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03 décembre 2011

mon premier CD

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C'est un largo de houle profonde, qui vient te chercher dans tes tréfonds, le premier mouvement de la sixième symphonie de Chostakovitch était la révélation de la soirée. Mais ce n'est pas ça que j'étais venu écouter mardi. J'étais Salle Pleyel pour Anne-Sophie Mutter et le concerto pour violon de Tchaikovski. Mon premier CD.

Le concerto en ré de Tchaikovski fait partie de moi depuis tout petit. Comme un grand frère. Je me souviens de cette grande pochette, un motif classique aux tons bruns fondu dans une trame contemporaine. Je n'ai aucune idée de la distribution. Il devait s'agir d'un enregistrement bon marché venu d'Union soviétique. Nous l'entendions souvent, et son premier mouvement, surtout, aux élans énergiques, s'imprimait dans ma mémoire intime. La subtilité des solos, le grain du violon, me parlaient peu. Le trente-trois tours devait crépiter, à force.

Et puis je m'en suis allé vivre ma vie : l'adolescence, les études, les amis, les amours secrètes et déchirantes, le goût de la culture arabe, l'exode parisien, les responsabilités, l'illusion de la grande vie et de la notoriété. Et puis une maturité normée qui vient sonner à la porte de l'âge adulte, l'appel à l'installation dans les codes, le premier canapé, le premier congélateur.

La première chaîne hifi.

Denon+Concept+CX3-154-154119.jpgComme l'affirmation d'un droit, celui d'accéder au confort bourgeois bien qu'étant de condition modeste. Une évolution surtout portée par mon amie, d'ailleurs, érigeant cette aspiration en théorie émancipatrice. Le début d'une distance, en fait, d'un fossé qui n'allait cesser de croître entre la cité où nous vivions dans un quartier populaire de Colombes et notre mode de vie, entre une population que nous portions à bout de bras et des repères qui se diluaient inéluctablement, entre la jeunesse que nous étions censés représenter, et qui s'accrochait à notre militantisme inébranlable comme à un recours face à la précarisation grandissante de sa condition, et la réalité d'un nous qui regardait déjà ailleurs, de fait ailleurs.

L'acquisition de cette chaîne Hifi représentait un saut dans notre vie. Nous l'avions choisie de grande qualité. Une Denon, avec des JM Lab pour les enceintes, what else. Vingt deux ans après, mon ex se la traîne encore et rien n'est altéré.

Et puis les six premiers CD que nous offraient nos amis pour fêter ça. Il y avait Cesaria Evora, il y avait Souchon et sa foule sentimentale, il y avait Pergolese et un Stabat Matter d'anthologie qui m'accompagne toujours. Il y avait Duke Ellington, il y avait Gilberto Gil. Et dans cet éclectisme de choix, il y avait le concerto en ré de Tchaikovski. Un Deutsche Grammophone.

Herbert Von Karajan à la tête de l'Orchestre philharmonique de Berlin. Et Anne-Sophie Mutter. A travers les enceintes de cette chaîne, dans le silence cossu de notre salon, le concerto de mon enfance reprenait vie, revenait prendre sa place auprès de moi, mûr. Le violon révélait un grain sombre, rugueux, l'imprécision d'un toucher prenait une valeur poétique infiniment plus puissante que la prouesse technique d'un trait virtuose. Peut-être pour la première fois, et sans savoir qui'l s'agissait de cela, la notion de musicalité venait s'ajouter à ma perception de la musique. Je devinais ce qu'était la musique. Les élans pompiers du premier mouvement me devenaient anecdotiques, mais les déchirements de la corde d'Anne-Sophie Mutter venaient parler à mes émotions. Je dépassais la réminiscence.

