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15 avril 2011

Berlin, labyrinthe lyrique

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Un coucou de Berlin, en passant. En week-end prolongé avec mon amie Maryse, et une chaise roulante pour soulager son pied cassé : ça, c'est pour le chevet qui me colle à la peau.

Au petit jeu qui consiste à reconnaître si nous sommes dans l'ex Berlin-est, ou dans l'ex-ouest, en dépit de signes que l'on croit clairs, on s'y trompe souvent.

Demain, c'est Carmen, à l'Opéra d'Etat, puis dimanche, un Wagner, dirigé par Daniel Barenboïm : ma Walkyrie de rattrapage.

Ah, tiens, il y a un sexodrôme à côté de l'hôtel, qui annonce fièrement la présence d'un "labyrinthe gay"... ma curiosité est à son comble. Y succomberai-je, à la faveur d'un petit coup de fatigue de ma Maryse ?

30 mars 2011

triste valse

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Elle est vieille et malade. Son fils la veille, allongé dans un lit près du sien. Soudain des gens s'approchent, des hommes, l'un d'eux l'invite à danser : une valse enlevée, emprunte d'une retenue mélancolique. Et elle tourne, elle tourne, puis la musique s'apaise, elle retourne s'étendre. Son fils est toujours là, près d'elle. Les hommes aussi sont encore là autour d'elle. A nouveau on l'invite à danser, la musique s'égaye à nouveau, et elle tourne, et les bras de cet homme, et la musique, et ce rythme qui s'accélère, et ces bras qui la tiennent, et la musique qui va vite, vite, de plus en plus vite, qui s'emballe... Dans la folle ronde, elle dévisage son cavalier, le reconnaît : c'est la mort.

C'est avec ces mots que John nous a introduit à la Valse triste du finlandais Sibelius, un des magnifiques morceaux du programme que le Rainbow Symphony Orchestra donnait ce week-end à l'Église Réformée des Batignolles.

Que dire encore de ce concert ? Que le RSO s'impose décidément, parmi les orchestres amateurs, comme un ensemble qui a l'audace de s'attaquer à un répertoire peu connu et profond, qu'il parcourt un XXème siècle délicat mais accessible, que ses interprétations sont soignées, qu'il impose une approche musicale maîtrisée et brillante, qui en éclipse les imperfections techniques. Les lenteurs, les silences, les contrastes, tout fonctionne et appelle les frissons.

La Valse triste m'a tenu longtemps la chaire de poule en haleine, surtout dimanche, où la musicalité du propos était à son comble.

Le concert avait des couleurs nordiques : on y jouait aussi deux œuvres contemporaines hypnotisantes de l'Estonien Arvo Pärt, la Simple Symphony du britannique Benjamin Britten, au troisième mouvement intense, et en bis, un extrait de Per Gynt, du norvégien Edvard Grieg. Le tout - c'est une marque de fabrique du RSO - émaillé de deux œuvres de compositeurs français : la Petite symphonie de Gounod, et Pelléas et Mélisandre, de Gabriel Fauré.

Avec ce choix, cordes et vents ne jouaient pas systématiquement ensemble, et l'on pouvait plus aisément s'essayer à écouter les différents instruments de l'orchestre, à les reconnaître, à disséquer les phrases pour y retrouver par exemple les yeux noisette d'un violoncelle ou les orbites bleu-rieur d'un hautbois.

La valse des politiques, dimanche soir, n'était franchement pas plus gaie. Entre illusions et aveuglement, on avait l'impression sur les plateaux télé que la mort de notre système politique actuel leur échappait : après tout, il y avait bien des élus, et des battus, tout pouvait donc continuer comme d'habitude. Et tant pis si c'est la famille Le Pen qui menace de nous faire entrer dans la danse...

18 mars 2011

le monstre, le fétu, et les apprentis-sorciers

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C'est un monstre. On croit qu'il dort, mais il attend son heure. Fafner est son nom. Il est le gardien de l'anneau d'or du Nibelung, qui assure le pouvoir éternel, tant convoité qu'il conduit ses possesseurs à une mort certaine. Il est la démence-même. L'impossible absolu. La preuve du néant. La vacuité de l'arrogance.

Dans sa mise en scène de Siegfried, Günter Krämer lui a donné l'allure d'une armée d'hommes nus. fukushima,catastrophe nucléaire,tsunami,séisme,japon,énergie nucléaire,énergie atomique,wagner,siegfried,vivaldi,orlando furiosoD'hommes alignés, soumis au signal, sachant à la demande brandir des armes ou se mettre au repos et ne sachant que ça. Au dessus de cette foule servile, une forêt bat, enfle et se rétracte, et ce cœur souverain est annonciateur d'un débarquement à venir, de l'assaut. On croit qu'il dort, mais il est encore brûlant.

