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23 juillet 2012

le vivant au prix du mort

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Je descends d'un autre train. Celui-ci me ramène de Chalon-sur-Saône. Trois jours de condensé d'arts de la rue, comme on dit, ou d'"art dans l'espace public", pour coïncider avec la terminologie en vogue.

J'en ai pris plein la tête et les oreilles. Plein le cœur aussi. Les arts de la rue ne méritent pas d'être considérés comme un genre mineur. On est loin aujourd'hui des échassiers et des clowns suiveurs. Ils sont une terre de création, d’expérimentation particulièrement féconde. Un des lieux de la culture où l'on se pose le plus la question de l'accès du public, de sa place, de sa participation. Un des lieux où le réel est questionné avec le plus d'acuité aussi. On y trouve des projets où la qualité d'écriture est exigeante, autant, peut-être même davantage que dans le théâtre ou l'opéra. Ici la scène n'est pas à ton service, avec son plateau tout équipé, sa technique sophistiquée, ses lumières, ses machineries. C'est toi qui es au service de la scène, c'est-à-dire du trottoir, du jardin public, du mur, c'est toi qui lui donne vie, qui leur donne sens. Et le public n'est pas captif, retenu enfermé dans le prix de son billet d'entrée. Tu dois le conquérir, à la force de ta proposition. Tu dois le conserver, à la force de ton verbe, de ton geste. Tu dois lui arracher les larmes quand toute la ville bruisse autour de ses propres misères. La performance est en tout remarquable, les saltimbanques ne sont plus les colporteurs des bonnes ou des mauvaises nouvelles : ils sont des utopistes, des créateurs d'univers, avec des budgets ramenés à la portion congrue, mais souvent avec la rage de changer le monde.

Chalon ne manque pas de snobisme non-plus. Il a ses aficionados, ses programmateurs professionnels, son tout-Paris branchouille à souhait, probablement l'essence de la boboitude. Mais on y trouve aussi des artistes, donc des propos sur le monde. Et le monde. Pour ma part, j'ai souvent été bluffé, et ai eu mon lot d'émotions et de larmes.

arts de la rue,chalon dans la rue,chalon-sur-saöneIl y a les écorchées, qui se frottent à la ville de tout leur corps, à sa rugosité, qui viennent la dénicher dans ses recoins cachés ou dans des espaces éphémères créés à l'adhésif épais, dans un son électro qui reprend et amplifie le déchirement des pas, des heurts et des fuites, qui vient faire grincer le mano a mano auquel la danse se livre avec le street art, qui t'introduit dans les coins sombres de la cité et disparaît comme les papillons de nuit.

L'intime et l'érotique y jouent leur partition.

J'ai entendu une créatrice expliquer son travail sur la transhumance - étonnant, non ? Il y est question de déplacement, d'éphémère, d'absolue précarité, de la rencontre et des constructions nouvelles qui en résultent.
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J'ai vu dans le feu magistral de Carabosse, déchirant la nuit de l'ancien port industriel, vibrer le sort criminel des migrants mexicains victimes en pleine transhumance. Leurs visages t'apparaissaient derrière une cire couleur de sang qui coulait d'une tôle brûlante. Leurs vêtements souillés partaient déjà au recyclage quand leurs tombes se taisaient, recouvertes d'objets anodins mais témoins.

arts de la rue,chalon dans la rue,chalon-sur-saöneJ'ai vu sortir d'un conteneur une montagne de déchets et ces déchets prendre vie, s'animer accéder à des bribes d'humanité. Ou bien étaient-ce des lambeaux d'hommes, jetés malgré eux dans la pâture des effets usagés, qui s'accrochaient malgré tout à leur part d'être humain ?

J'ai vu un homme seul, en costard-cravate tirer une valise, hurler sa détresse, raconter sa mise au placard, son licenciement, le sacrifice de vingt ans de savoir-faire, puis la puanteur d'un job de vendeur de téléphones portables, dont les jeux vidéo t'apprennent à éliminer ton prochain, mire à l'oeil, et en appeler à la désobéissance. Cette veste, qui te fait vendre téléphones, voitures ou crédits bancaires, c'est la veste du menteur, l'instrument de l'élimination !

Une amie croisée par hasard m'a d'abord pris pour Angelin Prejlocaj, pas mal, non ?

J'ai vu un autre homme seul, tee-shirt jaune à l'effigie de Gandhi, traînant un lourd cube rouge comme arts de la rue,chalon dans la rue,chalon-sur-saönele fardeau de l'histoire de sa famille, dansant seul au milieu des gens, dans les boutiques ou les camionnettes du marché, se mettant en péril à chaque pas pour revêtir tour à tour les habits du fils du pied-noir, du fils du Moudjahid, du fils du harki. Il racontait comment son père avait géré, vécu, transmis, sans que l'on sache qui, quoi ou de quel côté tant les mots finalement se ressemblent. Comme les êtres. Qui était le héros, qui était le traître, qui le tortionnaire ? Qui a posé la bombe, qui a pratiqué la torture ? Lequel de ces pères préférait se taire, et faire en sorte que pour la génération d'après, la sauce soit digeste malgré tout, plutôt qu'amère. Est-on ce qu'on est, fait-on ce qu'on fait du fait de l'instruction reçue, des valeurs inculquées, ou bien à cause des hasards qui t'ont mis où tu étais ? Et toi, il était où, ton père, m'a-t-il lancé, lèvre tremblante et main sur l'épaule ?

arts de la rue,chalon dans la rue,chalon-sur-saöneJ'ai vu une femme célébrer ses propres funérailles pour jouir au moins de cet instant sordide, clamant que sa mort n'était la faute de personne.