Anne-Sophie Mutter n'a pas livré une exécution parfaite, aux côtés du London Symphony Orchestra dirigé par Valery Gergiev, mardi soir. Certains de ses traits ont été égratignés, il y a manqué quelques notes. Les flûtes de l'orchestre n'ont pas toujours su se fondre, avec la délicatesse requise, dans la subtile fragilité du violon assourdi du deuxième mouvement. Mais elle n'avait rien perdu de sa poésie, imprimant son rythme, s'autorisant de judicieux décalages avec l'orchestre, et imposant des pianissimo d'exception.

Je peux maintenant ranger mon premier CD dans la boîte à archives. Il peut y rejoindre paisiblement le vieux vinyle de mon enfance. Le casier ouvert de ma mémoire. Où d'autres notes viendront se nicher prochainement dans ses emplacements libres.

20 novembre 2011

la folie Lulu

 

lulu by lou reed & metallica.jpg

Le monde est converti à Lulu. Tout le monde est Lulu. Lulu par-ci, Lulu par-là. Lulu rend fou. L'Opéra de Paris a repris la production de Willy Decker, avec Laura Aikin dans le rôle titre. C'était si bien que j'y suis allé deux fois. Le théâtre de la Ville a programmé une version théâtrale, confiée au Berliner Ensemble de Bertold Brecht dans une mise en scène de Robert Wilson. C'était si tentant que je suis allé acheter mes places dès sept heures, un matin où le guichet ouvrait à onze. Daniel Barenboïm en dirigera une nouvelle lecture, à l'opéra de Berlin Unter den linden. C'est si irrésistible que je m'en retournerai outre-Rhin, à l'occasion du festival de Printemps au Schiller Theater...
 
Rien ne m'arrête plus pour Lulu. Pour elle, insaisissable, si loin de mes fantasmes, mais si intrigante. Innommable bien que nommée. Au passé imprévisible et au destin inéluctable. Aimée et égorgée. A la route d'amour et de mort. Au parfum de désir et de désespoir. Cette autre incarnation de l'impossibilité amoureuse. Cette jetée où viennent inexorables se dérouler et se fracasser les jeux de pouvoir et de possession. Cet hymne à la liberté, à la futilité, au tragique de la vie. L'éclairage qu'il manque aux affaires DSK.
 
Decker et Wilson l'inscrivent dans une épure, dans des lignes sobres où l'on espère la lire, quand lulu_02.jpgOlivier Py l'avait plongée dans un univers foisonnant, mouvant, enfantin. Ils l'entourent de silhouettes dessinées. Elle est là, matériellement présente à nos regards, et pourtant elle s'échappe, s'échappe sans cesse. Toujours authentique mais jamais sincère. Je m'imprègne de la musique, dense et exigeante, d'Alban Berg, j'en attends désormais les exultations. Et puis j'ai découvert cet objet théâtral non identifié, mêlant ombres chinoises et débits mécaniques, chansons de cabaret et estampes sophistiquées. C'est fascinant de voir comment une œuvre écrite il y a un siècle, inscrite au patrimoine, stimule une telle diversité d'approches. Comment une créature incarnée et désincarnée, désirable et désirée, esprit de la terre et boîte de Pandore, déchire toute raison !

Une des filles du Kitkat club s'appelait Lulu, dans Cabaret, hier soir, sur la scène du théâtre Marigny. Lulu investit aussi la musique métal, avec la sortie d'un album éponyme de Lou Reed & Metallica, chez Universal. Et Lulu Gainsbourg - oui, Gainsbourg nous avait pondu un Lulu, il y a quelques temps déjà, dont dont on avait à peu près tout oublié - un homme à la voix fragile, un fils de mordu de musique, il décide enfin de se faire connaître en enregistrant des chansons de son père...

Lulu ? Une folie, je te dis !

 

09 novembre 2011

lumineuse Porte de Kiev

Kandinsky - la grande porte de Kiev.jpg

La peau gardera longtemps inscrite dans le chaud de ses replis la vibration de ce final.

