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05 novembre 2012

souvenirs et contrepoints

Cimetiere.jpg

Jeudi sonnait le vingtième anniversaire de la mort de papa.

Bizarrement, j'ai d'abord beaucoup pensé à Sylvie, peut-être parce que je l'ai revue récemment. Sylvie était la secrétaire générale des Jeunesses communistes. Nous nous étions beaucoup côtoyés, avant que je ne parte à Damas pour mes études d'arabe - autant que pour échapper à une a carrière politique. Elle avait su m'annoncer la nouvelle avec tact. J'étais dans un état d’affolement car je n'avais pas reçu le premier télégramme qui m'annonçait le décès, mais seulement un second qui me donnait l'heure du vol où une place m'avait été réservée. Je n'arrivais pas à joindre maman, le téléphone de la maison était sans cesse occupé et le pressentiment grondait. Depuis Damas, la ligne était terriblement intermittente. Je ne sais pas d'où m'était venue l'intuition que Sylvie saurait, mais elle n'avait pas semblé surprise de m'avoir en ligne, ni même de m'entendre incrédule. Elle m'avait juste dit que ma mère essayait de me joindre, qu'elle n'y arrivait pas, qu'elle avait une mauvaise nouvelle à m'annoncer, que mon papa était mort, que ma mère serait rassurée de savoir que j'étais prévenu. La suite - l'étourdissement où je me trouvais en rentrant chez moi préparer ma valise, puis en retournant à l'institut français retrouver mes nouveaux amis avant de décoller vers Paris - je l'ai racontée là.

J'ai beaucoup aussi pensé à Menem. A Charles de Gaulle, il m'avait attendu pour faire le voyage de Marseille avec moi. Puis le voyage de Puybrun, juste après l'hommage public rendu à Gardanne, le dernier voyage pour mon père, dans un lourd corbillard gris métallisé.

Il y avait eu le tumulte, la famille, les voisins, ma grand-mère qui gérait, entourait et oppressait ma mère, les couleurs resplendissantes d'un automne élégiaque. La messe, donnée par un prêtre-ouvrier de nos amis mais que ma mère avait malgré tout choisi d'éviter.

Jeudi a sonné le vingtième coup de cette histoire.

Nous n'avons pas eu, cette fois, les belles couleurs d'automne qui nous avaient alors accompagnés. Même ma belle sœur n'a pas voulu nous accompagner au cimetière. Mon frère, ma mère et moi y avons marché seuls. Igor virevoltait autour de nous avec son appareil photo, glanait quelques images morbides pour je ne sais quel travail graphique à venir.

Le sol était humide, quelques tombes à l'abandon faisaient l'objet d'une procédure de reprise, et la cimetiere-de-campagne.jpgmousse s'y amassait dans les cavités. Les autres avaient été abondamment fleuries la veille, le cimetière était propre. Avoir perdu un parent un 2 novembre est un privilège.

Mon frère avait sculpté un masque dans une citrouille. A notre arrivée, mercredi soir, une bougie animait ses yeux exhorbités, concession au goût des traditions de ma belle-soeur. Il m'a dit qu'il avait croisé Jean-Claude, et qu'il l'avait reconnu sans l'ombre d'un doute.

Jean-Claude, c'était le fils du notaire. Quand nous venions, enfants, passer un mois chez ma grand-mère (avant de partir, l'autre partie des vacances, faire du camping sauvage en montagne avec nos parents), nous étions invariablement les parigots, les têtes de veau et les têtes de chiens des mômes de notre âge. Après les deux-trois jours de reprise de contact, nous vivions avec les autres, jouions à leurs jeux, perdions le même temps dans les mêmes langoureuses inactivités, parfois tapions dans un ballon ou allions nous baigner à la rivière, mais nous restions néanmoins toujours les parisiens aux têtes de gogoles toujours bonnes à rabrouer.

Même lorsque, installés près de Marseille, nous ne vivions plus à Paris depuis longtemps.

partie de émptanque.jpgIl n'y avait que jean-Claude et Dominique, avec qui la complicité allait plus loin. Ces deux-là, leur truc, c'était la pétanque. On jouait entre-nous, tout le temps. Le matin, l'après-midi, le soir tombé à la lumière des réverbères. Les week-ends, lorsqu'à l'occasion d'une fête de village s'annonçait un concours de boules, alors c'était la mobilisation générale. Il m'arrivait parfois de compléter leur triplette. Mais souvent, ils faisaient doublette et j'étais leur plus fervent supporter.