Le monstre se réveille à l'heure du combat, puis se rendort, terré dans sa caverne. Et l'on n'entend que son souffle et sa forêt battante.

Jeune et intrépide, et parce que seul à ne pas connaître la peur, Siegfried a eu le pouvoir de se forger l'épée de l'invincibilité :Nothung . Avec elle, il viendra à bout du monstre, laissant derrière lui une forêt rendue à la terre et jonchée de corps nus enchevêtrés et sans vie, les organes du démon terrassé.

Image de désolation, de guerre, de terreur nucléaire. La peur, il la connaîtra plus tard quand, se cherchant un compagnon il rencontrera l'amour avec Hilde la brune. L'amour et la peur - de la perdre, ou de s'y perdre - ces grands indissociables.

L'Opéra de Wagner a duré plus de cinq heures ce mardi à Bastille. Je me le suis payé de 30 euros et d'une nuit entière à faire la queue. J'avais été privé de la Walkyrie par les obsèques de mon oncle, en juin dernier, j'ai enfin eu mon grand Wagner, ma revanche. Un enchantement musical et visuel. Et j'en ai d'autres dans ma besace qui viendront clore ma saison...

Beaucoup ont été déroutés - moi-même au début - par la légèreté des options de mise en scène et le renversement des personnages : le perfide forgeron, père adoptif de Siegfried, rendu efféminé et travesti en ménagère de cinquante ans, une cuisine vintage en guise de forge, Siegried en salopette portant les dread locks d'un adolescent rebelle. Mais finalement, cette futilité colorée et décalée, cette mise en distance, donnait un relief exceptionnel à la confrontation au cœur de l'œuvre, à son enjeu, et ramenait l'amour à son véritable statut, celui de la perpétuelle sortie de l'enfance, et de l'affirmation. Ou de l'existence.

A propos de décalage, j'ai offert peu de répit à ma frénésie lyrique, cette semaine : j'étais samedi au Théâtre des Champs-Élysées, à occuper une soirée d'abandon dans une autre furie, celle d'Orlando, l'opéra baroque de Vivaldi, puis hier, encore à Bastille, pour un Luisa Miller où Verdi proposait un véritable festival baryton. L'amour encore, l'amour toujours, qui défait plus qu'il ne fait, mais sans qui quoi ?

Cette séquence se conclura par des retrouvailles avec la violoniste Goto Midori. Après le concerto de Beethoven à Paris il y a un an et demi, puis celui de Mendelsohn à Londres l'an passé, c'est le 2ème de Bartok qu'elle livre à Pleyel ce soir. Avec l'orchestre philharmonique de Radio-France, qui interprètera également l'apprenti-sorcier, de Dukas, ils ont décidé de dédier le concert au Japon et aux victimes des catastrophes en cours.

Car mon cœur, et malgré les émerveillements lyriques d'ici, c'est surtout là-bas qu'il a battu ces derniers jours, dans l'effroi de ce qui s'est passé et d'images irréelles qui me hantent. Dans l'attente anxieuse des événements de Fukushima, qui perturbent mes nuits et mes repères.

Un monstre. Ils ont créé, nous avons créé un monstre. Un monstre qui dort mais qui attend son heure.

La technologie nucléaire n'est pas que l'ultime avatar du délire techno-scientifique, du rêve de domination absolue de la nature, de la soumission des hommes aux hyper-réseaux. Elle est l'anneau du Nibelung, l'illusion morbide de la possession éternelle du pouvoir, c'est un démon dépersonnifié. Qu'un cœur se mette à fondre comme une forêt battante à s'abattre sur la terre ferme, et plus rien n'est sous contrôle. Même un réacteur à l'arrêt pour maintenance, dont les combustibles finissent tranquillement fukushima,catastrophe nucléaire,tsunami,séisme,japon,énergie nucléaire,énergie atomique,wagner,siegfried,vivaldi,orlando furiosode se refroidir dans une piscine conçue pour ça, peut de lui-même se remettre à chauffer, menacer de fusion, et cracher ses gaz meurtriers. En guise d'épée invincible, nous avons un fétu : des hélicoptères largueurs d'eau, des lances à eau, et peut-être, promesse ultime et dérisoire, un câble électrique pour remettre sous tension des pompes à eau et croire au rendormissement de la bête.

Sinon, ce sera la cloche de béton, comme à Tchernobyl.

Tchernobyl avait l'excuse du soviétisme, donc de la bêtise et de l'incompétence technologique. Fukushima a l'excuse de la double catastrophe naturelle, la méchante. Le nucléaire en tant que tel ne peut pas, ne doit pas être mis en cause. Le monstre a des gardiens fous.

