Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

11 mai 2012

l'effet Ferrat

Capture blog-it.JPG

Voilà à quoi ça ressemble, des statistiques de fréquentation. A entre2eaux, les connections oscillent habituellement autour de 500 visiteurs par jour. Au 21 mars, un mois avant le premier tour et alors que je m'y exaltais, prenant part par ce biais à la campagne, la fréquentation tombait, soudainement divisée par deux : c'est le grand creux au milieu du graphe. Les choses sérieuses se passaient ailleurs, c'est évident. Je m'agitais néanmoins.

Et puis il y eut la lettre de Torreton à Jean Ferrat. Des mots sensibles mis sur la dérive haineuse et inquiétante du pouvoir, l'appel sourd à la raison pour garder espoir. La campagne venait de se terminer pour Mélenchon et les sept autres challengers, mais mon blog connaissait son pic, un niveau jamais atteint avec plus de 1000 clics par jour pendant trois-quatre jours, suivi d'une décrue assez rapide et une stabilisation au niveau d'avant. Comme s'il avait fallu, déception aidant, se retrouver sur des valeurs, se tenir chaud. Puis les choses sont revenues à ce qu'elles étaient. La rivière est finalement revenue dans son lit après l'étiage et la vague impétueuse. Il ne s'est rien passé en apparence.

Tiens, la crue et la vie des fleuves, c'est justement le thème du festival de l'Oh!, qui se déroule ce week-end, à Paris et en Val-de-Marne. Après Torreton, cela nous fera encore un peu de rêve. Ça tombe bien, on va en avoir besoin pour les semaines qui viennent...

21 février 2012

entrée en campagne

j04393501.jpg

C'était l'âge d'or des blogs. Ils fleurissaient, prospéraient. Ils croyaient faire la pluie et le beau temps. La crainte du sarkozisme avait stimulé les plumes, et l'heure était aux prises de partie. Ils incarnaient la victoire de la communication numérique, la démocratie se vivait en web deux point zéro. Et en temps réel. C'était il y a une éternité. C'était il y a cinq ans.

J'étais arrivé sur le tard. Sans doute l'avènement de Sarkozy m'avait-il plongé dans un profond ennui, comme m'y avait préparé une campagne absurde, elle-même dépourvue d'espoir, marquée par le sourire en papier glacé de Ségolène et l'éparpillement si décevant d'une expression plus authentique de la gauche.

Perdant mes petits matins endimanchés dans de futiles séances de surf sur le net, à la recherche de sexe plus que d'idées, de sensations crues, j'étais par hasard tombé sur le blog de ce jeune de cité, limite racaille, jeune père de famille, vivant sa bissexualité virtuelle avec la même intensité fantasmée présidentielle2012,jean-luc mélenchon,front de gaucheque sur un ring de boxe. Il mêlait dans ses textes, avec ses mots de banlieue à l'orthographe écorchée, essemessée, l'amour des siens, une quête affranchie de tabous, un rapport singulier à son corps, très analytique bien que dépourvu de références, et un positionnement éclairé sur la société stigmatisante à laquelle le tandem Sarkozy-Hortefeux donnait son assise.

Tombé en addiction avec son blog dès mai 2007, je me shootais à d'insatiables interactions, pleines de politique, d'introspection, de fantasmes aussi, et je m'aventurais dans une relecture de ma propre histoire.

Si j'étais passé à côté de la campagne, l'avenir obscurci qui s'installait en torpeur du quotidien frémissait malgré tout grâce à ces nouvelles fenêtres. La sienne en particulier. Je me liais à certains de ses personnages et de ses commentateurs, tous encore très présents dans mon imaginaire, même si j'ai perdu l'énergie d'entretenir ce lien avec la ferveur qu'appelaient à leur début ces nouvelles amitiés.
5001.blogs.jpg
Mon blog est apparu comme une étape de ce cheminement. J'avais raté la veillée d'arme. Il me restait la gestion convalescente de la défaite. M'engager n'avait rien d'héroïque car la blogosphère était une foule qui exultait, se donnait des rendez-vous flatteurs, se jaugeait, se classait, reproduisait les hiérarchies traditionnelles, se linkait et se relinkait. On y perdait le sens d'une certaine réalité, mais qu'importait puisque nous nous en recréions une autre, à nous, et que notre société secrète savait aller à la rencontre des autres. Facebook était alors une rigolade pour happy few de salon, les ados en ignoraient encore les vertus, et tweeter sommeillait dans son placenta.