L'adolescence passée, j'ai cessé de venir passer toutes mes vacances à Puybrun. Militant étudiant, je "tenais" le parvis des facs pour proposer l'adhésion aux nouveaux inscrits, ou je partais faire de grands voyages de solidarité avec les jeunes communistes. Je venais une semaine, de-ci de-là. J'ai arrêté de les voir. Jean-Claude habitait de l'autre côté du village, de toute façon. Quant à Dominique, devenu maladivement timide, plus encore que sa mère, il devint rare de le croiser même subrepticement, quoi que partageant la même place de village.

Odette, la mère de Dominique est devenue, au fil des ans, une amie très proche de ma mère. Une complice. Elle s'était beaucoup occupée de ma grand-mère avant que la perte totale d'autonomie n'oblige à avoir recours à un établissement. Elle entretient, aujourd'hui encore, le jardin de notre maison de famille, y cultive son partager et nous régale d'une partie de sa récolte. Lorsque les saisons sont à l'heure, elle aime me conduire dans ses coins à girolles, dans un donnant-donnant où nous troquons, elle ses secrets moi ma voiture. Hélas, cela fait déjà plusieurs années que je rate le coche ! Au détour des bavardages d'été, je sais que la complicité de Jean-Claude et de Dominique ne s'est jamais éteinte, qu'ils se voient encore beaucoup et qu'ils courent désormais les concours de boule les plus prisés et les mieux dotés.

A l'évocation de sa rencontre avec Jean-Claude, j'ai dit à mon frère ma surprise de voir son amitié avec Dominique avoir survécu à toutes ces années et à l'âge. Le fils du notaire et le fils du maçon, le notable et le cantonnier. Mon frère m'a répondu, narquois, que cela tenait sans doute au fait qu'il s'agissait plus que d'une simple amitié...

La vache !

C'est vrai qu'ils font l'un et l'autre figure de vieux garçons, les deux seuls du village, d'ailleurs. L'autre Dominique a repris la boucherie de sa vieille tante Aline et nous régale d'une saucisse dont Puybrun 24.jpgla recette se transmet de génération en génération. Les genoux en charpie mais marié, il a un grand fils, plus que beau gosse, qui se prépare déjà à prendre la suite. Quant aux deux garçons de la boulangère, les frères Galtier, ils prospèrent, l'un dans les bars-tabac du Vaucluse, l'autre dans la grande agriculture.

Un souvenir longtemps enfoui a surgi en entendant l'allusion de mon frère : Dominique, sa sœur Josy et leur maman avaient été nos voisins, avant qu'ils ne doivent rendre à mon grand oncle, ou plutôt à sa veuve, la maison qu'ils louaient, attenante à  la nôtre. Nos "jardins de devant" communiquaient par un petit portillon rouge. Une fois - nous avions alors quoi, six ou sept ans ? - nous nous étions cachés sous le banc, Dominique et moi, et nous étions montré nos zizis en gloussant. Ma seule vraie expérience de touche-pipi jusqu'à mon coming out tardif.

girolles.jpgSe montre-t-on les zizis entre garçons sans nourrir un fantasme, une attirance, sans cultiver une orientation sexuelle particulière ? Qui se réalisera ou non, d'ailleurs, mais la question d'un coup m'est venue et avec elle, une autre, beaucoup plus fantasmée, sur la relation qui est celle aujourd’hui de ces deux amis d'enfance et de vacances. Trouble.

Fin septembre, les girolles avaient été en retard, fin d'été trop seche. Début novembre, elles s'en étaient déjà allées, décapitées par la vague de froid. Je me suis replié sur des promenades en plein champ, sur quelques vieux rosés des près - deux-trois jeunes pousses attardées, triste cueillette en vérité ! - avec à la clé, malgré tout, une belle poêlée de mousserons ! Saisis à l'huile, rehaussés d'une jetée de vinaigre balsamique, il ne leur a manqué que quelques lamelles de figues, en contre-point sucré.