Nous sommes samedi soir, à la fin de près de deux heures de concert. L'oratoire du Louvre n'est plus le même. Non seulement pris de l'extérieur par un habillage de bois et de toile annonciateur d'une renaissance, mais inondé d'une invraisemblable clarté intérieure, il est plus impressionnant que jamais. Des étoles de couleurs reconstituent autour des pupitres l'arc-en-ciel emblématique de l'orchestre, contrastant avec l'impérieuse nudité de la pierre, la patine épaisse des boiseries, la dalle carrelée de motifs en noir et blanc.

L'orchestre est dense, sonore, mais clair malgré l'écho naturel de l'ogive. Les cuivres se surpassent, emmenés dans une sorte de perfection par le saxophone et les clarinettes qui viennent de dessiner d'un trait pénétrant et émouvant la légende du Vieux château, dans la version peinte en musique par Ravel et Moussorgski.

Sur les avant-bras et les nuques de mes voisins, les poils se dressent fébrilement. Avec lenteur, la porte, la Grande Porte commence à s'ouvrir, à laisser entrer la lumière, on entend le carillon en annoncer l'aubaine. La lourde majesté du monument, parfois éclipsée par des arrêts légers sur des détails ou des ornements, revient s'imposer aux corps. Les timbales battent sur le rythme d'une promenade emballée.

C'est au son de Saint-Saens que la fête avait été ouverte. Les dix ans du RSO valaient bien ça. Une interprétation encore brouillonne à mes oreilles, mais corrigée et totalement accomplie le lendemain pour sa seconde interprétation. Puis, le jeune pianiste Alfonse Cemin ayant rejoint l'orchestre, la Rhapsodie sur un thème de Rachmaninov avait commencé à illuminer l'assistance - au demeurant comble les deux soirs. Là encore, l'attaque aura été meilleure le lendemain, mais la rondeur des trilles, la précision des piqués, les sublimes ruptures romantiques de Rachmaninov encadrées d'accords graves, avaient su souligner le précis de l'orchestre. Le premier défi musical et technique avait été relevé avec classe, à l'instar de cette variation 18, commencée par le solo délicat et enchanteur du piano, pour gonfler lentement dans les cordes en densité maîtrisée, puis s'éteindre, apaisée.

La Porte s'ouvre grand, les poitrines sont désormais gorgées de cette montée d'air, brisée encore par une allégorie amoureuse assoiffée de préliminaires, insatiable et patiente, mais qui reprend encore, vaillante, à chaque fois davantage auréolée de puissance.

rso,rainbow symphony orchestra,ravel,moussorgski,rachmaninov,john dawkins,oratoire du louvreLes Tableaux d'une exposition étaient sans doute le pari le plus périlleux auquel s'était jamais attaqué le RSO. Entamés dans une parfaite maîtrise, sur un tempo un peu plus soutenu ce samedi qu'il ne le sera le lendemain, colorés, scintillants, ils submergent à présent corps et âmes prêts à cette confrontation. A la fin de chaque phrase, un gong invasif retentit, poussé par le poing levé de John Dawkins, l'impétueux chef qui ne pourra retenir une larme de gratification pour ce merveilleux cadeau de réussite et de tenue que lui fait l'orchestre, dont il est le père. L’œuvre à présent explose littéralement d'un ultime coup de tonnerre, accouche, orgasmique, inassouvible, d'un inextinguible éternel.

Il est de ces instants que l'on voudrait prolonger à l'infini, sans craindre de donner au point d'orgue son sens plein. Juste pour offrir à la milliseconde de silence qui précède les applaudissement son devoir de suspension, dans l'évidence des sourires qui s'affichent et de ceux qui ne se voient pas, encore retenus par la pudeur au fond des ventres.

A côté de moi, je sens la sourde exultation de mes amis, Véro et son nouveau compagnon, comme je la sentirai le lendemain chez Bougre, Fabrice, Gaël et son couple d'amis, et chez tous les spectateurs pris comme moi sous cette voûte extatique.

