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24 octobre 2010

poignet blessé et pied levé

Parmi les figures qui comptent, dans le piano d'aujourd'hui en France, il y a Hélène Grimaud. Elle devait jouer au Théâtre des Champs-Elysées, vendredi dernier, le 2ème concerto de Rachmaninov, invitée par Vladimir Ashkenazy, avec l'Orchestre Philharmonia.

Je m'étais fait moucher pour ne pas connaître Hélène Grimaud, même de nom, lorsque j'avais acheté les places de ce concert, à la fin du mois d'août dernier. Preuve que si j'adore ce concerto de Rachmaninov, d'un romantisme déchirant, avec de sublimes envolées sonores, où le piano est grave, ample, dense, abandonnant souvent la mélodie à l'orchestre pour lui en constituer les bases, je reste profondément inculte dans ce domaine, comme dans d'autres.

Seulement voilà, poignet blessé, Hélène Grimaud s'était faite porter pâle et fut remplacée au pied levé par le jeune et brillant pianiste russe, Nikolaï Lugansky, spécialiste de Rachmaninov, invité  d'Eshkenazy pour le concert du surlendemain dans le cadre des trois concerts qu'il lui dédiait ce week-end.

Nous étions au perchoir. Une petite loge de côté, au premier rang, vue sur la moitié de l'orchestre et quelques touches du clavier, une octave et demi tout au plus. Près du plafond. Nous y avons perdu du son, et j'ai été déçu de ne pas être transporté par le cœur sonore du premier mouvement, trouvant le piano étouffé sous le poids de l'orchestre, à la traîne. Et ce n'est pas le brio du jeune talent qui fut en cause, car il eut l'occasion de nous en montrer d'autres facettes dans le bis qu'il nous offrit avant l'entracte.

On perd toujours de l'acoustique, perché dans les dernières loges de galerie. Le mariage piano-orchestre repose sur une alchimie subtile et se laisse affecter plus sensiblement que d'autres alliages.

Les violons ne doivent pas se fondre, ils ne sont pas un prolongement de la touche, ils doivent être soutenus pas l'effet percussif du piano. Le piano ne doit pas être donné avant les autres instruments, mais juste après. Une micro-seconde après. Pas plus, sinon l'orchestre semble être poussé, lourd, alors qu'il doit juste être porté.

Or le son du piano et celui de l'orchestre ne voyagent pas de la même manière dans la salle. Les cordes et les vents s'en vont résonner contre les parois de l'arrière scène, s'envolent vers la voûte avant de redescendre occuper l'espace acoustique. Le piano, lui, est projeté par son couvercle relevé, il arrive directement sur les fauteuils d'orchestre, puis remonte, atténué, vers les balcons successifs, jusqu'aux galeries du plafonnier. Il appartient au chef d'anticiper, de lancer l'orchestre en avance, en veillant à ne pas se laisser pousser.

J'ai été un peu déçu de la prestation de vendredi soir, mais je ne sais pas si je dois en accabler Hélène Grimaud, Vladimir Ashkenazy, Nikolaï Lugansky ou nos sièges...

C'est drôle, j'en étais juste à ces regrets quand sur Mezzo, ce dimanche matin, était diffusé cet enregistrement du 2ème concerto par Hélène Grimaud, accompagnée par l'orchestre du festival de Lucerne, avec Claudio Abado à la baguette. Admire, l'expressivité de son visage.

J'ai prévu de la revoir, en récital cette fois, le 26 novembre prochain, avec nos places dans une baignoire, à hauteur de scène. J'espère que son poignet sera réparé, et qu'elle n'aura pas à lever le pied.

09 octobre 2010

le génie mélodique

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Quel est le lieu où se joue la tragédie humaine, sans qu'il ne se passe rien ? Le coeur, bien-sûr. Et c'est au coeur du coeur, au coeur des coeurs, que je me suis laissé convier par Tchaïkovsky, dans les sept tableaux de son Opéra lyrique Eugène Onéguine, qui étaient donnés à l'Opéra Bastille mardi dernier.

Mon premier opéra de Tchaïkovsky. Une plongée dans le tourment amoureux. Dans ses retournements. Dans sa malédiction. Depuis la flamme du premier transport, jusqu'à sa fin promise, pathétique. Un miroir.

