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10 octobre 2011

quand je prends la queue en main

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C'est au petit matin que j'aime le mieux les queues. Je m'étais bien habitué, depuis deux ans, à mes aurores de la Bastille. Ma queue préférée. Nous commencions doucement, elle et moi, puis elle gonflait au fil du temps, réservant à chaque étape de nouveaux jeux. Parfois, elle battait froid, d'autres fois elle restait riquiqui jusqu'à la fin de la nuit. D'autres encore, elle atteignait des sommets dès la veille au soir. Mais, changement des règles... Les ruptures font parti de la vie, j'ai été triste de l'abandonner. Aujourd'hui, mes rendez-vous de Bastille me coûtent beaucoup plus cher, et il m'arrive de m'y ennuyer.


Alors je vais parfois draguer ailleurs. Je passe beaucoup par Internet. D'ailleurs, avec un peu d'organisation, et en sachant bien ce qu'on cherche, on y trouve encore des plans à 10 euros.

Mais bon, l'appel de l'aventure, l'adrénaline, le manque... tu connais. J'ai replongé et suis allé traîner à l'aube, vendredi, du côté du Châtelet. Au début, j'étais presque seul. Un autre gars, arrivé le premier, cinquantenaire mais apparemment inexpérimenté, semblait partagé entre réserve et excitation. Les queues, il n'en avait apparemment pas connues beaucoup. Il était du genre à attendre de voir ce qui se passe. A tromper sa gêne dans d'inutiles bavardages. Une troisième personne est arrivée, il était déjà 7h30, puis une quatrième, allemande, avec qui nous avons échangé quelques banalités sur Berlin et l'immobilier. Le cinquième gars qui arrivait était exactement mon type : jeune, œil rieur, décontracté, cheveux longs ondulés, tabac à rouler, un léger accent du sud...

J'ai désormais suffisamment d'expérience dans ce domaine pour savoir que les queues, il faut les prendre en main avant qu'il n'y ait foule, sinon elles partent en quenouille.

J'ai donc sollicité mes compagnons d'errance, ai récupéré des feuilles de papier, que j'ai soigneusement pliées et déchirées en petits coupons, et un stylo pour y inscrire "Lulu", suivi d'un numéro. De 1 à 32.

théâtre,lulu,théâtre de la ville,kurt weil,bertolt brecht,robert wilson,berliner ensemble,fisoCar nous ne fûmes, finalement, pas si nombreux. La guichetière du Théâtre de la Ville s'était évertuée ces derniers jours à décourager par téléphone tous les amateurs de ce spectacle attendu dirigé par Robert Wilson, qui fera venir à Paris la compagnie mythique du Berliner Ensemble, fondée par Bertolt Brecht. Même les abonnés n'avaient pas tous pu avoir de billet, c'est vous dire, ce serait la cohue, il faudrait venir avant six heures du matin, n'y comptez même pas mon brave monsieur... Apparemment, son sketch, répété à l'envie si j'en crois chacun des passionnés rencontrés ce matin-là, avait réussi, car il n'y eut ni foule ni émeute.

Dotée de ses numéros d'ordre, la queue est devenue une petite masse vivante et conviviale, d'où chacun pouvait s'échapper quelques instants pour un café ou une course. L'ambiance de Bastille avait rené. Mon cinquième gars du petit matin s'est avéré être décorateur aux ateliers de l'Opéra national de Paris. Il parlait des processus de fabrication et c'était passionnant. Ayant pu voir en avant première certains des spectacles actuellement à l'affiche, Tännhauser et Faust, il m'en a donné grande envie.
Et j'ai obtenu les deux places auxquelles j'avais droit.

(Pour ceux qui veulent s'y essayer, il y a mise en vente de l'ultime contingent de places vendredi prochain, le 14, et là, il est probable qu'il faudra encore se lever tôt et prendre son mal en patience. Prépare tes coupons !).

Quelques minutes plus tard, j'allais nager à Roger Le Gall - oh, juste quelques longueurs en dos pour me remettre en forme, et dans le vestiaire je pris une autre queue en main. Les yeux dans les yeux, celle-ci. Et je pris une main par la queue. Lui arrivait pour commencer sa séance, j'avais moi un rendez-vous professionnel à honorer, un sourire et un clin d’œil suffirent à nous dire au-revoir...

