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24 mai 2010

l'amour, le secret et la main faillible

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Louis page, tu connais ? Forcément, tu connais. De nom, au moins. Moi, je connaissais de nom. Comme Louis La Brocante. Comme Joséphine Ange-Gardien. Des personnages de télévision, des figures de séries, aux épisodes maintes fois rediffusés et pourtant jamais vus, des héros mythiques devenus malgré toi membres de la famille à force d'habiter le paysage audiovisuel. Un peu ton oncle d'Amérique.

Louis Page, il dure depuis 1998, tu as eu le temps de t'y habituer. Un prêtre, en plus, pétri de bons sentiments. Si par malheur la télé est allumée au moment où ça commence, tu finis toujours par zapper, agacé dès la première minute par un rythme surfait, une ruralité irréelle et des couleurs de papier glacé.

Pourtant ce samedi, à l'heure de la sieste, intrigué par l'image d'un face-à-face trouble entre deux hommes à la beauté jeune et mâture, j'ai tendu l'oreille, l'histoire m'a attrapé par la main et je suis resté happé. De toute façon, chaque fois que l'homosexualité apparaît dans un film autrement que comme un élément de décor, une chimie particulière opère dans mon cerveau, et me scotche devant mon écran.

L'un des deux hommes était donc Louis Page. Le second un jeune prêtre joué par Anthony Delon. Le premier, en pèlerinage - un fil rouge de la série, semble-t-il - détecte chez l'autre une faille cachée. Ce dernier vit en effet une liaison amoureuse avec l'infirmier du village. Au déchirement spirituel qui met en balance son sacerdoce et son désir amoureux s'ajoute la rumeur qui enfle parmi les paroissiens à devenir intenable. L'autorité ecclésiastique n'aura raison ni de sa foi ni de son amour, mais réussira à désorganiser sa vie et ses sentiments. Voilà le propos.

00990646-photo-louis-page.jpgJ'ai plusieurs fois été au bord des larmes en suivant cette intrigue. Le scénario est cousu de fil blanc, les personnages ne sont jamais loin de leur cliché. La bonne du curé comme le mari de la boulangère. Pourquoi alors ai-je tant été touché ? A cause de ces sentiments qui viennent perturber un ordre existant ? De cette émotion amoureuse, indépendante de la volonté, qui parvient pourtant à détruire ce que la volonté a bâti ? De ce rapport un peu obsédant au secret ?

Le secret ici a plusieurs fonctions, protectrices, donc non-coupables - peut-on dire innocentes ? Protéger les fidèles de leurs relents, le séminariste de sa hiérarchie, l'Église de ses forfaits, le village de ses démons, l'infirmier de la vindicte. Le secret y est sanctuaire. Il ne faut rien dire pour ne rien bousculer, ne rien risquer de perdre. Au fond, l'oppression cléricale opère ici comme dans la vraie vie l'homophobie intériorisée. J'y ai donc une nouvelle fois retrouvé les voies de mon propre cheminement, celle des rues sombres où sont parfois des amis chers. J'y ai retrouvé mes paravents, mes façades, ma protection contre l'opprobre, contre les phobies supposées, contre surtout l'effondrement d'une image patiemment construite, contre l'anéantissement de l'idée qu'on était censé s'être fait de moi, de laquelle je croyais dépendre l'amour qu'on me portait, contre ma propre lâcheté.

Ce sanctuaire était mon salut, tout autant que ma prison. La pire de toutes, peut-être, parce que j'en avais moi-même érigé les miradors.

Et pourtant, quand l'édifice se fissure, quand il s'affaisse et laisse le prêtre démasqué dans sa plus nue solitude, des mains se tendent, des yeux s'ouvrent, des lignes bougent. Son déni est accepté, respecté pour ce qu'il fût, et l'amour triomphe. Quelques brebis auront été égarées au passage, mais jamais bien loin ni bien longtemps. Elles s'en montrent grandies, ou alors c'était de vieilles carnes. L'Église dans cette histoire, hors mis Louis Page qui est là pour ça, n'en sort pas à son avantage, engoncée dans la défense de ses valeurs. Comme d'autres aujourd'hui crient "République, république, république !" pour stigmatiser et attiser les communautarismes. Mais ceci est une autre affaire.