Certains parlent de la création d'une zone d'exclusion de trente, soixante, ou quatre-vingt kilomètres de rayon pour plusieurs centaines ou milliers d'années. On dit officiellement qu'il est probable que nous connaîtrons pire que Tchernobyl. Cette technologie porte en elle-même l'apocalypse. Nous avons créé l'outil de l'apocalypse, certains que le sommeil du Titan était notre victoire ! Et il serait indécent, indécent, indécent encore, indécent toujours, indécent vous dis-je - combien de fois et dans combien de bouches ne l'a-t-on pas entendu au cours de la semaine écoulée - de parler de démanteler la bête avant qu'elle ne nous démantèle !

Et si le démon, c'était nous. Nous, cette foule nue et décervelée, actrice et victime de la fin du monde ? Le choix de l'apprenti-sorcier pour le concert de ce soir a quelque chose de prémonitoire.

07 mars 2011

blancs baisers d'Oslo

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J'ai le don pour choisir des destinations où se déroulent à mon insu de grandes compétitions internationales. Il y a deux ans, je renouais avec les plaisirs du ski à Val d'Isère, pile au moment des championnats du monde de ski alpin. Et me voici à Oslo dans les derniers jours des championnats du monde de ski nordique. Du coup, j'y croise nombre d'athlètes professionnels, de sportifs du dimanche ou de compétiteurs décrépis, dotés d'accréditations de toutes les couleurs autour du cou, qui me rappellent la belle époque, quand je courrais les jeux olympiques, de Sidney, puis de Salt Lake City, arborant moi-même une accréditation de premier niveau sur la poitrine.

Ma foi, l'esprit de fête qui règne dans les principaux quartiers d'Oslo n'est pas désagréable. Une ambiance familiale, ce dimanche, où se jouait le 50 kilomètres de fonds, suivi par dix millions d'yeux norvégiens, dans les tribunes, sur des télés domestiques ou sur les grands écrans disposés dans la ville, autour de hot-dogs à la moutarde. On ne pouvait pas passer à côté. Les restos en sont restés désespérément vides jusqu'à 16h.

La rue principale est jonchée, pour l'occasion, de sculptures sur glace, toutes de démesure. Il faut dire qu'il ne fait pas chaud, par ici, c'est le moins que l'on puisse dire, au point que le fjord d'Olso, gelé malgré sa salinité, est impraticable aux croisières.

Par contre, un magnifique soleil a baigné la baie tout le week-end. A notre arrivée, samedi, pour notre visite à l'Opéra. Puis dimanche, pour la promenade sur le port, près de l'hôtel des Nobels, et la visite de la Galerie nationale.

Oslo a les dimensions d'une petite ville de Province. Il faut le savoir avant d'arriver : inutile d'acheter un pass de transport public ! Tout, ou presque, peut se faire à pied. Même entravé par un compagnon au dos cassé. Ça fait autant d'économisé, c'est comme la gratuité des musées, et tant mieux parce que dès qu'il s'agit de manger, là, ça cartonne dur : accroche-toi pour trouver quelque part un plat du jour à moins de 20 euros !

ketil-hugaas-camilla-kjc3b8ll-magne-fremmerlid-in-lulu10-foto-erik-berg-276x300.jpgLa mise en scène de Lulu nous a réjouis : pleine de trouvailles et d'ingéniosité, dans ses principes et dans sa réalisation. Le deuxième acte était un peu décevant, et l'interprète de Lulu manquait sans doute de puissance, mais l'ensemble était inspiré, la distribution homogène, le son de l'orchestre presque sublime, et l'idée de faire jouer les solos - de violon, de piano et d'accordéon - sur scène lors du troisième acte apportait un relief très à propos à la partition d'Alban Berg. Un excellent moment qui à lui seul nous épargnait la déception du voyage. L'Opéra en lui-même, l'édifice, je veux dire, est vraiment impressionnant. Achevé en 2008, au toit en pente douce qui va trouver son appui dans les profondeurs aquatiques, il semble émerger de la croûte glacée, la transpercer d'une somptueuse orgue de bois. On dit que c'est le seul Opéra qui se laisse marcher sur le toit. Il dispose en tout cas d'une acoustique exceptionnelle, et d'une agréable ergonomie.