Poursuivi par les queues, décidément, un gros bouquin dédié surgissait dans la même soirée, au titre sans équivoque - "Big bites 3D" -  sous la forme d'un cadeau de ses amis espiègles à ma copine Fiso, qui fêtait ses vingt ou trente balais j'ai oublié, dans un café de la rue Richelieu. Des beaux spécimens, assurément, qui n'attendaient que des mains pour... Sauf que le copain espiègle en question racontait à l’intéressée que, question astiquage, il s'en était occupé avant de venir, on attendait donc de comprendre de quoi il en retournerait.

Tiens, pour les amateurs de Brecht et de Kurt Weil, je suis donc allé voir L'Opéra de Quat'sous à théâtre,lulu,théâtre de la ville,kurt weil,bertolt brecht,robert wilson,berliner ensemble,fisoSartrouville samedi. Ça valait largement le déplacement, belle mise en scène, étonnante symbiose entre les acteurs-chanteurs et les musiciens. A "l'homme est un loup pour l'homme", Brecht ajoute : "mais il oublie souvent qu'en fin de compte, il est un homme". Et moi : "doté d'une queue, pour le meilleur et pour le pire".

05 octobre 2011

l'opéra à trois francs cinquante

Roms près de Sofia.jpg

Police judiciaire sous écrou, procureur en examen, journalistes sur écoute, politiques en garde à vue, porteurs de valises au pilori, milliardaires sous tutelle, candidats en déroute, grand banditisme aux aguets... on ne sait plus à quels saints se vouer.

N'aurait plus manqué que Carla accouche le jour de la grève des sages-femmes... ouf !

Et pendant ce temps, la Grèce tombe de Charybde en Scylla, punie d'être asphyxiée, asphyxiée d'être punie, enjointe à une austérité qui la condamne, sous peine d'une exécution immédiate.

Et pendant ce temps-là, les coups de matraque pleuvent.

Et pendant ce temps-là, d'étranges agrégats fascistes expérimentent dans d'autres périphéries européennes, en Hongrie, des camps de travail forcé pour les communautés Roms, nourrissant le projet de pogroms plus assumés.
Et pendant ce temps-là, des philosophes serviles jettent le discrédit sur les urgences environnementales. Faites place, le productivisme n'a pas de temps à perdre !

Et pendant ce temps-là...

On se croirait dans l'Allemagne d'avant-guerre, dans celle de Brecht et de Kurt Weil. L'Opéra de Quat'sous avant l'heure.
D'ailleurs, j'irai samedi soir y goûter dans une version artistique, à ce théâtre des bas-fonds - forcément plus soft que celui de la vraie vie. Ce sera à Sartrouville (pour ceux qui doutent qu'on peut aussi aller voir des productions de qualité en banlieue...!)
Roms de Hongrie.jpgMais au fait, t'ai-je dit que j'étais à la Salle Pleyel vendredi soir ? Loin du marigot mais baigné dans une Hongrie douce et audacieuse : les Danses de Galanta, de Zoltan Kodaly, et le Concerto pour orchestre de Béla Bartòk, deux œuvres empruntes de thèmes folkloriques revisités, avec entre les deux, un surprenant Concerto pour piano de Samuel Barber. Et en plus, pour la deuxième fois en quinze jours, j'invitais in extremis ma maman à ce concert par SMS, grâce aux bons offices de France-Musique (merci le service public !). Maman adore être avec moi. Même à distance.

30 septembre 2011

la marge

la douleur3.jpg

Tout se passe à la marge. Bougre ne l'a pas encore digéré. Quand on est soit même relégué sur le côté, la marge est moins visible, forcément. Ça nous apprendra à faire l'économie de trois francs six sous ! Parfois, il faut savoir préférer, dans ces vieux théâtres à l'ancienne comme celui de l'Atelier, des sièges frontaux. Avec vu sur la totalité de la scène, bords et regards profonds inclus. Surtout lorsqu'il s'agit de Dominique Blanc.

Elle n'a pas de nom. Elle n'a pas de centre. Son récit est incompréhensible. Elle radote, sortant des objets de son sac, les vérifiant et les ajustant sans cesse, sortant illuminée de son toc pour balancer vers l'autre bord un récit décousu, consigné là, dans un journal oublié. La mémoire d'une peine interdite.

