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24 janvier 2010

Œdipe contrarié

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Mon post d'hier ne concernait pas la guerre d'Algérie, il ne visait pas non plus à te donner mes parents à voir en héros.

Quel que soit le côté du mur où l'on se trouve à sa naissance, du droit ou du gauche, de l'argenté ou du misérable, que l'on soit du parti de la solidarité plutôt que de celui de l'exploitation, une influence "petit blanc" nous colle à la peau. Sans doute à cause de notre vision universalisante du monde. La suprématie des Lumières. Qui fait de nous tous, quelque part, de vrais humanistes. Mais qui nous empêche d'aller rencontrer l'autre jusqu'à sa représentation du monde, jusqu'à son propre rapport aux choses de l'univers, jusqu'à sa cosmogonie intime. Ce que je veux dire, c'est que l'on ait eu un père rebelle ou magistrat, des racines pied-noir, ou que l'on soit acteur de la coopération culturelle d'aujourd'hui, nous avons l'Algérie en commun, et la lecture que nous en avons est de toute façon déformée.

Mais je le répète, le post d'hier voulait préparer celui-ci, qui te ramène à moi. Car évidemment, je suis plus important que l'Algérie ! J'ai eu le plus grand mal à écrire ce billet depuis trois semaines, pardonne-moi s'il est embrouillé.

Donc. Ma mère aimait mon père, qui était en prison. Mon frère fut conçu dans un parloir "familial", mais je ne sais pas ce qu'il a pu s'imaginer avant que ce ne soit dit. Papa fut libéré trois mois après sa naissance, puis trois mois plus tard, je fus conçu à mon tour en pleine liberté, ma mère perdit son père cet été là, et six mois plus tard, je naissais.

Mon psy s'est avancé à une hypothèse, en une douzaine de mots, comme il le fait d'habitude, et j'en rendrai compte ici en beaucoup plus, car je suis mauvais en économie verbale. Je lui racontais cette lettre, ma conversation avec ma mère ce matin-là, et j'évoquais une piste, un peu honteux, il est vrai. Ma mère a consacré sa vie à mon père, comme elle aurait pu la consacrer à l'Église si elle était allée au bout de son projet religieux. Elle a tout arrêté pour être autant qu'elle le pouvait à ses côté pendant les années d'incarcération. Puis son désir de vie commune s'accomplissant, elle y donnait tout. Elle avait appris un métier, dans le secteur médico-social, s'était insérée dans divers milieux, était au passage devenue communiste, abandonnant Dieu, était devenue fonctionnaire d'État, avait acquis une stabilité... Donc à sa sortie de prison, du moins je le suppose, elle mit toute son énergie à aider mon père, sans diplôme bien que savant, à prendre ses marques, à trouver du travail et à s'y épanouir. Les années soixante n'étaient pas aussi dures qu'aujourd'hui. Réussir cette intégration, c'était aussi peut-être l'écarter de la tentation de partir courir le monde dans la solidarité internationaliste, comme beaucoup de ses amis de prison l'incitaient à le faire.

Les réseaux aidant, il avait trouvé un emploi dans la banlieue nord, ils quittèrent la banlieue sud. Puis il eut un emploi à Paris, elle allait le chercher chaque soir à la gare... Beaucoup plus tard, quand elle serait, elle, en invalidité, c'est à l'atelier de peinture de mon père qu'elle se dévouerait, à ses projets d'expositions, elle deviendrait son assistante particulière.

Il était évident, y compris je pense dans nos yeux d'enfants, que l'accomplissement de cet amour était le projet de sa vie. Mon psy m'a demandé si je ne lui reprochais pas de ne pas nous avoir donné autant d'amour. Je lui dis que c'était exactement la question que je n'osais pas me poser, mais qu'en même temps, il m'était bien difficile de dire que j'avais manqué d'amour.