Certains, insupportés par l'adultère, peuvent voir dans le secret les stigmates de la lâcheté. Ou une expression égoïste. D'autres y verront une soupape, plaideront la fenêtre vitale. Il y a de tout cela, dans le secret. Ce peut être même une stratégie de survie.

Mais il y a toujours aussi dans le secret une charge insondable, déchirée, un enfermement étouffant, qui portent en eux, dut-il ne jamais vitrail5.jpgéclore, l'aveu.

L'aveu à son église personnelle. A la grande église de sa vie, à sa cathédrale extime, à tout l'édifice social auquel on appartient, aux générations d'avant, à celles d'après, à l'inextinguible voisinage... Le secret est cette pierre que l'on rêve sans fin de retirer du mur, mais que la main ne parvient jamais à approcher... La main tendre, la main belle.

La main faillible qui ne se résout pas à se montrer tel, sans savoir si c'est par égard pour les autres ou par égard pour elle-même.

14 février 2010

Bertrand (1) à ciel ouvert

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Il me faut donc te parler de Bertrand. Je l'avais laissé dans les couches profondes de mes souvenirs. De ceux que l'on enfouit pour qu'ils ne s'abîment pas dans d'abusives relectures, ou parce qu'ils ravivent les plaies d'une période difficile, intérieurement dramatique.

Il me faut t'en parler aujourd'hui à cause de ses tourments à lui, qui me hantent, de ses émois qui sont allés le réveiller, et parce que merde, on n'a qu'une vie ! C'est un peu ça, qu'il m'avait appris...

Il est celui qui m'a permis d'entrevoir une homosexualité décomplexée, assumée, à ciel ouvert, celui qui m'a rendu la transgression vertueuse. Il mettait pour la première fois dans ma main un signe d'égalité entre vérité et avenir, alors que je pensais devoir choisir l'une ou l'autre. C'est à lui que je dois l'élan de courage qui me permit, un jour de 1997, au début du printemps je crois et au pire de mon désespoir, de sortir de ma prison.

Alors, à lui, à mon filleul de blog, qui jongle avec la vérité et l'avenir et qui, du coup, est venu me tirer par la manche, je dois ce récit.

Je n'ai pas rencontré Bertrand dans des bains. Ni même dans un complexe naturiste, où j'avais commencé à rencontrer des hommes depuis presque un an - depuis l'été précédent, en fait, puisque Csaba avait été une rencontre de plage, enfin de strand.

J'avais connu les petits coups rapides dans des recoins obscurs, mes premiers touche-pipi sans mot échangé, les hommes emmenés à la maison dans la crainte des voisins, ceux suivis chez eux dans la peur du crime. J'avais connu des caractères tordus, des sentimentaux, des paresseux et des vaillants, des hommes qui se laissaient caresser comme s'ils t'honoraient de leur seul abandon, d'autres qui t'entouraient de mille et une attentions.

J'avais rencontré des Hongrois, des Irlandais, un Allemand et son compagnon américain qui m'initièrent au triolisme unisexe. J'avais eu mon premier béguin, mon premier flirt, ma première rupture, ah, Péter, qu'est-ce que tu m'en avais fait voir, entre ta mère qui ignorait tout mais chez qui tu vivais, ton régulier qui n'ignorait rien, mais à qui tu me cachais, et tes remords, tes hésitations ou ta lassitude - je n'en saurais jamais rien, sauf que tu voulus longtemps, ensuite, rester un ami proche.

Toutes ces liaisons, bip court ou bip long, étaient nées dans la moiteur des bains ou le hâle caniculaire. Dans des lieux qui devinrent pour moi dédiés à cet art de la rencontre, ou à la consommation sur place, lors de permissions hors de mon bagne pour croire à un autre possible.

Je vivais alors à Budapest, et ma relation avec ma compagne s'en trouvait, de fait, intermittente. Cette respiration nous convenait à tous les deux. Enfin, surtout à moi.