On y perçoit d'abord "le Lutecia", et ce nom te plonges vaguement dans cette foutue guerre, quand sa fin est à portée de main, mais la faim encore dangereuse. L'hôtel de luxe, réquisitionné, est transformé en centre de transit pour les déportés de retour en survie désincarnée. Les uns après les autres, une liste après l'autre, ils reviennent, au rythme de l'avancée des armées alliées. Traînant derrière eux une ombre, ou s'y substituant. Pour les proches des revenus, ou des espérés, le Palace devient l'antre de l'attente, de l'incrédulité, des investigations, on y recueille des paroles, des mots, des noms, on y reconstitue des histoires, on examine jusqu'où l'espoir est encore permis, on y soupèse le poids de ce 1% de chance de retrouver l'être aimé, en s’interdisant de penser à ce qu'il peut en rester... Il est le lieu de la douleur, du désenchantement haletant, de l'abandon qui se retient, qui s'accroche au moindre brin de laine.

De l'autre côté de la scène, sur l'autre marge, celle qui nous est offerte sans torticolis, il y a donc lui, Robert L, lui non plus n'a pas de nom. Il n'a pas de corps, de toute façon il n'aurait pas de chair. Seule la douleur l'incarne, l'attente, la proximité de l'appareil téléphonique. Et l'on ne sait plus si cette femme aime cet homme qui n'existe plus, qui n'a plus le droit d'exister face au dragon terrassé, ou si elle aime sa douleur. A force d'efforts pour dompter les bêtes on finit par les aimer. Elle aime sa douleur, sa compagne, son sujet de conversation, son objet de socialisation. La douleur confinée dans la marge, aux relents obsessionnels compulsifs, est devenue l'ombre aimée de Robert L, si singulier parmi les millions de ceux qui ne reviendront sans doute jamais.

L'uniforme des officiers rutile. La guerre n'est pas encore gagnée mais la victoire n'a pas le temps de courber l'échine. Depuis l'été précédent on n'en finit pas de célèbrer la gloire du peuple et des armées. La liesse populaire doit rester le seul visage de la libération, le seul pendant à la nouvelle autorité qui s'installe et construit sa légitimité. Nous sommes alors au centre de la scène. Le jeu s'enflamme. Bougre respire. Les yeux de Dominique Blanc s'illuminent. Il faut oublier, oublier vite que cette Europe-là a généré l'horreur. Il ne doit rester que l'honneur. Et dans cet honneur, la douleur n'a pas de place. On la gère sans égard, sans patience, la fatalité érigée en subalterne de la victoire. Elle est la marge. La marge que maudit sans desserrer les dents Bougre, assise à côté, elle-même reléguée, conchiant une mise en scène pourtant subtile qui n'avait pas le choix, dépourvue d'excès, toute entière au service d'un texte poignant, retenu, et d'un jeu prodigieux.

Depuis cette marge ténue, l'actrice tient la scène d'un bout à l'autre sans rien lâcher de la fragilité où sa destinée la considère, de la force d'amour qui la tient droite. D'une douleur que seule abolira la faim. La faim balbutiée, déjà l'expression de la résurrection dans ce retroussement de l'intime sur l'infiniment grand de la victoire, qui constitue sa libération à elle. Le vrai retour de l'humanité.

la douleur2.jpgLa fin de l'histoire. Au centre de la scène.

Dominique Blanc, Patrice Chéreau et Thierry Thieû Niang, le chorégraphe-metteur en espace sans doute coupable de cette marge obligée, ici lors d'une répétition. Un trio décidément bien cher à mon cœur, sublimé par le texte de Duras...
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La douleur. Jusqu'au 22 octobre au Théâtre de l'Atelier. A aller voir là, une magnifique lecture du spectacle et de son histoire.


21 septembre 2011

marronnier

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Fin d'été. Les nuits s'allongent au plus vite de leur rythme, la nuit est là le matin sur la route du bureau, et déjà aussi à l'heure du retour. L'avenue bordée de platanes qui va à la mairie de mon village se couvre de rouille et je ne le vois plus.

Hier, j'ai regardé Platane à la télé. Comme à la douce époque où ni l'amour, ni la musique, ni même ce fichu blog ne venaient m'encombrer la tête et agiter mes neurones. J'ai ri. Comme à l'époque. L'humour y est adolescent. Me mets en régression. Dans l'un des épisodes, il fut question d'un blog, d'un blogueur influent, de clics, et d' "entre-deux-eaux", je ne sais plus bien comment, d'ailleurs. J'ai souri.

