Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

29 mars 2013

la parabole du trou

vieille_dame_andine.jpg

Ma flemme pour écrire devient chronique, alors même qu'on m'a récemment pas mal flatté sur ce point. C'est qu'il y a en moi un grand vide, un abîme. Des vents contraires absorbent mon énergie et mes capacités. Et je suis privé des réconforts que j'escompte. Mon compagnon de quinze ans convole à d'autres noces. Mon ami d'amour, quant à lui, n'a ni amour, ni amitié, ni solidarité à offrir - aucun soutien ni aucune compassion. Son silence à lui dure depuis huit jours, engouffré dans ma bouderie, et finira sans doute drapé de la sacro-sainte liberté qui le condamne à une éternelle dépressive insatisfaction. Tant pis pour lui, et tant pis pour moi car j'enrage.

En dépit de son titre, ce n'est pas de la prestation de François Hollande, hier soir, que parle ce billet. Pourtant, il y est aussi question de trous de mémoires.

J'étais à Foix le week-end dernier. Récupérer maman. J'ai troqué la charge de la distance et de la culpabilité par celle de la présence et de l'attention de tous les instants. Je vis la confrontation directe avec la déchéance d'une mère. J'y investis des wagons de tendresse et d'affection, je la touche et l'embrasse comme du bon pain, et elle réagit avec bonheur à ces marques tactiles. Je prends toute la mesure des vingt ans qu'elle a traversés dans la solitude après la mort de papa, et ne peut m'empêcher de penser que c'est de cette souffrance-là qu'elle se soulage. Elle se rend à ses vingt ans de silence, las du combat et des apparences. Peut-être nous voit-elle assez solides, enfin, pour s'autoriser cette capitulation. J'encaisse à défaut d'accepter.

Maman était une belle jeune femme. Enfant, on la prenait pour ma grande sœur. Ado, mes copains me donnaient des coups de coude histoire de me montrer, n'eut-elle été ma mère, qu'elle était bonne à draguer. Puis elle a toujours été la dégourdie de la famille, la bricoleuse, prenant sur elle les tâches domestiques tout comme les menus et les grands travaux de la maison. Jusqu'à il y a peu, sa maison était entretenue comme nulle autre. Les volets du patio ne passaient pas deux ans sans recevoir leur couche de lasure. La menuiserie n'avait pour elle aucun secret. Son congélateur était toujours garni d'un bourguignon, d'un carry de veau ou d'une tarte aux olives. Elle avait l'énergie et la tête froides. Tu m'aurais posé la question au printemps dernier, je t'aurais juré qu'elle était promise à vivre cent ans. Elle avait tout de ce prototype de femmes.

Elle a fait soixante-seize ans l'été dernier. Ce n'est encore qu'une adolescente de la vieillesse.

Alors je franchis l'étape, je construis le deuil, j'affronte tête baissée et dents serrées, plein encore de questions inédites et impréparées sur les moyens qui sont les nôtres, mon frère et moi, pour gérer cette situation dans la durée, sans pouvoir prédire ni le sens ni le rythme des évolutions. Sans renoncer à trouver ça injuste, profondément injuste.

Lundi matin, elle est est restée seule deux heures. Elle avait l'air à peu près bien quand je suis parti, après un petit déjeuner pris ensemble. Un rayon de soleil était entré dans la maison, déposer sur ses pommettes et son front un baume de sérénité. Mais j'ai eu peur qu'elle débloque et ne sache pas à quoi s'accrocher, qu'elle se trompe dans ses médicaments, ou qu'elle tombe comme souvent il lui arrive de faillir.

Finalement, tout s'est bien passé. Mais en dehors d'impératifs professionnels stricts, j'ai renoncé à toute sortie. Avec les médicaments, elle se couche tôt, et au moment précis où j'ai un peu de temps, par exemple à te consacrer, via ces pages, la tristesse s'engouffre. Le soir venu, je me sens vidé de tout. Une tristesse que j'attribue volontiers à la situation de ma mère et à l'énergie que je laisse à lui donner de la joie. Je sais pourtant qu'elle se nourrit surtout de l'assourdissant silence, de l'absence de gentillesse, de l'abandon où me laisse l'homme que j'aime et qui ne m'aime pas, l'homme qui prend et ne donne pas, de son orgueil et de mon obsédante obstination. Du trou où je me complais, mais dont je crois être de plus en plus prêt à sortir, pour peu qu'une main...

_________________________

La photo qui illustre ce billet provient du site www.tripalbum.net. Son auteur, Gullaume, talentueux voyageur, me demande de bien vouloir le préciser, ce que je m'empresse de faire, et avec plaisir, n'ayant pas l'âme d'un pirate...

Commentaires

Pas facile de renoncer à qui on aime mais ne nous aime pas
Indispensable pour avancer pourtant

Difficile aussi cette distance que la vieillesse installe..

Alors compte, les allers, les retours, brasse, crawl, papillon..
Blanches, noires, laisse leur son t'emporter
ici, maintenant

courage

Écrit par : Gilles | 29 mars 2013

Qu'il est dur de te lire ainsi sans ne savoir que dire. Juste te dire que je t'aime et que même si ce n'est pas la main que tu espères tant, c'est déjà ça, enfin je crois. Courage et je suis convaincue que tu arriveras à dépasser tout cela avec un peu de temps et des idées, tes amis.

Écrit par : Bougrenette | 29 mars 2013

Que dire. "La vieillesse est un naufrage", il faut s'y préparer et l'accepter. Les fins de vie sont épouvantables, et nous n'y pouvons rien. Il n'y a qu'à subir au mieux...

