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05 février 2011

ainsi meurent les papillons

marie ravernier,délaissé,madame butterfly,opéra,opéra national de paris,pucciniOn m'a dit cette semaine que j'étais beau. Que j'étais beau quand je parlais. Qu'on était fier d'être représenté par ma parole.

Je suis sur les rotules parce qu'un colloque scientifique m'a harassé, mais ce compliment m'a rasséréné. C'est comme ma directrice, qui m'a confié me trouver plutôt en forme, en pleine capacité même, à un optimum de mes moyens et surtout pas usé, malgré les dix années bientôt passées sur mon poste. Je suis loin du "je crois que tu ne vas pas bien" de l'année dernière. Les entretiens d'évaluation se suivent et ne se ressemblent pas. Je ne suis pourtant pas sûr que c'est moi qui ai tellement changé, mais c'est une autre affaire. Ne plus être dans le conflit est déjà quelque chose.

J'étais intervenu sur les délaissés. Il y a un peu plus d'un an, je découvrais un film documentaire de Marie Tavernier ainsi intitulé, qui évoquait la vie d'un de ces territoires inqualifiables, coincé entre deux routes, dans la bretelle d'un échangeur, à proximité d'une friche, abandonné aux caprices de la nature à la petite échelle d'une lisière. Le film mettait en scène ce que le discours institutionnel appelle "les jeux d'acteurs". S'y exprimaient des élus, des entrepreneurs, des associations de riverains, avec l'obsession de "faire quelque chose" de ce terrain, n'en rien faire ne pouvant qu'être présager de nuisances.

Sauf que, la réalisatrice ayant implanté sa caméra au cœur de ce lieu pendant plusieurs semaines, s'y avérait une vie dense, intense, mêlée d'imaginaire. Des femmes y promenaient leur chien, des hommes leur solitude, des migrants leurs rêves de retour, certains s'arrêtaient face au canal et retrouvaient dans cette contemplation quelque chose d'un monde abandonné, des âmes venaient y puiser de l'oxygène... On comprenait dans ce documentaire que l'on rêvait en ce lieu plus que dans bien d'autres espaces de la ville, et que, délaissé pour les aménageurs, ce bout de lande était une terre de projection, et avait une utilité sociale, indiscutable mais invisible. Une utilité futile, immatérielle, impossible à quantifier, sans valeur marchande, échappant aux logiques de l'évaluation, mais une utilité. Une chose qui n'a pas grand place en ce bas monde.

Tiens, va savoir pourquoi, ça m'a refait penser à Madame Butterfly, que j'ai vu samedi dernier à Bastille. Je n'en connaissais rien, ni l'histoire ni les airs, sauf celui-ci, mille fois entendu, dans des films sans doute si ce n'est dans des publicités...

La mise en scène était sobre, nue, lente - presque statique. Les redondances traquées, le chant seul tenait l'œuvre, formant des tableaux inspirés d'icônes japonaises et de l'art du Kabuki.

Jeune geisha de 15 ans, Cio Cio San (madame "papillon") est reniée par sa famille le jour où elle épouse, naïve, le jeune officier américain Pinkerton, pour qui ces noces ne sont qu'un passe-temps. Mais vite délaissée par son époux reparti, elle découvrira lors du retour tant espéré, trois ans plus tard, qu'il s'est lié par un "vrai" mariage" à une Américaine. Elle lui abandonnera leur enfant et se donnera la mort.

L'histoire est tragique, à l'intime échelle d'un cœur. Et universelle. Madame Butterfly, territoire délaissé, devient écran de projection de tes détresses, de ta crédulité, et seul son sacrifice t'en libère. Futile utilité de l'art.

01 février 2011

pour changer de l'opéra

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Hier soir, petite excursion hors des sentiers de l'opéra et de la "grande musique" (je reviendrais plus tard à Madame Butterfly de Puccini, vue samedi dernier à Bastille...), une opportunité offerte par le festival de danse contemporaine Faits d'hiver, dans un nouveau lieu que je ne connaissais pas à La Villette, dédié aux cultures urbaines, le WIP - ouvert le 4 février dernier - avec ce petit joyaux d'une heure pile, Clash :

Deux garçons qui se disputent l'espace dans un affrontement homo-érotique où l'on se frotte pour marquer son territoire autant que pour conquérir l'autre, où l'on se bat pour se toucher, où l'on se touche pour se rejeter, où l'autre est son image autant que son rival, où le sang est la réponse à l'impuissance, et les frontières à l'impossible résolution de l'amour, où l'on n'est jamais loin du jeu...