"On prie le ciel pour qu'il nous envoie le bonheur, et il ne nous envoie que l'habitude", dit une chanson populaire russe dansée par les villageois d'une contrée reculée.

Là-bas, dans cet univers rural indolent, Lenski et Onéguine sont les meilleurs amis du monde. Le premier, jeune poète fougueux s'éprend de sa voisine, la belle Olga, lumineuse et frivole, dont la sœur Tatiana, au caractère mélancolique, tombe amoureuse du second, son jeune ami séducteur et dandy.

Tous les éléments sont dans ce quatuor à cœurs. Onéguine éconduit Tatiana, s'encanaille avec Olga. Offensé et trahi, Lenski convoque son ami dans un duel où il se fera tuer. Quelques années plus tard, Onéguine retrouve Tatiana, alors aristocratiquement mariée, s'éprend enfin de la belle ténébreuse, mais celle-ci, malgré l'amour qui n'a cessé de la ronger, forte même de cette épreuve, choisit l'honneur et abandonne son tortionnaire à sa détresse totale.

Hormis un combat d'hommes, il ne se passe rien dans cet opéra, qui te saisit d'abord par sa lumière et sa lenteur.

La mise en scène, reprise de Willy Decker et montée à l'Opéra Bastille en 1995, pose des cadres, à quatre côtés, des trajectoires où parfois l'on se croise mais où souvent l'on se manque, où l'on s'évite. La couleur bascule au noir entre les deux actes. Et tu ressors, dans la sobriété de l'ensemble, avec en tête l'air de l'aria de Lensky avant son combat. Son chant au passé révolu, à l'ami évanoui, un poème d'amour, en fin de compte, au presqu'amant qui incarnait sa jeunesse désinvolte, un déchirement absolu (en voir dans la vidéo ci-dessous, une interprétation particulièrement sensible, en récital, de Vladimir Atlantov).

Trois heures, entracte inclus, où l'introspection de l'âme humaine se substitue au récit pour dire l'impossibilité amoureuse.

Tchaïkovsky est décidément un mélodiste de génie.

Olga Guryakova, qui interprétait le rôle de Tatiana réalise une performance convaincante. La voix chevrotante dans les premières mesures, le jeune  baryton français Ludovic Tézier, dans le rôle d'Onéguine, s'est ensuite avéré avoir un chant perçant et précis. Quant à Lenski, le poète qui court se perdre dans l'absolu, c'est lui qui a séduit la salle, et l'on ne saurait trop dire si c'est au personnage tiré de Pouchkine et conçu par Tchaïkovsky qu'on le doit, ou à son interprète, le ténor Joseph Kaiser, au physique et au jeu très justes.

Ma nièce à droite, ma collègue à gauche, décontenancées un temps par le rythme, se sont laissées gagner par la mélodie et les voix, par l'intimité émouvante de l'ensemble, et sont sorties heureuses de leur soirée.

Ce soir, la saison continue : avec Wagner et le Vaisseau Fantôme, mis en scène par le même Willy Decker ! Je ne sais pas si cela me consolera de ma Walkyrie rentrée, mais ce fera le deuxième Wagner à mon actif. Et je ne sais pas pourquoi, je m'attends à plus de bruit et de mouvement. J'espère ne pas être déçu comme Fauvette l'a été...

Ci-dessous, le fameux aria de Lenski :

 

03 octobre 2010

au bord de la fosse

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Vois-tu, on peut se croire novice, jouer aux humbles, tâcher de ne pas trop la ramener quand le niveau s'élève, placer un "pour moi, vous savez, c'est tout nouveau" histoire d'éviter les questions embarrassantes... un jour, malgré soi, on se retrouve sur le devant de la scène. Bah, la scène dont je te parle, elle est toute petite. Elle se trouve du côté de l'Opéra Bastille, certes, mais côté trottoir. Là où, le jour de la mise en vente des spectacles au guichet, on se rassemble à la fin de la nuit, à quelques fous furieux, pour prendre son rang dans une file d'attente et, sur le coup de midi, décrocher le Graal version low cost : une place acceptable, avec vue sur les surtitres - primordial - pour seulement 20 euros.