J'ai vu des requins célébrer leur ultra richesse, mettre en scène dans le même spectacle l’obscénité de leur festin et leur acte de contrition. Rire de arts de la rue,chalon dans la rue,chalon-sur-saöneleur fortune, s'éprouver jusqu'à la honte pour souder leur connivence de caste, s'abandonner en partouze et organiser des funérailles pour la perte d'un I-phone, dévorer l'argent comme des bêtes féroces et, oups, c'est bêta !, s'excuser d'être vus dans cette orgie maniaque. Il y en a qui disent que ce sera l'Apocalypse. Il y en a aussi qui disent que c'est la crise économique, ha, ha !... Il y en a même qui disent que le changement, c'est maintenant - et à l'unisson - mais soyez sûrs que quoi qu'il arrive, nous serons toujours, toujours là, à vos côtés ! Tremblez !...

arts de la rue,chalon dans la rue,chalon-sur-saöneJ'ai vu un quinqua marseillais planter sa tente et faire la pute pour retrouver un job, te raconter comment, enfant, la poissonnière annonçait le poisson vivant au prix du poisson mort en fin de marché, parce que le mort, il est toujours moins cher. Jubilatoire et pathétique, il te dit une histoire qui ne peut être que la sienne tant elle est vraie, te prend à témoin, t'entraîne dans le bonneteau du parcours professionnel, là où tu perds ta mise, au troisième crédit à la consommation, sur une délocalisation. Alors tu renonces à un CDI, à des heures supplémentaires, tu renonces aux RTT, tu donnes des heures gratuites, du chômage partiel, tu donnes tout pour garder un chouïa, tu donnes tout quitte à ne plus valoir qu'un mort. Tu penses au sordide chantage de Peugeot à Sevelnord. Tu pleures.

Tu me dis parfois que je parle trop d'art lyrique, trop de théâtre. Ou que je fais trop de politique. Tu préfères quand je parle de famille, de souvenirs. De mon père, de ma mère. Mais qu'est-ce que je fais si tout cela se mêle, comme dans la vraie vie ? Si le plan social chez Peugeot, c'est à la fois ma vie, ta gueule de bois, sa souffrance, si la violence est dans les souvenirs ? Si l'art s'empare du réel et fait de la politique, avec cette puissance ? Si l'art éclaire toute la férocité du monde, jusqu'à oser clamer que le libéralisme nous a ramené à ce point incroyable, où le vivant se donne au prix du mort !

16 juillet 2012

la perfection à fleur de peau

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J'étais très impatient de voir Written on skin au festival d'art lyrique d'Aix. D'abord pour le contre-ténor Bejun Mehta, souvent entendu sur Radio-classique mais jamais encore vu sur scène. Et pour la soprano Barbara Hannigan, dont mon ami d'amour m'avait dit le plus grand bien à l'occasion de sa programmation prochaine à La Monnaie, dans une nouvelle version de Lulu que nous avons prévu d'aller voir...

La nuit même de la générale, le directeur du festival s'était fendu d'un courrier impatient à tout son fichier pour partager l'immense émotion qu'il venait de ressentir à la vue de ce spectacle, et presser chacun de surtout ne pas passer à côté. Qui n'avait perçu que sa démarche allait au-delà du commercial ?
 
Et puis ce n'est pas si souvent qu'on a le privilège d'assister à une œuvre en création mondiale...

Je n'ai pas trouvé le mot pour exprimer l'état où m'a mis ce spectacle. Peut-être n'existe-t-il pas. Quelque chose entre fascination et enchantement, proche sans doute de l'exaltation, mais retenue alors, ou soutenue par une tension ténue, dans un équilibre fragile. Un mot qui dirait une forme captivée de concentration, ou l'atteinte d'un absolu. Mais pas vraiment un orgasme, parce qu'on ne serait pas dans le monde de la satisfaction, plutôt dans celui de la suspension. Haletant et apaisé. A la fin de la représentation, je n'avais plus de souffle.
 
Que dire ? Le livret d'abord : d'une poésie sublime. Des personnages en distance avec eux-même, par written on skin,george benjamen,bejun mehta,barbara hannigan,festival d'aix,opéra,grand théâtre de provencela magie de la mythologie et d'une langue maniée à la troisième personne. Un propriétaire infatué veut écrire l'histoire de ses succès dans un livre. Il confie son projet à un apprenti enlumineur, qui commettra avec la maîtresse de maison une faute de chair, l'écrira à la demande de la pécheresse, et en mourra.
 
Tout est dit, rien n'est dit. L'action se situe dans un moyen-âge où l'histoire se dessine plus qu'elle ne s'écrit, et où l'art de lire n'est donné qu'aux hommes. Des anges prédicateurs insufflent toutefois aux personnages des fantasmes futuristes, où se réverbèrent les travers de notre société moderne, par touches habiles d'un anachronisme sans ostentation qui te ramène au réel.
 