Oh! la vache, j'en fais des tonnes, là...! C'est que la tension, l'émotion étaient trop forts ce samedi soir. En rappelant le contexte dans lequel le RSO naquit il y a dix ans, comme un rêve de gosse, comme un trip d'ado - la proposition d'un ami timbalier, tu sais, celui du fond de l'orchestre qu'on ne voit jamais vraiment : "pourquoi pas, après tout, s'essayer à fonder un orchestre gay ?" - John ne put dissimuler un léger sanglot. Que de chemin parcouru ! On voudrait pouvoir en être. Manier de la timbale ou du hautbois, pouvoir se glisser au cœur de la fonderie au moment où l'émotion fusionne, ne pas rester extérieur à la cuve, même si c'est de l’extérieur qu'elle résonne le mieux.

Les prochains concerts du RSO seront à l'espace des Blancs manteaux, fin janvier. Je n'en connais pas encore le programme, mais parions qu'ils seront à la hauteur de la fête.

30 octobre 2011

le kiffe de Roméo...


Roméo aime Juliette et Juliette aime Roméo. Voilà quatre siècles que tout le monde sait ça. Quatre siècles que leur amour romantique, pur, indéfectible, absolu, éternel nous hypnotise, incarnant l'inaccessible graal, l'évidence d'un bonheur irrédemptiblement cassé par la guerre et le déchaînement insensé de la mesquinerie politique. Quatre siècles d’opprobre sur les Montaigu et les Capulet, incapables de mettre leurs rivalités claniques sous le boisseau pour le simple amour des plus beaux de leurs enfants.

Quatre siècles que des millions de cœurs palpitent, trois heures durant et dans toutes les langues, dans des fauteuils d'orchestre ou sur des bancs de bois, dans les violons de Prokofieff ou les percussions de Leonard Bernstein, dans l'Italie de Vérone ou les faubourgs de Manhattan, haletants, espérant jusqu'au bout que les stratèges échoueront, que la vérité triomphera, que la mer s'ouvrira, que toutes les fleurs du monde viendront parsemer le sentier lumineux vers l'impérieuse nécessité de l'accomplissement.

Quatre siècles que des larmes coulent à flot devant l'échec inexorable et tragique de ces fous espoirs.

Roméo aime Juliette, Juliette aime Roméo, les circonstances coalisées pour tout anéantir ne le leur permettent pas. Point. La messe est dite.

On connaît tout de Roméo-et-Juliette, de ce "et" qui les relie l'un à l'autre, indéfectiblement. De ce trait d'union où miroîtent toutes les unions. On connaît tout de leur lien, de la pureté qu'ils conçoivent l'un pour l'autre. Mais d'eux, de Roméo et de Juliette, non pas de l'un et l'autre, mais de l'un et de l'autre, on ne sait finalement pas grand chose.
 
roméo et juliette,shakespear,odéon,théâtre de l'europe,olivier py,impossibilité amoureuseC'est la grande force de la relecture qu'en propose Olivier Py que de redonner aux personnages leur histoire, dans leur immaturité ou leur sur-maturité, d'attribuer l'impossibilité de leur amour non pas aux circonstances déchaînées, mais de solliciter l'hostilité du contexte en raison même de leur impossibilité amoureuse. On découvre un Roméo, évoluant parmi des adolescents machistes, sur-jouant les gros durs à grands coups d'hyper-virilité, et constituant finalement un univers excessivement homoérotique. Mercutio au premier chef, montrant son cul et sa bite par provocation, jouant des "je te tiens, tu me tiens", d'une barbichette sous la ceinture, exprimant l'ambiguité des désirs et dont la mort, sous le fer provoqué de Tybalt, pourrait être un ultime stratagème pour conserver Roméo dans son giron. Juliette rayonne et respire la liberté au milieu d'un fatras névrosé, où les genres se confondent, le cousin-guerrier Tybalt et la mère castratrice, Capulet en père incestueux, et la nourrice en vamp outrancière.