Comme dans tous les pays nordiques, le vestiaire est obligatoire. Mais à notre grande surprise, celui de l'Opéra n'est pas sécurisé. A chaque place assise correspond un numéro de patère, et chacun y suspend son pardessus ou son manteau, sans surveillance, bien que dans la zone de libre accès. La même chose à l'entrée de la Galerie nationale, du reste, où ton vêtement n'est pas mieux surveillé que les Munch ou le Van Gogh. Venant d'où nous venions, d'un monde où l'incivilité s'est installée en mode de rébellion et d'affirmation au point que notre démocratie soit menacée par une périlleuse opération Marine Le Pen, il est doux et réconfortant de voir ici régner cette tranquillité rassurée. Et preuve que l'immigration n'y est pour rien : la Norvège comme tous les payse scandinaves, sont des terres d'asile, la mosquée est le premier bâtiment religieux que nous ayons rencontré en venant de l'aéroport, et l'arabe ne se parle pas moins souvent dans la rue qu'à Paris !!

Aujourd'hui, le temps se couvre un peu, les températures vont sans doute s'en ressentir. Bons baisers et belles pensées...

27 février 2011

la voix humaine

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Heureusement, il y a aussi des voix humaines.

Je ne connaissais pas ce texte de Cocteau. Je connais peu, Cocteau, du reste. Juste une vague icône, vaguement associée à un XXème siècle créateur et troublé. Vaguement identitaire d'une forme assumée de l'existence. Un trait vaguement reconnaissable.

C'est une conversation téléphonique. Une femme parle, apparemment sereine, elle se dit forte et se montre courageuse. On la sent contrariée par les interférences des premières minutes. Ne seraient les remarques à l'attention d'une opératrice, on pourrait penser qu'il s'agit d'une perte de réseau avec un téléphone portable.

Dès les premiers mots, on constate qu'une blessure est là, tue, soigneusement dissimulée. L'homme auquel elle parle comme à un ami, semble être un amant parti. Ou un mari en mission longue et lointaine. Il montre visiblement une sollicitude à son égard, qu'elle rejette. On ne comprend pas tout-de-suite si la séparation est consommée ou fortuite mais cette femme est dans un état de totale soumission. Elle pèse chacun de ses mots.

On comprend que ce qu'elle ne veut pas montrer, c'est sa rancoeur. Elle en a peur, de sa rancoeur. Peur qu'elle ne la dévore, peur qu'elle ne l'éloigne de lui, ou qu'elle ne rende la rupture définitive. Ce battement, cette hésitation, on y lit peu à peu une oscillation. Entre le besoin de se convaincre qu'elle est capable de vivre seule, et le désir sourd de la reconquête. Elle lui raconte des histoires, s'invente une vie sociale, une activité extérieure, des courses faites pour une vieille dame, une après-midi avec une amie.

Et puis ça coupe, et puis de désespoir, elle rappelle, et puis elle découvre aux mots d'une domestique, ou d'une voisine, que l'homme n'est pas où il disait être, et alors, lorsque lui la rappelle, le mensonge s'est instillé. Elle sait, il ne sait pas qu'elle sait, elle ne veut pas qu'il sache, il pourrait fuir ou se cacher, ou se mettre en colère, et ça, moins que tout elle ne le veut. Mais elle sait et les mots de l'homme ont un goût corrompu, même quand ils se veulent gentils. Et elle s'astreint au silence, ou après avoir montré son doute se confond en suppliques. La détresse enfle en pleine impasse, dans ce quotidien de cruelle humanité, résumé au fil d'un téléphone.

Ce monologue a été mis en musique par Francis Poulenc, et donne un opéra qui était monté au théâtre de l'Athénée ces derniers jours. Je m'y étais préparé en écoutant les premières minutes d'une lecture qu'en fit Simone Signoret - mon ami japonais a de ces références !... Plus vraie que nature. Je croyais entendre ma propre mère s'agaçant jusqu'à la panique, parfois, de nos mauvaises conditions d'écoute lorsque je l'appelle de ma voiture alors qu'elle a des choses importantes à me dire, ou qu'elle a juste besoin de parler. Ce n'est pas l'opératrice, qu'elle maudit alors, mais Blue tooth, et ce micro distant de ma bouche.

Sur la scène, Stéphanie d'Oustrac installe le dialogue avec le simple piano de Pascal Jourdan, et la prouesse est belle. Mais rien à faire, ce sont ces mots qui m'ont atteint. Le redoutable effet miroir des mots.

16 février 2011

ma saint-valentin place Tahrir, au Caire

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Je l'ai fait. Un coup de folie. L'envie montait en moi depuis plusieurs semaines. Elle devenait peu à peu un besoin, puis une nécessité. Les signes se succédaient, pressants, ne laissant aucun doute. Jusqu'à des commentaires entendus la veille, de connaisseurs, en marge d'une Voix humaine dont il faudra que je te reparle. Il fallait que je le fasse.