Salomé te saute aux yeux. Le protecteur n'est pas Tétrarque, mais le garçon est un prophète, il est passeur. Le paradis dans les doigts, le pouvoir de se jouer de l'avenir, d'extraire la femme de sa condition de possédée, il est libre jusque dans son sacrifice. Le seul être libre, parce que créateur.
 
La musique de George Benjamin est brillante et délicate, une musique d'aujourd'hui sans autre prétention que la clarté, d'une incroyable lisibilité, contrastée, jamais grandiloquente. Dirigée par son compositeur, elle sert le texte à merveille et porte les voix à leur sommet. Des voix au diapason, sans une fausse note, de délicats monocordes où percent le respect et les craintes, mais dont la légèreté domine l'autorité.

written on skin,george benjamen,bejun mehta,barbara hannigan,festival d'aix,opéra,grand théâtre de provenceA force de voir et d'entendre du théâtre ou de l'opéra, j'ai appris une chose : la mise en scène réussie, c'est celle qui s'interdit la redondance. Robert Wilson, de son côté, atteint des sommets de sobriété dans cet art, s'attachant à concentrer sur un trait une séquence complexe, un art scénique de soustraction, une convergence de laser.
 
Mais ici, il est question du travail de Katie Mitchell.

Les anges sont des techniciens de laboratoire, maniant les personnages comme des accessoires fragiles, ne quittant jamais leurs gants de protection pour les manipuler, comme pour ne pas les contaminer : preuves tangibles du réel, la mise en scène rappelle que kes héros sont sortis de l'ombre par une archéologie froide, qu'ils sont devenus les supports mentaux de nos représentations historiques. Les laborantins restent à la commande pour les contraindre dans leur rôle.
 
Ainsi dialoguent l'histoire et ce qu'on écrit d'elle, ce qu'elle est et ce qu'on en conserve, ce qui en est caché et ce qui en est flatté : belle parabole de l'art des enluminures, en vérité, de l'historiographie en général. C'est une mise en scène d'extension, qui s'autorise à retourner les principes du désir et de la jalousie. Le garçon pourrait être David, attirant tous les regards, toutes les convoitises, jusqu'à celle du protecteur, et périssant non de l'amour qu'il a donné, mais de celui qu'il a refusé.

A l'arrivée, une standing ovation enthousiaste, méritée. Qui dit qu'il n'y a plus de place pour l'écriture ou la création dans le domaine des arts lyriques ? Avant-hier soir, c'était la dernière à Aix.

Written on skin va maintenant partir pour le Nederlandse Opera d'Amsterdam, le Royal Opera House du Covent Garden de Londres, le Théâtre du Capitole de Toulouse, et le Teatro del Maggio Musicale de Florence.

Franchement, je serais du côté de Toulouse, à ta place, je me précipiterai pour réserver mes places dès que ça sera programmé (*).

Et bravo le festival d'Aix !
 
Je pars ce matin pour Foix, rendre visite à la famille de mon frère. Pourvu qu'il n'y ait plus de punaises sur la route...
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14 juillet 2012

trois oranges et deux garçons

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L'été existe et je sais où il se trouve : je l'ai rencontré à Aix. Un été alangui, fait de ciel bleu, de terrasses ombragées, de tomates-mozarella, de siestes devant le tour de France, de séances tardives à la piscine, et de nuits fraîches sous le ciel étoilé du théâtre de l’Archevêché.

A Paris, j'ai quitté la saison lyrique sur l'Amour des trois oranges, de Prokofieff. Musicalement heurté, mais féérique dans son propos et sa mise en scène.

Je retrouve l'univers de la musique et des voix ici, en Provence, avec l'amour de deux garçons. A deux amour-3-oranges.jpgpas du lycée qui m'a vu préparer mon bac il y a trente ans, à une encablure de la maison de maman. Je découvre pour la première fois le festival d'Aix.

J'avais toujours considéré cette manifestation comme guindée, ou inaccessible, ou dépourvue d'intérêt. L'art lyrique me passait au dessus de la tête : long et sophistiqué, requérant trop d'érudition. Et un peu de snobisme.

Il a fallu les Prosélytes lyriques, les queues devant l'Opéra Bastille pour des billets à 20 euros, de premières émotions visuelles et musicales, l'éclosion de ce goût nouveau pour cet art, et voilà que je regarde Aix et son festival différemment. Et la présence de maman à proximité comme une opportunité.

Du coup, ou plutôt d'une pierre deux coups, maman m'a près d'elle pour une huitaine, et je découvre qu'Aix accueille non seulement des opéras, mais de vraies créations, des signatures sublimes, des univers étonnants et de qualité. Bon, Les Noces de Figaro, je les aurai suivies depuis un écran, grâce à un direct d'Arte avant-hier soir : un des plus beaux Figaro jamais vus, d'ailleurs, grâce au séduisant ténor Kyle Ketelsen, un Chérubin de cristal (Kate Lindsey), une mise en scène contemporaine et limpide de Richard Brunel, qui donnait tout son relief à l'humour de Mozart. Je crois que j'ai enfin, dans ce modernisme, tout compris de la farce, des combines et des manipulations inextricables, et d'un féminisme brûlant car le droit de cuissage y est moqué avec malice, et les femmes y sont libres et espiègles. Patricia Petitbon y montre encore une fois ses excellents talents de comédienne.