Roméo exprime un amour fantasmé, qu'il clame d'autant plus fort qu'il le voudrait authentique pour échapper à ses démons et accéder au rang des siens. Juliette s'accroche désespérément à ce Roméo comme à un échappatoir.
 
Ils ont besoin l'un de l'autre pour incarner une possible sortie de leurs prisons, intimes ou familiales, ils ne sont que la projection de leur contraire.

Ils sont toi, moi, dans nos impatiences ou nos frustrations. Ils sont l'impossible. Et sans doute cette lecture, au delà du mythe qui nous habite, est-elle proche de l'intention shakespearienne. Leur amour est impossible en raison de ce qu'ils sont, et pas de ceux qui les entourent.
 
Nos cimetières sont pleins de ces caveaux familiaux où gisent de fausses amours et d'invraissemblables puretés. De rancoeurs tues et de blessures ouvertes. Chaque pas y bruisse des gémissements de Juliette et des pleurnichements de Roméo.

Vas donc y faire un tour, mardi. C'est le jour. Et écoute autour de toi.

Dans le petit village du Lot, où j'irai fleurir la mémoire de mon père et de ma Grand-mère, les teintes automnales embelliront les allées si le soleil tient ses promesses.

Essaye aussi, à l'occasion, d'aller voir la production d'Olivier Py au théâtre de l'Odéon. Finalement, Roméo et Juliette nous habitent peut-être, mais ils sont rarement aussi bien mis en scène. J'y étais mercredi dernier, avec une collègue et une amie. Il y manquait la Fée, à qui je dédie la vidéo de Grand Corps Malade...

27 octobre 2011

un piano dans l'arc-en-ciel

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Je continue à te parler piano ? Ben oui, tien !... Et sois-y attentif, parce que si tu es à Paris le week-end des 5 et 6 novembre, tu auras la possibilité - et je t'y incite - d'aller entendre un beau concert. Le Rainbow Symphony Orchestra s'apprête en effet à ouvrir à l'Oratoire du Louvre les célébrations de ses dix ans par deux très belles œuvres : les Tableaux d'une exposition, de Modeste Moussorgski (orchestrés par Maurice Ravel), et la Rhapsodie sur un thème de Paganini, de Rachmaninoff.  Un voyage entre le romantisme slave et un expressionnisme russe à la française.

Le jeune et brillant Alphonce Cemin, qui, entre autres talents, assure les répétitions au piano des étoiles montantes de l'Atelier lyrique à l'Opéra Bastille, y aura le beau rôle. Assistant aux derniers réglages alphonse cémin.jpgde l'orchestre dimanche dernier, je l'observais de dos, onduler sous les rondeurs des cordes, s'enflammer sur les accords, égrener des pirouettes sautillantes entre deux variations. Il y aura de la couleur. Et du beau son car l'orchestre a l'air près. John Dawkins obtiendra, comme toujours, le meilleur de ces musiciens amateurs qui consacrent tant de week-ends à perfectionner leur jeu et à trouver leur phase, au détriment de grasses matinées qu'ils n'auraient pourtant pas volées - j'en sais quelque chose !... Mais quand on veut être à la hauteur des défis qu'on se fixe.

Aller, à 15 euros la place (en tarif prévente), ce n'est pas la mer à boire. Et si ça te tente, on peut même se retrouver avant ou après le concert pour boire un verre et faire plus ample connaissance... Tu me fais signe ?

22 octobre 2011

un piano dans la pampa

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Liszt aurait aujourd'hui 200 ans. Le temps passe, hein ?

