étés encore dissimulés, leurs vachardises des mercis oubliés. On s'attend à cueillir des bouquets embaumés par douzaines, mais l'on découvre que les pétales sont déjà tous tombés.

Il y a trois ans, m'annonçant qu'il fallait mettre fin à notre liaison amoureuse parce qu'un autre homme venait d'entrer dans sa vie, avec qui il projetait fidélité et éternité, me laissant paralysé, celui que j'aimais me fit écouter une interprétation du concerto en ré de Tchaïkovski - dont j'avais du dire qu'il était pour moi une pièce de référence - et je pleurais au son des violons offerts en consolation, sans encore savoir si c'était sur son bonheur promis ou si j'étais simplement en train de me découvrir amoureux - au moment-même où il me devenait interdit de l'être.

akiko_suwanai.pngIl y a trois ans, Akiko Suwanai jouait ainsi Tchaïkovski sur YouTube et m'arrachait des larmes. Et voilà que je l'ai retrouvée sur scène, au Théâtre du Châtelet, mercredi dernier, pour jouer ce même concerto de mes mêmes rêves, pour en livrer une interprétation somptueuse, avec l'Orchestre de Navarre - un peu balourd mais attentif à son jeu.

Trois ans s'étaient écoulés, jour pour jour à si peu près, ce même concerto, cette même virtuosité toute japonaise, à la musicalité rare et raffinée, ce même Tchaïkovski aux mélodies invraissemblables, aux côtés de ce même amant illusoire, toujours là, et toujours inaccessible. Mais toujours là. Mais toujours en fuite. Mais toujours...

Le lendemain, c'était grève à Bastille, et Otello a été donné sans décor ni mise en scène. Les chants en ont été transcendés. Rien n'y fit : Desdémone fut tuée, et Otello, sans repentir, sacrifia sa propre vie sur l'autel des violences faites aux femmes.

Samedi enfin, hier quoi, un ange ailé a survolé la marche des fiertés. J'y suis retourné sans état d'âme après plusieurs années de vacances, pour défiler auprès de mes amis du Rainbow Symphony Orchestra et me croire violoncelle. En prévision de quelque rendez-vous galant à venir, je m'étais apprêté le matin, dans un recoin de ma salle de bain resté à l'abri du chantier et des plâtres. Le poil raccourci et le sexe rasé, j'allais me joindre à la fête dans un semblant de réconciliation avec mon corps empâté par trois mois de surmenage. Est-ce pour cette raison que plusieurs fois, des baisers me furent envoyés à la volée, que IMGP2411.JPGde beaux garçons vinrent s'accrocher à mon cou, m'inviter à caresser leurs torses ou me firent traverser le cortège pour juste s'offrir en photo avec moi, ou encore qu'un couple de pseudo-Ecossais s'amusèrent à soulever leur kilt et à laisser apparaître des membres bien à leur aise ?

L'ange - au hautbois plus léger que les ailes - souriait à qui mieux mieux et aux photographes de tout poil, virevoltait au dessus de cette belle après-midi ensoleillée, festive et revendicative. Et je me plus à retrouver mon sourire en miroir dans le sourire des autres.

Aujourd'hui, en matinée, si Bastille n'est plus en grève, c'est le Crépuscule des Dieux. Les ailes de l'ange devraient virer au noir. Qui a dit qu'il n'avait pas de sexe ?

16 juin 2011

une passionaria de l'eau au festival de l'Oh!

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Le festival de l'Oh!, c'est déjà pour ce week-end.

Mon ami Nicolas t'a préparé avec soin tout un programme, riche et coloré, aux parfums indiens, étonnemment bien documenté et pour tout dire, plutôt allêchant.

Si jamais tu y fais un saut, on aura peut-être l'occasion de s'y croiser ?

En tout cas, moi, j'y plonge ! Comme l'an passé. Notamment pour rencontrer cette merveilleuse figure des combats pour un autre monde, qu'est Vandana Shiva. Après tout, ce n'est pas si souvent que l'eau du gange se jette en Seine.

09 février 2011

puits de lumière

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C'était un puits de lumière dans l'obscurité ouatée.