J'ai souvent dans ce blog livré mes états d'âme. Tu n'ignores rien de mes errances, toi qui passes ou es passé. Rien de mes désillusions. Si j'y fais de la politique, c'est par révolte car j'ai perdu mon âme partisane. La politique m'a autant déçu par ses fan-clubs que par les glissements irrésistibles de ses institutions publiques dans la médiocrité libérale. Mais les rafles d'enfants à la sortie des écoles, la réforme des retraites, Fukushima et les hypocrites plans de sauvetage de la zone euro sont passés par là. Alors je n'ai pas renoncé à m'engager.

Il s'est déjà passé quelque chose avec la primaire socialiste, qui a su réveiller mon envie de m'en mêler, vite retombée par le choix de François Hollande. J'ai pensé un temps qu'avec Europe-écologie, j'avais l'opportunité de faire un saut plus net vers l'urgence écologique, de donner un coup de pied au cul de tous les détenteurs du productivisme, dans leurs versions libérale ou ouvriériste. Mais refaire un 2 ou 3%, cela en vaut il vraiment la peine ? Puis j'ai été gagné par la peur d'un retour du fascisme, saisi par l'efficacité du discours haineux entretenu à coup de voile islamique, d'identité nationale et de viande halal dans le contexte de la crise.

Et maintenant, une chose est en train de se dérouler. Le Non de gauche au traité constitutionnel de 2005, les forces éparpillées et lassées de 2007, semblent en train de retrouver le chemin de leur rassemblement. Qui aurait pu penser qu'avec sa gouaille marchaisienne, Jean-Luc Mélenchon réussirait, deux mois avant le scrutin, à capitaliser près de 10% des intentions de vote, à remplir autant les salles lors de ses meetings, et à tenir, en fin de compte, des raisonnements aussi censés ?

J'ai bien cru qu'avec ses coups de colère calculés et son ton austère, il serait dans la posture plus que dans la conviction ou dans les idées. Son talent d'orateur ne me paraissait pas suffire pour incarner le 00.jpgpossible révolté que j'appelais de mes vœux. Mais force est de constater que derrière les effets de manche ou les formules à buzz,  il mène un combat d'idées non complaisant. J'ai été séduit par sa virulence de fond face à Marine Le Pen. Et puis, lorsqu'il se laisse aller à évoquer des sujets plus sensibles et la perception qu'il en a, ou le cheminement qui a été le sien sur des questions de sociétés, il ne manque pas de chaleur, comme en témoignent les dernières minutes de l'entretien ci-dessous.

J'ai donc fait mon choix. Un choix qui me rassure car il me ramène dans un giron familier. Mais un choix inédit où le rassemblement a primé sur les logiques d'appareil.

Et qu'on se le dise : si j'ai raté 2007, le blog ne ratera pas 2012. A deux mois du scrutin, il entre en campagne !
 


14 octobre 2011

si ce n'est pas moi, alors qui ?

syrie,printemps arabe,bachar el-assad,damas

C'était trois ouds, au son mat. Campés dans des mélodies traditionnelles, inflexions subtiles, se miroitant les unes les autres, se répondant, se succédant, renchérissant, pour fondre au terme d'une divagation contemporaine dans le concerto d'Aranjuez. Le oud devenait guitare et la musique finissait d'embrasser la Méditerranée. La soirée commençait bien, on y entendit la voix de Mahmoud Darwich, interpellant la terre et la vie. La solidarité avait de belles couleurs.

Voilà des mois que j'assistais en ingrat, silencieux, à la rébellion tragique du peuple syrien, les yeux presque fermés, occultant ce pan de ma mémoire, inhibant mes émotions, refoulant ma culpabilité.

Damas incarnait il y a presque vingt ans mes premières amours. Elle les accomplissait. Je fuyais à Damas les mondes politiques, étudiants et syndicalistes qui me pressaient d'embrayer sur de nouvelles responsabilités publiques, y retrouvais la maîtrise de ma trajectoire, l'installant sur les rails de la langue et de la culture arabes, sur ses saveurs, sur ses chants, sur ses débats, sur son histoire méconnue et stigmatisée. A Damas, j'eus enfin le droit d'être vraiment jeune, anonyme, connecté au monde réel, et j'y rencontrais de ceux qui deviendraient mes plus beaux amis. Puis cette page fut tournée pour devenir une parenthèse. La parenthèse dorée de mes presque trente ans.

