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02 mars 2013

la liberté contre la démence

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Une semaine déjà que j'ai laissé Budapest à son temps alangui et à ses chimères. Je m'y suis soigné autant que je m'y suis abruti. J'y ai nagé presque 16 kilomètres, et jour après jour cet effort installait dans mon corps une douce douleur existentielle. Mes muscles n'ont pas sombré dans les courbatures ombrageuses et fiévreuses, ils se sont fourbus tranquillement, sans aller au delà de la manifestation de présence.

Au travail, comme à chaque fois, j'ai payé cher cette petite escapade. Les dossiers accumulés, les mails qui nécessitaient des réponses urgentes, les collègues qui avaient besoin de mon avis ou de mon assentiment, tous m'attendaient au seuil de mon bureau et ne m'ont pas lâché les mollets. J'ai traversé la semaine sous haute pression. Je crois que je n'ai pas failli.

Mon ami d'amour a remis avec sang froid et résolution certaines pendules à l'heure. Dés mon retour, en guise d'enthousiastes retrouvailles j'eus mon lot de signes visibles d'agacement, qui m'ont permis de provoquer la discussion. Il recherche l'amour éternel et réciproque, n'y parvient pas, en souffre mais ne renonce pas, ma présence auprès de lui, dans l'attention à lui, dans le souvenir de lui, l'entrave dans sa quête, quand elle ne l'oppresse pas. Je dois redevenir un ami ordinaire - avec un peu plus de musique et de solidarité que dans l'ordinaire, mais pas plus de tendresse. Voilà, c'était dit. J'ai mal, mais je n'ai pas pleuré, habitué désormais à ce retour épisodique de la distance. A l'appel vain du large. Ou peut-être parce que nous avions au programme, mardi et mercredi soir, deux concerts fabuleux à la Salle Pleyel, où Simon Rattle devait diriger le Berliner Philharmoniker, avec des œuvres de Dutilleux, Lutoslawsky, Beethoven, la pianiste Mitsuko Ushida, la soprano Barbara Hannigan, et deux symphonies de Schumann, qui ont besoin d'orchestres de cette trempe pour trouver leur relief.

Et puis hier matin, je les ai appelés. D'abord une société d'assurance, puis un groupe mutualiste. Maman m'avait remis, il y a quelques années, un dossier où figuraient, soigneusement rangées, les attestations de souscription à ses contrats - avec, un peu jargonneuses, des précisions sur les garanties couvertes. J'ai ouvert le classeur hier. Il y en avait une petite liasse. Accident, invalidité, obsèques... et dépendance. La veille, après une discussion téléphonique très confuse avec elle, mon frère m'avait dressé un état alarmant de la situation, me préparant à admettre qu'on était dans une configuration sans retour. C'était, de loin, le plus probable. Il avait besoin de connaître l'état des garanties et des clauses avant de revoir le médecin lundi - des fois que le diagnostic, dans son énoncé, soit déterminant pour autoriser ou pas la mise en oeuvre des garanties. Il m'a parlé des récits incohérents, dans lesquels elle entremêle différentes époques. Il m'a parlé de ce frigo jamais refermé, de ce feu, jamais éteint à la gazinière, de petites chutes jusque-là sans importance... Là, j'ai pleuré. Dans le creux de son oreille, j'ai lâché mon dépit, des sanglots, et hier j'ai donc ouvert les dossiers. J'ai appelé. Je me suis mangé de la démence "médicalement attestée et documentée", de la "constatation d'état de dépendance", avec des employés anonymes, froids, distants, manipulant les concepts au mépris de la détresse qui, elle, tatonne, hésite à employer certains mots, cherche à comprendre à l'autre bout de la ligne.
 
Elle a soixante-seize ans. C'est trop trôt, trop soudain, trop cruel.
 
Où Stéphane Hessel a-t-il trouvé les ressources de tant de lucidité et d'engagement, à quatre-vingt-201211162322_zoom.jpgquinze ans ? Maman n'a pas mois de révolte en elle ? Pas moins de combat à son actif ? Pas moins de courage dans ses choix ?...
 