Pas un plan : une oasis. Mon retour dans un sauna après quatorze mois. Invité, bichonné, accaparé, hors de tout, sauf de la gentillesse et de la clarté. La vigueur toujours en convalescence, mais les sens en éveil. Et du plaisir pour se perdre en douceur.

Une après-midi volée aux obligations et aux certitudes. La bouche pleine de groseille.

27 janvier 2011

Jean-Pierre (2), ou l'impossible sollicitude

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(pemière partie)

Plus que de l'amitié, nous avions de l'admiration l'un pour l'autre. Je crois.

Pour moi, Jean-Pierre incarnait un absolu, il vivait sa passion sans concession, il se nourrissait, la nourrissait. L'archéologie l'avait conduit vers l'art arabo-musulman, moins bien considéré que l'art antique. Il apprenait l'arabe pour confronter une architecture millénaire mise à jour au cours de fouilles à des Citadel_alepp1.jpgtextes juridiques anciens qui énonçaient des préceptes en matière d'urbanisation ou d'organisation sociale. Il avait cette culture qui lui permettait de mettre en relation les choses avec les autres. Son œil ne laissait rien passer, sa curiosité me paraissait en perpétuel éveil, son esprit donnait toujours l'impression de rechercher dans un disque dur des connaissances enfouies qui ne demandaient qu'à sortir éclairer la quête. Il avait, avec la tonsure qui ne laissait pas deviner un passé d'adolescent hard-rocker aux cheveux longs, quelque chose du professeur Tournesol. Il en était conscient, au point d'avoir une formidable faculté à se moquer de lui-même. Je l'admirais sans doute aussi pour ça. A y réfléchir aujourd'hui, je crois qu'en lui, je retrouvais mon frère, les passions assumées qui me fascinaient mais que je maudissais car en étant tout bonnement incapable. Sauf que contrairement à mon frère, qui avait du se protéger de mon enfance intrusive et m'avait tenu à l'écart, lui m'introduisait dans son érudition, et me captivait par sa force de travail.

Lui m'admirait pour mes engagements. Je représentais, avec des idées proches des siennes, une capacité d'action qu'il enviait. Il enviait aussi mon aisance dans une langue qu'il maîtrisait pourtant mieux que moi. En bibliothèque, il était le maître. Mais dans la rue, c'était moi, le poisson dans l'eau.

Dans le bus qui nous conduisait à Alep, il accomplissait, nez pincé et bouche dans la main, un Nicolas Hulot de légende en plongée par vingt nœuds de fond. Nous avons beaucoup ri ensemble au cours de nos excursions récréatives.

Durant mon séjour d'un an à Damas, dans ce célibat bienfaisant, loin de la pression envahissante de mon environnement politique, j'ai eu aussi mes frustrations amoureuses. J'ai aimé Karim, le beau Kabyle échoué là par hasard, d'un amour indicible car il était indépendant et aimait les femmes, tout comme François-Xavier pour qui j'abreuvais aussi une passion stérile. J'eus ainsi, dans la dureté de l'hiver et la froidure de mon appartement rustique, de ces peines dissimulées dont j'avais pris l'habitude. Mais je n'ai jamais aimé Jean-Pierre d'amour. Jamais ressenti de désir. Il était un compère égal. Et c'est peu de dire que je fus flatté lorsque, quelques années plus tard, il m'offrit d'être témoin à son mariage.

L'autre jeudi, dans ce Chamiyat improvisé de la rue du Chemin vert, ces souvenirs étaient entre nous, tus ou dits, et nous ramenaient à cette complicité d'autrefois. Nous nous sommes livrés.

L'absence de sa compagne, initialement prévue pour le dîner, l'a incité à évoquer les déprimes, les palmyre.giftensions, les déceptions. Ce qu'il appelait sa perte de libido. Il m'a beaucoup parlé de l'état de fatigue où le mettait son travail, la pression des responsabilités, son incapacité à dire non, et du coup, cette charge qui s'accroissait sans fin. Au détriment de sa santé. De ses recherches. Et de son jeune couple. Il sentait lui échapper la force de soutenir son amie, toute jeune prof de lettre envoyée dans une banlieue difficile, et en souffrance. Il envisageait de consulter, alors nous avons parlé psychothérapie, analyse, et de fil en aiguille, j'ai été amené à lui parler de mes dix-huit mois de thérapie. Et de l'insurmontable chagrin qui m'y avait conduit.