Et puis quoi ! Pourquoi m'acharner à organiser avec mon ami japonais un dîner non désiré, presque craint, qui n'eût été concédé que par dépit, presque avec dédain. Je décidai que je méritais mieux pour la Saint-Valentin. La vivre seul mais auprès d'un couple mythique, en un lieu mythique, et surtout dans la magie d'un moment rare, historique. Forcément unique.

Je me suis donc présenté au guichet. Alentour, des revendeurs proposaient des billets pour cinq fois leur prix : 50 euros pour un voyage à l'aveugle. La soirée était annoncée complet, mais une hôtesse me précisa que trois quarts d'heure avant l'embarquement, les retours d'agence, avec leurs éventuels invendus, me laisseraient peut-être une opportunité : une place convenable à un prix encore raisonnable. Ou sinon, folie ultime, des invitations VIP annulées à des places de choix, pour la bagatelle de 189 euros.

Il y avait une demi douzaine de personnes avant moi. Et puis à côté, un groupe d'une vingtaine de jeunes qui espéraient d'ultimes invendus, qui leurs seraient alors dévolus sur le fil pour 20 euros. Puis encore plus loin, des vieux et des chômeurs qui passeraient après les jeunes pour ramasser les miettes. Il n'est pas toujours bon regarder ce qui se passe dans les coulisses de la culture.

Lorsque mon tour vint, j'eus à choisir entre une place à 45 euros - à la visibilité aléatoire -, et une à 70, en baignoire, deuxième rang mais de face. Après une hésitation aussi courte qu'intense, c'est celle-ci que je pris. Après-tout, le dîner que j'avais convoité m'aurait sans doute coûté plus cher...

Haendel_dessay_giuliocesare_pelly.jpgC'est ainsi que je me retrouvais lundi soir, seul parmi une foule compacte, dans les magasins du musée d'antiquité du Caire, dans les sous-sols de la place Tahrir, où l'on entendait encore sous des accents baroques la clameur des événements de ces dernières semaines. "Que l'Égypte jouisse désormais, dans la paix, de sa liberté retrouvée", "Que la douce joie et le bonheur reviennent à présent dans nos cœurs", "Que chacun retrouve maintenant le bonheur de vivre". Le tyran allait être défait, puni de ses crimes, de son arrogance, subissant la vengeance de son peuple, au terme de quatre heures d'un opéra sublime, tout à la gloire d'un couple de circonstance. Jules César était incarné magnifiquement par le contre-ténor épanoui Lawrence Zazzo, mais c'est Jane Archibald qui lui donnait la réplique, puisqu'elle en partageait le rôle avec Natalie Dessay. La belle Jane dont j'avais déjà, à Noël, apprécié les performances dans le rôle de Zerbinette, à Bastille, et qui là jouait, au sens propre, quelques rondeurs en moins, me semble-t-il, une merveilleuse Cléopâtre, à l'unisson de son amoureux.

Que te dire de plus que je ne t'en ai dit là ?

Que j'en ai eu pour mon argent, et n'ai pas une seule seconde regretté mon aventure.

Que rien ne vaut le spectacle vivant, qui te laisse suspendu aux voix et aux souffles, et où les gestes ont du sens.

Que le Concert d'Astrée, sous la direction d'Emmanuelle Haïm, produit un son de toute beauté, chaleureux et pénétrant, qui sait se faire discret pour saluer le chant.

Que les jumelles d'opéra que m'a offertes ma maman à Noël sont le cadeau le plus utile que j'ai reçu ces dernières années - avec une tasse thermos de voiture...

Que Jane Archibald est une grande, une jeune très grande, qui ose sans se cacher derrière son talent, 5301036_492c937b76_m.jpegignorante de Tartuffe. Y compris exhiber son sein nu sans le simuler d'un fourreau couleur peau - ce qui semble-t-il a déjà fait le tour de la galaxie mélomano-blogosphérique, si j'en crois le nombre de connexions sur ce thème qu'a reçu mon blog avant même que je n'aie pu l'évoquer dans un billet.

Que son timbre correspond mieux à la Cléopâtre d'Haendel que celui de Natalie Dessay, et tant pis si c'est blasphème que de le dire.

Qu'il était beau de voir le petit personnel égyptien du musée, d'abord indolent et incrédule, tout à ses corvées, inconscient des scènes que jouaient autour de lui les personnages d'une antiquité démomifiée, peu à peu se mêler à la partie, prendre part à la lutte contre le tyran dans une symbolique simplement chorégraphiée, et quitter réjoui ses sous-sols oppressants quand sonnait la fin du calvaire.