Franz Liszt. Liszt Ferenc, pour être conforme à son appellation d'origine. Le compositeur le plus ample, le plus dense, celui qui savait mettre non seulement tout un orchestre dans un piano, mais tout Wagner. Ou juste un rêve d'amour. Un compilateur fou. Celui dont l'interprétation est si exigeante que peu s'y essayent et encore moins y parviennent. Le bronze qui trône près de l'Académie de musique de Budapest le représente avec des mains démesurées, capables d'envelopper au moins une octave et demi. Un monstre de vélocité. Une fulgurance. C'est peut-être pour ça que les autorités hongroises ont décidé d'en rebaptiser les deux aéroports de Budapest.

Piano, piano encore, piano toujours... Tu connais sans doute Miguel-Angel Estrella - bon, pas un virtuose de première catégorie, mais un homme généreux qui a consacré sa vie à apporter la musique, du bout de son piano, au plus près des populations déshéritées. Au fin-fond de la pampa, dans les prisons, dans les favellas... Il était hier soir auprès de Danielle Mitterrand, pour offrir une suite  romantique aux 25 ans de la Fondation France-Libertés. Un sacré bonhomme.

Embrassant Danielle, la remerciant pour la clarté de son message, la force de sa personnalité et la générosité incroyable dont elle rayonne, j'étais ému du regard bienveillant qu'elle a porté sur moi alors qu'elle se laissait caresser les mains, comme une grand-mère récompensée. Peu de Premières dames danielle-mitterrand_pics_390.jpgauront réussi ce qu'elle a elle bâti, autour de valeurs essentiellement humaines, pour la protection des minorités, écrasées ou stigmatisées, et aujourd'hui pour l'eau - ce bien commun menacé d'accaparement - son combat ultime pour lequel elle ne lâche rien.

Le PS offre aujourd'hui son putching ball à Nicoals Sarkozy. En même temps, ils l'ont élu, hein ! Encore un homme de système et de communication. Dieu merci, il a choisi la normalité plutôt que l'extravagance, mais pas sûr que ça suffise à me faire rêver. Comment cette femme a-t-elle pu exister au cœur de ce système d'Etat et y préserver son éthique ?

A propos d'éthique, je viens de passer devant l'Hôtel Murano de Paris. j'ai essayé de déceler ce qui se passait derrière les fenêtres, mais elles étaient trop bien fermées. Il n'y avait aucune caméra. Dommage, je suis impatient de me délecter du récit des parties fines de DSK avec son ami du BTP et celui de la sécurité de Lille - proxénète en chef quoique son presque conseiller sécurité en cas de course à l'Elysée. J'essayais de me demander si un cadre de luxe, avec des filles de luxe, du piano d'ascenseur en musique de fond et du champagne à volonté ajoutait à l'excitation ou non.

Finalement, avec la normalité, on revient de loin ! Mais cette histoire n'a pas fini de nous donner à réfléchir. Je te promets d'y revenir sans attendre la prochaine affaire (quoique, elles tombent si vite, les affaires...!)

21 octobre 2011

le piano quitte la scène

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Ça ne te fait pas drôle, toi, ces dictateurs qui finissent comme des chiens ? Reclus, aux abois, hébétés, semblant ne rien comprendre à ce retournement du sort, et finalement déchiquetés, comme des dizaines de leurs proies avant eux...

Les nouvelles ont des relents de tragédie grecque, quelques fois. Je ne suis pas sûr, pourtant, que des procès équitables ne seraient pas de meilleures voies pour comprendre et se prémunir. La bestialité a sinon la fâcheuse manie de se répéter... Mais le traitement V.I.P - résidences surveillées et procès reportés pour raisons de santé - c'est seulement pour les dictateurs made in U.S, les Pinochet aux avocats de luxe. Les terroristes d'État aux accents musulmans, ils sont faits pour être débusqués comme des lapins, exhibés en lambeaux, barbe hirsute, puis jetés d'un hélicoptère. Surtout sans sépulture, sans trace mémorielle. Avec eux, enfouis sous leur cape, les souvenirs embarrassants des compromissions d'hier, des campagnes électorales occultement financées...
 