Ma rentrée musicale m'a déçu : la sublime Salomé ne méritait pas ce kitch, et le deuxième concerto pour piano de Chopin était juste ennuyeux. Moi qui voulait de l'éclat ! Kathia Bunyatishvili s'est sauvée dans le Liebestraum n°3 de Liszt, son bis.

La fête de l'Huma, par contre, était rafraîchissante. Dans tous les sens du terme, et surtout dans celui des retrouvailles amicales. J'y ai laissé ma voix. Pas à cause de la musique, mais à cause du bruit ambiant qui oblige à parler fort. Joan Baez s'est dissoute dans les averses, mais Nolwen Leroy puis Yannick Noah ont enchanté mon dimanche. J'étais rentré à temps pour voir la super prod de TF1 qui a cartonné en audience au 20h de Claire Chazal. Mal jouée, hélas, mais scénar en béton. Écriture irréprochable, de vrais pros. Digne de Platane. Dommage que je ne sache pas vomir, la nausée ne m'a pas quitté de la nuit.

Ce soir, c'est à l'auditorium du Louvre que je m'offre une respiration musicale. Akiko Suwanai, je l'ai akiko.jpgentendue la première fois étendu sur un lit. Je venais d'être quitté et je découvrais sous son archet, dans une livraison fragile du concerto en ré de Tchaikovsky, que j'étais amoureux, que je serai donc triste.

J'ignorais encore qu'il s'agirait d'un anéantissement.

La tristesse m'a poursuivi trois ans durant, mais j'ai réussi à reconquérir l'amitié, la présence, la tendresse, le partage, le voyage, la confiance, même la générosité... tout à peu près sauf le sexe.

Il reste pourtant le seul pour qui je bande.

Nous serons ensemble pour Akiko Suwanay, comme un éternel retour vers ce lit de rupture. Notre marronnier. Dont je ne désespère qu'il redevienne un jour un lit de récompense.

14 septembre 2011

rentrée musicale à couteaux tirés

la douleur.JPG

Ce soir, Salomé sera ma rentrée musicale. Une rentrée sauvage, forcément primale. Strauss, Wilde. L'impossibilité amoureuse transgressée à mort. Sauvage, Angelika Denoke que j'avais vue à Londres dans la mise en scène audacieuse et sensuelle de McVicar, reprendra son rôle.

Sauf qu'il m'en a coûté 55 euros. Finies les queues à quatre heures du matin pour obtenir des places à 20 pour les copains et moi : j'ai sombré dans l'abonnement, unique moyen de satisfaire mon addiction lyrique.

S'enfileront à la suite Lulu - une autre "tueuse" - pour deux nouvelles interprétations et une virée à Berlin au Printemps, à l'occasion de ses fiançailles avec Barenboïm, Pelléas et Mélisandre, sans trop savoir si je finirai par y adhérer, une Flûte enchantée aux Champs-Élysées, et une bonne vingtaine d'autres concerts qui me balanceront de terrains de connaissances vers des nuages inconnus : pour le coup, je me suis vengé sur les billets à 10 euros de la salle Pleyel, dont ils n'ont pas encore eu la peau...

J'avais rarement aussi bien approvisionné mon panier musical au 15 septembre d'une saison. J'en connais qui vont encore me reprocher de ne pas être dispo pile le soir où ils organisent une soirée... Mais c'est ça, ou la ruine musicale, alors.

Ah! et puis j'ai l'intention de viser un peu du théâtre - version chantée ou non. Beaucoup de choses me tentent : la rencontre amicale déchirée par la guerre entre le Richard Strauss de Salomé et le Stephen Zweig de l'Ivresse de la métamorphose, qui me bouleversa en son temps ; une Douleur qui porte bien son nom, où derrière Dominique Blanc et Patrice Chéreau se cache un magnifique talent, à qui mon cœur et ce blog consacrèrent une rubrique émue ; une version allemande, jouée et chantée de notre éternelle Lulu, par le Berliner Ensemble de Brecht himself ; quelques Genet ; et pourquoi pas une comédie musicale puisqu'il paraît que Cabaret revient à Paris !

Le traitement de mon talon, à hautes doses d'anti-douleur, a fini par soulager mon dos. Mes pannes de cœur sont éclipsées derrière mes peines de sexe. Et la Fête de l'huma viendra me rappeler qu'on peut s'ouvrir à l'art vivant, lui consacrer une place qu'on n'aurait pas imaginée, et demeurer quelqu'un du peuple.

