Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

08 août 2010

Mada (2) la terre

paysan_a_angady_24.jpg

Si une chose te frappe, quand tu parcours Madagascar, c'est la terre. Sa couleur, sa texture, son grain, sa présence. La terre y est belle, épaisse, dense, intense, affirmée. Rouge et argileuse, verte et ferrugineuse, noire et féconde. Rouge, surtout.

Les paysages sont modelés par l'ouvrage agricole, les terrasses et les canaux façonnés dans cette argile - si souple que la bêche malgache en forme de large couteau, ou de pelle en demi-lune, y pénètre docilement. Le sol gorgé est égalisé d'une charrue tirée par une paire de zébus.

DSC04947.JPGPrès des villages, dans la région centrale du plateau, certains champs sont transformés le temps d'une récolte en briqueterie. On y découpe des pavés de terre qu'on laisse sécher, à plat d'abord, à même le sol le temps qu'ils durcissent, puis en pyramides aérées. On les cuit ensuite sur place, dans des fours de circonstance construits de cette même terre. Parfois, mélangés à de la paille de riz et à de la bouse de zébu, autrefois aussi à des blancs d'œuf, on en fait l'enduit extérieur des murs d'habitation, d'un brun rouge sombre, presque basque.

La terre première et la terre transformée se côtoient, unies dans la même destinée par la main de l'homme qui n'en conjure pas le sens. Le paysan est aussi le maçon et de ce labeur il entretient son champ, draguant en deçà de son ourlet la terrasse que trois ou quatre saisons de pluies avaient encombrée de sédiments.

Les coteaux sont habillés de ces usages, d'où résulte un patchwork dont les motifs épousent le relief. DSC05145.JPGLes cultures, rizicoles ou maraîchères, se dessinent en courbes de niveau.

Sur la route d'Antananarivo à Antsirabe, durant notre hiver austral de juillet, y dominait le vert tendre des jeunes pousses. Au delà d'Antsirabe, vers l'ouest, les teintes de ce manteau se faisaient plus paille. Nous éloignant encore  par la Nationale 7, les terrasses se concentraient dans le creux des vallons. Les courbes douces des friches rases étaient parfois scarifiées de sillons sanglants, laissant à nu des canyons précaires de sable rouge. Au loin, des panaches opaques zébraient le ciel d'auréoles ombrées, révélant une pratique d'écobuage largement répandue quoique formellement interdite.

La terre est aussi la poussière dont les corps se parent, soulevée par les troupeaux de zébus ou d'intrépides 4x4 touristiques. Elle est consubstantielle. Ici, on ne s'en prémunit pas, on s'y vautre, sensuelle, annonciatrice du bain que l'on prendra nu au bord de la rivière ou dans un canal d'amenée.

DSC05399.JPGCette terre si prompte à prendre les sols, les corps, les murs est surtout généreuse. Sa prodigalité remplit les greniers à riz et les marchés. Quatre mois avant la fin de la saison sèche, elle ne nous disait pas si les réserves suffiraient cette fois à attendre le retour de la pluie, ou si - effet probable des bouleversements climatiques - les pluies seraient encore retardées cette année, laissant certains villages en situation de disette.

C'est drôle parce que, vois-tu, de tous les objets d'artisanat, certains dans des arts magnifiques, qu'il nous a été donné de voir, en raphia, en corne de zébu, en bois sculpté, en pierres précieuses, en aluminium de récupération, en broderies... aucun n'était fabriqué en terre. Trop sacrée sans doute pour être mise au service de la futilité et livrée à la dépravation touristique.

(lire ici Mada 3 : Nina)

06 août 2010

Mada (1) Jules-César

DSC04868.JPG

Il s'est prévalu d'une association dont l'objet est d'assurer le calme du quartier et d'apporter une assistance aux touristes. C'était sur les hauteurs de Tana, aux alentours du Château de la Reine, au premier jour de notre voyage. Il nous a offert ses services de telle manière, presque en ami, qu'il était difficile de les évincer. Il nous a accompagnés d'un pas convivial et bavard, évoquant l'histoire des lieux et des cultures malgaches, le rôle de l'architecte français Jean Laborde et son héritage, l'exil forcé de la Reine à l'heure de la colonisation, puis la mise en place d'une monarchie constitutionnelle, les habitats traditionnels des différentes régions de l'île, la tradition du retournement des morts, le rôle des marabouts et des astrologues qui nous disait déjà qu'ici la chrétienté s'était drôlement combinée aux rites animistes pour réussir à s'installer...

Il a glissé qu'il avait appris tout ça en autodidacte, que pour lui les études auraient été trop chères et c'était sans doute vrai. Il aurait aimé nous proposer une excursion dans le sud, malheureusement notre périple était déjà booké.

Autour de nous, quelques athlètes s'entraînaient au sprint contre une pente ardue. Peut-être en perspective des championnats d'Afrique d'athlétisme ?

DSC04873.JPGLa ville haute nous est apparue calme, dépourvue des tensions ressenties en début de matinée plus bas. Nous n'avions pas alors voulu sortir nos appareils photo, et étions restés sur nos gardes, comme il est recommandé. Nous avions même assisté deux ou trois fois à des bousculades provoquées par la fuite de quelques vendeurs à la sauvette à l'approche d'une patrouille de police. En proie à un impuissant malaise, nous avions du braver toutes sortes de colporteurs et de mendiants qui s'agglutinaient en grappe humaine autour de nous, nous obligeant à l'expression arrogante de notre agacement.