Samedi, dans la douceur de l'après-midi, nous avons fait une grande marche et sommes repassés maison de ferrandou.jpgdevant une des très belles demeures du village et de ses alentours. Une vielle bastide en promontoire avec, en contre-bas sur la route de Chatou, un grand portail de pierre tuilé. Son propriétaire arrachait du lierre et, presque honteux d'être vu dans cette tâche, s'est excusé, d'un jovial accent anglais : "Ça ne m'arrive que tous les quinze ans, ne vous inquiétez pas !...".

Il nous a parlé de sa maison, acquise trente ans plus tôt, de ce magnifique portique vieux du XVIIe siècle, d'une imitation réalisée à grand frais par un voisin néo-bourgeois mort six mois après l'avoir achevé. Il en est venu à évoquer les pianos qu'il a installés dans "ses ateliers". Pour répéter, car il est baryton, en est-il venu à nous dire. A son âge, David Wilson-Johnson - c'est son nom - est fatigué de se soumettre aux caprices des metteurs en scène, mais il sillonne encore la terre entière pour des concerts ou des récitals. Il a échappé de justesse à Sandy, quittant Boston sur le fil, poussé par des vents qui l'ont ramené sur Paris en quatre heures et demi.

Il sera le 23 mai au Musée d'Orsay pour chanter un répertoire italien ancien. Contrepoint musical à notre séjour quercynois. Mes voisins de là-bas.

28 octobre 2012

pain perdu

 pain perdu.jpg

Conversation de médecins, dans une clinique privée de Paris, mardi soir, vers 19h : "Alors, ils ont signé, nos syndicats ? Il est à combien le plafond ? Ah bon, y'a plus de plafonnement ? Pour le bloc non plus ? Mais comment ils ont obtenu ça ?" Pour mémoire, deux fois et demi le tarif sécurité sociale, ça faisait 58 euros pour une consultation généraliste, 82 euros pour une consultation de spécialiste. Dans un mois, je suis bon pour une coloscopie, c'est de mon âge, avec dépassement d'honoraire à tous les étages : cardiologie, anesthésie et gastro-entérologie. Champagne ! Le changement, c'est maintenant, et il troue le cul !

Dialogue entendu derrière moi, lundi, Salle Pleyel, avant que les musiciens de l'orchestre ne s'installent. "- Les travaux pour la Philharmonie ont pris beaucoup de retard, il paraît". "Ah bon ? Mais ils la font où, cette Philharmonie ?" "- Ben du côté de Montreuil, je crois, là où il y a la Cité de la Musique..." "- Ah oui, c'est vrai qu'il faut aussi civiliser l'Est..." Qui dit qu'on n'est pas capable de compassion, avenue Foch ?

En attendant, comme je n'ai renoncé ni aux soins, ni à la musique, je reprise mes chaussettes. J'ai fait vœux d'abstinence sur les sorties-resto. Et les campagnes publicitaires contre le gaspillage alimentaire me glissent dessus, vu que je suis depuis toujours un maître dans l'art d'accommoder les restes. En trois ans, mes caddies hebdomadaires à Carrefour Market sont passés de 70 à 110 €. Et tout n'est pas à cause de ma simili-conversion au bio...

barbara hannigan dans lulu.jpgLe week-end dernier, mon ami d'amour et moi nous sommes tout de même offerts une nouvelle version de Lulu, à La Monnaie de Bruxelles. Barbara Hannigan, que j'avais admirée à Aix cet été dans le somptueux Written on Skin, de George Benjamen, y habitait le rôle titre avec maestria et sensualité.
 
L'escale à Bruges, avec son beffroi, sa promenade en barque, sa carbonnade de bœuf et son chocolat, fut romantique à souhait. Les champs boueux des alentours se voyaient labourés par la frénétique mise en pot des chrysanthèmes et leur chargement dans des dizaines de camions prêts à s'engouffrer vers les quatre coins d'Europe. J'y inaugurai ma toute nouvelle voiture, avec boîtier automatique, alors même que je peine à vendre ma Mégane précédente. Effet, sans doute, de la crise et du rétrécissement du marché. Je baisse le prix de 500 euros chaque quinzaine, et ça fait deux mois que ça dure. je vais finir par la vendre pour trois caramels mous, et j'y aurais laissé plus que ma chemise. Je suis peut-être parti pour faire pain perdu tous les jours de la semaine pour les trois prochaines années, s'il ne se passe rien...