Tu te rappelles peut-être que je me suis inscrit, il y a un an et demi, au blogo-groupe des Prosélytes lyriques, grâce auquel, à quelques uns, nous nous soulageons de la corvée à tour de rôle. Selon les aléas de mon courage matinal, j'ai tour à tour obtenu les rangs 36, 19, 31, 50, 27, 61 et 5, et grâce à ces efforts, des billets généralement bien placés. Ce sont des queues très organisées, avec appel par numéro chaque heure, et entre deux la possibilité de vaquer, autour d'un café, par exemple. Organisées donc, mais de façon informelle, par des amateurs. Dans tous les sens du treme.

Vendredi, c'est pour l'obscur Mathis, le peintre, du ténébreux post-romantique Hindemith, que je m'étais levé. Jamais montée en France, cette œuvre se traîne surtout la réputation d'avoir eu ses représentations interrompues au Liceu de Barcelonne, en janvier 1994, après l'incendie du Grand Théâtre catalan - on en apprend des choses, dans ces queues ! Cette œuvre est maudite.

C'est peut-être pour ça qu'à cinq heures du matin, cinq heures moins vingt pour être précis, ce vendredi, je me suis trouvé être... le premier. Avec personne pour me donner mon ticket, donc, quatre-vingt premières minutes d'attente dehors, dans le froid, au milieu d'un ballet d'hommes en jaune-fluo, ouvriers du BTP attendant l'arrivée de leurs camions de chantier, ou d'agents de police en civil jouant à Starsky et Hutch avec des jeunes de banlieue.

C'est bien 45 minutes après moi que Michel est arrivé, avec sa petite boîte magique contenant les tickets numérotés. Gilda, prosélyte devant l'éternel mais impressionnée par l'exploit, n'a pas pu résister, plus tard, à la tentation de prendre mon ticket number one en photo et d'en faire une note : la preuve de la performance est à voir là, avec un extrait de l'œuvre en vidéo.

Me voyant lire le livret de Lulu dans cette attente nocturne, Michel s'est mis à me parler opéra. C'est là Agneta-Eichenholz-as-Lulu-001.jpgque j'ai pris peur. Number one, fallait-il tenir le rang ? Lire Lulu, aller voir Lulu, se préparer à Lulu, c'est déjà un deuxième signe d'esthétisme, non ? Je lis Lulu, donc je suis esthète. En plus numéro 1 pour Mathis !... Mon Dieu, à quelle question allais-je être soumis ?

"Ah bon, vous irez à Barcelonne. C'est Petitbon qui tiendra le rôle, c'est ça ?" Oui c'est ça. Là, je savais, ouf ! "Elle a été très bonne dans ce rôle à Genève." Oui, il paraît en effet. C'est Olivier Py qui en assure la mise-en-scène. "Ah oui ?" Là, c'est moi qui prenais la main. Je ne sais pas comment il fait : monter Mathis à Bastille, Lulu à Genève puis au Liceu, mais comment fait-il ? "Oui, surtout qu'il vient de mettre en scène La vraie fiancée, à l'Odéon dont il assure par ailleurs la direction artistique, ça paraît dingue, non ? Il y faut du génie."

C'est bien pour ça que je m'étais levé si tôt, d'ailleurs. Je n'ai personnellement jamais encore rien vu de joué, d'écrit ou de monté par Olivier Py. Mais son nom laisse rarement indifférent. Il plait, ou il énerve, mais j'avais l'impression que sa réputation sulfureuse attirerait les foules.

"Pour en revenir à Lulu, c'est quand-même une musique très difficile. Moi, ça ne fait que six ou sept ans que je m'intéresse à l'opéra, et je dois vous dire que lorsque je suis venu voir Lulu à Bastille en 2004, je suis sorti à la fin du premier acte."

Tiens ? Notre amateur en chef était donc novice, il y a si peu de temps encore... Finalement, c'est prometteur. Je sais bien que je m'attaque à un gros morceau avec Lulu, je peux même dire que c'est pour ça que je ne cesse de l'écouter depuis un mois, et de le lire, pour y être bien préparé. "Vous avez raison. D'ailleurs, il sera monté à nouveau à Paris, la saison prochaine."

En fait, nous n'étions finalement pas plus de quatre-vingt à l'ouverture de la caisse, à 11h 30, et alors que le nombre de places autorisées à l'achat par personne présente, le premier jour de la mise en vente, est généralement limité à quatre, il n'y avait ce vendredi aucune limite. Gilda a profité de mon aubaine pour ne pas attendre l'appel du 21, et a pu retourner vite travailler dans sa bibliothèque de prédilection.