J'ai eu des parents immensément aimant. Présents. Disponibles. Confiants aussi, ce qui n'est pas rien. Transmetteurs - de valeurs, entre Bacon, Oedipus & Sphinx 1979.jpgautres. Protecteurs et sur-protecteurs. Maman était obnubilée par l'idée du conflit. Entre gens intelligents, les conflits se règlent par le dialogue, aucune violence ne doit poindre. Je n'ai jamais vu mes parents se disputer. Ce curieux mélange de communisme pétri de culture catholique faisait d'eux des gens bons, et les engagements qui les conduisaient certains soirs à des réunions, certains dimanche à vendre le journal dans les quartiers populaires, ne faisaient que ma fierté d'enfant, d'autant qu'ils prenaient toujours le temps de nous expliquer le sens de leurs absences, de leurs actions. Ou ils nous emmenaient avec eux, et j'adorais, monté sur les épaules de papa, mettre moi-même les tracts dans les boîtes-aux-lettres.

Ainsi, mes parents s'aimaient. Maman aimait papa, puisque c'est d'elle qu'il s'agit, mais je n'avais lieu de me plaindre de rien.

Nous étions, mon frère et moi, les témoins chéris de cet amour infaillible qu'ils se portaient. Nous en étions une réalisation, l'accomplissement en quelque sorte, nous concentrions à ce titre beaucoup de soins et d'affection. J'étais moi l'incarnation de cette preuve d'amour.

Mais je n'étais pas, ne pouvais pas être, l'objet du désir, l'amour convoité, celui pour qui l'on se met en quatre de peur de le perdre...

"Est-ce que du coup, n'ayant rien à lui reprocher à elle, alors que l'amour qu'elle vous montrait n'était toutefois pas celui qu'elle portait à votre père, dont vous perceviez la place à part qu'il occupait - et que vous enviiez - vous ne vous le seriez pas reproché à vous-même ?"

Le manque d'estime de moi, ce défaut d'amour-propre dont j'ai pris violemment conscience lors d'une séance précédente (j'en parlais là) pourrait ainsi peut-être s'ancrer dans une quête frustrée, une quête d'enfant confrontée à l'échec obligé, mais qui n'ayant eu aucune cause extérieure à combattre, ni un père à tuer parce qu'il était un héros, ni une mère à blâmer parce qu'elle était une sainte, se serait retournée contre moi-même. Une sorte de complexe d'Œdipe contrarié par un excès d'amour.

Nous sommes loin de la grande histoire du monde, mais ce sentier, il me plaît de le défricher, et de commencer à désacraliser ma toute petite histoire. Pardonne-moi aussi de m'y plaindre d'avoir été trop aimé, c'est sans doute indécent, mais ce chemin n'est que très personnel.

28 décembre 2009

l'estime de soi

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Ce sera un lundi sans psy, confiseurs obligent. Mon frère et sa famille sont repartis hier de notre maison du Lot. Tout est calme. La bruine dehors. Le tic-tac de la grande horloge du salon. L'occasion de revenir sur ma dernière séance.

C'était mardi, en fait, un contre-temps lié à ce petit accrochage. Je lui avais parlé de l'état paradoxal de sérénité dans lequel je me trouvais, à l'heure de la séance, alors que je venais encore de traverser une série de trois-quatre jours tempétueux, dans l'attente déçue et l'obsession malsaine.

Il me laissait décrire quelques unes de ces manifestations, puis me dit : "Au fond, pourriez-vous me dire pourquoi vous l'aimez de cette façon ? Diriez-vous que c'est, comment dire, par pur amour ?" Je bafouillais une réponse, oui, enfin non..., en fait si... Je crois que je lui dis que, sa situation avait beau ne pas être enviable, j'aurais aimé être lui, voilà, c'est ça.

"Est-ce qu'au fond, vous ne voudriez pas plutôt être aimé de la même façon ? Est-ce que ce n'est pas cette façon d'aimer, que vous poursuivez ?"

Je restais un peu suspendu, je repensais à des hommes qui m'avaient aimé sans que je comprenne vraiment pourquoi, qui me l'avaient montré, mais dont je n'avais pas su accepter l'amour. Je m'apprêtais à lui dire que non, qu'aimé je l'avais été, que j'en étais certain.

"Je voudrais aller plus loin : est-ce qu'au fond, vous ne voudriez pas pouvoir vous aimer de cette façon-là ?"

La question m'était étrange. Je me la suis répétée. Une, deux fois. M'aimer moi-même... En quelques secondes, ce fut comme une lame qui s'enfonçait dans mon gosier. Vouloir, pouvoir m'aimer... Une baudruche s'est mise à y gonfler à toute vitesse, à crever et à déverser des tonnes de larmes.