On le doit à Anthony Egéa.

Pas très glorieux, ça m'a beaucoup rappelé que l'une de mes vidéos favorites pour me palucher ces temps-ci, c'était ça (attention, pas recommandé aux plus jeunes, ni aux âmes sensibles...) :


Tiens, quelque chose me dit que je vis l'amour comme un combat, moi, en ce moment...

21 janvier 2011

la passion maladive (3/2)

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La folie continue. Il ne suffit pas d'analyser une passion maladive pour l'enrayer. La semaine qui vient de se dérouler est un exemple du genre. Tu as dit frénésie ?

Le guichet ouvrait vendredi dernier à 11 heures trente, c'était le jour de la mise en vente des deux opéras de Wagner achevant la Tétralogie. Il était évident qu'il y aurait du monde au portillon, d'autant que la Direction de l'Opéra avait décidé de limiter les ventes à deux billets par personnes et par opéra.

Pour la première fois, j'ai commencé la queue dès la veille au soir, un peu avant 19h. Mon premier pont lyrique, ma première traversée, dans une nuit étonnamment douce, pavée de bons moments, intercalant un coup à boire avec un nouveau blogueur sur la tranche 19-21h, une goulash de distante réconciliation pour la 21-23h, des petits sommes dans la voiture... De notre groupe des Prosélytes lyriques, Gilda fut la seule à me rejoindre, à 7 heures du matin, avec un numéro d'ordre vertigineux, au delà des 150, tandis que que j'avais décroché le numéro 7. J'ai eu les places que je voulais.

Et ce matin, plus calme, pour un Verdi peu connu - Luisa Miller, "charnière" dans son œuvre, ai-je entendu en arrivant un peu avant cinq heures ce matin - et un contemporain, Akhmatova, dû au jeune compositeur français de 36 ans, Bruno Mantovani, la nuit est redevenue glaciale.

Entre temps, je me suis offert vendredi soir du théâtre : Salomé d'Oscar Wilde, dans une mise en scène plaisante par les Dramaticules (illustration), qui offrait une lecture singulière de ce drame mythique dont j'avais vu jouer la version lyrique de Richard Strauss dans deux productions la saison dernière à Paris et à Londres.

Puis en rafale, le Théâtre des Champs-Elysées ayant organisé des soldes pour ses concerts de janvier : Nelson Freire et l'orchestre philharmonique de Saint-Petersburg pour des Brahms samedi soir. Lundi soir, le poème symphonique Une vie de Héros, de Richard Strauss, par l'Orchestre symphonique de Birmingham, avec auparavant Gautier Capuçon dans le magnifique concerto pour violoncelle de Chostakovitch, dont le mouvement lent m'a emporté. Mercredi soir, c'est le délicat Orchestre de chambre de Lausanne qui consacrait une soirée à Beethoven, sous la direction de Christian Zacharias, qui était en même temps pianiste pour le cinquième concerto. Ce soir, je retrouve Yo pour Shéhérazade de Rimsky-Korsakov, par l'Orchestre du Mai musical florentin, avant de conclure la séquence par le Barbier de Séville, au Chatelet samedi. C'est l'écoute de France-musique, mercredi après-midi, qui m'en a suggéré l'idée. Le jeune chef et le metteur en scène parlaient de façon jubilatoire de leur collaboration, alors pourquoi pas...?

Je n'aurais raté, finalement, que ce somptueux concerto pour violon en ré, que je chéris plus que tout autre, de Tchaïkovski, le 11 janvier dernier, retenu ailleurs par des obligations professionnelles. Mais j'ai tenu ma revanche - la passion est maladive, l'harmonie parfois irréelle : dimanche dernier, le petit matin était baigné de soleil. Le marché engorgeait le Boulevard Richard Lenoir. Je conduisais mon ami d'amour et de tourments sur son lieu de travail. Radio classique en diffusait le 1er mouvement. Nous sortions de l'agitation maraîchère dans l'agitation de l'orchestre, et sur les quais lumineux et fluides, la Cadenza nous ouvrait la Seine. Rivoli, Concorde, le Rond-Point des Champs, l'Avenue Montaigne, le violon d'Hilary Hahn montait dans ses aigües déchirants et magnifiques, l'orchestre lui donnait son écho sur l'Avenue Kennedy. Et à la minute précise où nous devions arriver, à la seconde même, la voiture s'arrêtait au niveau du parvis du Trocadéro, face à la Tour Eiffel encore délaissée par les touristes, et l'orchestre livrait la dernière note du mouvement.