Et moi, je me retrouve maintenant comme un con, sans plus de marge de progression : un pas de plus, et je tombe dans la fosse !

(la photographie qui ouvre ce billet est d'Arnaud Frich, à qui je l'emprunte sans autorisation préalable. Son portfolio est à consulter ici)

17 septembre 2010

Saison 2010-2011, c'est parti !

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Et voilà que ça démarre sur les chapeaux de roue. J'ai profité du séjour francilien de ma Maman pour lancer ma saison culturelle. Et je la commence avec ce(ux) que j'aime : Bach - je t'en ai parlé -, le violoncelle - tu sais pourquoi -, et un soliste de renom que je ne connaissais pas. Yo Yo Ma jouait l'intégrale des Suites de Bach, en deux concerts au théâtre des Champs-Elysées cette semaine, et nous étions mardi soir dans une des loges de galerie du 4ème étage pour en entendre trois, les impaires.

Son jeu était léger, parfois lent. J'ai aimé les rugosités appuyées de ses graves dans les doubles voix.

J'ai faim. Faim de musique, d'opéra, de théâtre. Je me vois à l'affût des affiches, accroc aux billetteries électroniques des grandes salles de spectacle. De Paris et du monde. Et si l'an dernier Londres et Bruxelles s'étaient immiscées dans mon programme, avec le Barbican Center, le Royal Opera House, La Monnaie, cette année sera le tour de Barcelone (le célèbre Liceù), et d'Oslo, à l'opéra comme sorti des eaux.

Une dominante se dégage - en même temps qu'une découverte : Lulu, considéré comme le grand opéra contemporain du XXème siècle, du à Alban Berg (j'avais adoré son Wozzek, l'an passé, à Bastille) que je verrai dans deux productions distinctes, dont une à laquelle travaille Olivier Py, avec Patricia Petitbon dans le rôle titre - ce sera à Barcelonne - et que j'irai d'abord voir à la Colline dans une version théâtrale. Un tableau érotique et provocateur de la vulnérabilité des hommes en proie à leurs désirs...

Hmm ! Je me délecte par avance de ces horizons. Ils me sont une fenêtre sans laquelle il me serait pénible de m'enfoncer dans le tunnel des obligations professionnelles et de me projeter vers l'été prochain. Ils inscrivent mon amitié amoureuse dans une durée longue, dans des projets, dans des niches extraites du monde.

C'est mon scaphandre. Je peux m'enfoncer.

08 juillet 2010

dans la folie londonnienne

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Cette fois, je suis un vrai. Un vrai de vrai. Et tu sais à quoi on peut le dire ? Pas au fait que j'ai vu 12 opéras cette saison, dans une frénésie presque adolescente. Pas au fait que j'ai plusieurs fois parcouru des centaines de kilomètres, comme un amant impatient, en voiture, en train, voire traversé la Manche pour aller voir des opéras. Pas à mes queues qui commencent parfois à quatre heures du matin devant Bastille pour réussir à accommoder mes entrées d'opéra à un budget modeste... Non, on le sait à une chose : désormais, je fais partie de ceux qui ont déjà vu au moins un opéra dans au moins deux mises en scènes différentes.

J'étais donc à Londres le week-end dernier pour revoir Salomé, de Richard Strauss. Ou plutôt pour voir Salomé au Royal opera House dans la mise en scène de David McVicar. Une expérience d'opéra incroyable. Presque insoutenable. Angela Denoke y reprenait le rôle créé en 2008 par Nadja Michaël. Un rôle exigent, intense, au corps mobilisé, livré à son propos démoniaque, jouant du sang, du sexe, sacrifiant le désir à l'impossible assouvissement, obtenant - plus que de son beau-père, d'un bourreau nu à ses ordres - la tête coupée du prophète adoré.

L'intensité musicale de Strauss se doublait ici du relief étonnant de chacun des personnages du livret. Le texte d'Oscar Wild en était magnifié, jusqu'aux bavardages iconoclastes des Juifs de Judée, ou aux mondanités dépravés de la cour d'une tyrannie bling-bling.