Après tout, s'accrocher à l'art quand tout te pousse vers la sortie, c'est déjà une façon de résister.

26 juin 2011

un ange passe

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Je suis sorti la tête de l'eau, mais comme à chaque fois, quand je crois pouvoir reprendre mon souffle, une main perverse ou un boulet égaré me ramènent vers le fond et je finis au bord de l'apoplexie, étendu sur le rivage, étonné de m'être encore laissé prendre. Enfin bon, pour les plus curieux, le meilleur compte rendu du week-end de l'Oh!, c'est encore chez mon amie Fiso qu'on le trouve...

Les mois de juin passent, finissent et se ressemblent. Ils ont leur inattendue fraicheur, leurs coups de vents d'étés encore dissimulés, leurs vachardises des mercis oubliés. On s'attend à cueillir des bouquets embaumés par douzaines, mais l'on découvre que les pétales sont déjà tous tombés.

Il y a trois ans, m'annonçant qu'il fallait mettre fin à notre liaison amoureuse parce qu'un autre homme venait d'entrer dans sa vie, avec qui il projetait fidélité et éternité, me laissant paralysé, celui que j'aimais me fit écouter une interprétation du concerto en ré de Tchaïkovski - dont j'avais du dire qu'il était pour moi une pièce de référence - et je pleurais au son des violons offerts en consolation, sans encore savoir si c'était sur son bonheur promis ou si j'étais simplement en train de me découvrir amoureux - au moment-même où il me devenait interdit de l'être.

akiko_suwanai.pngIl y a trois ans, Akiko Suwanai jouait ainsi Tchaïkovski sur YouTube et m'arrachait des larmes. Et voilà que je l'ai retrouvée sur scène, au Théâtre du Châtelet, mercredi dernier, pour jouer ce même concerto de mes mêmes rêves, pour en livrer une interprétation somptueuse, avec l'Orchestre de Navarre - un peu balourd mais attentif à son jeu.

Trois ans s'étaient écoulés, jour pour jour à si peu près, ce même concerto, cette même virtuosité toute japonaise, à la musicalité rare et raffinée, ce même Tchaïkovski aux mélodies invraissemblables, aux côtés de ce même amant illusoire, toujours là, et toujours inaccessible. Mais toujours là. Mais toujours en fuite. Mais toujours...

Le lendemain, c'était grève à Bastille, et Otello a été donné sans décor ni mise en scène. Les chants en ont été transcendés. Rien n'y fit : Desdémone fut tuée, et Otello, sans repentir, sacrifia sa propre vie sur l'autel des violences faites aux femmes.

Samedi enfin, hier quoi, un ange ailé a survolé la marche des fiertés. J'y suis retourné sans état d'âme après plusieurs années de vacances, pour défiler auprès de mes amis du Rainbow Symphony Orchestra et me croire violoncelle. En prévision de quelque rendez-vous galant à venir, je m'étais apprêté le matin, dans un recoin de ma salle de bain resté à l'abri du chantier et des plâtres. Le poil raccourci et le sexe rasé, j'allais me joindre à la fête dans un semblant de réconciliation avec mon corps empâté par trois mois de surmenage. Est-ce pour cette raison que plusieurs fois, des baisers me furent envoyés à la volée, que IMGP2411.JPGde beaux garçons vinrent s'accrocher à mon cou, m'inviter à caresser leurs torses ou me firent traverser le cortège pour juste s'offrir en photo avec moi, ou encore qu'un couple de pseudo-Ecossais s'amusèrent à soulever leur kilt et à laisser apparaître des membres bien à leur aise ?

L'ange - au hautbois plus léger que les ailes - souriait à qui mieux mieux et aux photographes de tout poil, virevoltait au dessus de cette belle après-midi ensoleillée, festive et revendicative. Et je me plus à retrouver mon sourire en miroir dans le sourire des autres.

Aujourd'hui, en matinée, si Bastille n'est plus en grève, c'est le Crépuscule des Dieux. Les ailes de l'ange devraient virer au noir. Qui a dit qu'il n'avait pas de sexe ?

13 mai 2011

ma dernière queue

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Monsieur le Ministre de la Culture,
Monsieur le Directeur de l'Opéra national de Paris,

Il est 3 heures du matin, et je viens d'arriver devant le bâtiment mastodonte qui abrite l'Opéra-Bastille. Cela fait deux ans que j'ai découvert qu'avec un peu d'envie, de temps, d'organisation, avec un peu de prédisposition à la convivialité, il était possible d'acquérir des places d'opéra honorables à des tarifs acceptables. Il fallait se lever tôt, mais le jeu en valait la chandelle.