Pourtant, je crois que l'inconfort de ma double vie se nourrissait du sentiment que je n'appartenais plus au milieu des hétéros, j'avais cessé plongeon5.jpgd'être normal depuis que je touchais des hommes, mais je n'appartenais pas non plus au nouveau monde puisque je le côtoyais en secret. C'était assez étrange, d'ailleurs, parce que tous ces hommes que je croisais, avec plus ou moins d'intensité, je ne pouvais les imaginer qu'en paix avec eux-même : assumés et expérimentés. Ils avaient déjà un compagnon, ou sortaient d'une liaison, il y avait dans leurs chambres des effigies explicites, certains s'étaient bâti des intérieurs tout entiers tournés vers cet univers homoérotique, équipés de toutes sortes d'ustensiles idoines soigneusement rangés à proximité de leur lit et qui me troublaient plus qu'ils ne m'excitaient.

Peu à peu pourtant, avec ceux que j'eus la chance de fréquenter au delà du superficiel, je découvrais que cette intimité libérée cachait un certain malaise, et je percevais le grand secret dans lequel, en vérité, ils tenaient toutes les autres sphères de leur vie, familiale ou de travail. Je dirais aujourd'hui, sans l'avoir vraiment réalisé sur le moment, que par ce fait, l'image de l'homosexualité dans laquelle je baignais alors ne me permettait pas de m'y projeter heureux. J'y exultais puis m'y recroquevillais. Je croyais ne jamais trouver la sortie.

Il m'était devenu vital - et j'emploie ce mot au sens propre - qu'on m'ouvrît le ciel.

(la suite est là)

05 février 2010

un bon père

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J'aurais été un bon père, je crois. Souvent, mes amis me le disent, quand ils me voient jouer avec un môme, babiller, lire à haute voix un livre de contes ou improviser une partie de cache-cache, selon l'âge. Un père patient, attentionné, oublieux de lui-même... J'aurais pu sans doute être ce père aimant.

Je ne boude pas la liberté et l'indépendance que me laisse la non-parentalité. Tonton, ou parrain, c'est quand même moins de charge, surtout dans le quotidien. Mais régulièrement, j'éprouve des regrets à ne m'être pas autorisé d'être père à l'époque où je le pouvais. Où j'étais sollicité.

J'avais 19 ans quand - accident de notre toute première fois sans doute - ma copine dût avorter, pour préserver notre jeunesse et ses études de médecine. Au fond de moi, j'étais fier d'être fertile.

Dix ans plus tard, Armelle me disait et me répétait, avec l'argument de son âge, son envie d'enfants. Je résistais, invoquant mille instabilités dans notre vie. Mais je sais que je ne redoutais qu'une chose : que cet enfant ne s'avère être tetine_gaynormandie.jpgle verrou du cachot où j'étais enfermé. Je vivais avec Armelle dans le mensonge d'une hétérosexualité ordinaire, je lui infligeais des doutes et des échecs, sa féminité n'en sortait pas grandie. Mais du moins cela se jouait-il entre elle et moi. Ce n'était ni pire ni meilleur que ce que je cachais au reste de nos familles, à mes collègues, à nos amis communs, et finalement à l'humanité toute entière. Mais comment pouvais-je l'infliger à un être que j'aurais moi-même conçu. A une petite chose qui n'aurait rien demandé à personne, que je serais allé sortir, moi, du grand sommeil intersidéral pour l'estampiller d'un seul message : je suis un faux, le fruit d'une alliance sans fondement, sans sens, sans preuve, témoin du seul orgueil de ton père, et victime de sa seule lâcheté.

Probablement, c'est en partie pour desserrer l'étau de cette demande-là que je me suis mis à concevoir comme une évidence, d'abord de façon floue, puis de plus en plus nettement, qu'il me faudrait sortir du placard. Pour éviter d'être père. Ou ne pas avoir à justifier de ne pas l'être.