West Side Story fait son retour à Paris, théâtre du Châtelet. J'ai des places, yeah!, Mais pas pour tout de suite. Les émeutes urbaines et les amours illicites s'y conjuguent dans une tension dramatique que j'adore. Notre gouvernement s'apprête, lui, à rendre toutes les amours licites. Parviendra-t-il à nous préserver des émeutes, à force de capituler devant les puissances d'argent ?

Mercredi soir, je descends rejoindre ma petite famille dans notre village du Lot. On va se serrer fort contre maman et tâcher de nous tenir chaud. Papa sera mort depuis vingt ans. Et des angoisses la tourmentent.

18 octobre 2012

l'eau des rêves

éditions luce wilquin,l'eau des rêves,manu causse,littérature,premier roman

Ah !, tiens, puisqu'on parle art, laisse-moi revenir sur un événement littéraire. Un événement à moi, à nous. D'abord, arrête tout ! Va lire ce lien puis reviens par ici : c'est un billet que j'avais écrit l'été dernier, en 2011, après avoir découvert en avant première le brouillon d'un premier roman. J'avais enfreint une règle de discrétion, sans superstition ni goût pour la transgression, mais je n'avais pas pu m'empêcher ce signe d'amitié pour son auteur. C'était aussi une manière de rendre la monnaie du privilège d'avoir été admis dans le cercle des lecteurs d'un précieux manuscrit. Surtout, je crois que je ressentais la nécessité de faire quelque chose d'une densité haletante et bouleversante par laquelle je m'étais laissé happer.

C'est bon, tu es allé lire, ou relire, le billet en question ?

Alors je poursuis : tu peux aussi aller voir du côté de ce que Manu en dit, de son roman : son blog est toujours un merveilleux laboratoire d'écriture et de partage (quoiqu'il se laisse aller à une certaine paresse, lui aussi...). Je l'ai un peu délaissé, ces temps-ci. Mais c'est que j'avais un rapport à rendre - ce qui est fait d'ailleurs, depuis hier, quel soulagement !

Comme c'est bientôt la Toussaint. Que tu vas partir, te mettre un peu au vert, ou simplement marquer la pause, forcément. Alors c'est le moment : tu files à la librairie la plus proche de chez toi, et tu y achètes L'eau des rêves.
 
Cette parution est une première victoire de son auteur, même si question livres, il n'en est plus à son coup d'essai. J'ai manqué à tous mes devoirs en n'en faisant pas la pub dès que j'en ai été informé. C'est réparé. Reste maintenant à espérer le succès littéraire. Ce ne serait pas démérité.

13 octobre 2012

d'un clavier l'autre

2L au quintal18.JPG

Ma nièce a déménagé. La grande, celle qui étudie la flûte. Elle est partie s'installer à Barcelone, pour un an ou deux. En attendant, elle laisse en dépôt chez moi son piano : un clavier électronique de 88 touches, comme un vrai, au touché et à la sonorité assez authentiques.

Cadeau empoisonné, en vérité, car abandonné depuis plus d'un an, en position verticale dans une de ses armoires, la moitié des touches ne marchait plus. Et va jouer, toi, sur un piano avec une moitié de notes en moins. Alors je l'ai conduit chez un réparateur, et pour 77 euros, j'ai récupéré jeudi mon nouveau joujou.

Je peux désormais me détendre autrement à la maison - avec un casque sur les oreilles, ça va sans dire, pour ne pas casser les oreilles d'Igor tout de suite car ma pause pianistique a duré plus de trente ans, quand même... Et je n'ai pas encore de partition.

Autant dire que, passant d'un clavier à un autre, la vie de ce blog risque de ne pas y gagner. Enfin, c'est un test : je ne sais pas combien de temps l'objet va m'amuser.

Autrement, si tu étais passé à côté, fin juillet, de ce billet, l'un des artistes que j'y évoquais, un Bernard à deux L, m'a trouvé par hasard, et s'est fendu d'un mot bien sympathique, en commentaire du billet. J'aime beaucoup cet échange, et pas que parce qu'il est flatteur, alors je te le livre, ça fera mon billet du jour...