J'ai appris l'existence d'un système presque centenaire, totalement pris en charge par des mélomanes bénévoles à petit budget, qui combinait les obligations propres à une file d'attente - une présence continue sur site, un placement selon l'ordre d'arrivée - avec le visage souriant de l'organisation - un numéro d'ordre informel mais joliment mis en page, un appel toutes les heures, laissant à chacun le soin de vaquer à un entre deux de son choix, une petite marche ou un café.

Sans ce système, je n'aurais pas connu l'opéra. Je n'aurais sans doute même pas songé à lui ouvrir les portes de mon orgueil. Cet autre monde, si proche, si imposant dans le champ de vision, sur le parcours même des manifestations auxquelles j'ai si souvent participé, m'étais pourtant abscons. Il était mon image inversée : la culture de mon inculture, la bourgeoisie de mes origines modestes, le clinquant de mon effacement.

Je n'avais pas assez de pointes à mes pieds pour approcher cet univers, pour m'y confronter. Cet art était difficile, et aller à sa rencontre était aborder l'Annapurna. Pouvais-je être réceptif aux voix ? Allais-je être simplement capable d'en affronter la durée ? Son langage allait-il me laisser envisager qu'il fut compréhensible ?...

Plutôt que de m'en tourmenter, je balayais ces questions de mon imaginaire et renvoyais l'opéra en orbite autour de ma vie. Invisible et inaccessible, j'avais la paix.

Et puis au détour d'une rencontre entre blogueurs, j'ai réalisé un jour, il n'y a donc pas si longtemps, que des places à 20 euros existaient, et qu'en s'y prenant bien, c'est à dire en s'y mettant tôt, parfois au milieu de la nuit, parfois même au coucher du soleil lorsqu'il s'agissait de Wagner, ces places pouvaient être dignes. Avec vue sur les sur-titres, donc sur le fil dramaturgique de l'œuvre, et une vision plein champ (quelle belle salle, que Bastille !)... Des circonstances plus personnelles me rendaient réceptifs à l'idée. Je me suis donc laissé une fois approcher de la chose, c'était un petit matin de mai, il y a deux ans.
 
Monsieur le Ministre, Monsieur le Directeur, vous savez quoi ? J'ai aimé l'opéra. J'ai trouvé la confluence des ces arts - vocal, théâtral, musical - totalement magique. Je ne dirai pas qu'il n'y eut pas de doute, que je ne me suis jamais demandé si m'engageant dans cette nouvelle passion, je ne sur-jouais pas un rôle trop grand pour moi. Je me suis même demandé si cet engouement survivrait à l'amour qui m'y poussait ? Et puis, force est de constater que j'ai pris goût à l'opéra, que c'en est devenu une aventure - lyrique mais pas seulement : intellectuelle et émotionnelle... Parti de rien, je me suis mis à patrimonialiser des œuvres, des voix, des mises en scène, des lieux. Ma connaissance du domaine est encore balbutiante, mais des goûts s'affirment, des noms s'imposent, et je suis désormais en quête des productions et des distributions. Plus seulement de Paris, d'ailleurs, mais aussi de Lille, de Lyon, de Toulouse, de Bruxelles. Je suis allé à Berlin, à Londres, à Barcelone écouter Alban Berg ou Wagner. Bref... J'ai acquis une culture - du moins ai-je commencé - et précisément là où elle me paraissait le plus sanctuarisée.
 
Parce que l'on pouvait aller à l'opéra pour 20 euros. Parce que la queue d'un petit matin était devenue un effort presque dérisoire au regard des émotions recueillies. Et partagées. A combien de personnes de mon entourage, fascinées par ma passion démonstrative, ai-je fait découvrir l'opéra, grâce à ce système, depuis deux ans ? Quinze, vingt ? A moi tout seul. A la seule force de mes queues.
 
Il est 3 heures du matin. Je viens de prendre place dans cette nouvelle file d'attente pour acheter du Verdi : Otello. Encore une découverte à venir. Qui y emmènerai-je ? Je ne le sais pas encore.
 