Je suis depuis passé de l'autre côté. Le mensonge, le mal-être qui va avec et ses wagons de frustrations sont depuis longtemps derrière moi. Mais j'ai parfois des regrets d'avoir ainsi lié ma capacité à être père au regard répugnant que je portais sur ma sexualité. Non seulement, j'aurais pu être un père aimant, mais l'enfant que j'aurais eu aurait été quelqu'un de bien. Fier sans doute d'avoir un papa homosexuel, à le proclamer d'abord haut et fort dans les cours de récréation, à l'évoquer plus subtilement dans des rédactions sur le thème de l'amour, ou sur celui de la liberté ou de la responsabilité, à l'assumer de façon décomplexée vis-à-vis de ses potes de lycée, ou à l'heure de sa première copine, il aurait été ouvert, curieux, tolérant. Cet enfant là aurait eu sa vie, ses bifurcations, ses hésitations, il aurait commis ses erreurs, aurait cultivé ses jardins secrets pour chercher sa personnalité. Mais il n'aurait pas manqué de dignité. Il m'aurait sans doute empoisonné la vie, pleurnichard quand je l'aurais voulu fort, casse-cou quand je l'aurais voulu prudent, indécis quand je l'aurais voulu sûr de lui. Il m'aurait fait une crise d'adolescence qui m'aurait laissé démuni. J'aurais craint son entrée dans la vie, et aurait sans doute connu les insomnies. Mais il m'aurait délivré de ces regrets.

Tu vois, tu te donnes trois mille mètres pour décider d'aller d'un côté ou de l'autre, mais ce désir de paternité qui te titille peut exister sur chacune des branches de l'échangeur. J'en suis convaincu. A condition de ne pas faire d'un môme l'arbre derrière lequel se cacher. Et de ne pas perdre de vue que père ou sans enfant, si l'heure du déchirement vient toujours avec des larmes et te laisse dans le noir, il ne lègue pas que des ruines.

10 novembre 2009

histoire de murs (3) des dominos dans la tête

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histoire de murs (1) un de perdu, 17 de retrouvés

histoire de murs (2) les murs de nos hontes

(une suite)

Je ne sais pas si tu as remarqué, mais il y a une chose étrange : on dit que les Allemands de l'est ont gagné la liberté en entrant dans Berlin ouest. Comme s'ils avaient été enfermés, eux, dans un étroit huis clos, tandis que Berlin-ouest aurait été un espace d'horizons infinis. Or la géographie des lieux ne t'a évidemment pas échappé. C'est bien Berlin-ouest qui était cernée d'un mur. Berlin-est n'était au fond que la capitale de la RDA, ouverte sur le reste du pays, aux larges frontières perméables vers la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, ou même la Grande Union soviétique.

Pourtant, c'est pénétrer dans le sanctuaire de Berlin-ouest, c'est à dire dans un réduit de quelques kilomètres carrés, qui représentait une libération... étrange, non ? Comme pour ces Africains venus des immensités sub-sahariennes, pour qui franchir la limite des enclaves de Ceuta ou de Melilla revenait à s'ouvrir à l'Europe.

240px-Aqua1klein.jpgAu fond, le sentiment d'enfermement a peu à voir avec la géographie réelle. La claustrophobie est d'abord une construction mentale, ou la réaction mentale à une représentation abstraite. En entrant à Berlin-ouest, je ne gagne la liberté que parce que je m'imagine que je vais désormais, tout en restant moi, m'affranchir des interdits. Rester moi avec mes diplômes, mon travail, les lieux de loisirs que j'affectionne, les relations sociales où je me gratifie, mais en prime avec le droit de voyager vers l'ouest à ma guise, de visiter Paris et sa Tour Eiffel, d'acheter des jeans de marque et des chaussures à la mode, sans doute d'épater ainsi mes potes et élever encore mon estime de moi. Évidemment, si la liberté porte en elle la concurrence, des risques d'exclusion, la perte de considération, le stress et l'angoisse du lendemain, alors j'y réfléchis à deux fois : est-ce que l'on ne me propose pas déjà un nouvel enfermement ?

Mais bon, la liberté est rarement livrée avec le manuel d'utilisation. Ni même la migration d'ailleurs.

Moi j'ai fait le choix d'être libre quand j'ai accepté de bander en regardant des hommes, puis quand j'en ai laissés me toucher, et enfin quand j'en ai conviés chez moi. Cette liberté dépassait tout le reste - la vie m'avait pourtant réservé déjà un sacré lot de réussites et de reconnaissance. Mais cette liberté-là les surpassait toutes.