"- Bonjour,

" je suis tombé par hasard sur votre texte sur Châlon dans la rue. Je suis Bernard Llopis , le quinqua qui présentait le spectacle "Le Vivant au Prix du Mort". Je trouve votre réflexion et votre critique très affûtée, d'un regard plein d'intelligence et d'interrogation et je parle bien sûr de votre article dans sa totalité .

" Je n'ai pas souvent l'occasion d'avoir à lire des retours de sensations, de pensées, pas l'habitude de recevoir telle poésie ou tel acte. J'ai été interpellé par votre façon de décrire la liberté, comment vous l'avez traduit au travers les quelques spectacles que vous avez suivis, j'ai été interpellé par la douceur de votre explication et cette volonté de perpétuer les questions posées. C'est grâce à ce genre de partage que je sais que nulle réflexion ne peut être laissée de côté... Merci parce que je suis convaincu que l'espace de liberté qu'est la rue nous appartient à tous, qu'il est beaucoup plus réfléchi que ce que l'on veut bien lui attribuer, que notre travail a une vraie réflexion sociale et artistique dans un espace qui est somme toute celui que nous fabriquons générations après générations... encore merci !! amicalement !! Bernard"

"- Comme je suis heureux que le "hasard" vous ai transporté jusque vers ce petit billet, écrit dans la chaleur de l'événement et l'intensité des émotions - un peut pataud, par moment, à la relecture, mais c'est le propre de ce qui se crée dans l'urgence, non ?

"J'ai aimé votre spectacle - mais ça, vous l'aurez compris, puisque je me suis même autorisé à en faire mon titre sans me soucier d'autorisations préalables.

"Je me suis senti très proche de votre sensibilité, de votre humanité. Vous m'avez accroché d'un bout à l'autre - hommage aussi à celle qui a mis en scène votre propos et qui paye 2L au quintal14.JPGcher la discrétion de son rôle... Le monde auquel j'aspire, c'est le vôtre, je me suis dit, pas celui dont on nous gave à la force de bavardages radiophoniques. On respire à vous voir. Et on se dit qu'on aura la force, un jour d'y arriver parce que l'humanité est de notre côté...

"Je regrette juste d'avoir raté les cinq premières minutes (pas facile de vouloir tout combiner dans la densité festivalière de Chalon), mais j'étais content de pouvoir venir vous dire discrètement en vous serrant la main à la fin de la représentation, entre plein d'autres qui éprouvèrent le même besoin, combien vous m'aviez touché.

"Je vais vous dire, Bernard - je peux te dire tu ? - je vais te dire, presque avec une boule dans le gosier : j'ai une admiration pour ton parcours. Pas parce que c'est toi : je ne te connais pas autrement qu'à travers ce que j'ai vu en juillet de ton travail. Mais parce que tu as fait le choix de te lancer. Dans l'art. Dans la rue. Parce qu'il y faut un talent que je n'ai pas. Il y faut un courage que je n'ai pas - pour ma mise à nu, je n'ai trouvé d'autre voie que celle d'un petit blog de la vieille école, et anonyme encore pour tout m'autoriser !

"Des fois, sur ce blog, j'y dépose des petites choses qui me semblent sans lendemain, mais peu m'importe au fond, parce qu'au moins je sais que j'y ai consigné de la valeur, de la chaleur, les petites pierres qui me permettront, une fois ou l'autre, de retrouver mon chemin.

"Et puis parfois, ces petites choses rencontrent un témoin, un grand, un authentique, quoi. J'ai cru ne parler qu'à moi et l'écho me répond. Avec un accent chantant du sud, ou une voix rocailleuse.

"Ce que je veux te dire, c'est que je te suis très reconnaissant d'avoir pris la peine de m'envoyer ce petit signe. A moi aussi, ça donne du sens à ce que je fais. Et à ce que je suis.

"Si tu t'es laissé perdre sur quelques pages de mon blog, tu auras vu que j'aime aussi l'opéra et la grande musique, que je fais preuve d'astuce pour y accéder sans y vider mon porte-monnaie. Mais je refuse qu'on dénigre le travail de ceux qui font le job ! De ceux qui se payent la part la plus difficile de l'effort pour aller porter l'art auprès de ceux qu'on a disqualifié d'entrée de jeu. bravo à toi ! Je sais que les pouvoirs publics ne vous facilitent pas toujours la tâche, à toi et tes comparses de la rue...