Une coordination qu'il eut été impossible de programmer. Le minutage d'un montage. Un film d'action et d'amour. Un moment rare où, à ses côtés, m'est revenu cette fois où nous avions écouté l'interprétation de ce même concerto, partition en main, par Akiko Suwanai. C'est l'un de l'autre, que jusque là nous avions été amoureux. Avant que l'harmonie ne vienne se corrompre.

16 janvier 2011

la passion maladive (2/2)

Cellist.jpg

(première partie ici)

 

En résumé, j'avais connu la musique, n'avais eu ni la patience ni le talent pour en faire quelque chose, m'en était éloigné, puis y était revenu, à tâton, durant mon expatriation hongroise, mais demeurait dépourvu d'outils pour lui donner du sens.

 

A mon retour en France, auprès d'Igor devenu mon compagnon, une nouvelle longue et oublieuse parenthèse musicale s'ouvrit à moi, une torpeur culturelle tout court qui me faisait préférer le cocooning en banlieue devant une série américaine pour me sanctuariser du stress professionnel, à des incursions dans un Paris hostile. Au point que je nourrissait dans ce refuge irréel une demande sourde d'amour, qui finit d'ailleurs par me faire rencontrer la blogosphère.

 

Vois-tu, mon ami, je ne retourne pas à la musique pour plaire, mais il m'a plu d'avoir un guide pour m'entraîner là où je ne parvenais plus à aller seul. Pour trouver - fut-il injuste ou subjectif - un jugement sur le son, les voix, la musicalité d'une interprétation.

 

Je ne vais donc pas au concert pour être aimé, ou espérer l'être, pour briller, pour me montrer en bon élève : j'aime en croyant pouvoir ainsi cheminer loin dans l'incommensurable mélodique de la vie.

 

Et s'il y a frénésie - je te la concède, et cela aussi finit par l'épuiser - ce n'est pas non plus pour plaire, mais pour tenter de multiplier les occasions d'un compagnonnage où ce que je reçois ressemble alors un peu à de l'amour.

 

2885040798_1.jpgTout ce que j'écris là ne constitue pas un jugement de valeur sur la musique, d'ailleurs. Je ne crois pas qu'il y ait de hiérarchie valide entre la grande et la petite musique, entre celle de l'élite et celle du peuple, entre l'austère et la dansante. J'ai tout autant d'admiration pour le poète qui, guitare en bandoulière, va bousculer des montagnes de quelques mots choisis, élevés dans l'air. J'admire les troubadours, et il ne m'étonne pas tant que cela que l'une de mes précédentes amours perdues fut avec un danseur-chorégraphe.

 

Ce à quoi je me livre, dans ces lignes, c'est juste la tentative de comprendre la place qu'occupe la musique dans une projection amoureuse qui me porte autant qu'elle me détruit. Ou la place qu'occupe l'amour dans ma frénésie musicale. Et là, ce sont des valeurs inconsciemment érigées dans mon imaginaire qui me traquent, dont ce texte m'aide à mesurer l'origine. Celle d'une revanche sur une enfance paresseuse. Peut-être la vraie tentative de sortir de mon usurpation.


Si j'analyse honnêtement mon chagrin, chaque fois que j'ai peur de le perdre, c'est que derrière sa perte se cache la vraie peur, celle de perdre ce guide, le compagnon de route, le partenaire d'un art qui me réconcilie avec moi-même. C'est cela qui aujourd'hui me fait le plus de mal.


Parce que je ne voudrais pas devoir faire semblant d'aimer m'amuser à Disney-Land, m'éclater en boîte de nuit, ou aller à des concerts hard-rock pour construire une hypothétique relation qui serait vouée à d'inutiles tensions. Et que je ne voudrais pas avoir à repartir à zéro quand un chemin si joliment parsemé s'est une fois ouvert à mon horizon.


