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24 décembre 2012

un baiser pour ma mère

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Cette Carmen ne méritait sans doute pas le dénigrement que la presse lui a réservé. Plastique froide, expression corporelle un peu rigide, certes, mais pas vulgaire. Une composition très classique, en vérité, la caserne y est une caserne, les brigadiers des brigadiers et la manufacture de tabac un sanctuaire fantasmé d'ouvrières délurées. Les tziganes y sont davantage roms que gitans, ils mendient et trafiquent plus qu'ils ne jouent de la guitare, et la montagne où ils se planquent a des allures de marché aux puces. Concession à une modernité qui ne règle pas son compte aux clichés.

L'orchestre est excellent, dirigé par un Philippe Jordan à son apogée d'élégance. Une tâche plus ardue l'attend, le semestre prochain, avec l'intégrale de l'Anneau du Nibelung. Quant à la distribution, elle est efficace et équilibrée. Ludovic Tézier est un peu enrobé pour être crédible en torréro, mais assure dans le civil en intrigant maffieux. Karine Deshaye est convaincante, mais elle gagnerait à introduire de la souplesse dans son jeu (Il est vrai que je l'ai vue à sa Première). Nikolai Schukoff est un Don José de toute beauté. Son chant manque d'un poil de brillance, mais son poitrail ni de poils ni de formes, et il apparaît extrêmement brillant dans sa composition.

Les scènes de cabaret ont le côté lupanar qui sied au livret, mais le travelo ou la stripteaseuse ont peu c_opera_national_de_paris_charles_duprat.jpgd'excès dans leur présence pour justifier du scandale. Ce fut une bonne soirée, avec une œuvre d'exception, un de ces grands opéras populaires, ma foi plutôt pas mal servi. Quand Michaela porte à Don José le baiser de sa mère, j'ai été parcouru de frissons...

Un baiser de ma mère ! Un baiser pour son fils !

"Ma mère, je la vois !... oui, je revois mon village ! O souvenirs d'autrefois ! doux souvenirs du pays ! O souvenirs ! O souvenirs chéris, vous remplissez mon cœur de force et de courage ! O souvenirs chéris !
Ma mère, je la vois, je revois mon village !"

Je pars vers notre village près d'Aix. Maman ne s'y est plus retrouvée seule depuis cet été. Depuis que ses angoisses sont devenues insupportables et qu'elle a commencé à en parler.

J'y étais allé en pleine saison de festival cet été, avec la résolution de lui consacrer plus de temps, de faire le voyage du village plus souvent. J'avais calé sur l'occasion deux opéras et des visites quotidiennes à la piscine Yves Blanc, à deux pas de mon ancien lycée, un bassin particulièrement agréable à nager. Et nous avions beaucoup parlé. De quelques menus-travaux à effectuer dans sa maison, à commencer par la cuisine tout en formica, qui n'a pas bougé depuis qu'ils se sont installés là il y a trente-cinq ans, mais dont l'évier s'est ébréché. Et puis maman m'avait longuement parlé de ces angoisses. Elles venaient la chatouiller la nuit souvent, à la faveur de réveils malheureux. Mais parfois, en journée, elles pouvaient surgir et la tétaniser. Imprévisibles, souvent intenses, elles tournaient parfois à la peur panique. Elles lui rendaient la vie épouvantable, même si le plus souvent, qu'on frappât à la porte ou que le téléphone sonnât, que quelqu'un se manifestât d'une façon ou d'une autre et elles éclataient comme une bulle de savon...

Médecins et psy en tout genre essayaient des traitements et des dosages. Entre antidépresseurs et anxiolytiques, ils avaient souvent eu pour effet d'aggraver les choses. Nous n'avions pas encore envisagé les batteries d'examen à venir.

A la fin de mon séjour, je la conduisais vers Foix, pour une courte escale estivale chez mon frère, avant un séjour d'été habituel dans le Quercy où les visites allaient se succéder, comme à l'accoutumée. Cet après-midi de juillet, j'étais loin de m'imaginer que les réflexions que nous avions convenu d'avoir avec mon frère, sur le grand avenir de maman, allaient ainsi tourner court et nous obliger à revoir les projets.

A soixante-seize ans, maman est naturellement affaiblie. Si elle n'y prend garde, elle peut même se vouter légèrement. Elle s'est tassée. Et son front porte la cicatrice d'une chute récente. Mais on lui a toujours donné beaucoup moins que son âge. Fraicheur physique, agilité des mains, c'était elle, le bricoleur de la maison. Et le jardinier. Elle a toujours tout su faire, sans avoir jamais eu confiance en elle. Excellente cuisinière, elle laissait les fourneaux à papa dans les grandes réceptions. Elle se réfugiait derrière son goût et son avis, puis derrière ceux de ses enfants, plutôt que de risquer de se tromper. Ses amis, elle a toujours cru qu'elle les devait à mon père.