M'aimer... m'accepter, me donner de l'amour, pourquoi donc avais-je si mal en laissant résonner ces questions dans ma tête ? Pour la première fois je fondais là, sur ce divan. Incapable de me retenir. Une fois, j'avais écourté la séance. Pour ne pas craquer sans doute, car il m'avait touché. Plusieurs fois, il m'avait reproché de ne pas laisser s'écouler mes idées selon leur libre cours, ou mes émotions. Soulignant mon incapacité à perdre le contrôle.

Après un moment, me reprenant, je lui dit une idée qui m'avait traversé la tête quand, quelques jours plus tôt, mon frère avait évoqué l'anorexie de sa fille en me rapportant ce que son psy en avait dit : qu'elle était intelligente, qu'elle résistait étonnamment. Y avait-il quelque chose d'héréditaires dans ces stratégies ? les barrières mentales qui empêchent la spontanéïté, le lâcher-prise, sont-elles génétiques ?

"Génétiques, comme vous y allez !... mais que ce soit un trait familial, assurément, c'est fort probable". Nous en parlions, alors que la muraille venait d'être percée. Alors que je prenais conscience brutalement de ce que je me traînais de moi une image hideuse, et que les constructions de ma vie, toutes, ce blog, tiens ! étaient de simples paravents derrrière lesquels je n'avais de cesse que de dissimuler cette absence totale d'estime de moi.

Si la difficile traversée dans laquelle est engagée ma nièce lui permettait, plus précocément, de gérer ça mieux, de se retrouver et de s'accepter sans fard, au bout de son tunnel il y aurait peut-être de jolis prés verts.

26 décembre 2009

l'absente

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Ça n'est pas très original, mais nous avons passé Noël en famille.

A mi chemin entre mon frère, ma mère et moi, nous avons conservé une maison familiale dans le Lot, et une de mes nièces avait insisté pour que nous nous y retrouvions tous ensemble cette année.

Le voyage en voiture nous a donné l'occasion, à Igor et moi, de revisiter quelques grands concertos : Beethoven, Tchaïkovsky, Bach... et pour finir le 2ème pour piano de Rachmaninoff, pour une arrivée dans la plus grande intensité romantique.

La journée du réveillon s'est passée pour l'essentiel dans la quête d'un sapin et aux fourneaux. Les filles se sont affairées à décorer l'arbre et à disposer la crèche. Avant le repas, la télé était allumée sur Arte, et les Lumières de la Ville, de Chaplin, ont constitué notre apéritif, de fous-rires et de quelques larmes à la fin. Joli conte de Noël en vérité. Puis huîtres, foie gras - pas aussi bien réussi que les autres années - saumon, et quelques desserts. On avait dit pas de cadeau, cette année. On est tous raides. Juste du symbolique, ou du fait maison. Tu parles ! L'arbre dégueulait de dizaines de paquets. Et si le symbolique avait des couleurs naturelles, des saveurs bio, on a bien ri avec Igor, en sentant les sels de bains à l'eucalyptus conditionnés par ma grande nièce. D'un simple snif et sans nous concerter, nous y avons reconnu l'odeur caractéristique des saunas... Pavlov nous a réveillés. Personne n'a compris ce qui nous amusait dans la couleur turquoise des granulés.

A la fin de la distribution, il restait ses paquets à elle, elle qui avait voulu que nous soyons tous ensemble, elle qui fera ses dix-huit ans au printemps et qui attendait de savoir quel grand voyage ses tontons allaient lui offrir ce Noël, comme ils l'avaient fait pour sa grande sœur deux ans plus tôt. Elle qui nous enchante chaque année de ses airs de violon qu'elle maîtrise de mieux en mieux... Oui mais voilà, elle n'était pas là. Rattrapée par la patrouille. Enfermée à l'hôpital. A l'isolement. Des feuilles de papier et un stylo vert pour tout compagnon, et la courbe de son poids pour décor.

C'est au printemps dernier que sont apparus les premiers signes inquiétants de son anorexie. La prise en charge par une cellule psycho-nutritionniste avant l'été n'y avait rien fait, ni même les vacances aux petits oignons mis au point par ses parents dans le sud de l'Italie. Lorsque je l'avais vue mi-septembre, à l'occasion de la fête de l'Huma, elle s'évertuait à décortiquer ses aliments, à les pressuriser sous ses couverts pour en extraire du gras avant d'en porter à la bouche des fourchetées de moineau, à dissimuler dans un sopalin des déchets fictifs. Elle avait au fond du regard une grande tristesse, elle était ailleurs même quand elle se montrait enthousiaste. Et si à l'heure du repas tout le monde faisait mine de ne pas y prêter attention, elle sentait le regard inquisiteur sur son assiette, et sous son crâne retentissait la grande oppression qui s'organisait autour d'elle.