La veille, nous étions allés voir Le fantôme de l'Opéra au Her Majesty's Theater. Car Londres est aussi la ville de la comédie musicale. En se promenant à pied sur l'avenue qui remonte de Picadilly Square à Soho, les théâtres se suivent et se ressemblent : Hair, Mama Mia, Les misérables, Thriller, Chicago, Priscilla Queen of the desert, Le Roi Lion... Toutes ces productions y prennent pied pour des mois, des années, deviennent les noms familiers de leurs théâtres d'adoption, et jouent à guichet fermé chaque soir.

Il ne manquait que YMCA à cette fièvre. Mais cet air-là, c'est la fanfare de la garde royale, à l'heure de la levée dimanche matin, devant Buckingham Palace, qui nous le jouera, au grand étonnement de la foule rassemblée. Peut-être en hommage au 4 juillet américain ?

Londres a aussi été l'occasion d'un retour aux galeries nationales pour les salles du 16ème siècle, avec leurs Veronese et leur Michel-Ange, d'une visite au British Museum, avec toujours cette gratuité d'entrée qui t'épargne le poids du devoir d'en avoir vu le plus possible pour en avoir pour ton argent. La Pierre de Rosette et la momie de Cléopâtre auront suffi à nous combler pour cette fois.

Ah! Et puis nous avons aussi fait notre petite croisière sur la Tamise, car vu de l'eau, Londres ne se vit pas pareil.

100_4669.JPGVoilà. Et comme le soleil était au rendez-vous, celui du ciel et celui des yeux, avec de la tendresse et du plaisir au bout de l'archet, le week-end m'a rendu un peu oublieux du reste. Pour un peu, je n'en aurais pas remarqué qu'un blog de ma fratrie avait décidé de se mettre en suspension...

05 juin 2010

mutinerie à l'Opéra Bastille

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M'en voudrez-vous beaucoup si je vous dis un monde
Qui chante au fond de moi au bruit de l'océan

Ils sont une armée de galériens, mal famés pour la plupart, gueules de métèque, embarqués pour la survie dans un univers impitoyable. Peu importe le pavillon qu'ils servent, ils le servent. Certains depuis longtemps. D'autres, arrachés au Droits de l'homme pour rejoindre le combat, enrôlés de force à bord de l'Indomptable. Un parcours prémonitoire. Un choeur d'hommes en révolte, un choeur d'hommes en désir. Un monde aux tensions sourdes. C'est ainsi que l'Opéra-Bastille devint bataille navale. Avec Billy Budd, le Potemkine de Britten.

M'en voudrez-vous beaucoup si la révolte gronde
Dans ce nom que je dis au vent des quatre vents

Billy Budd. L'un de ceux-là se distingue. Brave et beau, fort et généreux, il est admiré de ses pairs autant que de ses supérieurs. Le capitaine du navire le prend sous son aile, tandis que son maître d'arme, John Claggart, le prend en grippe, jaloux de son aura, et ne se pardonnant pas d'être par sa faute livré au trouble et aux inclinaisons.

Ma mémoire chante en sourdine

Les conditions à bord sont dures, l'assaut se fait attendre. Nous sommes en 1897. L'esquive de la flottille française se joue de la patience des hommes. Et la brume. Et puis la Navy de sa Majesté a essuyé des mutineries et a besoin d'exemples.

Ils étaient des marins, ils étaient des guerriers
Et le cœur d'un marin au grand vent se burine

Claggart harcèle le gabier de misaine, l'espionne, le provoque, le manipule. Il veut convaincre le capitaine Edward Fairfax Vere que Billy complote. Las, les éphèbes qu'il lui envoie ne parviennent à soudoyer le vaillant guerrier. Corps et coeur incorruptibles, rien ne résiste au charme puissant du matelot. Sauf une chose, une petite chose qu'il porte en lui, invisible, son talon d'Achile : l'émotion le désarme. Au moment où, injustement mis en cause par Claggart, il a le plus besoin de son charisme pour dire sa vérité, il devient bègue. Impuissant. Comme arrêté pour lever la misaine par un mât trop court. Il sort alors de lui et frappe à mort son tortionnaire. Seul moyen d'expression encore à sa portée.

Le commandant Vere, convaincu malgré tout de la loyauté de Billy, n'a plus d'autre choix que de le laisser condamner à mort par une cour martiale.

