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07 octobre 2012

les savons d'Alep

savon-alep-vert.jpg

J'ai chez moi, au rez-de-chaussée, dans une petite salle d'eau réservée aux amis de passage, deux savons d'Alep, empilés l'un sur l'autre. Deux gros cubes, d'environ huit centimètres d’arête chacun. D'un vert sombre tirant sur le brun. Marqués d'un sceau sur deux de leurs surfaces.

Ils sont restés longtemps sur l'étagère en coin, comme des éléments de décoration, complétant une petite touche exotique inspirée de mes voyages dans les pays arabes.

Il y a exactement vingt ans aujourd'hui. C'était un 7 octobre. Paris basculait sans doute dans une grisaille de saison, imperceptiblement, oubliant son quotidien humide dans les fêtes qu'on organise à vingt ans. Mes amis m'en avaient faite un belle, de fête. Tu parles ! Je quittais huit ou neuf ans de syndicalisme étudiant. Dont cinq à Paris avec d'importantes responsabilités nationales. J'en avais fait voir des vertes et des pas mûres à Claude Allègre, notre intraîtable ministre des universités, et à Lionel Jospin, alors à la tête de l'Education. J'en avais affronté quelques uns, des comme ça, dans des tables rondes ministérielles ou sur des plateaux de télé. A l'heure de passer la main, certains ne comprirent pas qu'au lieu de rebondir en m'accrochant à la lumière, je parte me perdre dans une Syrie fermée, au régime obscur, loin des fastes et dans l'anonymat. J'avais été couvert de cadeaux, on avait bu et dansé, j'avais fini bourré et mes amis étaient venus, les uns après les autres, m'embrasser chaudement ou pleurer sur mon épaule. Rare chaleur, dont l'intensité encore aujourd'hui me sidère.

Dès l'arrivée à Damas, j'avais tout oublié. Sur la terrasse de l'Institut français, où Basile, le jeune portier chrétien m'avait accueilli avec douceur et gentillesse, me présentant les premiers arrivés, m'indiquant où je pourrai passer mes premières nuits en attendant de trouver un appartement, je fus saisi par la douceur de l'air, par des odeurs dont j'ignorais que j'allais les reconnaître à jamais, et par le chant du Muezzin, celui d'avant le coucher du soleil quand s'ouvre la corole des jasmins. Un chant qui allait me happer et inscrire sur ma peau les signes d'un indissoluble bonheur.

A Damas, je rencontrais des gens qui me sortaient du parisianisme étudiant et syndical, ramenaient dans mon regard d'autres réalités de vie, et je réalisais que j'avais un besoin vital de cette respiration.

En arabe, j'avais du retard sur mes comparses. La plupart avait derrière eux des années d'un travail assidu dans cette langue. Je n'avais que quelques bribes de poésie arrachées de mes vieilles amitiés amoureuses des années marseillaises. Plus quelques bases, volées sur mon temps syndical, grâce à de rares cours que j'avais pris le temps de suivre. Mais trop peu pour en faire quoi que ce soit.

Au premier trimestre, non content d'avoir été placé dans le troisième groupe, le plus faible, on m'avait demandé d'y demeurer en auditeur "muet", tu imagines d'où je partais. Mais je ne m'en offusquais pas, bien au contraire. J'étais conscient de mes lacunes, et Damas était le choix de l'immersion et du travail.

De fait, je faisais moins de tourisme que mes nouveaux amis. Les week-ends, les semaines de temps libre et souvent même le soir, je restais en bibliothèque travailler. Apprendre, apprendre l'arabe, coûte que coûte. Acquérir cette compétence pour me garantir de travailler avec cette langue. Peut-être aussi pour me prémunir d'un retour à la politique...

Palais Azem.JPGN'empêche qu'en un an, j'ai eu le loisir de bouger, de circuler, de visiter le pays. Damas, son centre, sa mosquée des Ommeyades, son souk et le palais Azem, les patios ombragés des vieilles demeures du quartier chrétien de Bab Touma... J'en connaissais tous les recoins et étais devenu un poisson dans l'eau.