Ce que je sais, Monsieur le Ministre, Monsieur le Directeur, c'est que celle-ci est ma dernière queue. Avec plusieurs dizaines de personnes, déjà arrivées, ou qui sont sur le point de nous rejoindre, c'est notre dernier rendez-vous mélomane et populaire. Vous avez décidé de tuer ce système. Vous n'en aviez pas le droit car il ne vous appartenait pas.
 
Oh!, je sais bien que dans notre monde, tout est concurrentiel, alors pourquoi pas l'opéra, n'est-ce pas ? Il faut rivaliser avec Covent Garden, avec La Scalla, avec le Met'... Ah! le Met' ! Il faut donc faire du chiffre - d'affaire, s'entend - se payer des têtes d'affiche, accueillir les plus grandes productions, qui sont de plus en plus chères, c'est la concurrence. Alors les ambitions démocratiques...

Si j'ai bien compris, l'an prochain, notre place préférée passe de 20 euros à plus de 70. Vous abaissez le banc des sur-titres pour les rendre visibles des places d'où aujourd'hui ils ne le sont pas (que n'y avez-vous pensé plus tôt, à l'époque où s'y rassemblait la piétaille !). La catégorie à 20 euros passe à 35, encore se vendront-elles désormais au téléphone, à un tarif surtaxé, deux heures et demi avant de se vendre au guichet, histoire d'être bien sûr qu'il ne servira plus à rien ni à personne d'y tenter sa chance. Et des soixante places "debout" à 10 euros, que vous vendiez au dernier moment pour les plus infortunés, ou les plus étourdis, qui bien souvent trouvions un fauteuil vide, en définitive, vous ne nous en mettrez plus que trente.

phantom1.jpgMonsieur le Ministre, Monsieur le Directeur, en ce qui me concerne, j'ai mordu, et vous ne vous débarrasserez pas de moi ainsi. Peut-être même avez-vous gagné : j'ai demandé un abonnement pour la prochaine saison. On ne quitte pas des amours si prometteuses. Mais je pense à tous ceux qui n'ont pas fait mon chemin encore, qui auraient pu le faire, qui s'apprêtaient à le faire à la faveur d'un accident amoureux ou d'une curiosité soudaine, et à qui vous avez décidé de fermer la porte. A qui vous dîtes : c'est assez, maintenant ! L'Opéra ne doit plus s'élargir davantage ! Laissez-nous, enfin, laissez-nous dans cet entre-nous qui nous va si bien !

Mélomane et populaire, sans doute cela sonnait-il trop faux à vos oreilles d'esthètes. Mais ce faisant, vous asséchez le vivier, Messieurs de la Culture. Et je ne suis pas sûr que l'Opéra y gagne longtemps, sans ses rameaux populaires.

Car il est bien là le problème : je verrai moi, sans doute, un peu moins de spectacles, car ils me coûteront plus cher. Et au fond, ce n'est pas bien grave, il en faut bien pour tout le monde ! Mais ceux qui n'y ont pas goûté et qui en ont encore peur : c'est à eux que vous ôtez le marche-pied. Vous leur retirez leur seconde chance. Morts avant même d'y avoir mis le doigt. Fantômes de l'Opéra. Vos fantômes !

Qu'ils vous hantent longtemps !

21 avril 2011

difficile retour

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Oh la la, j'ai tellement de choses à te dire... Forcément, après tout ce temps !

Tiens, je n'ai pas de manque, pourtant. Ai-je changé ?

Forcément, l'opéra m'a changé, c'est une évidence. Il a changé mon rapport à la voix, mon rapport à l'art vivant, il a créé en moi d'autres tensions, toujours impatientes, par nécessité curieuses, instillé d'autres addictions, où je projette une autre vision de moi, une sorte de respect ou de réconciliation, peut-être aussi un regard irrespectueux sur les histoires, une libération presque, une distance en tout cas avec les manifestations dissimulées de la médiocrité. L'opéra a enchanté des parties de moi oubliées, alors oui, j'ai changé et ce blog, bon, ma foi.