Je vibrais à l'idée que le lendemain, dans ce même théâtre de plein air, j'y serai moi, in vivo, pour une autre contemplation.

Ainsi hier, à l’Archevêché, c'est du baroque qui m'a arraché une larme. L'amour impossible de deux garçons séparés par les guerres. Le jeune berger David tout auréolé de victoires remportées sur des tribus david-et-jonathas,M89790.jpghostiles, est recueilli par le roi Saül, et se lie d'une amitié fusionnelle avec Jonathas, son fils. Se sentant menacé par le prestige de David et cet amour qui lui échappe, le roi jette David dans les mains de ses rivaux et meurt, avec Jonathas, dans des combats fratricides. David devient Roi d'Israël en perdant tout ce qu'il aime.

Est-on vraiment dans un opéra ? Les chants, difficiles, ornementés, ne disent rien de l'histoire, concentrés sur les sentiments qui animent les héros : la jalousie, la peur, la colère, la convoitise. L'amour. Le récit est suggéré par des saynètes muettes. Les chœurs prennent souvent le relais des cœurs. C'est un monde biblique, un récitatif. D'un baroque envoûtant. William Christie, défricheur de ces musiques anciennes, restaurateur de ce patrimoine enfoui, dirigeait la toute première représentation d'une version scénique de cette œuvre, après 300 ans d'oubli. Composée par Marc-Antoine Charpentier, sur une commande des Jésuites, elle était destinée à être jouée par les collégiens du Lycée Louis Le Grand, afin d'aguerrir leur art de l'élocution, du chant et d'élever leur valeur spirituelle.

Évidemment, au regard de ce contexte jésuitique, et de la destinée de ces enfants, promis à l'un des ordres - militaire, noble ou clérical - cet amour doit être vu au-delà de son caractère homosexuel. Ou plutôt, il rappelle que l'amitié masculine a pu autrefois être admise, élevée même pour ses valeurs d'honneur et de fidélité, jusque dans ses parts de sensualité et de désir. Les tabous étaient ailleurs. Dans l'art de l'opéra lui-même, sur le fil duquel se tient Charpentier : à la lisière des codes.

A la fin de la pièce, le chœur sourd chante la gloire de David, tandis que le nouveau roi poursuit éperdu l'ombre de son amant évanoui, cherchant en vain à l'empêcher de rejoindre ces deux figures d'enfance apparues au loin, figées dans la lumière de la porte ouverte, qui rappellent à eux l'amoureux sacrifié. Andreas Homoki met en scène, entre rêve et désir, une insondable intensité dramatique. Superposée à la sensualité lyrique, elle m'arrache une larme. Le ciel est sombre, ma voisine ricane et chuchote sa lassitude à l'oreille de son mari. Le chœur élève son chant glorieux, s'ouvre comme une mer pour Archevéché.jpgreconnaître en David son nouveau Prophète, mais au centre de l'agora, David n'est pas là. Sur cette absence, sur cette insolente éloquence scénique, tombe le rideau. Ovation. Je suis encore tout retourné. Admire le cadre où nous sommes. Rêve déjà d'y revenir.
 
Me dis que j'ai été bien inspiré de préférer Aix à la Neuvième de Beethoven par Barenboïm à Versailles, annulée par la pluie hier soir, comme les Francofollies et le concert de Johnny au Mans...

Ce soir, c'est une autre création mondiale que je vais admirer : Written on skin, de George Benjamen. Sous la direction du compositeur. On en parle comme d'une audace qui fera date dans l'histoire du festival d'Aix. Je suis impatient. Cette fois, ce sera au Grand Théâtre de Provence. Et si tu veux y être avec moi, c'est retransmis en direct sur la chaîne WEB d'Arte, à 17h...

15 juin 2012

un arc-en-ciel emplit Gaveau

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Boris Berezovsky s'est fixé un défi : gravir l'Everest des œuvres pianistiques. Il s'est donné trois ans pour dompter le 2ème Concerto pour piano et orchestre de Prokofiev. Comme l'aurait fait un homme politique. Ou un sportif de haut niveau. Mercredi, c'était à Pleyel son rendez-vous intermédiaire avec l'exploit, sa deuxième tentative publique avant l'aboutissement ultime prévu pour l'an prochain. L'Orchestre de Paris l'accompagnait sous la direction de son compatriote Alexander Vedernikov.

La virtuosité de l’œuvre, quoi qu'austère, nous a une nouvelle fois sauté à la figure - ample et véloce. Je dois dire que je ne vois pas bien ce qu'il a encore à améliorer dans son approche, ni dans sa technique. Il ne rate rien, joue sans ampoule, l'orchestre est raccord. Je suis impatient d'entendre ce que sera la troisième tentative (tiens, je ne l'ai pas vue au programme de la prochaine saison à Pleyel... Se donnerait-il plus de temps, a-t-il jeté l'éponge, ou offrira-t-il à un autre public l'apothéose du drapeau planté au sommet ?)