Je revois mes amis de loin en loin, une ou deux fois par an. L'une de celles-ci, Agnes, m'a appelé dimanche pour me signaler qu'un de nos amis communs, le comédien et metteur en scène Issam Abou-Khaled , était à Paris pour quelques jours, qu'il aimerait me voir, et qu'il y aurait ce lundi soir, au théâtre de l'Odéon, une soirée de solidarité avec le peuple syrien. C'était complet, on ne pouvait plus réserver de place, mas je décidai d'y aller quand-même, non seulement pour revoir mes amis, mais aussi et surtout pour tenter d'entrer participer à cet acte de mobilisation des artistes et des intellectuels pour la Syrie.

Voilà comment je me suis retrouvé, lundi, pour deux ou trois heures, grâce à la défection de deux inconnues dont me furent abandonnés les noms, bercé par des ouds délicats, immergé dans l'univers que j'ai le plus chéri au monde, au moment où il n'en finissait pas d'osciller entre printemps et barbarie.

Il n'y avait pas que le trio Joubran. Olivier Py ouvrit de mots d'artistes cette rencontre improbable, n'hésitant pas à accomplir cette incroyable audace d'unir dans le même verbe « les dictateurs militaires, les dictateurs financiers et les dictateurs médiatiques ». Dominique Blanc, qui me poursuit, a lu en présence de son auteure l'extrait poignant du journal intime d'une femme rebelle à sa famille et éprise d'air, l'écrivain Samar Yazbek. Elias Khoury, Jack Ralite, Farouk Mardam-Bey et d'autres surent trouver les mots pour nous permettre de croire qu'il y avait une alternative à la banalisation du crime. Jacques Bonnafé, et Agnes Sourdillon lurent des extraits d'ouvrages bouleversants.

Il y avait aussi du beau monde : Alain Juppé est venu plaider la position de la France et celle de l'Europe, mal entendu par ceux qui réclamaient la mise en œuvre plus audacieuse de sanctions, voire une intervention armée. Il y avait aussi Lionel Jospin et Bertrand Delanoë, le nouveau secrétaire national du parti communiste, Pierre Laurent. Leïla Chahid était là, porteuse des espoirs du Printemps palestinien.

Et puis il y avait ces jeunes. Ces jeunes syriens de vingt ou vingt-cinq ans qui ont décidé de tout affronter pour accéder à la liberté. Je ne sais pas bien ce qu'ils mettent dans ce mot-là, personne ne le syrie,printemps arabe,bachar el-assad,damassait vraiment, sans doute une espèce de mélange entre leur représentation illusionnée du monde occidental, l'image démultipliée des infimes espaces de liberté qu'ils se sont déjà créés via les réseaux sociaux ou leur simple parole. Quelque chose qui confusément les relie au monde. Et plus sûrement le rejet d'un système où tout est accaparé par une clique fortunée qui s'arroge seule les privilèges du luxe, des voyages et de la parole publique. Ils étaient là, tous. Leur voix était dans la salle. Leur chant y était. Leur œil y brillait d'espoir. Leur œil tuméfié de la torture.

Et j'ai pris conscience. J'ai accepté. J'ai compris. La révolution syrienne, ce n'est pas la révolution tunisienne avec de la répression en plus. Ce n'est pas la révolution égyptienne, avec un pouvoir plus intransigeant devant soi. C'est le même désir de liberté, la même disposition à tout donner pour y réussir, mais avec en face un système engagé dans un projet d'anéantissement de toutes ses velléités. Damas ne réprime pas que les manifestations, à coups de matraque ou de tirs de fusils. Damas élimine, Damas choisit ses cibles, Damas enlève, Damas torture, Damas mutile. Polpot pour la rage contre l'intelligence, Pinochet pour la sophistication de la torture.

Dalyna, je t'avais promis depuis longtemps de te parler de Damas, sans y arriver. J'avais au fond de moi des images de souk, les odeurs de mes premiers pas un soir d'octobre, le chant du Muezzin qui ponctuait mes nuits, des Dabkés endiablées à la fin de mezzés, un long hiver aux nuits recroquevillées par le froid, mes virées à Beyrouth, à Palmyre, à Petra. J'avais tout ce monde enfoui, rude mais généreux, à te livrer mais il était trop loin en moi. Il s'y était figé.