Fukushima m'a changé. Profondément transformé, peut-être parce que les fuites ont lieu près de mon cœur. Fukushima a accéléré en moi une mue en cours, une symbiose nouvelle avec la nature, ou plutôt, comment dire ? avec la chose naturelle, a aiguisé un sixième sens que je pourrais nommer perception intime des limites ultimes de la planète, a scotché derrière ma rétine, juste là au niveau du nerf optique, une prémonition apocalyptique, qui se renforce avec le déni qui nous entoure - ce négationnisme moderne, l'ignorance orchestrée d'un holocauste à venir qui ne pourrait se dire parce qu'il n'aurait encore eu lieu et qui, à simplement se concevoir, ne serait rien moins qu'un blasphème - mais dont les ingrédients se rassemblent sous nos yeux, à nos portes, sous la conduite d'oligarques - énarques ou capitaines d'industrie, les deux souvent - passés de majors multinationales à des cabinets ministériels, ou l'inverse, communiquant, communiquant et communiquant sans cesse pour désamorcer la déraison et laisser la voie libre à la seule inconscience, nourrie par toute la filière coalisée de l'arme du crime : extracteurs de minerais responsables d'un esclavagisme suffisamment arrangé pour être tu, patrons négriers de sociétés sous-traitantes, médias peu enclins à suivre un dossier dans sa durée et sa profondeur, préférant sauter d'un marronnier à l'autre, vulnérables comme jamais, sans distance, à toutes les manipulations, élus de la majorité ou de l'opposition se faisant rédiger leurs communiqués de presse "pour occuper le terrain" par les habiles lobbyistes d'AREVA, d'EDF ou de Veolia à qui ils ont remis leur papier à en-tête. J'ai si peur que l'on n'en sorte pas malgré les évidences. Alors bon, mon blog, ma foi...

Mon chagrin m'a changé. Il y a longtemps déjà. Il a changé mon rapport au sexe, mon goût pour le face-à-face, il a annihilé une assurance virile que je trimballais sans vergogne, m'a enfermé dans des obsessions pénitentiaires tantôt tranquilles, tantôt agitées. D'ailleurs, avec le recul, faut-il parler de chagrin ou de soubresauts, d'échec ou de repositionnement ? Ce qui est sûr, c'est que je me trimballais une relation vide, que je la compensais par une débauche peu regardante, te prenant à témoin, et qu'aujourd'hui, je cumule une liaison officielle, qui me pèse mais s'accroche, une amitié amoureuse qui accepte sans le dire son volet amoureux, ou qui l'accepte parce qu'il ne le dit pas, par défaut plus que par pudeur, et une liaison secrète, occasionnelle, évanescente, qui m'est chère même si elle connaît plus souvent les parking en sous-sol que les chambres d'hôtels et qui m'a fait récemment retourner au sauna. Au milieu de tout berlin,opéra,vol de valise,fukushima,productivisme,libéralisme,politiquecela, le sexe se perd et se refuse à d'autres fantaisies. Je ne suis finalement pas allé me perdre, moi, dans un labyrinthe gay à Berlin. L'opéra a pris toute la place, et quand ce n'était pas lui, c'était la politique et les magouilles des lobbys industriels, nos sujets du moment avec Maryse, et la ville, marcheuse mais adaptée aux fauteuils roulants, qui nous est apparue ouverte autant que sympathique et nous a laissé une forte envie d'y revenir. Alors au milieu de tout ça, le blog, hein...

Lien ténu avec toi ? Petit pois sous le matelas d'une princesse, oui ! La dérive du monde est insondable, on a envie de renoncer, je te jure !

Dans la valise qui m'a été volée au retour de Berlin lundi, à mon nez et à ma barbe, depuis le coffre de ma voiture sans doute mal fermé, il y avait un livre. Il me restait trois pages à en lire. L'Amant russe. Une plongée dans la Russie soviétique. Ou plutôt dans un groupe de visiteurs complaisants par idéologie où je me reconnaissais, au milieu des années quatre-vingt, le tout dans le regard d'un jeune garçon de 16 ans grinçant, différent, en quête d'amour et d'authenticité, qui décelait l'oppression et l'usurpation là où nul ne pouvait la soupçonner.

Avant Berlin, les deux derniers opéras que j'avais vus à Paris parlaient de deux femmes russes, justement. Enfin, au nom slave. Je n'ai pas bien compris, du reste, si ce télescopage Akhmatova - Kabanova avait relevé d'un choix artistique ou s'il s'était avéré fortuit. Je les avais vus à la suite l'un de l'autre, et l'Amant russe m'y a refait penser.

Mais si j'en parle - j'aimerais réussir à écrire conjointement sur ces deux œuvres, à les faire dialoguer - ce sera une autre fois. J'ai des factures à rechercher. Un vol de valise, pfff ! Ne me manquait plus que ça pour me garder encore loin de toi, tiens ! Comme si mes doutes n'y suffisaient pas...