Les terroristes passent, la communication continue, Dieu merci.

La salle Pleyel et l'Orchestre de Paris rendaient hommage hier et avant hier soir à Rachmaninoff. J'y étais avant-hier, en solo, pour ne pas rater le 2ème concerto pour piano, une de mes œuvres fétiches, particulièrement réussie sous les doigts du pétillant Cubain Jorge-Luis Prats.

Le piano a une majesté particulière. C'est après un poème symphonique de jeunesse qu'il fut introduit pour le concerto. Rutilant, droit et solide, comme immuable, capot d'abord fermé, il a glissé entre les chaises et les pupitres de l'orchestre pour se positionner au centre de la scène. Un vaisseau émergé des brouillards. Un roc, aux secrets bien gardés. Un tyran, à sa façon, martyrisant ses maîtres et offrant du plaisir à sa cour. Prats s'y est donné à cœur joie. Son interprétation fut brillante, sonore, mais ouverte aux ruptures légères. Il nous a gratifiés de trois bis, empruntés à un répertoire jazzy et la salle lui a fait un triomphe.
 
Après l'entracte, le piano avait disparu, l'orchestre avait repris tout le pouvoir pour des danses symphoniques de fin d'époque, composées par Rachmaninoff à l'orée de sa mort dans son exil américain. En pleine guerre mondiale. Amples, colorées, désespérées, elles étaient juste éclatantes.

La musique a parfois des relents de tragédie grecque.

14 octobre 2011

si ce n'est pas moi, alors qui ?

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C'était trois ouds, au son mat. Campés dans des mélodies traditionnelles, inflexions subtiles, se miroitant les unes les autres, se répondant, se succédant, renchérissant, pour fondre au terme d'une divagation contemporaine dans le concerto d'Aranjuez. Le oud devenait guitare et la musique finissait d'embrasser la Méditerranée. La soirée commençait bien, on y entendit la voix de Mahmoud Darwich, interpellant la terre et la vie. La solidarité avait de belles couleurs.

Voilà des mois que j'assistais en ingrat, silencieux, à la rébellion tragique du peuple syrien, les yeux presque fermés, occultant ce pan de ma mémoire, inhibant mes émotions, refoulant ma culpabilité.

Damas incarnait il y a presque vingt ans mes premières amours. Elle les accomplissait. Je fuyais à Damas les mondes politiques, étudiants et syndicalistes qui me pressaient d'embrayer sur de nouvelles responsabilités publiques, y retrouvais la maîtrise de ma trajectoire, l'installant sur les rails de la langue et de la culture arabes, sur ses saveurs, sur ses chants, sur ses débats, sur son histoire méconnue et stigmatisée. A Damas, j'eus enfin le droit d'être vraiment jeune, anonyme, connecté au monde réel, et j'y rencontrais de ceux qui deviendraient mes plus beaux amis. Puis cette page fut tournée pour devenir une parenthèse. La parenthèse dorée de mes presque trente ans.

Je revois mes amis de loin en loin, une ou deux fois par an. L'une de celles-ci, Agnes, m'a appelé dimanche pour me signaler qu'un de nos amis communs, le comédien et metteur en scène Issam Abou-Khaled , était à Paris pour quelques jours, qu'il aimerait me voir, et qu'il y aurait ce lundi soir, au théâtre de l'Odéon, une soirée de solidarité avec le peuple syrien. C'était complet, on ne pouvait plus réserver de place, mas je décidai d'y aller quand-même, non seulement pour revoir mes amis, mais aussi et surtout pour tenter d'entrer participer à cet acte de mobilisation des artistes et des intellectuels pour la Syrie.

Voilà comment je me suis retrouvé, lundi, pour deux ou trois heures, grâce à la défection de deux inconnues dont me furent abandonnés les noms, bercé par des ouds délicats, immergé dans l'univers que j'ai le plus chéri au monde, au moment où il n'en finissait pas d'osciller entre printemps et barbarie.