Au début des années 2000, j'ai plusieurs fois rencontré Stéphane Hessel. Il avait été nommé par Marie-George Buffet administrateur de l'Office franco-allemand pour la jeunesse. Il était très soucieux à la fois de la relation franco-allemande et de la voir évoluer au service des êtres tels qu'ils sont, des jeunes en particulier. L'Office devait revenir installer son siège en France et Buffet avait décidé que ce serait en banlieue. Sortir la relation franco-allemande des lambris feutrés et la rapprocher des jeunes et de la vie. Stéphane Hessel soutenait cette idée, laquelle était combattue par la partie allemande qui privilégiait le prestige et les beaux quartiers. Le Quai d'orsay restait timoré.
 
Engagé dans ce bras de fer du fait de mes fonctions d'alors, j'y mettais de l'ardeur et de la fougue, pour empêcher que l'oiseau ne soit tué dans l'oeuf, tandis qu'il y mettait de la distinction diplomatique. Je me souviens d'une conversation privée où il m'avait incité non à mettre de l'eau dans mon vin, mais à comprendre le point de vue allemand à partir de traits historiques et culturels qui m'échappaient. Son regard était profond, serein, patient, sa conviction était tranquille, dépourvue d'ambition, appuyée par ce sourire généreux qui ne le quittait jamais. Sa pensée semblait libératrice, et d'abord pour lui-même.

En commentaire privé à un post récent, parlant de ma mère, ma choubinette adorée m'a écrit ceci : "Et si elle en avait simplement assez de penser, de réfléchir, ce poison qui nous empêche de vivre pleinement l'instant présent, en ruminant le passé et en essayant de contrôler le futur ?"

Alors je m'accroche à cette idée. Elle n'est pas malheureuse, elle s'est juste libérée de ses tourments. Après tout, mon ami d'amour n'est pas seul à avoir droit à la liberté, et toutes les pensées ne sont pas libératrices...

En attendant, je n'ai pas remis le pied dans l'eau de toute la semaine, depuis mon retour en France.

Commentaires

Je suis triste et tu le sais, je crois que ton ami d'amour te fait plus de mal que de bien, plus le temps passe et plus je pense que lui aussi il t'entrave, discrètement et profondément. Tu as tellement plus à vivre j'en suis convaincue mais nous en reparlerons surement. Pour ta maman malheureusement je ne sais que dire, mais peut être n'y a t il rien a dire, être là pour toi, j'essayerais, car il est si dur de voir ceux que l'on aime "partir ainsi" et je pense à l'une de nos amies qui elle aussi vit ce que tu vis, peut être est il temps de remettre les brunchs à l'honneur, pour ce voir tous et pouvoir partager, les joies mais aussi les peines.

Écrit par : Bougrenette | 04 mars 2013

-> Bougrenette -> Les brunchs, les dîners, et toutes ces petites choses faites de convivialité qui font le plus grand bien... A demain ?

Écrit par : Oh!91 | 12 mars 2013

Tu m'étonnes oui à demain mais dis moi où ça sera plus facile ; -)

Écrit par : Bougrenette | 12 mars 2013

J'espère que tu seras sensible aux paroles de Bougrenette. Il m'est difficile de dire plus.
Dans ce que tu décris, je ne crois pas qu'elle soit malheureuse, peut-être trouve-t-on ainsi une forme de sérénité, c'est si dur au bout du compte de penser tout le temps.

Écrit par : estèf | 13 mars 2013

-> Bougrenette -> Reste à nous dire quand, maintenant que la neige est venue jouer les trouble-fête...!!
-> estéf -> Elle est sereine. Perdue, mais l'esprit tranquille. La nuit, des rêves aimables la visitent, à la place de ses horribles angoisses. C'est le plus important. Mais elle tombe. Et la menace gronde. C'est de ça que j'ai le plus peur aujourd'hui... Merci de ta sollicitude.

Écrit par : Oh!91 | 17 mars 2013

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