Le crime se prépare et la mer est profonde
Que face aux révoltés montent les fusiliers

L'opéra se termine comme il avait commencé. C'est mon frère qu'on assassine.

Ils n'avaient pas tourné leurs carabines. Dans les bas-fonds de ses tourments, l'ex capitaine Vere, désormais sombre vieillard, se débat avec le souvenir du corps pendu, de ses ultimes convulsions. Avec ses démons, ceux de la mort qu'il a laissée donner en dépit de la justice, en dépit de l'amour.

Il te laisse toi avec le souvenir de cette beauté magnétique victime de sa fragilité émotive. Tu imagines les hommes qui l'adulaient, qui s'en étaient fait un mythe, demeurer dans l'incompréhension de cette futile faiblesse, tétanisés à leur tour par le poids du sort.

Un mois est passé depuis que je suis allé assister à la remarquable mise en scène de Billy Budd à Bastille, par Francesca Zambello. Le temps sans doute d'éprouver mes propres démons.

L'occasion m'en est donnée par ce nouvel assaut. Cette nouvelle révolte de gueules brûlées. Les mâtelots d'aujourd'hui relégués aux galères ALeqM5glRYLD7bHTi3i4h4q4q6Tb3u7VvA.jpgd'hier, privés de papiers en dépit du labeur, privés de reconnaissance en dépit de ce qu'on leur doit. La révolte gronde encore à la proue de l'Opéra-Bastille, mais cette fois, la mutinerie est avérée.

M'en voudrez-vous beaucoup si je vous dis un monde
Où l'on n'est pas toujours du côté du plus fort

Pour la première fois un ministre de la République - celui-là même qui d'un poste ministériel à l'autre s'est évertué à cantonner des dizaines de milliers d'hommes et de femmes, travailleurs pour la plupart dans des cales insalubres de la clandestinité - est condamné par la justice pour injure à caractère raciste.

Qu'est l'équipage du Droits de l'homme devenu ?

(photo d'illustration : Arthur Tress : Ascention of St-Billy)

17 mai 2010

voyager dans la musique

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J'ai visité ce week-end le marais salant de Guérande. Un jeune guide nous racontait l'organisation séculaire de la culture du sel et ses rites. On entendait chanter des oiseaux, l'apprenti ornithologue nous nommait les espèces, les situait dans la grande chaîne des prédations, nous donnait leur origine pour les migrateurs. En quelques mots, il nous livrait quelques codes de la nature, et dotés de nos jumelles, nous avions l'impression de tout comprendre et de tout connaître. Nous nous sentions en symbiose.

Jean-François Zygel est un peu l'ornithologue de la musique. Avec son émission, la leçon de musique, il donne aux compositeurs leur dimension humaine, il met derrière leurs mélodies des intentions, un sens ou un contexte. J'ai découvert l'autre jour que sa leçon se donnait en plein Paris, en plein théâtre, pour pas si cher que ça. Du coup, j'y étais lundi dernier pour entendre une présentation de l'Opéra de Debussy Pelléas et Mélisandre. Il se trouve que j'irai voir cet opéra, qui m'apparaît difficile musicalement, fin juin, à l'Opéra comique, alors aller en déchiffrer les codes avec Zygel était une occasion à ne pas rater. Que j'ai partagée avec ma maman, réjouie.

Faut-il en connaître les codes, pour s'autoriser la grande musique ? Pas si sûr. Mais il se peut que ça aide, pour s'aventurer sur certains territoires plus ardus, comme on a une boussole dans la poche avant de partir pour certaines randonnées. Ou des jumelles pour visiter un marais.

J'ai grandi dans un milieu où l'art était partout présent. Papa rechignait au silence, et dès lors qu'une chaîne hifi est entrée dans la maison, du matin au soir elle nous livrait du France-Musique. Il peignait et sa bibliothèque regorgeait de livres de peinture, d'artistes classiques, baroques, ou contemporains. La maison n'était pas simplement emplie des choses de l'art, mais d'avis sur ces choses. La noblesse était dans le génie des grands classiques, ou dans l'invention des grands contemporains. Tout ce qui grenouillait entre les deux, l'imitation ou la répétition, était disqualifié. Je crois qu'une partie de ma schizophrénie vient de ce que mon goût intuitif, mes inclinaisons primales allaient vers cette soupe réchauffée, et je devais, enfant, ravaler mes tendances déviantes pour retrouver le goût permis.