Écrit par : RPH | 30 mars 2013

Comme je comprends ces jours qui te bouffes.
Ma mère 93 ans n'a plus guère de conversations avec moi, depuis quelques temps même les souvenirs de sa prime jeunesse de sont plus évoqués, peut-être un effet parmi d'autres de la morphine (cancer du sein).
Je la vois toutes les deux semaines, j'en reviens en vrac.
Et me taraude cette pensée, pourquoi persiste-t-elle, mon mari décéda à 58 ans...
Oui, avec honte je compare...
Bises...de soutien pour tous tes chagrins.

Écrit par : mume | 30 mars 2013

Quand je t'ai lu ce matin, j'ai beaucoup pensé à toi. C'est cette musique qui m'a envahit, cette voix et les images du film "donne moi la main". Un rapport très vague, sans doute. Écoute Colette Magny, Melocoton, c'est grave, nostalgique, mas pas que...
Des pensées fortes.

Écrit par : estèf | 30 mars 2013

Et bien j'ai l'espoir secret que ma main que je t'offre (mariage pour tous,non ?), tu reviendras la saisir. Je n'ai plus de tripoux mais de nouveau 2 tartelettes façon mont blanc dans le congèl ;)
Baisers, profites d'elle.

Écrit par : Fiso | 30 mars 2013

j'ai toujours fait des différences entre collègue, connaissance, copain-copine. Tout cela pour te dire que pour moi le mot amitié a une forte connotation au point de faire partie des gens qui ont très peu d'ami(e)s au fond du coeur.
Bien que nous ne nous connaissions qu'à travers nos écrits et parfois discussions j'ai envie de t'offrir mon amitié car j'aime ta manière d'aborder tes problèmes avec sensibilité et finesse; tes convictions que tu défends avec sincérité...
Donc en ces moments difficiles pour toi je te tends une main virtuelle et me permets te t'envoyer des bisous amicaux et sincères...

Écrit par : jelaipa | 31 mars 2013

La mienne en a 73. Elle commence à se perdre dans son propre appartement, confond la nuit et le jour, tombe, se casse. Et je sais bien que tout ira en empirant.

Quand elle n'est pas là, je culpabilise et quand elle est près de moi, j'ai du mal à endurer ses abattements, ses incohérences, les mots qu'elle oublie et qui font qu'on a du mal à se comprendre...

Dans un élan de survie, tente cher Oh! de te défaire de la présence invisible de cet amour qui t'ignore. Il n'est rien, même pas un ami avec lequel tu peux, sinon partager ta souffrance, du moins l'exprimer. Et dire le trop plein qui te submerge devant cette maman qui n'est plus vraiment la tienne, c'est déjà beaucoup.

Je suis "seule" depuis un long moment à présent et j'ai fini par l'accepter. Si je devais aussi me débattre dans des souffrances sentimentales, je ne parviendrai à rien du tout. Mes amis sont là et c'est vers eux que je me tourne.

Tout ce blabla pour dire en somme, que le temps aujourd'hui est à ta mère et qu'il n'y a pour le moment du moins, la place pour rien d'autre.

Je sais ce que tu vis et même si nous ne sommes pas si proches, je suis là au minimum pour t'écouter et te dire qu'on se sent souvent moins seul tout seul, qu'accompagné de celui ou de ceux qui ne génèrent qu'illusions et de déceptions.

Écrit par : P_o_L | 31 mars 2013

-> Gilles -> Je compte, Gilles, les temps et les cadences, les jours et les nuits, crois-moi, je compte, je compte toujours, et vos marques de sympathie aussi, cette bienfaitrice chaleur... Mais j'escompte aussi, l'irréalisable parce que je me suis fait comme ça, c'est là que je m'écorche.... Merci pour ce tact et cette subtile présence ;
-> Bougrenette -> ta main est à portée de la mienne, je le sais et je sais la saisir aussi, elle me fait plus de bien que tu l'imagines. A propos, le gratin de choux-fleur à la pointe de Wasabi : une tuerie !
-> RPH -> Ben oui, ce qu'on y peut -peut-être ? - c'est travailler dessus, façonner de nouvelles expressions affectives, expérimenter l'amour autrement, grandir de ces épreuves où toutes les frontières bougent, celle de la dignité, celle de l'intimité, celle du temps et de la mémoire. Merci ;
-> Mume -> Tu sais quoi, je crois que j'enrage davantage de sa jeunesse que de son état. J'accepte qu'elle dégringole, parce qu'on y est tous promis, je n'accepte pas que ça lui arrive ici et maintenant. Peut-être une culpabilité particulière de n'avoir pas su trouver le bon remède, ou d'avoir accepté trop de chimie, ou de l'avoir trop laissée seule... Enfin, qu'on le prenne d'une façon ou d'une autre, on en finit en vrac...
-> estéf -> Depuis que j'affronte ça, je me dis qu'il faut que j'aille voir "Amour", d'Haneke, et puis j'appréhende et n'y vais pas. "Donne-moi la main", pas vu non plus. Je viens d'aller visionner la bande-annonce : les images et l'atmosphère m'ont donné envie. Merci de ces références et de ta présence ;
-> Fiso -> Ben oui que je te la prends ta main, et sans te la demander, encore ! Je vais même m'y accrocher tiens ! En attendant, touche pas aux tartelettes, j'arrive !
-> jelaïpa -> Je prends et la main et l'amitié... Merci d'être là quand c'est dur ;
-> P_o_L -> On se ressemble plus qu'il n'y parait, et tes recommandations sont sages. En théorie, j'y souscris. En pratique, c'est plus difficile. Paradoxalement, ce à quoi maman m'oblige m'y amène pourtant, une certaine philosophie, qui prépare le détachement, qui sait ?... Courage à toi, et merci de ton témoignage et de ce partage, qui me touchent.

Écrit par : Oh!91 | 02 avril 2013

Les commentaires sont fermés.