"J'espère qu'avec "le vivant au prix du mort", et d'autres projets peut-être, tu trouves de nombreux espaces où te produire, où rencontrer, où partager du rêve et du courage.

"Je t'embrasse en attendant."

30 septembre 2012

mariage en eau claire

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Hier, j'ai marié un vieux pote. Vieux, enfin... il a dix ans de moins que moi, mais on se connaît depuis une bonne douzaine d'années, on a travaillé quelques temps ensemble dans le domaine du sport. Je crois même me souvenir que nous avons été co-auteurs d'un article, publié dans une obscure revue scientifique sur le sujet du pillage des sportifs des pays du sud.

Originaire de Dordogne, il porte sur lui son goût pour l'activité physique, et pour ses valeurs, malheureusement mal en point depuis la récente affaire qui entache le vertueux handball : très brun, le sourire timide, l'accent enchanteur, le corps dépourvu d'imparfaites proportions...

La vie a fait que nous ne nous voyons plus trop régulièrement : il a gagné la sphère politique, là où j'ai intégré un monde plus professionnel, mais la joie de nous revoir est toujours là. Il se plaît à maintenir une certaine ambiguité, chaque fois qu'en plaisantant je laisse apparaître l'attrait qu'il exerce sur moi. Hétéro jusqu'au bout des ongles, il ne dissimule pas la jouissance qu'il éprouve à se voir séducteur dans le regard des hommes. Plusieurs fois, je l'ai invité à venir participer à une nocturne naturiste de la piscine Roger Le Gall, car il habite à proximité, mais il a toujours évité d'avoir à accepter, sans jamais que le refus n'ait été catégorique ou définitif. Depuis, j'ai arrêté les nocturnes, je n'ai plus l'occasion de le pousser à l'aventure.

Lorsque nous nous sommes vus devant la mairie d'arrondissement hier matin, il m'a présenté à tous comme "de ses amis, le seul témoin de la rencontre avec sa femme". C'est vrai, j'avais oublié ce détail. Nous avions été une quinzaine autour d'une table, pour parler de sport et de féminisme, il y a quatre ou cinq ans. Marie-José Pérec avait été de ce rendez-vous, excusez du peu. J'ai surtout vu dans cette affirmation, répétée au micro le soir-même pendant le dîner, le signe qu'il attache un prix à notre amitié.

D'ailleurs, en arrivant devant la mairie, il m'a confié son appareil photo pour la cérémonie, un magnifique Toshiba comme sorti du futur, laqué blanc, ultra fin, pour garder quelques traces plus intimes que les photos officielles. J'ai senti un grand poids me tomber sur les épaules. Je l'ai tourné dans tous les sens pour réussir à l'ouvrir, tandis que la foule gonflait. Puis j'ai cherché le bouton ON/OFF. Il ne se passait rien, j'étais en panique, jusqu'à ce que je lui fasse vérifier que la batterie était juste totalement à plat. Ouf ! Je n'avais donc plus d'autre rôle que celui d'"unique témoin de la rencontre".

Ravissante, la mariée est arrivée un bon quart d'heure plus tard. La foule était compacte. Dés que la rumeur l'eut repérée, les applaudissements ont jailli, et elle a fondu dans ses premières larmes.

La cérémonie a été sobre. La maire a lu des extraits du code civil, dont de de nouveaux articles abolissant le principe de solidarité financière et matérielle dans le cas de dérives compulsives entraînant des situations de surendettement. Enfin, c'est comme ça que je les ai compris...

Le soir, j'étais à Roger Le Gall. Enfin, juste derrière. Mais pas pour nager cette fois. Juste pour y faire la fête !