Voilà ce qui lie ma passion "soudaine" à ma quête amoureuse. Voilà pourquoi je m'accroche en dépit de tout. Voilà pourquoi cela dure depuis plus de trois ans. Je ne cherche ni à m'en glorifier, ni à m'en justifier, car, dût-il en exister un, c'est le contraire du modèle amoureux .

14 janvier 2011

la passion maladive (1/2)

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"Ta passion, aussi immédiate que démesurée, pour la musique a quelque chose de maladif et est une façon de garder ton amour près de toi."

C'est ce que m'a envoyé dans les gencives un lecteur de ce blog, en commentaire de ce billet. Il s'agit d'un lecteur plutôt fin limier, qui me suit depuis longtemps, autant que je sache, le plus souvent en silence, qui apparaît de loin en loin, sous différents pseudos, qui me veut du bien mais se soulage ainsi de frustrations qu'à mon corps défendant peut-être je lui inflige, tant l'amour semble difficile à se coordonner. Il s'est souvent manifesté en protecteur, approchant d'assez près les états de mon âme. Lui offrant même une poésie féconde. Il a cette fois choisi l'impromptu "viril". Mais s'est fourvoyé, éloigné de mon âme et n'en perçoit plus l'elliptique vérité. Car mon rapport à la musique est bien plus complexe que cela. Et remonte à bien plus loin.

Je ne veux pas éluder le débat sur ce que l'amour incite à accomplir, aux confins parfois de la dépersonnification. Je ne suis pas exempt de ces phénomènes, bien au contraire. J'en souffre. Et j'en parle, pour tenter de moins me maudire.

Mais la question qu'il me pose est la suivante : Est-ce donc pour plaire que je vais me perdre dans la musique ? Est-ce dans le seul but de la conquête que je m'aventure sur un terrain à moi étranger. Je pourrais même aller plus loin : n'est-il pas que je chercherais à accomplir dans la musique ce que je ne parviendrais pas à réaliser dans un lit ?

Il se trouve que j'ai beaucoup réfléchi à cette question. Car il m'arrive, de fait, de trouver fades mes ErreichPaar.jpgincursions musicales lorsque l'objet de mon amour n'y est pas associé. Ou que je n'ai plus autant le goût de les vivre quand nous sommes fâchés. Ce qui tendrait à prouver qu'à travers la musique, ma seule quête serait d'ordre amoureuse. Qu'elle serait donc dépersonnifiante. Et qu'elle aurait quelque chose de maladif. CQFD. Que je rompe, et quitte ce terrain étranger pour redevenir moi-même, et les choses reviendront dans l'ordre !

Me restera juste alors à savoir où se trouve mon authentique bercail...

La vérité est différente. Profondément différente. En fait, diamétralement opposée : c'est parce qu'il incarne une proximité rare avec le monde de la musique, que je suis tombé amoureux de ce bel inconnu, il y a trois ans. Au fond, il n'avait en lui rien de bien séduisant. Son corps était glabre, certes, doté d'un port droit, encore assez fin pour son âge, mais souvent flasque et terne. Son sexe était débraillé, d'un sombre troublant. La communication était pauvre entre nous, en raison de sa langue. Il avait mal au dos, soit. Et dans son œil scintillait une pâle couleur noisette un peu énigmatique. Mais surtout, il aimait la musique, avait étudié la musique, et... jouait de la musique. Ne l'ai-je pas d'ailleurs aussitôt nommé, ici-même, "mon violoncelle aux yeux couleur noisette", tant cette part d'identité a aussitôt compté pour moi ? Il avait cette noblesse, incommensurable à mes yeux, inestimable en tout point, et fondamentalement inaccessible à ma paresse, de jouer de la musique et d'en avoir étudié les principes. D'avoir une culture musicale abyssale et d'être ouvert à ses formes les plus contemporaines.

Et rien que ça en faisait à mes yeux un homme à part, digne de respect et pourquoi pas d'amour.

Je l'avais à peine croisé, qu'il incarnait déjà - même si c'était encore diffus à ma conscience - un idéal.

Car j'ai pour la musique l'instinct de la noblesse. Pour la musique classique, s'entend, plus que pour toute autre. Elle baignait en permanence la maison de mon enfance. Les dimanche matin étaient bercés de Bach, de ses cantates, de son Magnificat et souvent de ses Passions. Dès que mes parents eurent acquis une chaîne Hifi, France-Musique était diffusée en continu au salon, en tout cas en présence de mon père.