Et voilà que des mots ont su venir me réveiller et me faire regarder en face l'horreur et le devoir.
 
Je conclue en reprenant ceux de Jack Ralite, empruntés à José Balmes rentrant dans le Chili de Pinochet en 1988 : "Si ce n'est pas moi alors qui, si ce n'est pas maintenant, alors quand ?".
 
Il fallait que ce fut moi aussi. Juste un peu pour réussir à me regarder en face.

Un récit précis et engagé de cette soirée est à retrouver ici sous la plume d'Antoine Perraud.
 
 

14 août 2011

tout est affaire de sourire

Vinci au Louvre.jpg

Ma copine Fiso, qui n'a pas froid aux yeux, se propose de faire découvrir Paris à des étrangers de passage. Mais attention : un Paris loin des sentiers battus. Histoire d'échapper, une journée durant, au papier glacé - et à laccueil glacial - qu'on leur sert plus souvent qu'à leur tour. Car le Parisien est comme ça : chantant par la gouaille, charmant par l'impertinence, mais inbitable d'impatience et d'arrogance. Et le professionnel de l'étape n'échape pas à la règle, bien au contraire. Alors nul doute que le sourire de Fiso, et sa curiosité contagieuse, leur seront une parenthèse mémorable... Je vois d'ici les albums photos : la Tour-Eiffel, les Champs-Elysées, et des yeux rieurs égarés au milieu comme entrés au patrimoine de l'Unesco.

Moi, en parisien-banlieusard de longue date, je me suis récemment offert tout le contraire - peut-être pour me donner l'impression de prolonger mes vacances, ou pour déguster la chaste mais intense lune de miel dont me gratifie ces jours-ci mon ami d'amour : je suis allé sur les sentiers rebattus de Paris-plage et... du musée du Louvre !

Le Louvre, c'est libre et gratuit le premier dimanche de chaque mois, mais pour autant, en ce début d'août, l'entrée par le Carrousel s'est faite assez rapidement. Une queue impressionnante à la porte, mais avalée en un rien de temps par les salles gigantesques de cet ogre de musée. C'était donc il y a tout juste une semaine (le temps que je mets pour écrire un billet, moi !...)

Je passe sur la Joconde, qui n'a plus rien d'une œuvre d'art mais se résume en un phénomène. Je ne sais pas si c'est l'effet d'un marketing organisé, ou d'un buzz hors de tout contrôle, mais cette pauvre Mona-Lisa, qui n'avait rien demandé à personne, méritait sans doute mieux. C'est la belle Ferronnière, ou le beau Jean-Baptiste, aux sourires non moins énigmatiques, aux allures non moins androgynes, aux clairs-obscurs non moins fondus, qui doivent bien rigoler, tranquilles dans la grande galerie, sans carcan ni verre fumé, offrant des connivences intimes à qui veut. Aussi bien, la malédiction aurait-elle pu leur tomber dessus, avec son avalanche de flashs crépitants, ses bousculades barbares et ses sourires idiots. Pauvre Joconde !

C'est le passage dans la salle des grandes peintures françaises qui m'a le plus saisi. Trompé par de vagues souvenirs d'enfant, je n'imaginais pas qu'autant de grands chez-d’œuvre puissent être ainsi rassemblés en un même lieu, offerts au mouvement d'un seul regard. Tu es assommé !

Le Radeau de la méduse, dont j'avais oublié qu'il fut une si grande toile, à côté de la Liberté guidant le meduse.jpgpeuple, jouxtant le Sacre de Napoléon, les fameuses Sabines, avec leurs paires de fesses à croquer, Œdipe s'adressant au Sphynx... toutes ces toiles qui mériteraient à elles seules un musée tout entier, rassemblées là dans une profusion excessive, te rappellent que le Louvre est à part.

La prochaine fois, ma visite sera pour les Flamands.

En passant sous la pyramide pour t'orienter vers une des ailes du Palais, tu ne peux pas rater une grande publicité, avec vue d'artiste, vantant l'installation d'un Louvre à... Abou Dhabi. C'est pour 2013, je crois. Et là tu te dis que c'était peut-être la dernière fois. Que ces collections ne seront peut-être plus jamais rassemblées en un lieu d'exception. Tu te dis que cette commercialisation du Louvre comme une vulgaire franchise va forcément conduire à une dilapidation sourde et besogneuse. Désormais, ce sera Géricault au Louvre, et Delacroix au Emirats, à moins que ce ne soit le contraire. David et Ingres ne sont pas menacés, trop de paires de fesses nues. Mais qui sait, dans des salles VIP Premium Exclusive...