A ce moment-là, je crois qu'il s'est décomposé. Déjà qu'il se sentait piteux d'avoir laisser filer tout ce temps sans me voir, voilà qu'il découvrait que j'avais souffert et qu'il ne l'avait pas su. Qu'il n'avait pas été là.

Il ne m'a posé aucune question, trop de pudeur sans doute. Mais j'ai raconté. J'ai parlé des pertes de libido, des lassitudes amoureuses. J'ai évoqué ces lieux de consommation sexuelle que la communauté gay a su se donner depuis longtemps pour permettre les rencontres, sans doutes, mais aussi pour offrir aux relations de couples de durer, même lorsque la sexualité a quitté le lit conjugal. J'ai parlé aussi des risques inhérents : ceux de rencontres et de ruptures, où parfois l'on se brûle plus que les ailes.

Et puis je ne sais plus bien comment, mais nous en sommes arrivés à nos façons d'aimer. Si semblables. D'aimer en donnant. En donnant toujours. En donnant tout le temps. En étant disponible tout le temps. En nous épuisant intérieurement, parfois sans même nous en rendre compte, dans l'attention à l'autre. Nous nous sommes reconnus dans cet autre trait que nous avions en commun : la difficulté à nous ouvrir, l'incapacité à exprimer spontanément nos attentes. Et ce qui va avec : l'insidieuse frustration de ne pas voir d'espace s'ouvrir pour nous autoriser la relâche.

Un mot m'est venu. Un mot que je n'emploie pourtant pas. Un mot qui ne doit jusque là pas figurer dans mon blog ni dans aucun des 757 billets publiés jusque-là : la sollicitude. Nous ne recevons pas, en contrepartie de la disponibilité et de la présence que nous manifestons, la sollicitude qui nous autoriserait à nous livrer, ou à nous laisser aller pour, enfin, recevoir aussi. C'est ça : nous avons en nous ce besoin muet de savoir, sans aucun doute possible, que l'autre ressent que nous avons aussi le droit de recevoir. Que notre force n'est qu'une façade, qui a besoin de caresses généreuses pour se patiner. Mais nous ne nous donnons pas les moyens de le savoir.

A donner en mères, nous recevons en mère, nous devenons des êtres à qui il n'est rien utile de donner. Une mère n'est pas là pour recevoir, elle n'est pas là pour être remerciée du repas préparé, du linge plié-repassé, de la présence réconfortante. C'est son rôle de mère, voilà tout. A trop aimer en mères, nous finissons par signifier à l'autre, à notre corps défendant, que nous n'attendons finalement rien en échange, alors que nous avons au contraire un infini besoin de sollicitude.

La discussion nous faisait du bien. Nous nous sommes promis de nous revoir vite. Faisant la queue le lendemain matin devant l'Opéra-Bastille pour Luisa Miller de Verdi, j'ai proposé de leur prendre deux places. Ce n'est peut-être pas encore une forme de thérapie, mais l'Opéra est un autre chose, de l'ordre de l'anti-léthargique, où l'on trouve parfois du piquant. Et cela nous faisait au moins une échéance pour nous revoir bientôt.

25 janvier 2011

Jean-Pierre (1), ou quand nous devenions

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Il faut que je te parle de Jean-Pierre.

Jean-Pierre, c'est un ami rare. Même si une fatigue passagère, doublée d'une petite déprime, l'a conduit à laisser filer le temps sans donner de nouvelles - pendant quoi, dix-huit mois ?

Nous nous sommes revus jeudi dernier autour d'un grand plateau de spécialités éthiopiennes, pour enfin nous découvrir sous un jour intime.

Un ami rare. A qui s'attache une histoire unique, un épisode magique de l'existence. Un souvenir suspendu et créateur. Nous étions l'un et l'autre à Damas, conduits là-bas par une passion commune. Ou par une fuite semblable. Cela fera vingt ans l'année prochaine.