Il n'y avait pas d'oppression, mais j'idéalisais mon père, et m'efforçais simplement d'être à sa hauteur. Peut-être parce que ma mère elle-même s'y employait.

Je n'accédais pas aux codes, je crois qu'ils ne m'intéressaient pas, mais ils étaient là. Et à osciller entre ce que j'aimais et ce qu'il fallait aimer, marais_salants_par_pierro.jpgj'y ai perdu l'essentiel : l'écoute de mes émotions. Il m'en est resté deux ou trois morceaux, qui sont devenus comme des phares dans cet océan foisonnant : le concerto en ré pour violon et orchestre, de Tchaïkovsky. Pierre et le Loup, de Prokofiev, peut-être parce que l'œuvre était donnée avec son mode d'emploi, ou peut-être à cause de la voix envoûtante de Gérard Philippe. Et puis quoi, le Requiem de Mozart, peut-être... A bien y réfléchir, Bach, j'y suis revenu bien plus tard.

Cet univers s'est éloigné de moi sensiblement à l'âge adulte, jusqu'à ce qu'à Budapest - peut-être une façon de me raccrocher à l'enfance - je prenne l'habitude de me rendre à de grands concerts classique à la Zeneakadémia : la salle était accessible et agréable, la programmation riche. J'y ai écouté beaucoup de choses, que j'aimais parce que je suis bon public. Sans jugement sur les interprétations, sur les partis-pris artistiques, sur la qualité technique du jeu. Au fond, toutes les exécutions se valaient, l'essentiel était d'y être.

C'est marrant, parce que de retour à Paris, en 1999, je n'avais pas envisagé que l'opéra ou les grands concerts puissent être pour moi : je les plaçais dans un autre monde, celui d'un parisianisme hors de portée, dans lequel je ne me reconnaissais pas, et puis il me semblait que c'était surtout très cher.

Cela fait donc à peine plus d'un an que j'ai pris le chemin de ces lieux, et de la musique en général. Encouragé par un esthète exigeant. La musique, la grande musique, j'y suis donc revenu en novice. Par goût autant que par amour. C'est mon autre point d'ancrage. L'y accompagner était moins m'accomplir que me rapprocher de lui. Le jeu était donc biaisé...

Je m'y suis laissé glisser avec l'intuition qu'il y avait de la vérité de ce côté-là. Autant que dans l'envol d'un héron cendré ou le plongeon d'une sterne. J'avais le droit d'y déambuler comme dans un marais, sans connaître le nom des oiseaux. Force est de constater que j'y ai pris goût, qu'il m'amuse désormais de distinguer les formes amples du romantisme allemand, les couleurs naturalistes de l'art nouveau français, les mouvements tourmentés de la déchirante mélancolie russe...  même si souvent je prends les uns pour les autres !

Ah, les codes !... La seule chose dont je sois vraiment sûr, c'est que l'acte de création revient soit à s'y conformer soit à s'en libérer, ce qui est toujours une façon de ne pas vraiment y échapper. De là vient l'œuvre, sans doute. Ou l'art, dans toute son universalité. Toi, pauvre spectateur, ingénue par essence, tu n'as qu'à t'y soumettre. Laisser opérer l'émotion. Ou tenter de comprendre l'intention. Face à une œuvre, j'ai arrêté, enfant, de juger. Elle est dépassement, donc elle mérite au minimum l'intérêt. Au mieux l'admiration. C'est ce qui l'inscrit dans la grande culture de l'humanité.

Pour le reste, je commence à me forger des repères : la montée de la brume dans un vibrato pianissimo des violons, le cri de la mésange dans le crissement d'un piccolo, l'orage dans le vrombissement d'un tuba, les coquelicots du champ de blé dans la légèreté de doubles croches piquées...

J'ai aussi admis qu'il pouvait être normal que l'on s'ennuie sur des lieder allemands, sur un solo de piano, ou sur du Haendel. Que l'on pouvait s'endormir en concert comme pour faire entrer la musique dans ses rêves et ainsi la dompter. Mais que l'on pouvait aussi pleurer sur un contre-ut bouleversant.