Moi aussi, après quelques semaines de vertige, j'ai alors fait tomber par pans dans ma tête un mur de silence comme un jeu de dominos : en quarante huit heures, mon coming out auprès de ma copine se répandit sur mes collègues de travail, mes camarades de combat, ma mère et tout le reste de la famille. J'envahissais le monde libre avec tout ce que mon moi comptait de traband, de drapeaux et de personnalités multicolores. Je visitais tous les lieux de drague, je tentais toutes les expériences, mille bites traversèrent mon cul ou ma bouche en quelques semaines. A tel point que je crus un temps, me fermant, au coeur de cette délivrance, à tous les autres paramètres de la vie, m'isoler dans un nouveau ghetto. Le risque était là et j'ai su l'esquiver, peut-être parce que j'avais justement assez vécu pour ne pas laisser d'autres murs se dresser dans ma tête. J'aurais pu y sombrer, pour autant je n'aurais pas permis à quiconque de m'empêcher d'accéder à cette adolescence tardive.

Je me demande souvent d'ailleurs comment des homosexuels est-allemands ont appréhendé les lieux de baise de Berlin-ouest, que l'on décrivait parmi les plus trash du monde. On a été repu de témoignages, ces derniers temps, mais quid des pédés de l'est ? Ils ont du se précipiter pourtant dans l'underground occidental : ont-ils été conquis par les golden shower, les jeux de soumission, l'usage de drogues à bander ?... ou écœurés, dégoûtés par cet univers révélé, préférant les parties de touche-pipi à la papa dans l'alcôve des clubs de sport ou des casernes ? Où se situaient donc leurs barrières mentales ?...

Il y a ainsi de grands blancs dans ces célébrations, sans doute parce que la fête doit rester nette, et qu'il ne faudrait pas confondre toutes les libertés. Ni toutes les histoires.

Nous sommes donc désormais dans un monde libre. Unilatéralement libre. Unipôlairement libre.

Et pourtant, qu'il est dur de regarder l'Africain autrement qu'avec nos yeux du colonisateur. La femme Frédéric Gaillard - Peser.jpgadultère autrement qu'en salope, le chômeur de longue durée, ou l'artiste, autrement qu'en parasite. Il est surtout dur pour chacun d'eux de se considérer en dehors de ce regard pesant ou supposé. Nos représentations ont la vie dure, et les barrières intérieures, ou plutôt intériorisées, sont des murs bien plus solides dans nos têtes, bien plus fiables que les murs de béton. Ce sont nos murs du silence...

A propos, as-tu vu comme ils se ressemblent, à un demi siècle d'intervalle, les murs de Berlin et de la Palestine : mêmes lés de béton, mêmes méthodes d'assemblage, mêmes rendez-vous d'artistes. Certains Palestiniens ont même tenté d'y faire une brêche, ces jours-si. Ils se sont juste heurté à l'indifférence du monde. Pourtant, je suis sûr qu'il y a quelques Palestiniens qui aimeraient bien aller faire du lêche-zbab du côté des bars enfumés de Tel-Aviv... Ont-ils démérité pour qu'on le leur dénie ?

19 juillet 2009

le premier homme qui me marcha sur la lune

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C'était à la fin du printemps 1996. Je vivais à Budapest depuis plus de six mois. Je voyais chaque matin sous les douches de la piscine Alfred Hàjos de jeunes hommes nus, insouciants de leur jeunesse et de leur beauté. Mais tout autant que je prenais conscience de l'irrévocabilité de mon homosexualité, j'avais l'impression que chaque regard me trahissait, ou que ces jeunes n'étaient que des fabriques à fantasmes, inaccessibles et irréels. J'enviais simplement leur jovialité et le naturel avec lequel ils portaient leur nudité. Une ou deux fois par semaine, brutos10415.jpgsouvent le week-end, je commençais à explorer les bains thermaux, et je voyais alors d'autres nudités, plus équivoques. Les volutes de vapeur me faisaient disparaitre et j'y craignais moins d'exister au milieu d'elles.