Il n'y avait pas que le trio Joubran. Olivier Py ouvrit de mots d'artistes cette rencontre improbable, n'hésitant pas à accomplir cette incroyable audace d'unir dans le même verbe « les dictateurs militaires, les dictateurs financiers et les dictateurs médiatiques ». Dominique Blanc, qui me poursuit, a lu en présence de son auteure l'extrait poignant du journal intime d'une femme rebelle à sa famille et éprise d'air, l'écrivain Samar Yazbek. Elias Khoury, Jack Ralite, Farouk Mardam-Bey et d'autres surent trouver les mots pour nous permettre de croire qu'il y avait une alternative à la banalisation du crime. Jacques Bonnafé, et Agnes Sourdillon lurent des extraits d'ouvrages bouleversants.

Il y avait aussi du beau monde : Alain Juppé est venu plaider la position de la France et celle de l'Europe, mal entendu par ceux qui réclamaient la mise en œuvre plus audacieuse de sanctions, voire une intervention armée. Il y avait aussi Lionel Jospin et Bertrand Delanoë, le nouveau secrétaire national du parti communiste, Pierre Laurent. Leïla Chahid était là, porteuse des espoirs du Printemps palestinien.

Et puis il y avait ces jeunes. Ces jeunes syriens de vingt ou vingt-cinq ans qui ont décidé de tout affronter pour accéder à la liberté. Je ne sais pas bien ce qu'ils mettent dans ce mot-là, personne ne le syrie,printemps arabe,bachar el-assad,damassait vraiment, sans doute une espèce de mélange entre leur représentation illusionnée du monde occidental, l'image démultipliée des infimes espaces de liberté qu'ils se sont déjà créés via les réseaux sociaux ou leur simple parole. Quelque chose qui confusément les relie au monde. Et plus sûrement le rejet d'un système où tout est accaparé par une clique fortunée qui s'arroge seule les privilèges du luxe, des voyages et de la parole publique. Ils étaient là, tous. Leur voix était dans la salle. Leur chant y était. Leur œil y brillait d'espoir. Leur œil tuméfié de la torture.

Et j'ai pris conscience. J'ai accepté. J'ai compris. La révolution syrienne, ce n'est pas la révolution tunisienne avec de la répression en plus. Ce n'est pas la révolution égyptienne, avec un pouvoir plus intransigeant devant soi. C'est le même désir de liberté, la même disposition à tout donner pour y réussir, mais avec en face un système engagé dans un projet d'anéantissement de toutes ses velléités. Damas ne réprime pas que les manifestations, à coups de matraque ou de tirs de fusils. Damas élimine, Damas choisit ses cibles, Damas enlève, Damas torture, Damas mutile. Polpot pour la rage contre l'intelligence, Pinochet pour la sophistication de la torture.

Dalyna, je t'avais promis depuis longtemps de te parler de Damas, sans y arriver. J'avais au fond de moi des images de souk, les odeurs de mes premiers pas un soir d'octobre, le chant du Muezzin qui ponctuait mes nuits, des Dabkés endiablées à la fin de mezzés, un long hiver aux nuits recroquevillées par le froid, mes virées à Beyrouth, à Palmyre, à Petra. J'avais tout ce monde enfoui, rude mais généreux, à te livrer mais il était trop loin en moi. Il s'y était figé.

Et voilà que des mots ont su venir me réveiller et me faire regarder en face l'horreur et le devoir.
 
Je conclue en reprenant ceux de Jack Ralite, empruntés à José Balmes rentrant dans le Chili de Pinochet en 1988 : "Si ce n'est pas moi alors qui, si ce n'est pas maintenant, alors quand ?".
 
Il fallait que ce fut moi aussi. Juste un peu pour réussir à me regarder en face.

Un récit précis et engagé de cette soirée est à retrouver ici sous la plume d'Antoine Perraud.