Plus d'une fois, je suis aussi allé à Alep, à quatre heures de bus. Souvent avec mon ami Jean-Pierre, d'ailleurs, qui manifestait une affection particulière pour cette ville cosmopolite. Nous allions voir l'hôtel Le Baron, mais pour le fun, parce qu'y était descendu le mythique Lawrence d'Arabie. Nous, c'est plutôt au Siyahat, que nous descendions. Question de budget. Nous aimions nous perdre dans son souk souterrain aux galeries si étroites que seuls des ânes pouvaient les ravitailler. Découvrir la citadelle au sortir d'une ruelle. Visiter une teinturerie artisanale.

Les déplacements vers Alep, ou ailleurs, devaient toujours faire l'objet d'un signalement préalable. L'autorité policière était du reste toujours présente, tutélaire ou sournoise, si bien que toute velléité amicale venant d'un Syrien avait aussitôt une saveur suspecte. C'était le plus difficile.

Cette autocratie était là. Nous étions dedans, nous vivions avec. Les portraits de Hafez el-Assad nous la rappelaient sans cesse de toute leur démesure. Nous l'analysions comme une chape, surtout lorsque, syrie--469x239.jpgéchappés vers Beyrouth, nous réalisions par contraste l'extrême vitalité politique et culturelle qui y régnait.

Damas était vivante, bruyante, animée, mais pourtant elle semblait coulée dans du béton. Comme immuable. La parole s'interdisait d'elle-même, obligeant les banalités à s'élever au rang de conversation, et nous obligeant nous, étudiants et chercheurs étrangers, parfois, à demeurer entre nous.

Notre plus belle année. Je suis resté en contact avec certains de ces camarades. Tous disent la même chose : ce fut notre plus belle année. Nous formions une promotion d'exception : fraîche, souriante, brillante, solidaire, avide au débat. A tel point que nous avons même envisagé de nous retrouver à Damas, vingt ans après, autour de nos professeurs d'alors, qui eux aussi nous disent avoir gardé de nous un souvenir intense.

Las. La chape n'en était pas une. Tropisme. C'était une salle de torture à l'échelle d'un peuple. La Syrie n'était pas immuable, elle était tenue par les couilles depuis le massacre de Hama jusqu'à ceux d'aujourd'hui. Le printemps arabe a gagné la Syrie. Il a gagné Damas, Alep, Homs, Hama, Deir-Ezzor... Il a gagné les campagnes, les faubourgs et le cœur des villes. Les premiers temps, on a cru que le pouvoir flancherait devant l'obstination populaire pacifique, on l'a espéré, mais les choses ont évolué vers cette forme incompréhensible de guerre civile où le sang coule plus qu'il n'avait même coulé à Hama en 1982.

Sans issue. Aucune sortie en vue. L'option militaire paraît une chimère, grosse d'imprévisibles conséquences. Et la révolte citoyenne un fétu de paille face à l'artillerie menaçante. Je n'entrevois rien. Et personne avec moi.

J'ai depuis peu déplacé les deux savons de leur étagère vers le robinet, les laissant empilés l'un sur l'autre. Dorénavant objets d'usage et non plus de déco, ils ne s'usent pas beaucoup plus vite. Mais désormais ils coulent, laissant des traînées vert sombre, tirant vers le brun, sur l'émail blanc du lavabo.

Mes pleurs d'impuissance.

Commentaires

"Mes pleurs d'impuissance"...
difficile d'ajouter quelque chose.... Je te souhaite de les sécher...bien avant que ces savons soient usés

Écrit par : Francis | 08 octobre 2012

-> Francis -> la répression prendra-t-elle fin, avant que les savons n'aient fini, c'est plutôt ça, la question, non ? Merci de ton passage.

Écrit par : Oh!91 | 09 octobre 2012

oui..j'avais raccourci car lorsque la répression finira (...?) tu n'auras plus à pleurer.... et eux... non plus, peut être...

Écrit par : Francis | 11 octobre 2012

-> Francis -> Deux semaines ont passé ...et ça dure, et ça dure...

Écrit par : Oh!91 | 28 octobre 2012

Toutes mes félicitations concernant cet article.
Il s'agit de l'un des plus intéressants et étayés sur le thème que j'ai lu.
Est ce que tu prévois d'en rédiger de nouveaux sur le sujet ?
Bye bye.

Écrit par : Achat appartement Bayonne | 03 décembre 2012

Les commentaires sont fermés.