Et puis une fois, c'était dans le bain de l'hôtel Gellert, il était arrivé qu'un homme s'approchât de moi, m'y caressât la jambe du dos de la main et tout en me parlant m'y empoignât le sexe. Il me dit en français - il était professeur d'université - qu'il avait bien de la chance qu'un jeune homme aussi beau que moi se laissât ainsi approcher. J'avais alors tenté à mon tour de lui toucher le sexe, mais ne rencontrant qu'une pièce molle cernée de poils longs, j'en avais ressenti du dégoût et le mis aussitôt à distance.

Il était néanmoins évident que le moment approchait où j'allais passer à la casserole, et j'en recherchais l'augure. Je découvrais aussi que les printemps à Budapest étaient inondés de soleil, que les gens aimaient alors à se dévêtir. L'Est s'avérait être autre chose que ce que je m'en était représenté depuis tout petit : il y régnait une douceur de vivre, des couleurs et des rythmes des plus agréables. A la fin du travail, je commençais à m'aventurer à la grande piscine familiale Palatinus. Je ne sais plus d'où je le tenais, d'un guide ou d'une observation plus personnelle, peut-être de ce malheureux professeur d'université, mais je savais qu'il y avait des terrasses naturistes non mixtes, et qu'on y faisait parfois des rencontres. Qu'était une rencontre, d'ailleurs, et si elle avait lieu, comment le savoir ? Et qu'en faire ? J'allais peut-être là-bas avoir des occasions de répondre à ces questions.

1-as (5).jpgJe ne sais plus bien dire si c'est à mon premier passage que la rencontre eut lieu. Ou s'il m'avait fallu y revenir plusieurs fois, car j'ai la faculté d'occulter les tentatives infructueuses. J'y étais allé plusieurs fois à de simples fins exploratoires, me semble-t-il, sans m'attarder, me sentant intrus ou me croyant observé. Toujours est-il que ce jour-là, de mai ou de juin 96, un samedi, autant que je m'en souvienne, sur la terrasse d'abord, puis sous la douche de façon plus explicite, un garçon m'observa et me fit comprendre que je lui plaisais. Lui n'était pas vraiment beau. Mais il était jeune. Il était un peu édenté, très brun, et je me souviens que je me demandais s'il n'était pas Gitan. Je l'ai même supposé être un prostitué, et durant tout ce qui allait suivre, jusqu'à son départ, ne connaissant ni les codes de la drague ni ceux du tapin, je m'imaginais qu'à la fin il allait me demander de le rétribuer de quelque chose.

Il s'appelait Csaba. Il était en vélo alors que j'étais venu en bus, il avait donc du suivre le bus pour me rejoindre chez moi, et cette insistance m'avait intrigué. Il avait l'air content de me suivre, et me fit comprendre que les Français étaient des amants de choix.

Autant que je m'en souvienne, je ne m'embarrassais pas de savoir si je serais à la hauteur ou non. J'avais juste besoin de vivre cette expérience. Et qu'importait qui il était au fond, et ce qui le motivait. Qu'importait son sourire un peu benêt. Pour la première fois, j'allais embrasser un homme avec frénésie, un homme frotterait son sexe contre le mien, m'arracherait les vêtements, je connaitrais mes premières pipes. Mon cœur battait fort, mais je ne donnais visiblement pas l'impression d'être novice. En entrant dans mon immeuble, j'eus l'impression que les voisins étaient tous à l'affut, et qu'ils préparaient déjà un rapport circonstancié à l'attention de l'organisation qui m'employait. Une fois chez moi, je les imaginais dans le couloir écoutant à ma porte chaque bruit que nous pourrions émettre. Mais finalement, dans l'action, j'évacuais ces sensations parasites, et me laissais aller à prodiguer des caresses et à en recevoir.

Je revois peu de choses de ces premiers pas sur ma lune. Un canapé vert bouteille, une lumière déclinante, un sexe tendu... Dans mon brutos5134.jpgsouvenir, je nous revois surtout debouts. Il n'y eut aucune pénétration, donc aucune capote, et je suis incapable de dire si ces instants durèrent un quart d'heure ou trois heures.