Nous étions jeunes, nous étions beaux, le monde était à nous. Nous étions vingt jeunes gens, de vingt-trois à vingt-huit ans, aux parcours différents, mais mus par le même amour de la langue arabe dont la poésie nous avait séduits - à la faveur de rencontres ou de voyages - et l'Institut français de Damas nous accueillait pour une formation intensive de perfectionnement, une bourse d'étude en poche pour les plus brillants, à nos frais pour les débutants.

Je parlais mieux que tous les autres, avec un accent et des intonations presque authentiques, du fait de mon mimétisme et de mon immersion passée dans la communauté libanaise de Marseille, mais étais dépourvu de base. J'avais été un piètre étudiant, trop absorbé par mes activités syndicales, je lisais et écrivais moins bien que tous les autres, tant et si bien que j'avais été placé dans le groupe des faibles. Et encore, en "auditeur muet" durant tout le premier trimestre pour ne pas affecter le niveau général de la promo...

damas.jpgA notre arrivée, Damas étais emplie des lumières et des senteurs d'un orient chatoyant. Octobre nous ouvrait ses terrasses, et de cafés turcs en narguilés, nous faisions connaissance les uns avec les autres, et les affinités se nouaient. A une petite dizaine, nous commencions à former un groupe d'exception, car des valeurs nous rassemblaient, ramenant en fin de compte l'exotisme à peu de choses dans ce qui nous liait. Les racistes, les fils de diplomates, ou les promis à de brillantes carrières formaient le leur.

Frédérique et Sylvie avaient une terrasse qui enjolivait nos soirées d'automne et de printemps, le Chamiyat nous recevait chaque midi pour un déjeuner autour d'une fattouche ou d'un kebbé au laban, Stéphanie envoûtait Karim et quittait son compagnon au moment où celui-ci venait de France lui rendre visite, Frédérique se cherchait, Sylvie exultait, Renaud pensait, François-Xavier construisait... Jean-Pierre et moi étions les deux plus ardents pensionnaires de la bibliothèque. Pour des raisons différentes, nous investissions dans ce stage comme personne, nous y voyions l'un et l'autre un sésame pour faire quelque chose de nos vies. J'étais séduit pas ses idées, son humour déluré, sa vaste culture et son insondable curiosité. Lui, c'était l'archéologie. Moi, ce n'était rien : un projet griffonné par hasard pour obtenir ma place dans la promo, inventant un pont avec mes déjà bien vieilles études de physique, mais sans conviction. Il fallait que je sache l'arabe, j'aurais bien le temps, ensuite, de trouver quoi en faire.

Notre groupe s'est soudé davantage encore à la mort de mon père. J'y voyais moi, en tout cas, un solide secours. Et la force de notre amitié a pour l'essentiel survécu aux vingt années depuis écoulées. Karim est retourné en Algérie, Renaud a disparu dans les limbes de l'enseignement, François-Xavier a fait un retour étoilé l'an passé, par téléphone, Stéphanie s'est brouillée mais reparaît, par l'entremise de mon grand ami Menem. Restent Agnes, Sylvie, toujours loin mais toujours proche, Frédérique et ses indétrônables doutes, et Jean-Pierre.

Avec Jean-Pierre, nous avons eu toutes nos périodes. Celle de son mariage, dont je fus le témoin le jour où une princesse mourait sous le pont de l'Alma, puis celle de sa séparation, qu'il a eu du mal à assumer. Il est comme ça, Jean-Pierre : se livre peu, encaisse, laisse sourdre en lui la lassitude, puis explose et tourne la page juste avant que la fatigue ne le noie. Celle des séries, quand, en célibataire, il venait pour une soirée, un week-end, ou en transit depuis Lyon, se faire choyer, sans jamais oublier son saucisson lyonnais ou ses quenelles au brochet. Nous finissions alors nos soirées devant trois ou quatre épisodes de Six feet under puis de Rome. Celle enfin du professorat, où il a rencontré sa nouvelle compagne, mais celle aussi qui le dévore, corps et âmes, au point que la déprime et une certaine impuissance le gagnent à nouveau.