Finalement, de petits progrès en grands reculs, il n'y a pas eu d'alternative à l'hospitalisation. Et depuis un mois, à l'isolement. Si j'ai bien compris, il faut qu'elle n'ait plus rien à quoi penser, si ce n'est sa prise de poids. Quand elle est seule avec son plat dans la chambre, plus phpThumb_generated_thumbnailjpg.jpgpersonne ne l'observe, plus personne ne juge son comportement, il n'y a plus l'oppression sourde de la présence familiale ou sociale, elle est seule maître. Elle mange pour prendre du poids, et une sortie est possible, ou elle minaude, elle recule, et elle demeure enfermée. Je ne suis pas psychiatre, mais si j'ai bien compris, cette forme d'enfermement physique, dans une chambre d'hôpital, vise à rendre possible une sortie. Car enfermée dans son monde, de toute façon elle l'est. Mais tant que cet enfermement n'est pas matérialisé, elle ne peut pas en concevoir l'issue, imaginer même qu'il y a une sortie. Dans cette chambre, la sortie est visible, tangible, à portée de main. Et la clé est dans son assiette.
On en guérit, en général, des anorexies de cet âge. C'est parfois un peu long, le choc est rude, mais on en guérit.

Évidemment, j'ai de la peine quand je pense à cette petite si mignonne, à sa fragilité où elle l'a conduite. Mon frère est profondément marqué par cet épisode, même s'il s'efforce de ne pas le montrer - marque de famille. Et puis les deux autres, la grande et la petite, sont gourmandes et pleines de vie. Noël est surtout pour elles. Alors il y aura encore des chocolats ce week-end, des jeux de société, peut-être une grande ballade dans les champs sous le soleil d'hiver, comme hier.

En attendant le prochain Noël, où je pressens que l'on aura besoin encore d'être tous ensemble. Vraiment tous.

05 novembre 2009

mes sales rêves

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Sans plus trop savoir ce que je cherche à soigner, et même si je ne t'en ai plus parlé depuis longtemps, je poursuis mes séances hebdomadaires chez le psy. De toute façon, ça ou autre chose, je finis mes mois dans les ultimes recoins de mes découverts autorisés...

J'ai (presque) arrêté d'avoir peur des silences. J'ai (quasiment) réussi à ne plus préparer mentalement mes séances, à ne pas me laisser (complètement) envahir la tête par leur échéance. Il est (toutefois) un symptôme qui se manifeste à une ou deux nuits de chaque lundi : je fais des rêves, ou plutôt des cauchemars, dont je parviens à ne plus effacer les traces.

Une fois, je roulais dans un marais, à bord de ma toute nouvelle voiture, et bien que le temps fut clair, je me déportais sur ma gauche, et me précipitais irrémédiablement vers le bas côté, mon bras paralysé ne parvenant à redresser la trajectoire. Une autre fois, Paris devenait un musée géant à ciel ouvert, chaque fenêtre haussmanienne une toile de maître, et le bus dans lequel j'avais pris place pour une visite un bolide fou qui dévélait sans retenue les larges rues en pente, derrière le Panthéon je crois, et partit se perdre dans le vide abyssal de ma nuit.

La dernière fois, ce n'était pas vraiment un rêve, mais une séquence courte qui se répétait, lancinante, alors même que je n'étais pas en état de complet sommeil. Une femme enceinte se tenait debout, nue ou à moitié nue, j'en distinguais juste le buste et son gros, très gros ventre rond. Une main s'approchait de ce ventre, pas à proprement parler dans une position de caresse. Elle s'avançait par le haut, à la verticale, et les doigts, au contact de ce ventre, le pénétraient, un peu comme s'ils traversaient sa peau. Ou plutôt comme s'ils dissociaient le ventre de son buste et l'en écartaient à la façon d'une coque. Et la main s'enfonçait ainsi profondément dans ce corps. Puis mon image se focalisait sur le ventre, qui à ce moment-là se transformait en nez, ou plus précisément sous la paroi duquel un nez, un très gros nez s'agitait comme pour s'en libérer au point de se confondre avec lui. Tout cela se passait très vite évidemment, et se répétait deux ou trois fois avant que je réalise qu'il s'agissait d'images irréelles dont j'étais l'auteur et la proie. Je tenais mon rêve pour la séance à venir.