Cela reste en tout cas le premier sexe d'homme que j'eus jamais touché à part le mien et celui si inconsistant du professeur d'université. De ce jour-là, je sortis du scaphandre de mon innocence sexuelle, et commençai une aventure foisonnante sur le chemin des hommes.

Dès vendredi, je repars en pèlerinage à Budapest, en mode sex and sun, et ce n'est pas au Palatinus que j'escompte la moindre de mes rencontres, comme pour laisser à mon soleil du Levant le loisir de se faire couchant.

[Je racontais là, à l'ouverture de mon blog, tout ce qui bouillait en moi à l'époque de ce coming out]

26 mai 2009

égalité hommes-femmes

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Un curieux point d'équilibre a sauté à ma figure dimanche après-midi, en roulant seul sur l'autoroute A5, livré à la déambulation de mes pensées : aujourd'hui, enfin, ces jours-ci, ma vie sexuelle, ou plutôt mon vécu sexuel, se partage entre deux moitiés égales : une moitié hétérosexuelle - les 13 premières années de ma vie d'adulte, non assumées, où je connus comme par défaut de premiers attouchements avec des femmes et deux longues expériences de vie commune avec elles - et une moitié homosexuelle - 13 ans de relations amoureuses débridées, heureuses ou piteuses, mais vécues dans l'immense soulagement de la sincérité.

Ça me fait un peu bizarre de réaliser ça : deux fois treize ans. D'un côté, quatre femmes : celle d'une nuit, qui me dépucela de sa bouche gourmande ; ma première copine libanaise, qui essuya à peu près toutes mes immaturités six ans durant ; une amie en détresse, qui m'attira à son lit un soir d'égarement ; et ma bretonne, une histoire de huit ans, qui traversa finalement avec moi le séisme du coming out.

De l'autre, des histoires qui se succèdent, se ressemblent, ne mènent nulle part, mais dans l'éclate. De la tendresse à revendre, mais aussi beaucoup de lâcheté et d'inconséquence. Quelques centaines de queues goulûment avalées, d'autres simplement masturbées dans quelque recoin sombre - une porte cochère à La Havane, un jardin public à Budapest, un hôtel de luxe à Tel-Aviv, les toilettes en sous-sol d'un restaurant de La Bastille, des douches publiques d'ici et d'ailleurs - ou en pleine lumière dans des saunas, des clubs naturistes, ou des soirées privées très "open". Assez peu de pénétrations, en fin de compte, ni dans un sens ni dans l'autre. Quelques beaux élans amoureux, de plusieurs semaines ou de plusieurs mois, une vie commune de plus de onze ans qui perdure - ce qui devrait me rendre fier, sauf que je ne lui trouve plus de sens. Et enfin une vraie histoire d'amour, construite dans le partage et le combat, mais en fait sur du sable, qui n'a que faire de mes digues et ne débouche nulle-part.

Cela me fait donc 26 ans de vie sexuelle ! Wouah ! Non, attend, laisse moi recompter... C'est bien ce que je me disais : 25 ans, seulement, 25 ans de vie sexuelle, puisque je me compromis durant toute une année dans une double vie avant de parvenir à sortir du trou.

Cela nous fait donc un quart de siècle, pour une égalité presque imparfaite.

06 mai 2008

la porte de la salle de bain (suite)

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Donc, j'en ai parlé. Ça doit être aussi un effet "blog". Et j'ai pu vérifier que ça n'avait jamais traumatisé que moi. J'avais entre 6 et 7 ans, lui entre 7 et 8, il avait refermé sous mon nez la porte de la salle de bain, avait revendiqué son droit à l'intimité, ou à simplement devenir grand, et j'étais resté seul avec ce manque, qui deviendrait une quête, où s'est peut-être nourrie mon attrait pour les hommes. J'en avais parlé là (voir le jour où la porte s'est fermée).

C'est ma mère que j'ai interrogée la première. Elle m'a confirmé qu'elle n'en avait gardé aucun souvenir. Elle s'est contentée de dire qu'on était vraiment très petits encore quand on prenait notre bain ensemble. Puis avant-hier, j'ai demandé à mon frère. Pareil. Effacé de son disque dur. Cet épisode n'a donc bien eu de sens que pour moi. Dans le secret.