J'ai un bon ami, Jean-Pierre, de l'époque où j'étudiais l'arabe à Damas, qui enseigne désormais l'art et l'archéologie à La Sorbonne, et qui participe depuis deux ans à l'aventure de "la Sorbonne à Abou Dhabi" - autre licence fraîchement, et chèrement, vendue. C'était une philosophie, une conception de l'enseignement supérieur, de la recherche, tout un rapport à la connaissance qui devait s'expérimenter en terre inconnue sous la divine protection de la sainte appellation Sorbonne. Aujourd'hui, il déchante, devant ce que lui imposent l'argent et le népotisme ambiant.

Comment pourrait-il arriver autre chose au plus prestigieux musée du monde ? Ce n'est certes pas demain matin qu'on lira "vendu" sur la porte du Louvre (ça commencera par un "Prêté pour quinze ans" devant la salle de la Joconde), mais comment l'appel de Mona-Lisa résisterait-il à l'appel de l'argent ?

De toute façon, et heureusement, il restera pour longtemps encore le sourire de Fiso pour conserver son attrait à Paris.

31 juillet 2011

entre rêves et eau

bain-turc.jpg

(...)(*) Je suis sous cette voûte, étendu sur l'eau, dans une apesanteur aigre, les pieds campés sur une marche, la tête à moitié immergée, les oreilles enfoncées pour échapper à la rumeur tamisée d'une sensualité qui m'échappe.

(Nous sommes lundi, et je ne sais pas encore que, revenu aux bains Rudas le vendredi suivant, donc avant-hier, à cause peut-être d'un soin du poil que je me serai opportunément prodigué, le gars le plus sexy du bassin, une icône bertoluccienne au profil de dieu grec et au buste d'athlète, Renauld de son prénom, un grand Hollandais circoncis à l'orbite profonde et rieuse, m’inclura dans un ballet d'effleurages suaves, m'offrant sans le savoir une réconciliation fragile mais inattendue)

Les lumières au dessus de ma tête ne dansent pas, signe que dehors, le temps est terne. Encore. (Vendredi, sous l'effet du soleil, elles seront projecteurs de théâtre, poursuites animées, faisceaux vivants, changeants, aux lignes nettes, droites, malicieusement soulignées par des vapeurs éparses) Selon leur inclinaison, derrière les petites ouvertures hexagonales qui traversent l'épaisse pierre du dôme, on distingue ou pas le ciel chargé. Je les fixe, je me les décris, me les décrie, je les compte. Je me replie hors des jeux qui m'entourent, m'efforçant de les trouver stériles, puérils. Je compte les couleurs de ce ciel hypnotique. Un tesson central, un premier cercle de neuf ouvertures, puis quatre cercles concentriques qui en ont tous dix-sept. Je recommence, puis encore. C'est bien ça, dix-sept. Neuf d'abord, puis dix-sept. Pour les quatre autres. Le chiffre dix-sept avait-il une signification chez les Turcs ? Je me dis qu'il faudra le vérifier avec Wikipedia (et j'oublierai de le faire). Cela nous fait soixante-dix-huit trous dans cette alcôve minérale, soixante dix huit-moyens de m'échapper, soixante dix-huit méridiens entre le ciel et l'eau, entre l'ombre et la lumière, soixante-dix-huit percées à travers la pierre et le cuivre, à travers l'histoire, à travers un temps qui ne passe pas. Mon esprit rejoint par leur biais les masses aqueuses rassemblées dans le ciel, désormais en orbite autour de Budapest. Aspiré, je somnole.

Je pense à l'eau des rêves.

Il y a quelques semaines, j'ai reçu sous Word, un futur nouveau roman, pour une lecture en avant-première... Privilège de l'amitié avec des écrivains. Enfin, avec un écrivain.