Alors sans vraiment me réveiller, une autre image venait me hanter : j'étais dans une pièce de petite taille, on aurait dit un moulin peut-être, ou un atelier, une sorte de réduit. Un incendie se déclenchait de l'intérieur et je cherchais à m'enfuir.

Le nez ? Je n'eus aucun mal à reconnaître qu'il s'agissait du mien : ce sacré nez que je ne supporte pas de croiser dans un miroir. Et le ventre, êtes-vous sûr qu'il ne s'agit pas non plus du vôtre ? J'ai évoqué les questions de parentalité qui sont venues me visiter à la faveur de rencontres familiales à mon retour du Brésil. Il a parlé de ma façon d'appréhender les autres, mes amants notamment, dans un rapport de maternement.

L'incendie ? On n'en a pas parlé, j'ai juste rappelé qu'en branchant mon ordinateur un soir à même son sac, l'idée de provoquer ainsi un incendie m'avait traversé l'esprit.

Reste à nous expliquer pourquoi il semble vous falloir y mettre la main...

Ce sera sans doute pour une prochaine séance.

21 août 2009

repartir à neuf

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C'est bientôt la rentrée. Certains achètent un cartable neuf. Moi, je refais ma toiture et j'entreprends le grand rangement de mon bureau.

Je préfère en général revenir avant tous les autres, profiter de l'absence des collègues pour atterrir en douceur, me laisser divertir sans témoin, et trouver mon rythme progressivement. N'ayant pu le faire avant de partir, cette semaine était aussi pour moi l'heure du grand rangement. Tu connais : parmi des piles de documents, choisir ce qu'il faut classer, ce qu'il faut archiver, ce qu'il faut traiter, ce que je peux jeter. Et la semaine étant écoulée, je suis presque au bout. Pas mécontent de commencer à y voir clair. C'est un peu comme débouler dans la steppe de Hongrie après avoir traversé les Carpates.

Parallèlement, les ouvriers sont arrivés mercredi à la maison pour me changer une partie de la toiture. J'espère qu'ils auront raison des problèmes d'infiltration qui m'empoisonnent la vie, parce que toutes les eaux ne sont pas bonnes à prendre. Mais là, c'est une autre affaire. Question coût : comme de deux ans de séances de psy. Ça aide à relativiser ! Ne reste plus grand chose dans la tirelire...

Soit dit en passant, ces réjouissances ne sont pas du même ordre que les heures passées dans l'eau, au soleil et sous les pluies de la tranquilité. Mais c'est une façon de finir le travail, et de repartir à neuf.

Bon retour à toi si tu rentres ce week-end pour préparer la tienne, de rentrée !

14 juillet 2009

le regard qui tue

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Je pourrais décliner de toute autre manière ce débat sur le fond et la forme. La façon notamment dont je m'acharne à soigner ma forme pour occulter mon fond. Cette volonté de plaire, au mieux pour être aimé, au pire pour éviter le conflit. La question du regard.

Je dépends trop du regard de l'autre, paraît-il. Je passe mon temps à m'appliquer. Ou à m'excuser. Je donne et je mets en dette. J'escompte plus que je ne demande. Je m'intoxique du regard de l'autre. Je m'y efface. J'en perds le sens de mes propres désirs. Je ne suis personne, comme je l'analysais .

Mon psy m'a proposé lors de notre dernière séance de sortir de ce piège dans mon rapport avec lui. Et de passer sur le divan. "Vous attachez trop d'importance à mon regard, je crois qu'il faut vous en libérer." Puis il a ajouté : "pour moi aussi, ce sera mieux de ne plus avoir à affronter le poids de votre regard."

Comme d'habitude, ce furent ses derniers mots, et l'explication aura lieu à la prochaine séance, après une semaine de cogitation. Mais c'est terrible, parce que dans cette phrase, je revoyais les mots de S. qui, érigeant des principes de distance comme condition à la poursuite d'une relation amicale entre nous, me dit "ton regard amoureux m'étouffe".