Mais mon frère m'a par contre raconté une autre anecdote, qui n'est sans doute pas sans rapport.

Maman avait un collègue, prof d'EPS en collège. Il était venu un soir à la maison, accompagné de son fils, un poil plus âgé que nous. Il serait entré dans la salle de bain par inadvertance. Et nous voyant ensemble dans la baignoire, il se serait marré comme un tordu. Mon frère dit qu'il n'en ressentit pas de gêne, mais le seul fait qu'il s'en souvienne semble indiquer le contraire.

Sans doute, la honte qu'il avait ressenti n'était pas tant d'avoir été vu nu, mais d'avoir été vu plus enfant qu'il n'eut souhaité le paraître devant un grand ! En m'excluant de son bain, il franchissait un échelon d'âge. Dans mon esprit, il faisait de la nudité un graal, et donc très vite mon phantasme.

Et voilà comment j'arrive à me faire tout seul des petites séances de psychothérapie perso et pas chères à l'occasion de retrouvailles familiales...

22 mars 2008

ma part d'usurpation

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Je suis un usurpateur.

Je ne suis pas celui que l'on croit. Je n'ai pas les qualités que l'on me prête. Et ça fait vingt cinq ans que ça dure. Je n'ai ni talent, ni courage, ni culture. Je ne suis qu'un illusionniste : piètre corde à mon arc, même si elle m'a conduit loin.

Je joue des rôles, et je deviens les rôles que je joue. Je choisis un habit et je deviens le personnage. Seul moi sais encore qu'il s'agit d'une fiction. Le bon à l'école, pour plaire aux parents. Le bon en maths pour impressionner les copains. L'enfant enjoué, pour amuser la famille, le leader étudiant pour l'illusion du pouvoir, le bon en arabe pour épater la galerie, le praticien des relations internationales pour accéder au toit du monde, le bon en sport pour me glisser dans la grande arène de la république, l'organisateur, le modérateur, le synthétiseur, le manageur... Tous ces rôles, l'un après l'autre, je les ai endossés sans y croire, en m'efforçant d'y entrer au chausse-pied. Comment et pourquoi m'y a-t-on toujours vu à la hauteur ?

Il n'y a qu'un rôle que je n'ai pu jouer jusqu'au bout, parce qu'il m'enfermait trop loin des territoires où je devais aller, c'est celui de l'hétéro. L'homme marié promis à une belle progéniture, c'est la seule usurpation d'où je sois finalement sorti, c'était la plus insupportable, elle m'était trop douloureuse, je n'ai jamais réussi à m'y fondre, l'habit était trop grand, ou trop étroit pour moi.

J'aimais bien être le gendre idéal, une certaine socialisation qui allait avec, mais je me voyais trop comme l'usurpateur que j'étais pour m'y complaire vraiment. Et puis il y avait ce manque, si durement ressenti, si lancinant, la conviction grandissante, que "ça" ne passerait pas, que j'étais condamné à vivre avec, et qu'aucun miroir ne pourrait jamais me rassurer.

Je me suis arc-bouté comme un malade pour ne pas avoir d'enfant, tellement je me serais méprisé de les avoir pris en otage de mon mensonge 1433744660.gifet de ma lâcheté. C'est ce que je regrette le plus : aujourd'hui où je suis tranquille avec moi-même, notamment avec ma sexualité, je m'imagine volontiers élever des mômes, une petite fille, un petit garçon, les deux, même, les voir grandir auprès d'Igor et de moi, auprès de leur mère aussi, comme beaucoup d'enfants de familles recomposées, inventer avec eux des formes d'harmonie qui leur permettent de se construire. Témoigner au jour le jour d'une vie non usurpée, transmettre des valeurs, affronter avec eux les plus dures aspérités de la vie pour leur apprendre à en déjouer les pièges.

Je suis convaincu aujourd'hui que c'était un possible. Un vrai possible. Un beau possible. J'envie ceux pour qui ça en reste un.

L'usurpation, je ne l'ai esquivée que cette fois-là, et putain : c'était juste celle où j'avais tort de le faire.