Que l'idée de cette mise en scène s'est avérée par pure coïncidence résonner d'une drôle d'actualité, mais que même sans cela, elle fut simple et efficace, rarement tirée par les cheveux, qu'elle avait le mérite d'interroger les représentations et la conservation, les supports de l'écriture historique, et de nous rappeler que nos mythes antiques furent dessinés à l'époque baroque, sans finalement avoir été beaucoup revus depuis.

opéra,jules césar,haendel,jane archibald,christophe dumaux,opéra national de paris,cléopâtre,le sein de cléopâtreQu'il est dommage que Ptolémée, jeune frère de Cléopâtre, fût dépeint en tyran lui disputant le trône - non que j'en conteste la vérité historique, mais parce que les postures de luxure dont il est paré dans la mise en scène de Laurent Pelly, et la beauté de Christophe Dumaux qui l'incarne, abdominaux compris, m'en ont fait un personnage inconfortablement désirable. Satanées jumelles !

Enfin, que je suis donc rendu à une nouvelle étape : celle d'apprécier des expériences lyriques même seul, même dans un registre dénigré par mon mentor, que je peux en laisser fleurir en moi le désir irrépressible, jusqu'à dépasser en intensité des projets obsessionnels, vains et destructeurs.

C'est une autre drogue. A 70 euros la dose, si c'est de la bonne, pourquoi pas ! Au moins celle-ci me prémunit-elle de déceptions blessantes.

13 février 2011

tout est affaire de décor

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J'ai beau être branché opéra ces temps-ci - je m'en vais d'ailleurs écouter La Voix Humaine, cet après-midi à l'Athénée - je suis passé à côté de la production dont tout le monde parle : Jules César, avec la star des stars, Natalie Dessay herself dans le rôle de Cléopâtre. A l'heure de la mise en vente, une petite voix amie m'avait glissé que, ben non, l'opéra baroque, pas trop, et j'en étais resté là. Et puis un jour, à la radio, au début de l'hiver, j'entendis un aria de Cléopâtre par Patricia Petitbon, et merde,  c'était magnifique. Haendel aurait-il donc mérité plus d'égards ? J'allais voir sur internet, mais Garnier était complet, et même en y mettant le prix on ne trouvait plus que des places sans visibilité.

J'avais fait mon deuil de l'affaire quand Radio classique se mettait à diffuser des publicités sur l'opération UGC : la représentation du 7 février, en direct live sur grand écran, dans quelques salles partenaires. Je n'ai pas d'abord vraiment prêté attention à cette offre. De l'opéra au cinéma, bof ! (pour 28 euros la place, soit dit en passant : même à Bastille, mes places réelles sont moins chères !). Sauf qu'il y a de cela quinze jours ou trois semaines, je suis tombé par hasard sur Manon, un opéra de Jules Massenet mis en scène par David McVicar.

Car - je dois te le dire - ma télé est souvent branchée sur une chaîne musicale : Mezzo, que je paye en supplément à canal satellite pour compléter mon bouquet, et depuis peu BravaTV, tout en HD, qui s'est incluse à mon offre sans que je ne demande rien. Tout en pianotant sur mon ordinateur, donc, à l'affaire sans doute avec un billet de mon blog un soir, je me suis peu à peu laissé captiver. Oh!, le registre était classique, mais les voix étaient belles, les jeux étaient convaincants, et l'histoire d'un romantisme de bon aloi. J'ai découvert qu'un opéra à la télé, ça pouvait le faire, et qu'au cinéma, forcément... pourquoi pas, donc ! Je reconsidérais ma position sur l'opération UGC.

Las, le temps de réagir, toutes les places étaient prises dans les UGC. Toutes. A Paris comme en banlieue. Bah!, pas grave, ça me faisait au fond une petite économie...

Et puis voilà ce qui se passe quand on a fait son deuil de tout. C'était dimanche dernier, pile poil, la veille de la retransmission en direct dans les salles UGC, en soirée, à 19h50 : BravaTV diffusait un Jules César de 2007, dans une mise en scène de McVicar.

Rien que  le nom de McVicar m'arrête désormais : ayant retrouvé dans Manon des traits communs avec le 6a00d834ff890853ef010535df7899970c-500wi.jpgSalomé que j'étais allé voir à Londres l'an dernier, malgré l'éloignement des objets et de leur morale, j'avais fait des recherches et m'étais rendu compte que les deux productions étaient dues au même metteur en scène, à ce David MacVicar, donc, dont il m'apparaissait qu'il n'avait pas froid aux yeux, qu'il avait recours sans sourciller à la nudité sur scène, pour plutôt de bonnes raisons, et qu'il plaçait son trait là où l'œuvre méritait d'être soulignée. Sa page wikipedia m'apprenais même qu'une académie people l'avait classé parmi les cent personnalités gays les plus influentes de Grande-Bretagne. Il y a de ces classements !...