Jeudi, c'est drôle, le restaurant où nous étions avait quelque chose du Chamiyat. La gastronomie n'y paris-ethiopia-12601.jpgétait pas syro-libanaise, mais sa disposition, tout en longueur, nous a rappelé nos déjeuners de l'époque. Nous avons alors évoqué la grande avenue Abou Roummané, nos visites au souk, nos excursions à Alep avec l'inoubliable hôtel pouilleux Siahiyat. Et puis surtout les échappées vers Beyrouth, les retrouvailles avec mes amis libanais où nous étions accueillis comme de précieux frères.

Oui, les plus belles, ce furent nos plus belles années. J'y oubliais moi mes démons parce que ma copine était loin mais que sa seule existence m'épargnais d'inconfortables sollicitations.

Nous apprenions, nous nous liions, nous envisagions l'avenir avec optimisme, nous devenions, simplement.

(à suivre)

16 janvier 2011

la passion maladive (2/2)

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(première partie ici)

 

En résumé, j'avais connu la musique, n'avais eu ni la patience ni le talent pour en faire quelque chose, m'en était éloigné, puis y était revenu, à tâton, durant mon expatriation hongroise, mais demeurait dépourvu d'outils pour lui donner du sens.

 

A mon retour en France, auprès d'Igor devenu mon compagnon, une nouvelle longue et oublieuse parenthèse musicale s'ouvrit à moi, une torpeur culturelle tout court qui me faisait préférer le cocooning en banlieue devant une série américaine pour me sanctuariser du stress professionnel, à des incursions dans un Paris hostile. Au point que je nourrissait dans ce refuge irréel une demande sourde d'amour, qui finit d'ailleurs par me faire rencontrer la blogosphère.

 

Vois-tu, mon ami, je ne retourne pas à la musique pour plaire, mais il m'a plu d'avoir un guide pour m'entraîner là où je ne parvenais plus à aller seul. Pour trouver - fut-il injuste ou subjectif - un jugement sur le son, les voix, la musicalité d'une interprétation.

 

Je ne vais donc pas au concert pour être aimé, ou espérer l'être, pour briller, pour me montrer en bon élève : j'aime en croyant pouvoir ainsi cheminer loin dans l'incommensurable mélodique de la vie.

 

Et s'il y a frénésie - je te la concède, et cela aussi finit par l'épuiser - ce n'est pas non plus pour plaire, mais pour tenter de multiplier les occasions d'un compagnonnage où ce que je reçois ressemble alors un peu à de l'amour.

 

2885040798_1.jpgTout ce que j'écris là ne constitue pas un jugement de valeur sur la musique, d'ailleurs. Je ne crois pas qu'il y ait de hiérarchie valide entre la grande et la petite musique, entre celle de l'élite et celle du peuple, entre l'austère et la dansante. J'ai tout autant d'admiration pour le poète qui, guitare en bandoulière, va bousculer des montagnes de quelques mots choisis, élevés dans l'air. J'admire les troubadours, et il ne m'étonne pas tant que cela que l'une de mes précédentes amours perdues fut avec un danseur-chorégraphe.

 

Ce à quoi je me livre, dans ces lignes, c'est juste la tentative de comprendre la place qu'occupe la musique dans une projection amoureuse qui me porte autant qu'elle me détruit. Ou la place qu'occupe l'amour dans ma frénésie musicale. Et là, ce sont des valeurs inconsciemment érigées dans mon imaginaire qui me traquent, dont ce texte m'aide à mesurer l'origine. Celle d'une revanche sur une enfance paresseuse. Peut-être la vraie tentative de sortir de mon usurpation.


Si j'analyse honnêtement mon chagrin, chaque fois que j'ai peur de le perdre, c'est que derrière sa perte se cache la vraie peur, celle de perdre ce guide, le compagnon de route, le partenaire d'un art qui me réconcilie avec moi-même. C'est cela qui aujourd'hui me fait le plus de mal.