Dans une autre catégorie - quoi que - le Rainbow Symphony Orchestra avait lui aussi rendez-vous avec son histoire. Samedi dernier, il se produisait à Gaveau, rien que ça. Comme a dit son Président Jean-Christophe au cours de la soirée, "on n'a dix ans qu'une fois".

Et quitte à occuper une des salles mythiques du Paris musical, il s'était attaqué à un programme ambitieux. Mendelssohn et l'Ouverture du Songe d'une nuit d'été, dont John Dawkins, son chef, toujours exquis, nous a livré en lever de rideau quelques clés pédagogiques. Au cœur de l’œuvre, le motif que John a appelé l'évocation du cri de l'âne m'a furieusement rappelé le générique d'un feuilleton-télé qui berça mon enfance. Depuis, il me court dans la tête sans que je ne retrouve de quoi exactement il pouvait s'agir (Peut-être pourras-tu m'aider en écoutant cette vidéo ?...). Puis Stravinsky : avec Pulcinella, la barre était haute. Un numéro d'équilibriste, qui est finalement passé, mais tout en tension. La part y fut belle pour de nombreux solos. Gabrielle a merveilleusement réussi à la contrebasse son dialogue avec les trombones. Eve aussi m'a bluffée au violoncelle. Au vrai, l’œuvre est étonnante. Adaptée de Pergolese, elle suit un dessin baroque, dans lequel Stravinsky introduit, par petites touches d'abord, puis à coup de couteaux ou de larges à-plats, des couleurs du 20ème siècle. La modernité s'affirme progressivement dans les touchés de cordes, dans la palette instrumentale, pour livrer un son étonnant, dont John et l'orchestre n'ont jamais perdu la maîtrise. Même dans les turbulences. Bravo !

rso,rainbow symphony orchestra,salle gaveau,les 10 ans du rso,concerto pour violoncelle d'elgar,edward elgar,pierre avedikianLe clou du concert, après l'entracte, était sans contexte le Concerto pour violoncelle op.85 d'Elgar. Dès les premiers coups d'archer, Pierre Avedikian nous a mis en confiance. Son son était grave et assuré, comme une caresse. Il jouait avec engagement et sensibilité. A plusieurs reprises, à la fin de ses phrases ou à la faveur d'un crescendo, des frissons parcouraient l'assistance. Son regard recherchait la connivence. La tête tournée haut au delà du manche vers le chef qui le fixait d'égale intensité, il instaurait avec l'orchestre une entente harmonieuse, amoureuse. Tantôt se fondant, d'autres fois lançant les attaques ou prolongeant ses assauts, il a su faire vivre l'émotion mélancolique de la partition, complaisant à l'égard de l'orchestre, qui de son côté répondait avec générosité à cette fidèle sollicitude.

Une salle quasi-comble, à l'exception de quelques mauvaises places de côté du deuxième balcon, donnait une ovation méritée à l'orchestre et au jeune soliste, visiblement ému de la clameur, presque gêné, beau de cette maladresse.

Le RSO continue ainsi de s'affirmer, à l'occaison de ses dix ans, comme un orchestre amateur exigeant et performant, affrontant sans complexe ses fragilités. Et le ciment que constituent entre ses membres les émotions qu'il s'offre à lui-même, et aux autres, lui promet sans doute encore une belle longévité.

Prochaine étape, à l'UNESCO le 1er décembre. Le concert sera une contribution à la journée mondiale de lutte contre le SIDA. Le Gloria de Poulenc au programme, avec des chœurs. Prends date !

14 juin 2012

Arabella, Première !

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Ce soir, c'est la Première d'Arabella, à Bastille. Censément mon dernier opéra de la saison (mais j'ai plus d'un tour dans mon sac). Un pastiche de Richard Strauss, léger et brillant, où Renée Fleming excelle dans le rôle-titre. Derrière le vaudeville, où se mêlent lustre, stupre, cupidité, perce la satire d'une Autriche décadente. On est loin du Strauss de Salomé ou d'Elektra, qui empruntaient leur gravité à des mythologies morbides. Loin aussi de son Ariane à Naxos, où se confrontaient des discours sur l'art et pointait une réflexion sur les rapports entre argent et création. Là, tout jubile. Mais l'humour est souvent dans le second degré des situations : tout en retenue dans le premier acte mis en scène par Marco Arturo Marelli, puis largement débridé dans le second...
 
Comme à son habitude, l'élégant Philippe Jordan dirige l'Orchestre national de Paris avec excellence, ce Jordan-photo-jean-françois-leclercq-opera-de-paris.jpgqui n'est pas une mince affaire avec une partition aux harmonies dissimulées, aux accords atonaux, qui doit malgré tout trouver des marques légères et souriantes. Le décors mêle l'épure totale d'un plateau blanc brillant qu'un véléda à des dimensions cinémascopes. L'astuce de la sortie du cadre, jusqu'au dessus de la fosse, à gauche de l'orchestre pour se fondre dans la salle, donne l'impression au spectateur d'être hâpé par la scène.

Comme il est de mode, les allées et venues de quelques figurants, mimant l'enlèvement du mobilier de valeur par un huissier de justice avant même que la représentation ne commence, et alors que le public en est encore à prendre place dans la salle, contribuent largement à cette relation inclusive que Marelli cherche à mettre en place. Contraste avec le parti-pris glacial de son environnement scénique.