En week-end à la campagne avec quelques amis, je les ai vus s'amuser des grands yeux que je leur offrais en trinquant avec eux à l'heure de l'apéro...

Qu'ai-je donc dans l'oeil qui à ce point dérange, ou affole, alors que je me vois transparent comme l'air ?

15 juin 2009

mon nom est personne

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Je ne suis personne. Un homme sans envie n'est personne. Et il me faut devenir quelqu'un. Me reconnecter à moi-même, comme vient de me dire mon pote WajDi - un expert dans ce domaine, et une des paroles qui comptent pour moi. Voilà peut-être une première conclusion, un point d'étape, comme diraient les gens de mon administration, à laquelle me conduit le travail engagé.

Reprenons. Mon psy m'a lancé l'autre jour, sur un ton amusé, ce : "vous êtes quelqu'un d'appliqué". Bref, rien du tout. Un compliment, en somme. Mais comme d'habitude, ça ricoche sur les parois de ma tête et de ma poitrine. Allons donc, même face à mon psy, je joue donc un rôle ? j'ai quelque chose à prouver ? Je me dois d'être brillant, même en pleine analyse ? Même de lui il me faut être aimé ? Et ça se voit donc tant que ça ?

Je n'ai pas encore repris le sujet avec lui. Pour la première fois lundi dernier, je suis allé le voir en état de détresse, et pour la première fois, on a parlé de ma douleur plus que de ses causes.

Mais cette phrase reste là et résonne. Appliqué...

Je crois que je commence à voir une chose se dessiner. J'ai en moi des milliards de petits capteurs, qui face à l'autre se mettent en alerte, scrutent chaque geste, chaque expression, chaque intonation, qui les calculent, les paramètrent, et me délivrent en continu des micro-verdicts mis à jour, qui me disent : voilà ce que cet autre attend de toi. Voilà ce qu'il aime, voilà ce qu'il désire. Si cet autre m'indiffère, je vais juste me servir de ces informations pour éviter d'entrer en conflit. Mais si cet autre est quelqu'un que j'aime, à qui je désire plaire, alors tout mon moi se mobilise pour répondre à ses attentes supposées. Ses désirs deviennent les miens, la satisfaction de son désir se met à primer sur le reste, ses goûts deviennent les miens, ses choix aussi. Je tombe dans le mimétisme. J'ai parfois pensé que dans une relation amoureuse, j'avais le défaut de me dépersonnifier, et ce faisant, de perdre tous les attributs de la séduction, de ne plus être aimable. Mais en fait, je crois que c'est même pire, ces capteurs sont si puissants, ma porosité est si forte, que je n'ai rien à dépersonnifier. Je n'ai tout simplement pas de personnalité. Ma personne, c'est mon image, c'est ce que je crois l'autre attendre qu'elle soit. WajDi me dit que j'ai perdu le contact avec moi-même. En fait, je ne suis pesonne, je n'ai jamais été personne, je n'ai jamais été en contact avec moi-même. Je n'ai pas d'envie.

On m'a dit que j'étais un caméléon. Aujourd'hui suspendu dans le vide, donc en panique. J'ai l'air fin...

Alors je m'applique. Et oui, je réussis. J'ai tant réussi que je me vois comme un usurpateur, et j'enrage de mon succès, de la confiance qu'on me fait, de la charge que ça représente sur mes épaules, alors parfois je fuis. Ou alors j'échoue, et je ne m'en remets pas.

Il va falloir maintenant que je comprenne comment et pourquoi, et quand, j'ai renoncé à être quelqu'un pour me calquer sur l'autre et m'en remettre à mes capteurs.

06 juin 2009

une phrase à la séance

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Je découvre donc ce qu'est une psychothérapie. Merci Emmanuelle Urien. Et je ne sais pas bien, au fil des séances, si j'ai la curiosité de cette science, ou celle de mes problèmes et de leurs origines. Peut-être ai-je les deux : au fond, je suis impatient de voir si la psychiatrie a vraiment des outils à me proposer pour me permettre de sortir la tête du trou.