24 septembre 2012

36, rue des morillons

36-rue-morillons-237108.jpg

Bonne surprise, dimanche soir, en rentrant d'un long week-end loin de Paris. Loin, en intention, de mes démons, rendu à mes devoirs pour m'y oublier, j'étais resté poursuivi par des pensées acides, jalouses, vicieuses, toutes à l'ouvrage de la construction de l'imagerie précise, minutée, obscène d'une infidélité annoncée. Sans grande colère contre la préméditation, sans vraie tristesse, sans larme même, mais les dents serrées pour que le temps passe plus vite. Je m'en veux de replonger dans ces réflexes morbides. Au moins avais-je pris à temps la décision de prendre le large. L'esprit n'aura malheureusement pas suivi cette fois. L'image était trop nette, haletante.

Ma mère est en proie à une fatigue tenace. Son cerveau lui joue des tours à elle aussi, organisant une pénible pelote d'angoisses autour de noyaux futiles. Des bulles de savon en vérité, que quelques mots parviennent à rendre au néant. Le prix d'une solitude de bientôt vingt ans. Le prix aussi de tout ce qu'elle a pris sur elle pendant la crise anorexique de ma nièce, ces trois dernières années. Il ne m'est pas désagréable de me rendre disponible pour être plus souvent près d'elle.

Bonne surprise, donc, en rentrant dimanche. Une lettre de la Préfecture m'annonçait qu'on avait retrouvé des objets semblant m'appartenir. Ils étaient "cités en référence". Tu parles ! "Documents divers, et CH". CH ? CH ? Clés d'habitation ? Je me suis pris à rêver qu'après le cambriolage avec effraction de mon véhicule, le soir de ma rentrée lyrique du 11 septembre, les voleurs se seraient débarrassés de mon agenda, et de mes clés - les miennes et celles de mon indélicat complice.

Je me suis donc rendu cet après-midi au 36, rue des morillons, les bureaux de la Préfecture de police de Paris où sont rassemblés les objets trouvés. Un nom qui fleur bon le commissaire Megret. Un peu comme le Quai des Orfèvres. J'avais le cœur léger. Mon agenda rassemble des souvenirs précis, des instants d'amitiés. Et qui sait ce que je me serais autorisé avec les clés ?...

Le service est bien organisé. La convocation par courrier sert d'efficace coupe-file, alors que ceux qui se précipitent en quête d'un improbable Graal forment une queue impressionnante.

Las, en guise de trésor, seuls le programme gratuit - luxueux, certes, pour l'année du centenaire, mais gratuit - de la saison du Théâtre des Champs-Elysées, et deux chéquiers m'attendaient. Lesquels, m'ayant valu déjà 10 euros pour l'un et 13 pour l'autre en frais d'opposition, n'ont plus aucune valeur. Je me suis donc abstenu de payer les 11 euros de frais de dépôt supplémentaires et ai tout laissé sur place. Pour le pilon !

Et pour oublier tout ça, ai plongé tête la première dans la piscine encore découverte de Roger Le Gall. Brise vive et soleil perçant m'y souhaitaient la bienvenue pour deux-mille mètres d'oubli total.

09 septembre 2012

quand les Kaïras font vidange

 tongues.jpg

Jeudi. Piscine de Montreuil. Je continue, sans préméditation, la découverte des bassins nautiques de banlieue, la faute à la fermeture généralisée des piscines parisiennes pour vidange : c'est bien connu, du 25 août au 7 septembre, plus personne n'a le droit de nager à Paris, décret universel pour préparer la rentrée des classes des petits écoliers.

Montreuil, donc. En sortant de l'eau, après deux mille mètres lumineux dans le vaste bassin d'eau profonde, sous la voûte rénovée qui abrite de hauts plongeoirs : plus de tongue ! Trois ans que je les avaient ramenées du Brésil, mes tongues. Trois ans qu'elles me rendaient de fidèles services, m'attendant patiemment en bout de ligne. Elles ont bien du aller 600 fois à l'eau, depuis. 600 fois passées sous la douche. Et sans faiblir... Je peste contre ces foutus gamins de banlieue, qui s'ennuient à cent sous de l'heure et font les kings partout où ils passent.

L'avant veille déjà, piscine de Massy, j'étais rentré au vestiaire au milieu d'une scène hallucinante où une brigade de policiers municipaux étaient intervenus pour mettre dehors une demi douzaine de mômes perturbateurs, lesquels s'étaient même offert le luxe de négocier cinq minutes de sursis pour jeunes de banlieue.jpgpasser sous la douche avant de sortir. Être expulsés, d'accord, mais propres ! "Cinq minutes chrono", leur avait concédé la capitaine de brigade. Ils sont comme ça, les Kaïras : ils osent tout. Ils flambent, sont mal dans leur peau, se la racontent. Ils jouent tout sur leur rapport aux srabs, rien dans celui à la règle commune, et tant pis pour le reste du monde !