Parce que je ne voudrais pas devoir faire semblant d'aimer m'amuser à Disney-Land, m'éclater en boîte de nuit, ou aller à des concerts hard-rock pour construire une hypothétique relation qui serait vouée à d'inutiles tensions. Et que je ne voudrais pas avoir à repartir à zéro quand un chemin si joliment parsemé s'est une fois ouvert à mon horizon.


Voilà ce qui lie ma passion "soudaine" à ma quête amoureuse. Voilà pourquoi je m'accroche en dépit de tout. Voilà pourquoi cela dure depuis plus de trois ans. Je ne cherche ni à m'en glorifier, ni à m'en justifier, car, dût-il en exister un, c'est le contraire du modèle amoureux .

14 janvier 2011

la passion maladive (1/2)

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"Ta passion, aussi immédiate que démesurée, pour la musique a quelque chose de maladif et est une façon de garder ton amour près de toi."

C'est ce que m'a envoyé dans les gencives un lecteur de ce blog, en commentaire de ce billet. Il s'agit d'un lecteur plutôt fin limier, qui me suit depuis longtemps, autant que je sache, le plus souvent en silence, qui apparaît de loin en loin, sous différents pseudos, qui me veut du bien mais se soulage ainsi de frustrations qu'à mon corps défendant peut-être je lui inflige, tant l'amour semble difficile à se coordonner. Il s'est souvent manifesté en protecteur, approchant d'assez près les états de mon âme. Lui offrant même une poésie féconde. Il a cette fois choisi l'impromptu "viril". Mais s'est fourvoyé, éloigné de mon âme et n'en perçoit plus l'elliptique vérité. Car mon rapport à la musique est bien plus complexe que cela. Et remonte à bien plus loin.

Je ne veux pas éluder le débat sur ce que l'amour incite à accomplir, aux confins parfois de la dépersonnification. Je ne suis pas exempt de ces phénomènes, bien au contraire. J'en souffre. Et j'en parle, pour tenter de moins me maudire.

Mais la question qu'il me pose est la suivante : Est-ce donc pour plaire que je vais me perdre dans la musique ? Est-ce dans le seul but de la conquête que je m'aventure sur un terrain à moi étranger. Je pourrais même aller plus loin : n'est-il pas que je chercherais à accomplir dans la musique ce que je ne parviendrais pas à réaliser dans un lit ?

Il se trouve que j'ai beaucoup réfléchi à cette question. Car il m'arrive, de fait, de trouver fades mes ErreichPaar.jpgincursions musicales lorsque l'objet de mon amour n'y est pas associé. Ou que je n'ai plus autant le goût de les vivre quand nous sommes fâchés. Ce qui tendrait à prouver qu'à travers la musique, ma seule quête serait d'ordre amoureuse. Qu'elle serait donc dépersonnifiante. Et qu'elle aurait quelque chose de maladif. CQFD. Que je rompe, et quitte ce terrain étranger pour redevenir moi-même, et les choses reviendront dans l'ordre !

Me restera juste alors à savoir où se trouve mon authentique bercail...

La vérité est différente. Profondément différente. En fait, diamétralement opposée : c'est parce qu'il incarne une proximité rare avec le monde de la musique, que je suis tombé amoureux de ce bel inconnu, il y a trois ans. Au fond, il n'avait en lui rien de bien séduisant. Son corps était glabre, certes, doté d'un port droit, encore assez fin pour son âge, mais souvent flasque et terne. Son sexe était débraillé, d'un sombre troublant. La communication était pauvre entre nous, en raison de sa langue. Il avait mal au dos, soit. Et dans son œil scintillait une pâle couleur noisette un peu énigmatique. Mais surtout, il aimait la musique, avait étudié la musique, et... jouait de la musique. Ne l'ai-je pas d'ailleurs aussitôt nommé, ici-même, "mon violoncelle aux yeux couleur noisette", tant cette part d'identité a aussitôt compté pour moi ? Il avait cette noblesse, incommensurable à mes yeux, inestimable en tout point, et fondamentalement inaccessible à ma paresse, de jouer de la musique et d'en avoir étudié les principes. D'avoir une culture musicale abyssale et d'être ouvert à ses formes les plus contemporaines.