En attendant, chaque semaine, je m'en offre une tranche. Et le mot offrir n'est pas de trop, puisque mon psy à décrété au terme de notre premier rendez-vous que je n'avais pas de pathologie qui justifiât l'usage d'une feuille maladie de la sécurité sociale. C'est donc ma seule poche qui est mise à contribution - sans compter les honoraires de la fourrière qui se sucre au passage.

Et si ça fait cher au mois, ça fait surtout cher à la phrase. Non, je rigole, là. Mais je dois dire que je me trouve un peu décontenancé. Arrivant chez lui la première fois, je redoutais qu'une des premières conclusions qui s'imposerait à ce travail serait "Monsieur Oh!91, vous n'avez pas le choix, il vous faut cesser complètement et définitivement votre relation avec celui que vous appelez votre ami d'amour. Elle vous enferme et vous empêche d'avancer. Point de salut en dehors de la rupture la plus radicale". Et je lui avais fait part de cette crainte, d'ailleurs.

Mais en fait, l'heure des conclusions s'avère encore fort loin, et mon thérapeute n'est pas du genre à expliquer ce qu'il y a à faire. Ni à expliquer autre chose, d'ailleurs. Les séances, c'est moi qui les fait, tout seul. J'en détermine l'ordre du jour, et je préside aux débats. En plus, c'est moi qui présente les rapports et qui les commente. Lui, il joue l'ingénue, et s'autorise à me dire, quoi, une ou deux phrases par séance ? Guère plus. Mais quelles phrases !

RED_Riding_Hood.jpgLors de la première, celle qui a duré une heure, histoire de faire connaissance, il m'a juste dit ; "Si je comprends bien, votre problème c'est d'arriver à gérer vos frustrations". Alors qu'il me demandait ensuite si j'avais des choses à ajouter, je lui signifiais juste deux mots qui me paraissaient clé : usurpateur, parce que je me sens comme tel, depuis longtemps, je l'ai écrit ici même, et dette, en référence à une réflexion où m'entraîna mon pote WajDi, un jour : "Mais pourquoi te comportes-tu tout le temps comme si tu avais une dette à régler ?"

La séance d'après, il me fit donc parler de cette histoire de dette, et la seule chose qu'il me dit, c'est : "Vous croyez régler une dette, mais tout se passe un peu comme si vous vous efforciez au contraire de mettre les autres en dette." Je l'avais rapidement abordé là.

Une autre fois, alors que je lui racontais une anecdote, où j'avais agi à l'inverse de mon désir pour provoquer une réaction qui ne vint pas, il me dit simplement : "Il semble que vous participiez activement à la fabrication de vos frustrations."

Plus récemment, il m'invita à exprimer ce que voulaient dire pour moi les notions de donner et de recevoir, ce qui me fit m'exprimer dans mille et une directions, notamment celle de mes parents. Cette séance-là, il la conclut en m'indiquant ceci : "Vous savez, dans l'enfance, on se construit souvent des stratégies, pour avancer, pour faire face à des situations, et c'est très bien ainsi, enfin, c'est normal. Le problème, c'est que ces stratégies, on a parfois tendance à les reproduire de la même façon à l'âge adulte, et alors elles peuvent s'avérer problématiques. Je vous laisse y réfléchir".

C'est drôle, parce que ces petites phrases, toutes simples, qui parfois reprennent des réflexions que je me suis déjà faites, ou que d'autres m'ont faites - peut-être simplement parce que c'est lui qui les formule - ont un impact pointu, elles résonnent dans ma tête ensuite tout au long de la semaine, titillent mon cortex.

"J'aimerais que vous ne prépariez pas nos séances", me dit-il au tout début. Alors je m'interdis toute réflexion préalable. Mais à mon corps défendant, mon cerveau s'en va dénicher des choses au fond de moi à partir de ses interpellations. Peut-être est-ce le but, hein ?

la dernière fois, parce que je m'efforçais de rebondir sur sa remarque concernant les stratégies de l'enfance, et réfléchissant à haute voix pour essayer de discerner quelque chose de la sorte dans mon parcours, il m'a dit : "Vous êtes quelqu'un d'appliqué"... Je ne sais pas encore vers où, mais cette petite remarque, qui n'a l'air de rien, va m'embarquer quelque part, autour du besoin de plaire, de la construction de mon image, de ma peur des conflits, aussi, peut-être... mais chut, il ne faut pas que j'y réfléchisse trop à l'avance, il m'a dit.