J'avais justement fini par aller voir le succès de l'été, Les Kaïras. C'était le week-end dernier, dans une salle d'Evry : il n'y a plus qu'en banlieue qu'on peut encore le voir. Les Kaïras font vidange à Paris, comme les piscines. Mais moi, c'était mon rendez-vous avec WajDi. Et ma foi, j'ai bien ri. Derrière la grossière outrance, dont le thème de la pornographie ouvrait grand la porte, le regard des cinéastes ne manque ni de tendresse ni de subtilité. Le coming out musical d'Abdelkrim est un modèle du genre. Et le Franck Gastambide a de solides arguments.

Retour à jeudi. Avant de quitter la piscine, je suis quand même passé vider ma rage sur le personnel de surveillance : "Cest  normal, à Montreuil, de se faire tirer ses tongues ?" "Elles sont comment vos tongues", me répond un jeune surveillant de baignade à croquer. "Comme ça ?".
 
Merde ! Elles étaient simplement cachées là, à leur place, au bord de l'eau, sous une pile de planches...

31 août 2012

crevaison

Die-SOLDATEN0.jpg

Bon, ben cette fois, c'est bien fini. Retour maison. A cœurs et à corps déchirés. J'ai du mal. A accepter, à reprendre, à devoir tout sortir des cartons : le soin aux plantes mal-traitées par l'absence, le rapport laissé sous la couveuse avant de partir, la mise en vente de la voiture, ce blog.

Il me faut beaucoup d'amour pour toi, éternel passeur de l'improbable, pour que s'anime l'énergie de revenir aussi en ces futiles prairies.

L'Autriche est loin, hélas. Mozart s'en est allé, et Beethoven, et Schubert, reclus dans leurs maisons de mémoire. Les alpages verts et naïfs comme tirés de la mélodie du bonheur s'éloignent eux aussi à toute vitesse des berges du Lac de Constance. Et la Chapelle du Corbusier à Ronchamp, monument d'architecture et de spiritualité, ultime étape de ces belles vacances avec l'ami qui se refuse chapelle_ronchamp-4bc1.jpgobstinément amant, mon mélodiste de la désharmonie. Épilogue sur un pneu crevé et une jante explosée, entorse inaboutie, signal de détresse. On achève bien les chevaux.

Clap de fin aussi sur les espoirs de changement, ils auront fait long feu. L'Europe s'enfonce mais les bavardages suppositoires sont en place sur toute la longueur de la bande FM. Je n'ai pas encore eu le courage d'alumer la télé.

Hors mis une preuve de tendresse glanée dans un sauna de Zürich, le plaisir se conjugue toujours au singulier, d'une main ou de deux. Ah si, j'ai effleuré je crois, de la pointe d'un doigt, l'orgasme prostatique. C'est WajDi qui serait content de le lire... Seule voie prometteuse à explorer. Avec les appels du Front de Gauche à changer vraiment. En se positionnant sur des propositions précises.

Proscrits, prostrés, prosternés... Voilà à quoi nous sommes rendus. Réduits à entendre le fracas des oligarchies assoiffées, de sexe et de pouvoir. Les écuries de Salzbourg dégorgent encore du fiel des officiers alanguis. Insensibles au sort des femmes. Et des faibles. Bachar élimine son peuple avec méthode. Mitt Romney promet chaque centimètre carré d'Amérique à la loi de la fracturation hydraulique. Les athlètes paralympiques se débattent comme de beaux diables, les caméras sont là mais juste pour le décor. Le monde est un opéra de Bernd Alois Zimmermann.

Pourquoi tout ne se finit-il pas comme les sonates de Beethoven : dans un dernier souffle, parcourant en crescendo toute l'étendue du clavier des deux mains, jusqu'à une double volute sur trois octaves, puis en diminuendo, les premières notes de l'histoire rappelée d'une nostalgique transparence pour se fondre dans la sérénité finale de la dernière mesure ?