Ah, ah... Tu te demandes comment j'en sais autant, pour te parler de tout ça, de l’œuvre et de sa mise en scène, alors même que la Première n'aura lieu que ce soir. Et qu'il s'agit d'une nouvelle production, jamais encore montée ? Et bien c'est qu'il m'est arrivé une chose inattendue : je me suis découvert une amie, Martine, par ailleurs amie avec quelqu'un qui travaille à l'opéra, qui m'a proposé de profiter d'une des invitations qu'elle avait pour la Générale. C'était lundi dernier.

C'est donc avant tout le monde, gratos, et au troisième rang du premier balcon, de face que j'ai pu profiter de la représentation - car aux générales, l'on n'est pas placé. On choisit sa place dans l'ordre où l'on arrive, et je suis quelqu'un qui n'a pas peur des queues, qui sais courir vite quand il faut. Mal m'en a pris d'oublier mon arthrose du dos, d'ailleurs, car les marches quatre par quatre, c'est un peu antinomique. Mais ça m'a permis, ainsi qu'à Martine et sa petite bande d'invités, de profiter au mieux de la chance d'être là.

Voilà.

Et crois-moi. Après ce premier tour calamiteux des législatives, il me fallait au moins ça pour remettre un peu de baume à mon cœur.

J'ai plein d'autres choses en retard à te raconter. Le Gaveau du RSO. La triste fin de mon permis de conduire. Le combat merveilleux de Berezovsky sur le deuxième concerto de Prokofiev... J'espère que cette fin de semaine y sera propice.

01 mai 2012

parties de campagne

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La droite était au pouvoir depuis 30 ans sans discontinuer. Il y avait eu l'Indochine et l'Algérie, les pavés de 68 et la réaction drapée d'ordre moral, le premier choc pétrolier, puis le second, les diamants de Bokassa pour parachever le tableau. Il y avait eu aussi Pragues, et Budapest. Et Kaboul. Ferrat chantait sur le bilan, des certitudes vacillaient. Mais dans la campagne électorale qui commençait, il était question de changement. Et cet espoir était nourri de propositions concrètes, tangibles. Entre les 150 de Marchais, qui voulait tout prendre au delà de 40.000 francs par mois, et les 101 de Mitterrand, il y avait un espace de confrontation, une ribambelle de querelles, parfois violentes, il y avait toute une histoire, celle de l'affrontement séculaire entre l'ouvriérisme et la bienpensance. Mais il y avait l'espoir. Le changement palpitait de toute son envie dans des millions de cœurs, et s'y diluait la brouille de la gauche, obligée de se fondre dans cette déferlante espérance. Hollande a aujourd'hui des accents mitterandiens à ce qu'on dit. Mais il s'en tient à la constance et à la cohérence. De d’espérance, il ne reprend rien. Quelle chance a-t-il d'avoir en face un bateleur usé aux ficelles connues dont tout le monde est lassé !

En mai 1980, de l'autre côté du Rhin, Pina Bausch continuait à prospecter. A convier, entre théâtre et danse, de nouvelles formes d'expression corporelle. Sa révolte à elle, tout aussi féconde et promise à l'immortalité.

La scène du Théâtre de la Ville, transformée en grande pelouse depuis les coulisses jusque sous les 1980.jpgsièges du premier rang, accueille ces jours-ci "1980, une pièce de Pina Bausch", reprise par la troupe qui l'a créée il y a trente deux ans. Un grand pré où les acteurs-danseurs, de sketches en performances, traitent de la vie comme elle va. L'enfance n'est jamais loin, ni les travers dans lesquels chacun se reconnaît. Les prestidigitateurs et autres amuseurs publics y vont de leur numéros, s’enivrent d'eux-même sans voir que le public s'en est allé, tandis que les enfants s'ébrouent déjà ailleurs. Il y a dans cette fraîcheur propre au prè, dans ces couleurs tendres, où l'on est seul en même temps qu'on y est tous, un grand sujet social. Les névroses y explosent, tout comme le spectacle de la conso-pornographie. Des chansons folkloriques et une lente sonate de Beethoven pour violoncelle et piano baignent ces scènes d'une douce mélancolie. La distance qu'il faut pour voir la légèreté dans les hystéries collectives et dans leurs manifestations la quête du bonheur.

pina bausch,1980,présidenteille 2012,1er maiLes jeux, les illusions, les fanfarons, les pique-niques ou bains de soleil obscènes, un bol de soupe pour grandir à la façon de Coué, un micro qu'on s'arrache, des jambes qui se vendent et se marchandent... ces parties de campagne ne sont jamais loin de celles qu'on nous sert et dont nous nous serons bouffis ces derniers mois.

Jusqu'en ce premier mai où la journée des travailleurs s'est trouvée prise en otage de ces jeux vulgaires.

Du pré du théâtre hier soir aux rues de Paris cet après-midi, j'ai ressorti mon rouge.

Ma façon à moi de croire qu'en dépit de nos candidats, la petite veilleuse de l'espoir doit restée allumée. C'est dérisoire, mais ça m'a mis le rose aux joues.