(Je me souviens, il y a longtemps, près de vingt-cinq ans, traversant en ferry la mer du Nord pour aller assister à Wembley au concert pour la libération de Nelson Mandela, Patrick Besson qui avait commencé une partie de scrabble avec un talentueux éditorialiste de l'Humanité - qui des années plus tard deviendrait mon chef malheureux - et quelques dirigeants des jeunesses communistes, abandonna la partie et me demanda de prendre sa place. Sur son chevalet était formé le mot "muse", et je me suis longtemps amusé à l'idée de m'être vu ainsi léguer la bonne fée d'un écrivain, que l'on pressentait de génie. Je n'ai jamais eu d'autres rapports avec Patrick Besson et je ne me rappelle même pas si sa muse a fini disloquée ou déposée sur le damier du scrabble.)

Patrick Besson n'est pas un ami. Ou il n'est pas écrivain. Ni l'un ni l'autre, si ça se trouve. Moi, j'ai un ami écrivain. Il s'appelle Manu.

Les choses étant ce qu'elles sont, c'est à dire mon rapport compliqué à la lecture, l'état instable de ma vue, mal corrigée depuis qu'est apparue la presbytie, la surcharge professionnelle et affective de ces derniers mois, tous les grands et les petits chantiers de ma vie... je n'ai imprimé ce précieux manuscrit qu'avant de m'envoler vers Budapest, sur le fil du rasoir. Et comme je prends toujours les choses dans l'ordre, il m'a fallu d'abord achever un roman commencé et délaissé, repris puis délaissé encore, un roman psy qui m'a plusieurs fois égaré, un Philippe Grinberg. J'ai ainsi fini, assez tard mais avant les deux mois de prescription, par me mettre au manuscrit, feuillet par feuillet.

J'ai été hapé.

Peut-on parler d'un roman qui n'est pas encore paru ? Qui sait, l'éditeur voudra-t-il lui donner un autre style, une autre fin, un autre titre. L'eau des rêves. L'eau des rêves, pourtant.

Manu m'a donné la permission. Comme je le sens, il m'a dit. Alors je le sens, justement. A moitié endormi sous la voute céleste, amidonné de mes aigreurs, emmitouflé de tiédeur dans la position de la planche, des mots me viennent. Les garder. Les mettre en boîte jusqu'à la maison. Ne pas les laisser s'échapper, eux aussi s'évaporer avec l'illusion de la séduction.

Manu a décidément une écriture qui me saisit, inventive, toujours à la limite de la rupture, une écriture automatique sous l'effet du diabolo-menthe - où le diabolo se fume et la menthe se sniffe, à moins que ça ne soit le contraire - où les sons viennent par si, par la, par mi, par ré, par sol, dans une musique qui tambourine, qui cogne, qui ne s'embarrasse pas de bémols, où les sons cassent, caisse de résonance à ceux d'avant ou à ceux d'après, en poésie percussive, déchirée, déchirante. Les mots s'enfilent les uns dans les autres, comme ils viennent, appelés les uns par les autres, aspirés par leur couleur, leur texture, l'odeur de leur peau ou la longueur de leur bite. J'adore ce sens que l'on croit perdre dans ce vagabondage tumultueux et qui t'apparaît haletant. J'aime sa matière, ses traits. On ressent une basse gronder dans la poitrine, on a hâte de découvrir quelle est cette déchirure, le secret apparaît en perspective dans la brume qui se lève, la tempête est annoncée. Et la musique ne s'arrête pas, c'est l'écriture intraduisible d'un gars qui vit pourtant de traductions.

Évidemment, j'ai parfois souffert. Chaque fois que j'ai reconnu le Manu poindre sous le Emmanuel, chaque fois que le dégoût de soi a transpiré sa race, la sienne autant que la mienne, chaque fois que manu causse-plisson,l'eau des rêves,écrivain,littérature,budapest,thermes,rudas,rudas gőzfürdőles doutes ont eu le dessus - et ils ont surtout le dessus. Il exprime un désabusement total, le rejet sans appel de l'existence, une autodestruction sans tain qui se vomit plus qu'elle ne se dit, empruntant des mots qui n'appartiennent pas à l'écriture. Il devient dingue. Tu lis à perdre haleine. A t'assoiffer. Et tu crains un impossible rebond.

L'eau des rêves, c'est l'histoire d'un type qui n'a pas de bouche et croise un fantôme dans un train. Voilà, la quatrième de couverture est faite. Ça se passe dans le sud, c'est écrit en Toulouse majeur, mais ça fleur bon la vigne et le terroir. Un secret de famille, des mythes d'enfant qui se brisent, et une incapacité à conduire sa vie qui n'en finit pas de s'analyser. Tu te dis que toi aussi, tu en veux à tes parents de ne t'avoir donné aucune raison de les détester. Paradoxe de la construction humaine d'où naissent les fantômes... Comme quoi on peut écrire un roman psy et ne pas être chiant.