Nous allions enfants écouter dans les églises du Lot, l'été, des chœurs et des orchestres. Mon frère aîné, pétri de cet environnement, et nourrissant un goût précoce pour la chose profane, décalée et provocante, s'avalait à n'en plus finir des kurt Weil ou des Alban Berg, dont il avait érigé les œuvres les plus inaudibles au rang de monuments absolus.

C'est sans doute me voyant submergé par des passions dont j'étais incapable, et lassé de la médiocrité de huit années d'efforts à voir mon piano piétiner au stade d'une Romance sans-parole, que j'ai lâché l'affaire.

Mon adolescence m'a éloigné de cet univers. Mon amour pour le monde arabe m'a conduit à découvrir d'autres genres musicaux, d'autres timbres, aux couleurs orientales, et à les aimer. Puis mes premières années de jeune adulte me conduisirent vers une variété emprunte d'accents multiculturels.

Inconsciemment, la musique classique était rangée sur l'étagère d'une aristocratie patrimoniale, réservée à une élite, et de toute façon aux tarifs prohibitifs. Il ne devait guère rester que les concerts symphoniques de la fête de l'Humanité, et quelques CD de concertos redécouverts sur le tard, pour me garder en lien avec cet adamantin. Ainsi du Requiem de Mozart, du Concerto pour violon en ré mineur de Tchaïkovsky, par Anne-Sophie Mutter dont l'épaisseur du trait m'émouvait, ou des suites de Bach par Glenn Gould.

ivey22.jpgC'est à Budapest, dans les années 95-99, en même temps que j'acceptais de me vivre en homosexuel, que je revenais vraiment à cette grande musique, jouissant de concerts prestigieux dans l'auditorium de l'Académie de Musique Franz Liszt, où je me rendais seul, pour trois francs six sous à l'époque, ou y invitant des visiteurs de passage : les Tableaux d'une exposition, le Double concerto de Bach, les adaptations de Wagner par Litsz avec au piano Zoltan Kocsis, la Symphonie du nouveau monde de Dvorak... J'étais fier de retrouver, à peu de prix, ces émotions qui, je crois, me grandissaient. Il m'y manquait sans doute un guide, des conseils, quelques commentaires pour m'assurer dans mes jugements et percevoir le mystère lorsque, quelques fois, il se nichait dans des phrasés difficiles. Bartok me restait une énigme, à l'exception peut-être de ses danses roumaines. Ligeti et d'autres contemporains m'étaient étrangers malgré tout, et il était sans doute pour moi un peu frustrant de ne pas réussir à accéder à des émotions du côté plus actuel de la musique classique.

Oui, c'est cela, il m'y manquait un guide.

(à suivre)

12 janvier 2011

l'homme est une femme comme toi et moi

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C'est un objet chorégraphique non identifié que proposaient après les fêtes Sylvie Guillem et ses acolytes Robert Lepage et Russel Maliphant, au Théâtre des Champs-Elysées : Eonnagata, une pièce toute entière construite autour d'un personnage énigmatique de l'Ancien régime, qui aborde sur un mode inattendu la question de l'intersexualité. Qu'y a-t-il entre un homme et une femme ? Les êtres sont-ils nécessairement homme ou femme, ou existe-t-il un continuum de combinaisons anthropomorphiques dépassant les catégories habituelles de la caractérisation sexuelle ?
 
Ce personnage, appelons-le Eon - puisqu'on le connaîtra, entre autre, sous le nom de Chevalier d'Eon - est donc né en quelque sorte Androgyne. "En quelque sorte", car déjà employer cette sémantique induit une certaine lecture de son profil.
 
Par des concours de circonstances qui m'ont échappé, son existence prend place dans l'histoire quand il se trouve convoqué par Louis XV pour être envoyé, en femme, à la cours de Russie, s'introduire auprès de l'Impératrice jusqu'à devenir sa confidente, et recueillir des informations de première main sur la réalité des capacités militaires russes, et les intentions belliqueuses de l'Empire.
 
Plus tard, après s'être accompli de cette mission avec succès, c'est en homme que le Chevalier d'Eon est envoyé à Londres, où Louis XV semble décidé à conduire en Angleterre une campagne invasive.
 
