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17 juillet 2013

l'inversion du genre

 Jefferson Eleutério.jpgIl m'en a voulu, Jefferson, que je ne parle pas de lui. Jeff, comme l'appellent ses amis de Facebook. C'est lui pourtant, ou elle, qui m'a chaque fois accueilli avec le plus d’exubérance et d'attention taquine, lors de mes visites récentes au Théâtre Nout, grimée, gantée, coiffée et gentiment entreprenante.

Car j'y suis retourné. Deux fois. Presque en abonné, désormais. Et accompagné : vendredi 12, comme annoncé, mais la représentation s'est vue annulée en raison cette fois du départ précipité de l'une des comédiennes - les aléas de la vie de troupe... Puis, du coup, encore samedi, où le Livre blanc nous fut livré dans une version resserrée quoique toujours polyphonique, sans doute plus affûtée. Les scènes où Cocteau - toujours magnétiquement incarné par Lionel Chomat - relate ses aventures féminines post-adolescentes, ont gagné en percussion. J'ai à l'esprit de nouvelles images fortes, comme celle où Jeanne, désormais jouée comme les amants par un Pierre Adam sophistiqué, en bas résille et étole de fourrure nacrée sur les épaules, exhibe sa virilité d'un mouvement soudain du manteau aussi brusquement que Cocteau comprit, à cette occasion, ce qu'étaient "les bases de (son) amour". Un Pierre Adam au sourire flou, plus troublant que jamais soit dit en passant. Une façon de Joconde à hanter tes nuits...

Mais vendredi, nous n'avions pas fait le voyage pour rien, Yohan, Maryse et moi. Car amoureux de leur métier et de leur répertoire, gourmands du public, et pétris de scrupules de nous avoir déplacés pour rien, peut-être aussi un peu touchés par ce que j'avais écrit du Livre blanc quelques jours plus tôt, Hazem El Awadly et les comédiens ont proposé de nous offrir l’École des veuves. Les comédiens concernés étaient là, et n'avaient besoin que de quelques minutes pour s'appréter...

La représentation qui précède la Première, c'est la Générale. Une séance de travail ouverte, publique, qui se déroule dans les conditions d'une représentation ordinaire, pour s'assurer que tout fonctionne. Tout le monde connaît. Mais comment appelle-t-on la représentation qui suit la Dernière ? Car nous étions deux jours après la Dernière, en séance privée pour ainsi dire, et la débacle est devenue aubaine.

L'Ecole des veuves raconte le chemin qu'accomplit une jeune bourgeoise à la mort de son vieil époux, depuis l'absurde voeu de fidélité éternelle confinant au projet suicidaire le jour du deuil, jusqu'à son dévergondage avec le gardien du cimetière, grand, blond, fort et... poilu.

Apparemment inspiré par le verbe de Cocteau, El Awadly a pris le parti de l'inversion des genres, qui correspond bien à l'esprit bouffon de l'oeuvre : l'homme de la pièce y est joué par une femme, et les femmes par des hommes. En l'occurrence, le gardien athlétique est incarné par une Justine Chardin-Lecocq chétive mais moustachue, la belle-soeur est portée par un Lionel Chomat habillé et métamorphosé, la veuve par Pierre Adam, à la mélancolie grivoise, et sa bonne, la malheureuse Camilla, tortuée d'amour pour sa maîtresse épleurée, par Jefferson Eleutério. Un choix judicieux qui rend compte, accessoirement et accent aidant, du confinement des femmes issues de l'immigration dans les métiers domestiques - un des symptômes constants des dominations coloniales persistantes.

La proposition est réjouissante, les scènes s'enchaînent, intercallées d'appartés participatifs, on t'offre une menthe à l'eau ou une grenadine. Le travestissement n'est jamais vulgaire. Tu le dépasses d'ailleurs très vite une fois que tu l'as compris, sauf qu'il t'a conduit dans une autre dimension de la pièce, où se joue l'arrangement intime dans lequel chacun se débat depuis la nuit des temps entre l'orgueil où tu te mortifies, et la vie qui t'appelle.

Bravo à la performance de Jefferson. J'ai peu percé de son intimité malgré nos quelques discussions Jefferson.jpgdemeurées jeux d'acteurs. J'ignore si son travestissement relève de la composition ou d'un goût particulier, et je vois dans l'incertitude entretenue une prouesse artistique, au même titre que dans les magnifiques érections dont il émaille le Livre blanc.

Le 21 juillet sera d'ailleurs la dernière du Livre blanc pour cette saison, et l'occasion pour la troupe du Nout de fêter son treizième anniversaire. N'hésite vraiment pas à t'y rendre. De mon côté, tout comme Maryse, pas encore lassé, je ne m'interdirai pas un retour à la reprise d'automne, ne serait-ce que pour y entraîner tous ceux de mes amis, sollicités avec insistance mais qui ont fait faux bond jusque là faute de disponibilité... et aussi pour entretenir ma nouvelle familiarité avec cette troupe bienveillante.

Commentaires

Un texte divin.Merci !

Écrit par : Apolline | 17 juillet 2013

Encore un énorme merci pour ton billet, qui une nouvelle fois me donne certains frissons!
On se donne rdv pour la reprise automnale avec Maryse, Yohan et d'autres j'espère !!
A bientôt !

Écrit par : Jonathan | 18 juillet 2013

Le Livre Blanc : une belle pièce qui, lors de la première, est un peu déstabilisante !!!! Mais quand on revient, l'attention n'est plus portée sur les scènes érotiques, mais sur l'intensité du texte et du jeu des acteurs. Cette pièce mériterait d'être plus reconnue. Nous serons donc là pour la dernière "estivale".
A bientôt.

Écrit par : Emmanuelle | 18 juillet 2013

-> Apolline -> Merci du compliment. Il faut aller au théâte, maintenant !
-> Jonathan -> Sois en sûr, on va s'organiser une petite sortie en groupe, bien organisée, longtemps à l'avance, et plus personne ne fera défaut. A bientôt, bel été et joyeuse trêve !
-> Emmanuelle -> Alors, cette dernière ?...

Écrit par : Oh!91 | 25 juillet 2013

Les commentaires sont fermés.