Avec les gamins aux pieds nus, et le linge qui se lavait sur un coin de trottoir, dans l'eau des rigoles, le cadre avait été campé, et sans doute avait-il fallu ce choc pour, d'emblée, nous faire accepter comme tel le caractère iconoclaste de notre présence.

Pour le moment paisible, charmant en vérité, et instruit que nous venions de passer avec lui, j'ai proposé 10 euros à Jules-César, qui m'en a réclamé plutôt 20, arguant que les billets de 10 étaient difficiles à échanger. Au moment de lui offrir le billet de 20, il m'a suggéré de lui donner aussi celui de dix. Je m'y suis refusé. Je réaliserai plus tard que mon pourboire avait été hors de proportion, équivalent à celui de quinze ou vingt services analogues. Mais je n'en ai pas éprouvé de remord.

Lorsque le recroisant au même endroit quinze jours plus tard, à la toute fin de notre séjour, je le vis avec un large sourire quitter un groupe de touristes pour venir nous rejoindre, avec le même sourire heureux de le retrouver je lui fis comprendre qu'il ne m'y prendrait pas deux fois à ce tarif-là, et lui envoyai en guise de souvenir, dans un mouvement ample, un baiser du bout de mes deux doigts. Entre temps, il m'avait expliqué, sans que je puisse le vérifier, qu'il ne reparaissait là que pour la première fois depuis notre précédente rencontre, le territoire étant partagé par tours de rôle entre une cinquantaine de "guides"...

Il est vrai que nous ne fûmes assaillis par aucun rival au cours de cette promenade qui nous offrit le tout dernier panorama sur la capitale de Madagascar avant de décoller vers Paris.

Nous, c'est à dire moi et deux toutes jeunes touristes italiennes rencontrées en cours de rouJules-César.JPGte puis restées avec nous pour la deuxième partie de notre excursion, ma nièce S. et Igor étant cet après-midi-là, sans doute en raison de la nostalgie naissante, restés se reposer à l'hôtel en proie à un état nauséeux.

Mais Jules-César comme prénom, pour un guide de pacotille au profil quasi sumérien, ça valait bien une note, non ?

(lire ici Mada 2 : la terre)

04 août 2010

Mada (0) sortie de jachère

madagascar.jpg

Au premier jour, les écrans vidéo du B-777 de la Kenya Airways étaient hors d’usage mais les huit heures trente de vol vers notre escale de transit à Nairobi nous parurent courts.

Au deuxième jour, des enfants tiraient au bout d’une ficelle des bouteilles en plastique écrasées, promenant l’un derrière l’autre, au pas de course sur un trottoir escarpé d’Antananarivo, leur joyeux compagnon d'infortune. Des sourires, le dénuement, et les inévitables tensions urbaines.

Au troisième jour, ce sont les rizières en terrasse des hauts plateaux malgache qui nous offrirent, sous une brise tranquille, notre deuxième coucher de soleil.

Au quatrième jour à Antsirabe, je chantais On ne voit pas le temps passer lors d’une improbable soirée karaoké. Notre chauffeur Nina avait un beau frère directeur d'agence bancaire chez qui nous fûmes invités à partager des rhums parfumés des familles.

Au cinquième jour, ma nièce S. avait épuisé son stock de stylos et acheté du riz et des bonbons à offrir.

Au sixième jour, il faisait nuit lorsque nos tentes prirent place, au terme d'une journée de pirogue, sur madagascar 4.jpgune lagune de sable au bord du Tsiribihina.

Au septième jour, ce blog poursuivait sa jachère, si loin de mes pensées. Un vol de sarcelles éclipsa même les crocodiles approchés à peine plus tôt.

Le huitième soir, les pirogues remisées et les piroguiers remerciés, fut la soirée des zébus.

Le neuvième jour, miracle des Tsinghy, annonçait le dixième.

Aux premières lueurs du dixième jour, un peu honteux, le jeune guide de la veille sortait timidement de la petite tente, abandonnant sur les pommettes de ma nièce, devenue femme en une nuit, un parfum de grâce inconnu, et laissant son tonton à de turbulentes questions sur le passage, les rites et la responsabilité des tuteurs, que rassurerait seule la majesté impériale des baobabs géants.

Au onzième jour, je retrouvais un transit intestinal normal.

Au douzième jour, nous eûmes notre onzième coucher de soleil, cette fois sur les larmes du retour, proche d’une plage où j’abandonnais mon téléphone portable et son laborieux répertoire à l’appétit des requins blancs.

Au treizième jour, le film du voyage se déroulait à l’envers sur un ruban de sept cents kilomètres de riche humanité.

Au quatorzième jour, je me faisais dérober mes quatorze premiers euros à l’aéroport d’Antananarivo. Ou peut-être en faisais-je don sans le savoir à des va-nu-pieds à l’indignité incomparablement moins féroce que celle de touristes blancs incapables, par leur condition même, par leur parfaite inutilité, de rivaliser en humanité avec des hommes et des femmes qui savent tout et plus du monde et de la vie.

Au quinzième jour, les écrans vidéo du B-777 de la Kenya Airways étaient réparés entre Nairobi et Paris. Le temps nous parut long à mourir.

Au dix-septième jour, je débute une série de chroniques sur Madagascar. Certain de n'être pas à la hauteur de ce fertile tourbillon de rencontres.

(lire ici Mada 1 : Jules-César)