15 avril 2012

au printemps de quoi rêvais-tu ?

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J'aurais pu donner une autre titre à ce billet : "pourquoi je monte dans le train". Ou "résister au vertige".

Mais c'est le meeting sur les plages du Prado, hier à Marseille, sa conclusion que Jean-Luc Mélenchon a empruntée à Jean Ferrat, et le goût que j'ai retrouvé pour le rêve d'un printemps ininterrompu, qui m'auront finalement orienté.

Ma trêve berlinoise ne m'a pas éloigné de ma ferveur électorale revenue. Mais elle a constitué une respiration lyrique exceptionnelle de beauté. Outre le Schiller Theater, où j'étais déjà allé l'an passé voir La Walkyrie, de Richard Wagner, dans la mise en scène de Guy Cassier, et où je suis retourné cette fois, toujours sous la baguette de Daniel Barenboïm, pour y découvrir une version détonante de Lulu, j'ai pénétré dans le saint des saints de l'acoustique orchestrale, la Philharmonie, et le soir de Pâques dans l'impérial Konzerthaus pour y écouter religieusement la Messe en si de Bach.

Mon séjour berlinois m'aura aussi conduit vers les ruines du mur. Je me suis amusé de constater que berlin,lulu,mélenchon,présidentielle 2012pas plus que moi, la plupart des touristes ou des visiteurs, même les Allemands, n'était capable de comprendre laquelle, des deux parties de la ville séparées par ce lambeau, appartenait autrefois à l'est et laquelle à l'ouest. Autrefois. Il n'y a pas si longtemps. Même pas vingt-cinq ans.

J'avais 11 ans quand, à la faveur du jumelage qui liait Argenteuil, où j'habitais alors, à Dessau, je participais pour un mois à une colonie de vacances en RDA. Lever du drapeau au petit matin, hymnes nationaux ou révolutionnaires, mais aussi jeux d'enfants, sorties, amourettes... Les images que je ramenais de ce séjour resteront embrouillées, mais nourriront durablement un imaginaire défiant à l'égard de ce socialisme suranné et hors du temps.

Les anti-corps sont encore dans mon sang. J'en parlais vendredi soir avec un ami : notre socialisme à la française, dans ses traditions idéologiques les plus profondes, est parsemé d'accents libertaires. L'esprit de révolte est chez nous à la fois dirigé contre l'ordre établi, qui nous étouffe, que ce soit sous les traits d'un Sarkozy ou d'un autre, mais aussi contre le risque naturel qui nous menace à tout instant, dès lors que nous prenons part à un collectif, d'y laisser notre libre arbitre et d'encourager les dérives. L'Internationale ne clame-t-elle pas qu'"il n'est pas de sauveur suprême, ni dieu, ni César ni tribun" ? Voir le succès des rassemblements populaires qui réunissent le peuple de gauche dans cette campagne, voir les sondages nous autoriser à espérer la reconstruction d'une nouvelle gauche de recours, peut donner le vertige, d'autant qu'on sait ce que ce succès et cette nouvelle espérance doivent au talent de son leader.

J'en entends autour de moi qui, mal à l'aise pour en rire, refusant de se voir en suivistes, ressentent le besoin de se rassurer. Proches de moi par les valeurs, par le parcours, par l’espérance, ils s'empressent de s'enfuir vers un vote minoritaire, ou marginal, se mettent à dénigrer la foule, comme pour s'immuniser de la toujours possible dérive sectaire. Il n'est forcément pas difficile, dans l'abondant programme du Front de gauche, de trouver ici ou là une proposition mal ficelée, énoncée un peu vite, où nourrir son scepticisme et en constater un désaccord. Ni de connaître tel ou tel leader de telle ou telle de ses composantes, peu en cohérence par ses actes avec ce que porte le programme "l'humain d'abord". Au fond, ça les rassure. Et chacun détermine ainsi où il situe l'équilibre entre cette part de clairvoyance, de liberté, voire de vigilance, même si elle signifie en la circonstance le choix de l'impuissance, et le fait de prendre part au mouvement en train de se faire, au moment où il écrit une page d'histoire.

Parmi les remarques les plus construites, celles qui n'insultent pas trop l'avenir, à mille lieu des caricatures de Jean-Vincent Placé ou de Daniel Cohn-Bendit, il y a celle-ci, où ce militant d'EELV explique pourquoi il ne monte pas dans le train du Front de gauche.

berlin,Lulu,Mélenchon,présidentielle 2012Et bien moi, les yeux ouverts mais le cœur battant, parce que j'ai connu assez d'occasions manquées, parce que j'en ai soupé des scores du Front national qui dénaturent les choix électoraux, parce qu'on doit au Front de gauche d'avoir vu les enjeux écologiques revenus au devant du choix de société, parce que pour la première fois depuis longtemps je me prends à croire que nous pourrons échapper au fascisme, je suis dans ce train. Sans état d'âme. Être dedans pour ne pas le regarder passer. Ni courir derrière, en suiviste.

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Au printemps de quoi rêvais-tu?
Vieux monde clos comme une orange,
Faites que quelque chose change,
Et l'on croisait des inconnus
Riant aux anges
Au printemps de quoi rêvais-tu?