Et rien que ça en faisait à mes yeux un homme à part, digne de respect et pourquoi pas d'amour.

Je l'avais à peine croisé, qu'il incarnait déjà - même si c'était encore diffus à ma conscience - un idéal.

Car j'ai pour la musique l'instinct de la noblesse. Pour la musique classique, s'entend, plus que pour toute autre. Elle baignait en permanence la maison de mon enfance. Les dimanche matin étaient bercés de Bach, de ses cantates, de son Magnificat et souvent de ses Passions. Dès que mes parents eurent acquis une chaîne Hifi, France-Musique était diffusée en continu au salon, en tout cas en présence de mon père.

Nous allions enfants écouter dans les églises du Lot, l'été, des chœurs et des orchestres. Mon frère aîné, pétri de cet environnement, et nourrissant un goût précoce pour la chose profane, décalée et provocante, s'avalait à n'en plus finir des kurt Weil ou des Alban Berg, dont il avait érigé les œuvres les plus inaudibles au rang de monuments absolus.

C'est sans doute me voyant submergé par des passions dont j'étais incapable, et lassé de la médiocrité de huit années d'efforts à voir mon piano piétiner au stade d'une Romance sans-parole, que j'ai lâché l'affaire.

Mon adolescence m'a éloigné de cet univers. Mon amour pour le monde arabe m'a conduit à découvrir d'autres genres musicaux, d'autres timbres, aux couleurs orientales, et à les aimer. Puis mes premières années de jeune adulte me conduisirent vers une variété emprunte d'accents multiculturels.

Inconsciemment, la musique classique était rangée sur l'étagère d'une aristocratie patrimoniale, réservée à une élite, et de toute façon aux tarifs prohibitifs. Il ne devait guère rester que les concerts symphoniques de la fête de l'Humanité, et quelques CD de concertos redécouverts sur le tard, pour me garder en lien avec cet adamantin. Ainsi du Requiem de Mozart, du Concerto pour violon en ré mineur de Tchaïkovsky, par Anne-Sophie Mutter dont l'épaisseur du trait m'émouvait, ou des suites de Bach par Glenn Gould.

ivey22.jpgC'est à Budapest, dans les années 95-99, en même temps que j'acceptais de me vivre en homosexuel, que je revenais vraiment à cette grande musique, jouissant de concerts prestigieux dans l'auditorium de l'Académie de Musique Franz Liszt, où je me rendais seul, pour trois francs six sous à l'époque, ou y invitant des visiteurs de passage : les Tableaux d'une exposition, le Double concerto de Bach, les adaptations de Wagner par Litsz avec au piano Zoltan Kocsis, la Symphonie du nouveau monde de Dvorak... J'étais fier de retrouver, à peu de prix, ces émotions qui, je crois, me grandissaient. Il m'y manquait sans doute un guide, des conseils, quelques commentaires pour m'assurer dans mes jugements et percevoir le mystère lorsque, quelques fois, il se nichait dans des phrasés difficiles. Bartok me restait une énigme, à l'exception peut-être de ses danses roumaines. Ligeti et d'autres contemporains m'étaient étrangers malgré tout, et il était sans doute pour moi un peu frustrant de ne pas réussir à accéder à des émotions du côté plus actuel de la musique classique.

Oui, c'est cela, il m'y manquait un guide.

(à suivre)

10 janvier 2011

je compte

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Je me souviens de l'étonnement de mon psy, il y a quelques mois déjà puisque j'en ai fini avec lui depuis l'été dernier, lorsque je lui ai dit un jour qu'en nageant, je comptais. Quelle drôle d'idée, n'y a-t-il rien de mieux à faire en nageant ? J'ai compris qu'une partie de mon univers lui était incompréhensible, et qu'il y avait des choses de moi auxquelles il n'accédait pas. C'est comme avec le blog : il n'a jamais perçu ce que l'échange avec des anonymes pouvait représenter, le rôle que jouait socialement l'entrée d'inconnus dans une part intime de soi, dans mon travail même d'analyse. J'avais choisi un psy homo pour au mois n'avoir pas à m'expliquer en détail sur des pratiques ou des situations, être certain qu'il les comprendrait d'une simple allusion, mais c'est sur d'autres aspects que nos sphères se dissociaient.