Elle est comme ça, maman, elle a tous les talents, les a toujours eus, mais n'en a jamais rien su. Que l'on s'annonçât, et la maison était prête, les repas confectionnés pour trois jours, le frigo plein. Même si elle geignait de n'avoir pas assez ni assez bien fait les choses... Cet été encore, on pouvait dire tout cela d'elle. Les angoisses la perturbaient, mais elle était cette femme, belle, digne, et oublieuse d'elle-même.

Je ne sais pas comment je vais la retrouver tout à l'heure. Elle n'est plus retournée au village depuis l'été. La solitude est un état qui lui est devenu d'un coup insupportable. Une nuit seule est désormais inenvisageable. Ces six mois, elle a oscillé, entre la maison de mon frère et la mienne, aux deux pôles du pays. Nous nous sommes retrouvés une fois pour un long week-end dans la maison familiale du Lot, à Puybrun, pour les vingt ans de la disparition de papa.

Maman avait alors formulé des souhaits. Puybrun devrait devenir sa maison de référence, son domicile d'été. Nous allions vendre Aix et réaménager ici, pour qu'elle s'y sente comme chez elle, avec tous les espaces qu'elle affectionne, et les objets. Et puis pour le reste du temps, elle irait s'installer à Toulouse, dans une résidence sinon communautaire, du moins intergénérationnelle, avec des espaces communs, des lieux de vie et de rencontre. Une résidence qui ne serait pas une maison de vieux, mais où il y aurait de l'attention à l'autre, ça doit bien exister, non ? Et puis Toulouse, c'est tout près de Foix, et de Puybrun, elle y a cette partie de la famille qu'elle affectionne. Nous en étions là, espérant que les traitements la stabilisent.

Ces derniers jours, mon frère, chez qui elle était demeurée, m'a fait part de son impression. Il ne faut pas croire qu'un traitement fera des miracles. Elle ne vivra plus jamais seule. Ses angoisses génèrent des absences. Parfois tout va bien, et à d'autres moments, face à un petit problème, il l'a retrouvée prostrée, bras ballants. Plus d'une fois, elle a oublié d'éteindre le gaz après en avoir retiré une casserole, ou laissé la porte du frigo ouverte. Bref, elle n'est plus autonome, m'a-t-il dit. Plus autonome... Ce mot a raisonné terriblement dans ma tête le matin où il l'a prononcé au téléphone. C'était le matin de ma Carmen. C'est si loin de ce qu'elle est, de ce qu'elle était avant cet été. Si loin de l'impression qu'elle me donne encore certaines fois où je l'ai au téléphone.

iYM3d7fWycIo.jpgA l'entracte, j'ai parlé d'elle à François et Catherine, que j'avais associés à ma sortie. François est un ancien collègue. Je l'ai vu consterné, évoquant sa propre mère, une femme énergique et entreprenante, qu'il a vue sombrer en six mois, à l'âge de soixante-dix-huit ans. Je n'aurais pas du parler.

A la reprise, Micaëla revient en vélo donner à Don Jose des nouvelles de sa mère :

"Moi, je viens te chercher. Là-bas est la chaumière, où sans cesse priant une mère, ta mère, pleure, hélas sur son enfant. Elle pleure et t'appelle, elle pleure et te tend les bras ; tu prendras pitié d'elle, José, ah ! José, tu me suivras !
(...) Une parole encor, ce sera la dernière. Hélas ! José, ta mère se meurt, et ta mère ne voudrait pas mourir sans t'avoir pardonné."

J'ai pris pour moi cette injonction, et ai hâte d'être près d'elle pour ces fêtes, de l'entourer d'affection et de stimuler, autant que je le pourrais, celle qui est encore en elle quand elle n'est pas dominée par cet indomptable démon... Ce soir, c'est Noël. Je pars, je pleure, mais je veux croire en la mauvaise passe.

Commentaires

Joyeux noël en famille, plein de bises amicales ... La vie est cruelle. Dieu vous garde comme on dit "chez nous".

Écrit par : Apolline | 24 décembre 2012

PS. Carmen est mon opéra préféré. Places restantes pour le 25 décembre : 180€ ... Un peu trop ...

Écrit par : Apolline | 24 décembre 2012

-> Apolline -> Merci de ton sympathique passage. Sais-tu que l'opéra de Paris a récemment mis en place un site officiel de revente de places d'opéra. On peut y trouver de bonnes affaire, y souscrire des alertes, et pour le 25 décembre, j'ai vu qu'on y trouvait des places à 70 €. Bon, ce n'est pas donné, mais toujours mieux que 180...

Écrit par : Oh!91 | 06 janvier 2013

J'ai vu cela, en effet et je vais en profiter aussi souvent que possible : cela permet de sortir sans l'avoir trop prévu à l'avance.

Écrit par : Apolline | 06 janvier 2013

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