26 avril 2010

l'âge de raison du RSO

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Ce week-end était encore placé sous le signe du soleil. Nous voilà donc passés d'un hiver tardif à un été précoce, sans autre forme de printemps, et sur la terre dure et sèche de mon petit lopin, la pelouse ensemencée il y a de cela deux semaines, pour raccord, a bien du mal à prendre. Une pluie fine, une simple bruine, sous ce soleil aguichant, n'aurait pas été malvenue.

Note qu'il n'y a eu besoin d'aucune giboulée, ce week-end, pour que les arcs-en-ciel resplendissent. Juste un peu de talent, de la besogne, et des partis-pris artistiques courageux et assumés. Le Rainbow Symphony Orchestra tenait à l'Oratoire du Louvre ses deux concerts de printemps et, comme à l'accoutumée, s'attachait à faire découvrir, derrière une gourmandise alléchante, deux œuvres presque méconnues.

C'est d'ailleurs ce que j'apprécie, avec le Rainbow Symphony Orchestra : ne pas s'en tenir à un répertoire aguicheur, mais inviter à autre chose, demeurer exigent. Les musiciens, amateurs pour la plupart, ont plaisir et fierté à jouer des partitions habituellement réservées à des ensembles aguerris de niveau professionnel, et ça se voit. Force est de constater que leur chef, John Dawkins, les contient et les mène à de belles réussites musicales et techniques.

Le RSO a donc sept ans. S'il n'a pas fait oratoire comble, l'Église réformée du Louvre a bien rempli les deux tiers de ses bancs, en moyenne sur les deux représentations. Sa performance aurait mérité davantage. J'en suis content malgré tout, parce que des soubresauts récents et quelques défections douloureuses l'avaient fragilisé, au niveau des cordes surtout, mais aussi de la confiance, et l'on pouvait craindre une perte d'enthousiasme ou de concentration. Il n'en a rien été et je dois dire, moi qui le suis maintenant depuis deux ans, qu'il a offert au contraire, ce week-end, le plus beau des concerts auquel j'ai eu l'occasion d'assister. Il a gardé toutes ses couleurs, et elles resplendissaient, chatoyantes, sous la haute voûte du temple.

Ma mère l'Oye, de Ravel, ouvrait le bal. John et l'orchestre nous ont offert une petite intro-pédago, pour permettre à l'auditoire d'apprécier les thèmes musicaux, le son des instruments, les phrases clé, et de comprendre les ressorts illustratifs de Ravel.

Le gros morceau, c'était le Concerto pour clarinette de Aaron Copland, mélodieux dans sa première partie, technique et enlevé en seconde partie, à la lisière du jazz, enjoué, sautillant. L'interprétation qu'en a faite le RSO a été bluffante, surtout samedi soir. Tout était raccord. Le clarinettiste, Matthew Hunt, démarche dégingandée et regard de grand timide, contact simple et souriant, a offert une interprétation magistrale, indomptable, dépourvue d'imperfections. Bel hommage à cet orchestre qui a mis tant de cœur à l'accompagner et s'en est sorti avec grand mérite.

Je ne sais pas si c'est moi ou si c'est eux, mais c'est dimanche que la 5ème Symphonie de Vaughan Williams m'est apparue la mrainbow-dec-30-06-2-cc-lulup.jpgieux accomplie. Avec ses enflements, ses dissonances, sa mélodie qui se cherche, tâtonne dans la brume, s'éveille à l'appel des cors, triomphe et s'éteint dans la paix. Avec ses couleurs dépolies, ses contours celtiques, c'était un joli contrepoint à un programme modeste et riche.

Le Rainbow Symphony Orchestra a atteint l'âge de raison, mais il m'a fait l'impression de signer son acte de (re)naissance. Les 12 et 13 juin, il offrira des représentations gratuites à Ivry et Alfortville, dans le cadre du festival de l'Oh!, avec une sélection de pièces symphoniques dédiées à l'eau. Je crois que ça vaut le coup que tu leur réserves une visite.

Avec tout ça, je réalise que je ne t'ai même pas parlé de Messiaen par Boulez, le 12 avril dernier à Bastille, ni même de Siddharta, par l'étoile montante de la chorégraphie contemporaine, Prejlocaj. Je crois qu'il y a prescription, mais c'est dommage. Je t'assure que ces soirées auraient également mérité une chronique, même si je ne connais aucun violoncelliste dans l'orchestre national de l'Opéra de Paris.