1eonnguillem.jpgLas, alors que l'opération semble en passe de réussir, une chute de cheval conduit notre homme à l'hôpital où les médecins découvrent avoir à faire... à une femme. Écartée alors de la cours d'Angleterre, rapatriée en France où son protecteur, devenu Louis XVI, lui accordera un Duché pour une retraite paisible et respectable, la Révolution française viendra la dépouiller de ses derniers atours.
 
Elle mourra finalement de vieillesse et d'indigence, quand, à l'autopsie, les médecins légistes lui découvriront des attributs... masculins.
 
Entre-temps, on l'entendra expliquer à Beaumarchais, venu à Londres s'entremettre des conditions de son rapatriement en France, que née fille, son père la dissimula en garçon pour une sombre histoire de succession. Mais on ne sait si cette version sera sincère ou relèvera d'une mythomanie destinée à obtenir la bienveillance du Roi au nom des égards dus aux femmes nobles.
 
Mais peu importe au fond la vérité historique. Ce qui nous est donné dans la création de Sylvie Guillem, dans un mélange de danse, de théâtre, de combats martiaux, de conte, de marionnettes, c'est la transcendance du genre.
 
Il y a naturellement de superbes figures chorégraphiques, des jeux de tables et de miroirs - nécessairement de miroirs - et à mi parcours, après l'accident de cheval, des mouvements étonnants de portés et de retournés à l'aide de longs bâtons de chaises à porteurs qui sont absolument saisissants.
 
Mais il y a surtout cet autre indéfinissable, cet homme d'où naît la femme et cette femme qui porte machine-a-faire-l'amour2.jpgl'homme. Les symboles les plus sexués dans le marquage mental changent de main et de corps, la jupe devient prison, les menstruations s'écoulent de l'entre-jambe d'un homme, l'effigie d'une geicha chaperonne ces perpétuelles métamorphoses où l'identité se perd parce qu'elle est simplement sommée d'être.
 
Évidemment, nos représentations encore archaïques sortent bouleversées de ce récit, raconté là à la façon d'une énigme, parce que la science a beau être passée par là, le genre demeure un sujet tabou, trop intimement ancré en chacun pour fonder notre condition sociale.

Et si la transgression est désormais admise dans l'orientation sexuelle, l'identité sexuelle a du mal à s'admettre autrement que masculine ou féminine. Le thème mérite des thèses. Peu d'anthropologues y travaillent. Mais le porter sur scène pour en constituer des tableaux chorégraphiques, alors là, chapeau bas Madame Guillem !

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Photo d'illustration : Gérard Hadders, sur Photo Verdeau (photo prélevée sans autorisation préalable, avec mes excuses à son auteur)

05 janvier 2011

de l'art en général au désespoir en particulier

le baiser - Klimt.jpg

Revenons-donc à la musique, puisqu'ainsi l'ai-je annoncé...

Mathis le Peintre, d'Hindemith, avait été une étonnante découverte : y était posée la question de la destinée de l'artiste dans un monde en proie au chaos. D'abus en désabus, il finissait seul, sans amour, sans amis, sans rêve, délaissé jusque par son trop orgueilleux mécène.

Une autre découverte m'a confronté à ce même thème ces jours-ci à Bastille, sur un mode plus enjoué : Ariane à Naxos, de Richard Strauss.

Ariane à Naxos n'est pas un Opéra en deux actes : c'est une pièce lyrique constituée d'un prologue, et d'un opéra.

Dans le prologue, l'art se dispute avec lui-même, les hommes d'argent se jouant de ses enfantillages. Dans les deux représentations que j'en ai vues (quand on aime...), Sophie Koch y était lumineuse, dans Sophie Koch le compositeur.jpgle rôle du jeune compositeur exalté qui apprend quelques minutes avant le début de sa Première, sur injonction du conte qui est aussi son mécène et son commanditaire, que sa création se verra non seulement accolée à un autre spectacle, de danse légère, mais qu'il devra accepter, et accomplir, la fusion de son oeuvre avec le spectacle rival.