Au printemps de quoi riais-tu?
Jeune homme bleu de l'innocence,
Tout a couleur de l'espérance,
Que l'on se batte dans la rue
Ou qu'on y danse,
Au printemps de quoi riais-tu?

Au printemps de quoi rêvais-tu?
Poing levé des vieilles batailles,
Et qui sait pour quelles semailles,
Quand la grève épousant la rue
Bat la muraille,
Au printemps de quoi rêvais-tu?

Au printemps de quoi doutais-tu?
Mon amour que rien ne rassure
Il est victoire qui ne dure,
Que le temps d'un Ave, pas plus
Ou d'un parjure,
Au printemps de quoi doutais-tu?

Au printemps de quoi rêves-tu?
D'une autre fin à la romance,
Au bout du temps qui se balance,
Un chant à peine interrompu
D'autres s'élancent,
Au printemps de quoi rêves-tu?

D'un printemps ininterrompu

08 avril 2012

le temple aux grandes orgues

Philharmonie de Berlin.JPG

C'est la trêve, paraît-il.

On se presse aujourd'hui dans les églises du monde, courir derrière la bonne nouvelle des Évangiles. D'autre cloches sonnent dans un temple improvisé au Bourget, pour un rassemblement habituel mais inhabituellement stigmatisé où chaque voile, chaque barbe, sera bien la preuve que.

Moi-même me suis rendu hier soir dans un autre Panthéon. Musical, le mien : la Philharmonie de Berlin. Les orgues y ont galvanisé les accords majeurs de Bartok. Sous la baguette de Kent Nagano, Mathias Goerne habitait avec passion un Barbe bleue pétri de conviction et de prévenance, qui louait avec tact le merveilleux de son château gigantesque derrière les portes duquel les armes, les drames et les larmes demeuraient embusqués. Magique parabole du pouvoir et de la séduction.

Mélenchon doit son ascension justement au fait qu'il n'est pas le candidat d'une chapelle, mais qu'il résulte d'une union. Qu'il eut été communiste et beaucoup ne se seraient résolus à la rejoindre. Que les communistes aient décidé de partir sans lui, son talent n'aurait suffi à créer l'émulsion. C'est sans doute cette équation inédite qui laisse tous les acteurs et observateurs interloqués, sans voix, sans axe, face à cette dynamique.

J'attends avec impatience le sondage qui nous dira que, présent au second tour, Mélenchon battrait Sarkozy plus nettement, plus efficacement que Hollande, et la digue alors finira de céder.

C'est ça qui est bien avec l'opéra, la musique, l'art en général et les univers qu'ils t'ouvrent : ils te permettent de rêver.

La trêve, le temps aussi de la réflexion. Pour te prouver que je ne suis pas (re)devenu sectaire à la faveur de cette échéance, et que je suis simplement porté par une espérance renaissante, je te renvoie vers la lecture de cet article de Médiapart où un certain Ludo B. explique pourquoi il votera EELV, et non Front de gauche : à mon sens, la meilleure contribution pour réinterroger avec intelligence le choix qui est le mien.

vive la VIè république !.jpgJ'ai été touché par l'argument sur les bonnes échelles de l'action, à l'encontre de la place que fait le Front de gauche à la Nation ou à l’État : "L'échelle nationale est trop petite pour lutter contre les problèmes environnementaux (...) L'échelle nationale est trop grande pour coller à la diversité des réalités régionales". Mouche !

Sur le fond, il reste que l'échelle nationale est peut-être la bonne échelle de la résistance face à la puissance financière dans le contexte actuel de l'hyper libéralisme et de sa toute puissance. Non pour s'y replier, mais pour pouvoir entraîner le reste de l'Europe à revoir la totalité de sa copie. Pour ne pas avoir à abdiquer. Il reste que le pouvoir au Régions ne suffit peut-être pas à redonner le pouvoir aux peuples, les enjeux démocratiques dans la gestion des ressources et la restauration d'une convivialité populaire démocratique se situent à une échelle bien plus petite encore : on parle de 30.000 comme entité pertinente pour conserver une maîtrise humaine de l'eau, des ressources, des réseaux, les départements s'avèrent d'une efficace proximité pour les prestations sociales, les Régions pour la promotion des diversités et des pratiques culturelles... bref, parlons échelle sans idéaliser les frontières institutionnelles actuelles : un beau sujet pour la Constituante en vue de la VIè République.

Et puis surtout, plus que tout, en pleine lucidité sur le fait que les partis et les dirigeants qui composent aujourd'hui le Front de Gauche ne sont pas à la hauteur du mouvement qui s'est créé autour de lui, que quelque chose de bien plus grand qu'eux est en train de les submerger : malgré tout, malgré cela qui n'est rien en fin de compte au regard de ce qui nous met en mouvement, ne pas être en dehors de ce qui est en train de se passer !

Les ferments en existaient depuis longtemps sans trouver à éclore, bien des occasions en ont été gâchées. Alors au moment où ça se passe, où le vent pousse, où les orgues grondent, surtout en être, communier, participer les yeux ouverts et décider de ne pas aigrir trop jeune !

J'y crois, et je reprends ma trêve pascale dans la musique, les rues de Berlin et cette espérence qui me chante aux oreilles.