Son Jules César était fascinant. Toute la soirée, dimanche, nous sommes restés scotchés devant l'écran. La musique de Haendel était fabuleuse, les aris de Cléopâtre, chantés par la jeune métis Daniele De Niese, clairs et enjoués, les chorégraphies, égyptologisées et drôles. J'étais surpris de découvrir que Jules César et Ptolémée, les deux souverains rivaux et impériaux, étaient joués par une mezzo-soprano pour l'un (Sarah Connoly), et par un contre-ténor pour l'autre (Christophe Dumaux) - voilà qui bousculait nos visions machistes contemporaines du pouvoir, quand la majesté paraissait, dans l'imaginaire baroque, mieux incarnée par la performance vocale élevée. McVicar avait opté pour un Jules César napoléonien, et l'univers de la pièce, malgré les intrusions obligées de l'antiquité, du renaissant et du contemporain, s'ancrait dans une imagerie coloniale.

Outre qu'il se confirmait que - moyennant un peu d'intérêt pour la chose et de motivation - l'opéra à la télé, ça pouvait le faire, je découvrais une œuvre de Haendel tout bonnement magistrale. Il me fallait donc renier cette médiocre mécréance proférée là, il y a presque un an ! J'étais partagé entre satisfaction d'avoir finalement pu l'entendre, même par écran interposé, et frustration d'être passé à côté pour Garnier.

dec-cleo-300x177.jpgSeulement voilà, hier, nouvelle surprise : Mezzo diffusait le Jules César de lundi dernier, celui de Garnier et des salles UGC qui m'avaient glissé des mains. Je m'en rendis compte une nouvelle fois par hasard, juste après le dîner au moment même de l'ouverture du rideau, en quittant le journal de France 2 pour faire entrer de la musique dans la maison...

Alors là, j'ai tout arrêté. Igor, friand de musique baroque depuis longtemps et qui s'était pris au jeu la semaine dernière, a tout arrêté aussi, et nous nous sommes offerts une nouvelle tranche de Haendel - trois heures et demi non stop et sans entracte. Comme si nous y étions.

Donc voilà ce que j'avais raté - et il y a une ironie à cette histoire... Natalie Dessay, qui agace, je le sais, certains de mes amis mélomanes, en raison de ce qu'elle se joue de sa notoriété, n'a toutefois pas une réputation usurpée. Son chant est beau, ciselé, substantiel, son jeu est drôle, on y décèle souvent une jubilation juvénile, surtout dans les joutes avec Christophe Dumaux (photo ci-contre), qui joue le même Ptolémée que dans McVicar, qui y chante tout aussi bien un répertoire qu'il maîtrise depuis Dumaux_Press21.jpeglongtemps, mais qui en plus y dévoile de longues jambes et un torse nus à croquer et se fait faire une pipe par un jeune éphèbe sur scène. César cette fois y était joué par un contre-ténor, comme Haendel l'avait voulu, et la performance de Lawrence Zazzo y fut remarquable, sans doute plus crédible que celle de Sarah Connoly. Un autre rôle nous a impressionnés : celui du jeune Sextus à l'esprit vengeur, le fils d'un Pompée décapité par Ptolémée pour plaire à César, alors que celui-ci se rendait à Alexandrie pour signer la paix... La jeune mezzo-soprano Isabel Léonard y a une présence raffinée, bien qu'enlevée, et son duo avec sa mère Cornelia, jouée par la Mezzo Varduhi Abrahamyan, est proprement sublime.

Laurent Pelly en a fait la mise en scène. Je ne sais pas si j'ai déjà vu des œuvres à lui, son nom m'était inconnu et il y a peu que je m'intéresse à ces détails... Mais c'est à lui que l'on doit l'ironie de l'histoire. Car ici, César fait son entrée... au musée. Nous sommes dans les magasins d'un grand musée d'antiquité. Les personnages sont tous des effigies qui s'animent, ou plutôt en sont les fantômes, les manutentionnaires et autres gardiens de musée s'agitant autour d'eux sans sembler les voir. L'idée est intéressante, même si est un peu kitsch de faire chanter les bustes quand le chœur acclame l'arrivée du souverain.