Les hommes de pouvoir en prennent pour leur grade, qui considèrent l'art comme devant se soumettre aux exigences d'un feu d'artifice, et non l'inverse, qui se croient capables de concevoir une programmation, parce que connaissant, eux, le goût du public, et qui prétendent même s'ingérer dans l'oeuvre une fois faite, jugeant une île trop déserte ou un chagrin trop désespéré. Les lois d'Hollywood et la tyrannie de l'audimat sont donc des inventions du tout début du XXè siècle (Ariane à Naxos a été créée entre 1912 et 1916).

Les rapports de l'art au pouvoir, de l'art à l'argent, de l'artiste à la notoriété sont au coeur d'un propos étonnemment contemporain, qui ne se prive pas d'égratigner les visions artistiques elles-même dans leur faculté à dénigrer les genres qui leur sont étrangers.

Puis l'opéra commence. La solitude inconsolable d'Ariane, cruellement abandonnée par son amant lassé jane archibald zerbinette.JPGThésée, se laisse peu débrider par les interventions scabreuses de Zerbinette et de ses quatre amants-danseurs. Mais la profondeur et la sensibilité ne se trouvent pas forcément le mieux là où elles se revendiquent le plus, et les cartes sont constamment redistribuées dans une étonnante altérité. Où est la vérité de l'amour : dans les cris déchirés de l'amante abandonnée, ou dans la philosophie futile de la danseuse dénudée, jouée là par la jeune prodige canadienne Jane Archibald à la colorature fascinante.

Ma mère s'est amusée de cet opéra. Elle en a apprécié les performances et n'a pas fermé l'oeil, sauf, à moitié, dans le duo final un peu longuet entre Ariane et Bacchus, lequel peine à se faire reconnaître comme l'incarnation salvatrice de l'amour : balourd, étouffé, parfois à la limite du déraillement vocal sur les notes les plus hautes (il m'a même semblé qu'il avait renoncé à chanter certaines phrases trop aiguës lors de la représentation du 30 décembre), on comprend qu'Ariane ait préfèré voir en lui le Seigneur de la mort et s'aventurer finalement comme tel à embarquer sur son vaisseau pour se libérer de son insurmontable peine.

A l'heure de mes représentations, surtout pour la deuxième, je ne te cacherai pas que le destin d'Ariane m'a mis en état de résonance. Ebranlé, en orbite autour de sa poésie tragique, dans la gravitation des déchirements mélodieux de l'orchestre, c'est tout mon désespoir qui se répandait sur scène, sous la baguette du décidément admirable Philippe Jordan.

20 décembre 2010

un violoncelle égaré dans les douches

 

paris-neige.jpg

J'aurais été dans tous les plans pour éviter les pièges de l'hiver. Après Budapest au début du mois, j'étais ce week-end (version prolongée), dans le Sud, où je rendais une petite visite à ma maman avant les fêtes de Noël. Et si le mistral glacial n'a pas accompli sa promesse de ciel bleu, au moins n'aura-t-on pas vu la couleur de la neige.henri-demarquette.jpg

Puisque j'ai du nez, je me suis dégotté, d'abord, un petit concert classique de derrière les fagots, avec - entre un Oiseau de feu (Stravinsky) et une Rhapsodie espagnole (Ravel) - je te le donne en mille : un concerto pour violoncelle, celui de Dvorák, fort agréablement charpenté, interprété avec énergie par Henri Demarquette et l'Orchestre français des jeunes, actuellement en résidence au Grand Théâtre de Provence.

Et puis aussi une piscine olympique. Yves Blanc est un bassin rapide, à fond plat et peu profond. Hors-mis dimanche, les lignes d'eau étaient clairsemées et l'on y nageait avec agilité. Si les vestiaires, face au personnel de cabines, sont strictement cloisonnés, les douches y ont aussi leurs recoins où un peu de réconfort viril peut venir récompenser les efforts accomplis dans l'eau. Ça soulage, mais ça ne compense pas un violoncelle. Je me comprends.

Météo France annonce le redoux. Je vais donc pouvoir remonter tranquillement, et faire semblant d'aller travailler ces prochains jours, dans le calme des confiseurs, sans la pression des collègues et de la hiérarchie. J'adore.

Quand à mon trouble, dont tu te soucies, il est là, profond, sourd, inquiétant, nourri de défiance, il gronde dans les basses sans trouver encore à se structurer sous ma plume, mais j'y viendrai, bientôt. En contre-ut des fêtes ?