La voûte t'hypnotise, et tu penses à tes parents, à tes fantômes. Moi à mon vampire...

La boîte n'était pas hermétique, certains se sont échappés, mais c'est bon, tu as pu garder quelques uns des mots venus dans l'alcôve. Assez pour rendre une partie des émotions ressenties. Pour reconstituer un peu de l'état où t'avais mis cette lecture. Tu peux signer ta note et la poster. Et puis attendre l'heure de la parution, en prédisant, ou en souhaitant un beau destin à cette écriture inventive et contagieuse, dépourvue de complaisance, écorchée, les vers à sang.

_________________________

(*) Ce billet est un peu la suite de celui-ci, ou de celui-là, mais de très loin, il n'est donc pas indispensable de s'y référer. Dis-toi juste que je suis dans des thermes, au milieu de créatures sensuelles et viriles, à demi-frustré, et que m'extrayant de toute quête, je me permets pour quelques minutes de revenir à mon état d'homme.
 

09 mai 2011

sept mille, ou l'algorithme de la mort lente

tepco.jpg

Et bien voilà, le 7.000ème a fini par tomber. Le 7.000ème commentaire sur ce blog, spams à part !
Et c'est une réaction à l'homophobie - jamais fanée.

"oh non !!!! c'est une javélisation !!!! homophobie c 'est certain le gvt hongrois assez réac, non ? mais ici c'est pareil, triste époque"

Merci Olivier de cette trace.

Le gouvernement actuel de la Hongrie fait en effet dans le plus que réac. Le gouvernement précédent usait de l'imparfait du socialisme, le tout se confondant avec un subjonctif libéral totalement imbitable pour qui que ce soit. Ce n'est certainement pas de la Hongrie que viendra le sursaut politique, les nouvelles Lumières ni aucune renaissance d'aucune sorte. Mais comme ce n'est pas non plus de chez nous, ni d'Italie, c'est à se demander si l'Europe saura encore penser la simple notion de progrès. Ou si le monde ne se joue pas déjà ailleurs.

Ici, les choses s'éteignent doucement.

Il avait fallu 89 jours après la création de ce blog pour enregistrer son 1.000ème commentaire. Un 2047545014.jpgtrimestre. C'était début 2008, la blogosphère connaissait son âge d'or. Puis 118 jours pour atteindre son 2.000ème, aux beaux jours, juste avant que n'explose ma carcasse nucléaire. Les 3.000 et 4.000èmes demanderont plus de 150 jours chacun dans le ressac des larmes, puis les 5.000 et 6.000èmes autour de 180 le temps d'une saison lyrique. Celui-ci a mis 390 jours à éclore. Plus d'un an.

Je pourrais presque calculer avec cet algorithme, que c'est dans vingt ans que sera posté le 10.000ème. Et encore, à condition que je ne sois pas avare de mes réponses...

La blogo a pris des coups. Facebook, Twitter, la lassitude des uns et des autres, la mienne, nos paresses jamais coupables. Un jour, nos provider d'accès finiront bien par s'impatienter, et nous couper les ponts du jour au lendemain. Serons-nous prêts ?

29 avril 2011

Juliette, et autres poupées

roméo et juliette.jpg

Figure-toi que pendant que mes deux blogo-copines n'en finissent pas d'arpenter le sol irlandais - déjà deux semaines que ça dure - ma blogo-fée préférée quitte sa colline et s'apprête à venir jouer la Juliette dans mon giron. Et en musique, s'il-te-plaît, puisque l'énergumène l'emmènera pour l'occasion à l'Opéra-Bastille voir et entendre le pas de deux d'un Roméo emmené par Noureev pour la dernière du ballet magique de Prokofiev. Il a le filon, le laron !

Ma Berline a été nettoyée de long en large, et j'espère bien que, même si nous rentrons après minuit, elle ne retournera pas citrouille avant les noces !

Ah, ben pas de risque : ma Cendrillon est quand-même bien trempée, ses noces, elle se les offre la veille. Un petit écart bien négocié dans les bras du prince charmant, avant de rejoindre, normalement rallumée, son Montaigu à l'heure du p'tit dèj !