On pourrait donc être au Louvre, par exemple. Ou à la National Gallery. Mais ce personnel qui s'agite autour des sculptures et autres sarcophages, qui les déplace, les range, les ouvre, les nettoie, a quelque chose de spécial. Dans son aspect. Dans ses couvre-chef. Il s'agit d'arabes, c'est bien ça, ce sont des arabes. D'ailleurs, les étiquettes, aux portes des placards, mais oui, elles sont écrites en arabe. Ce sont des Égyptiens et nous sommes en Égypte. Au musée d'antiquité du Caire. Nous sommes david mcvicar,laurent pelly,natalie dessay,jules césar,haendel,georg friedrich haendel,opéra,opéra national de paris,palais garnier,mezzo,bravatvplace al-Tahrir très précisément, parmi les plus belles collections d'antiquité du monde et à deux pas du trésor de Toutenkamon...

Ainsi donc, Garnier mettait en scène des rois décapités et triomphants dans le lieu même et au moment même de la plus spectaculaire révolution démocratique contemporaine... Pharaonique clin d'œil !

07 février 2011

le tango de quat' sous

Ute Lemper.jpg

"J'ai gardé moi aussi une petite valise, à Berlin. Pleine d'une petite musique qui n'est plus à la mode, de mots qui ne sont plus à la mode, d'une poésie qui n'est plus à la mode. Je n'intéresse plus vraiment, hors-mis une petite "niche". Merci de me suivre".

Moi, je ne l'ai pas suivie. Je viens de la rencontrer.

Ute Lemper. J'étais un peu dérouté, au tout début, par cette voix amplifiée. Habitué du Théâtre des Champs-Élysées - mis sous les projecteurs par hasard hier dans le film du dimanche soir de France 2, Fauteuil d'Orchestre - , je n'y avais pas vu la couleur d'un micro depuis bien longtemps, peut-être jamais. Nous étions donc sous le signe d'autre chose, d'un monde de variété.

Mais alors d'une variété au sens noble, celle de l'éclectisme, de l'audace, de l'aventure. Au sens du voyage. Ute Lemper a commencé une carrière de soprano, s'est spécialisée dans le répertoire allemand du XXème siècle, se délectant notamment de Kurt Weill, de l'Allemagne de la liberté avant qu'elle fut happée par la barbarie ravageuse. Elle a épousé l'univers des cabarets allemands et s'est aventurée à suivre l'itinéraire de Weill : au sens propre, en proposant une traversée de l'Europe pour rejoindre l'Amérique, via Lisbonne et Buenos Aires, découvrant au passage la puissance musicale du bandonéon et adhérant au tango. Au sens figuré, adoptant son goût pour une liberté dépravée, assumant sa décadence pour en souligner les enjeux sociaux. Une prise de parti. Et de risque.

"Dernier tango à Berlin, c'est un titre métaphorique, évidemment - à moitié un clin d'œil à Marlon Brando, pour lui dire que je suis prête, bras ouverts, à moitié pour vous parler de cette petite valise, qui le suivait partout, celle dans laquelle Kurt Weill avait rassemblé des objets insignifiants pour, exilé, l'ouvrir de temps en temps et se souvenir."

Son spectacle te transporte du tango d'Astor Piazzola à Lili Marlène, en passant par les évocations du Port d'Amsterdam de Brel. C'est un univers épais, épris de liberté et de plaisir, ou l'amour est rugueux, parfois sale, aux confins des détresses humaines, un univers authentique qui ne se paye pas de mots, qui se livre cru, comme une gorge déployée. Il te transporte d'une langue à l'autre, l'allemand se découvrant des accents latins et une virilité semblable.

Très vite je me suis retrouvé fasciné par son charisme. Sa voix s'aventurait dans les registres les plus inattendus, adoptait des rythmes blues, jazz, imitait une trompette dans toutes ses facultés. Elle descendait dans des graves râpeux puis se hissait dans des aigus gémissants. Sans jamais se prendre vraiment au sérieux, jouant continuellement sur le sexe et la vénalité. Tu penses parfois à Diane Dufresnes, parfois à Liza Minelli. Et entre un Johnny et un Milord, Berlusconi, "pour qui la fête continue", et Sarkozy, "qui s'est trouvé, aaah!, une bien belle femme", en prenaient, ultime anachronisme, gentilment pour leur grade.

Le pianiste qui la suit depuis huit ans, et son accordéoniste - âgé de soixante-douze ans - depuis vingt, étaient dans une complicité visible et subtile.

Depuis ma loge de galerie, la numéro 79, juste en face, yeux rivés à mes jumelles, je n'ai rien perdu de ses mimiques, de l'ondulation de ses bras, des jeux de jambes et de froufrous, retrouvant un Brecht un peu oublié depuis mon enfance poétique et politique, ressentant près de moi, enclin à quelques câlins, une amitié bienveillante quoique peu disposée aux écarts - alors que la configuration de la loge et la tonalité du soir s'y prêtaient...

Un moment de découverte. Juste intense.