Car oui, dans l'eau, je compte. Je compte tout le temps. Je ne fais que compter.

Une séance idéale fait 2.000 mètres, mais une séance étriquée peut s'arrêter à 1.500. Jamais à moins. Mon cinquante mètre de crawl bien lancé et bien étiré nécessite 40 mouvements (48 pour le dos crawlé, 21 pour le papillon et 18 pour la brasse). Quand je fais mieux c'est une victoire, si je fais moins je me ressaisis.

Donc je compte : un, deux, trois, on respire à droite, quatre, cinq, six, on respire à gauche, sept, huit neuf... si tout va bien, je franchis la ligne intermédiaire au 15ème mouvement.

J'ai trois types de séance : la dominante dos crawlé, la dominante papillon, et intercalée entre les deux, la dominante crawl.

En moyenne, je vais nager quatre fois par semaine, idéalement cinq, quelques fois seulement trois.

En quatre séances, je boucle ainsi un cycle : séance crawl, séance dos, séance crawl, séance papillon. Puis je recommence. Il faut bien calculer quand a lieu la séance papillon, car elle s'accommode mal d'un bassin surchargé.

nageur en érection.jpgUne séance crawl se décompose de la façon suivante : 1.000 mètres de crawl, suivis d'un panaché (300m brasse, 100m 4 nages, 100m dos brassé, 200m 4 nages, 100m dos brassé, 100m 4 nages, 100m dos brassé), le dos brassé étant un mouvement de relaxation, d'étirement et de récupération.

La séance dos se déroule sur le même principe : 1.000 mètres dos crawlé, suivis du cocktail de nages alternées.

Tout comme la séance de papillon : sauf que là, 1.000 mètres d'affilée en papillon, ce n'est pas à ma portée. J'alterne dix fois 50m en papillon et 50m en retour brassé de récupération. Avec de longs étirements du dos et des jambes à chaque virage.

Je compte, mais je ne me chronomètre pas. Compter me donne des repères, me permet de vérifier la justesse de mes sensations. Mais je ne suis pas un performeur.

Un jour WajDi m'avait surpris à me demander en combien de temps je faisais mon 100m crawl en sprint. Il me dit que lui l'avait fait tourner autour de 1 minute 20, 1 minute 21. Je me suis alors mis à vérifier mes temps pour constater que j'arrivais poussivement à 1 minute 50, 1 minute 48 en poussant bien. Pendant quelques semaines j'ai travaillé mon sprint, et le 100m le plus rapide que j'ai réalisé alors devait se situer à 1 minute 37.

Si je cultive aujourd'hui mon goût pour le sprint, consacrant dans une séance de crawl, 4 de mes 50m à des pointes de vitesse, c'est sans chronomètre. Juste pour la sensation.

Je ne suis pas seul à compter. Un auteur scandinave a publié un livre sur les stupidités de notre civilisation. J'y ai appris qu'en consacrant 10 heures par semaine à la natation, transport et turlute sous les douches inclus, je gagnais trois ans d'espérance de vie, mais que quand à 85 ans j'aurais nagé pendant 55 ans, ce sont exactement trois ans de ma vie qui n'auront été consacrés qu'à nager.

Et puis il y a les ambiguïtés. Jusqu'à vendredi dernier, chaque fois que je demandais à l'ami qui me tourmente si je comptais pour lui, j'avais inéluctablement comme réponse qu'il comptait sur moi. Tu parles comme ça pouvait me rassurer ! J'ai donc pris le temps de lui expliquer la différence qu'il y avait, dans la langue française, entre ces deux sens de "compter", et j'ai reçu vendredi un texto qui me disait que oui, je comptais pour lui, suivi d'un smiley tout sourire. Ce qui ne l'a pas empêché de se tourner, sans égard pour mes larmes, vers une autre jeunesse miroitante ce week-end.

Et c'est là toute la différence entre compter, et être aimé. Ça brille moins. Moi, je compte.