Tiens, faut que je nous trouve une adresse sympa, pour le p'tit dèj, d'ailleurs. C'est noté.

Tout ceci pour te dire que, poupées russes à part, c'est pas des matriochka, mes copines. Elles dépotent ! Et moi je m'en délecte.

Si c'est pas de la littérature, ça !

24 avril 2011

les poupées russes

poupeesrussesgeek.jpg

Écrire, c'est un métier. Bien écrire, c'est un vrai métier. Avec le blog, on a vite fait de s'y croire. Mais quand on a renoncé aux ambitions dans ce domaine, alors c'est un plaisir. On peut s'essayer. Jamais aussi bien que ceux dont c'est le métier, et à qui réussit chaque audace. Mais on a toute liberté de changer de style. Limiter ses phrases à un sujet, un verbe, un complément, s'autoriser une relative de temps en temps. On peut jouer avec les adverbes aussi. On peut faire des phrases sans verbe, laisser flotter des pronoms si on le souhaite. L'écriture peut être suspensive, conclusive, facultative, elle peut aussi s'autoriser l'ampoule, qu'est-ce qu'on s'en fiche, en fin de compte.

Mon métier n'est pas d'écrire. Mais mes obligations professionnelles me conduisent souvent à écrire. Toujours, tout le temps. Beaucoup mieux et beaucoup plus vite, d'ailleurs, depuis que je tiens ce blog. J'écris des articles. J'écris des rapports. J'écris des discours. J'écris des mails. J'écris des notes de service. J'écris des choses qui doivent être alléchantes. Signifiantes. Qui invitent au débat, ou à la réflexion, qui doivent, paraît-il, aider à la décision... ce n'est pas mon métier. Mais ça fait partie de mon métier. Je connais par cœur les "dans le cadre de", "il convient de" et "dans la mesure où", mon préféré. Je sais que pour être suivi, ou accompagné le plus loin possible, il faut préférer les phrases courtes. Je coupe souvent en deux, à la relecture, celles qu'ont préparées mes collaborateurs. Je leur efface les inutiles superlatifs. Je raye d'un trait les redondances suicidaires.

Dans l'avion qui me ramenait de Berlin, je lisais donc L'Amant russe, de Gilles Leroy. Très belle écriture, affûtée, celle d'un pro. Ses phrases étaient souvent longues, pleines de tiroirs. Je ne connais pas le nom de ses figures de style, je ne suis pas un littéraire - des poupées russes ? - mais elles fonctionnaient bien, toutes, sans perte de fluidité.

Alors je me suis amusé, dans ma dernière note. Enfin, amusé, si l'on veut, les sujets étaient graves. Mais j'ai écrit sans préméditation, pour mettre fin à un silence. Par obligation mais sans nécessité. Je n'avais rien en tête en m'installant à mon clavier. Une question m'est alors venue : pourquoi me suis-je asséché ? Pourquoi écrire sur le blog n'appartient-il plus vraiment à mes nécessités ? Qu'est-ce qui a changé ? Une fois posée cette question à moi même, trois réponses se sont imposés : l'opéra, le sens du monde et les choses de l'amour. De quoi faire trois romans. Ou trois encyclopédies. Ramenées à moi, de quoi faire une belle note.

Alors, j'ai laissé défiler mes pensées. M'essayant à une autre écriture, mais toujours dans la sincérité de "ce que je suis et de ce qui me fait être" (quelle belle expression !), rassemblant les faits, tels qu'ils sont, tels que l'idéologie dominante nous pousse à les analyser, tel qu'ils interrogent mon histoire personnelle et politique, tels qu'ils expriment mes angoisses. Sans fard. Sans effet de style. Juste comme ça, comme ça venait, dans un flot que je voulais vertigineux, autant que la réalité des puissances qui nous dominent et façonnent nos modes de pensée, que je voulais juste aussi irrépressible que le tsunami de la vie qui prend le monde de court.

Je pensais que ce blog n'avait plus guère de lecteurs, plus guère d'amis à l'exception d'un cercle bien connu, mais je découvre qu'il s'est gardé ses ennemis intimes. Ils ont perdu en route, eux aussi, une bonne partie de leur cour, mais ils veillent au grain, imbus mais sans bagage, imaginant au passage le fascisme comme un jeu à la mode. Un instrument de rébellion, les couillons. Ils n'ont juste rien compris à ma liberté. Et je les emmerde !

Joyeuses Pâques à toi !