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23 juillet 2012

le vivant au prix du mort

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Je descends d'un autre train. Celui-ci me ramène de Chalon-sur-Saône. Trois jours de condensé d'arts de la rue, comme on dit, ou d'"art dans l'espace public", pour coïncider avec la terminologie en vogue.

J'en ai pris plein la tête et les oreilles. Plein le cœur aussi. Les arts de la rue ne méritent pas d'être considérés comme un genre mineur. On est loin aujourd'hui des échassiers et des clowns suiveurs. Ils sont une terre de création, d’expérimentation particulièrement féconde. Un des lieux de la culture où l'on se pose le plus la question de l'accès du public, de sa place, de sa participation. Un des lieux où le réel est questionné avec le plus d'acuité aussi. On y trouve des projets où la qualité d'écriture est exigeante, autant, peut-être même davantage que dans le théâtre ou l'opéra. Ici la scène n'est pas à ton service, avec son plateau tout équipé, sa technique sophistiquée, ses lumières, ses machineries. C'est toi qui es au service de la scène, c'est-à-dire du trottoir, du jardin public, du mur, c'est toi qui lui donne vie, qui leur donne sens. Et le public n'est pas captif, retenu enfermé dans le prix de son billet d'entrée. Tu dois le conquérir, à la force de ta proposition. Tu dois le conserver, à la force de ton verbe, de ton geste. Tu dois lui arracher les larmes quand toute la ville bruisse autour de ses propres misères. La performance est en tout remarquable, les saltimbanques ne sont plus les colporteurs des bonnes ou des mauvaises nouvelles : ils sont des utopistes, des créateurs d'univers, avec des budgets ramenés à la portion congrue, mais souvent avec la rage de changer le monde.

Chalon ne manque pas de snobisme non-plus. Il a ses aficionados, ses programmateurs professionnels, son tout-Paris branchouille à souhait, probablement l'essence de la boboitude. Mais on y trouve aussi des artistes, donc des propos sur le monde. Et le monde. Pour ma part, j'ai souvent été bluffé, et ai eu mon lot d'émotions et de larmes.

arts de la rue,chalon dans la rue,chalon-sur-saöneIl y a les écorchées, qui se frottent à la ville de tout leur corps, à sa rugosité, qui viennent la dénicher dans ses recoins cachés ou dans des espaces éphémères créés à l'adhésif épais, dans un son électro qui reprend et amplifie le déchirement des pas, des heurts et des fuites, qui vient faire grincer le mano a mano auquel la danse se livre avec le street art, qui t'introduit dans les coins sombres de la cité et disparaît comme les papillons de nuit.

L'intime et l'érotique y jouent leur partition.

J'ai entendu une créatrice expliquer son travail sur la transhumance - étonnant, non ? Il y est question de déplacement, d'éphémère, d'absolue précarité, de la rencontre et des constructions nouvelles qui en résultent.
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J'ai vu dans le feu magistral de Carabosse, déchirant la nuit de l'ancien port industriel, vibrer le sort criminel des migrants mexicains victimes en pleine transhumance. Leurs visages t'apparaissaient derrière une cire couleur de sang qui coulait d'une tôle brûlante. Leurs vêtements souillés partaient déjà au recyclage quand leurs tombes se taisaient, recouvertes d'objets anodins mais témoins.

arts de la rue,chalon dans la rue,chalon-sur-saöneJ'ai vu sortir d'un conteneur une montagne de déchets et ces déchets prendre vie, s'animer accéder à des bribes d'humanité. Ou bien étaient-ce des lambeaux d'hommes, jetés malgré eux dans la pâture des effets usagés, qui s'accrochaient malgré tout à leur part d'être humain ?

J'ai vu un homme seul, en costard-cravate tirer une valise, hurler sa détresse, raconter sa mise au placard, son licenciement, le sacrifice de vingt ans de savoir-faire, puis la puanteur d'un job de vendeur de téléphones portables, dont les jeux vidéo t'apprennent à éliminer ton prochain, mire à l'oeil, et en appeler à la désobéissance. Cette veste, qui te fait vendre téléphones, voitures ou crédits bancaires, c'est la veste du menteur, l'instrument de l'élimination !

Une amie croisée par hasard m'a d'abord pris pour Angelin Prejlocaj, pas mal, non ?

J'ai vu un autre homme seul, tee-shirt jaune à l'effigie de Gandhi, traînant un lourd cube rouge comme arts de la rue,chalon dans la rue,chalon-sur-saönele fardeau de l'histoire de sa famille, dansant seul au milieu des gens, dans les boutiques ou les camionnettes du marché, se mettant en péril à chaque pas pour revêtir tour à tour les habits du fils du pied-noir, du fils du Moudjahid, du fils du harki. Il racontait comment son père avait géré, vécu, transmis, sans que l'on sache qui, quoi ou de quel côté tant les mots finalement se ressemblent. Comme les êtres. Qui était le héros, qui était le traître, qui le tortionnaire ? Qui a posé la bombe, qui a pratiqué la torture ? Lequel de ces pères préférait se taire, et faire en sorte que pour la génération d'après, la sauce soit digeste malgré tout, plutôt qu'amère. Est-on ce qu'on est, fait-on ce qu'on fait du fait de l'instruction reçue, des valeurs inculquées, ou bien à cause des hasards qui t'ont mis où tu étais ? Et toi, il était où, ton père, m'a-t-il lancé, lèvre tremblante et main sur l'épaule ?

arts de la rue,chalon dans la rue,chalon-sur-saöneJ'ai vu une femme célébrer ses propres funérailles pour jouir au moins de cet instant sordide, clamant que sa mort n'était la faute de personne.

J'ai vu des requins célébrer leur ultra richesse, mettre en scène dans le même spectacle l’obscénité de leur festin et leur acte de contrition. Rire de arts de la rue,chalon dans la rue,chalon-sur-saöneleur fortune, s'éprouver jusqu'à la honte pour souder leur connivence de caste, s'abandonner en partouze et organiser des funérailles pour la perte d'un I-phone, dévorer l'argent comme des bêtes féroces et, oups, c'est bêta !, s'excuser d'être vus dans cette orgie maniaque. Il y en a qui disent que ce sera l'Apocalypse. Il y en a aussi qui disent que c'est la crise économique, ha, ha !... Il y en a même qui disent que le changement, c'est maintenant - et à l'unisson - mais soyez sûrs que quoi qu'il arrive, nous serons toujours, toujours là, à vos côtés ! Tremblez !...

arts de la rue,chalon dans la rue,chalon-sur-saöneJ'ai vu un quinqua marseillais planter sa tente et faire la pute pour retrouver un job, te raconter comment, enfant, la poissonnière annonçait le poisson vivant au prix du poisson mort en fin de marché, parce que le mort, il est toujours moins cher. Jubilatoire et pathétique, il te dit une histoire qui ne peut être que la sienne tant elle est vraie, te prend à témoin, t'entraîne dans le bonneteau du parcours professionnel, là où tu perds ta mise, au troisième crédit à la consommation, sur une délocalisation. Alors tu renonces à un CDI, à des heures supplémentaires, tu renonces aux RTT, tu donnes des heures gratuites, du chômage partiel, tu donnes tout pour garder un chouïa, tu donnes tout quitte à ne plus valoir qu'un mort. Tu penses au sordide chantage de Peugeot à Sevelnord. Tu pleures.

Tu me dis parfois que je parle trop d'art lyrique, trop de théâtre. Ou que je fais trop de politique. Tu préfères quand je parle de famille, de souvenirs. De mon père, de ma mère. Mais qu'est-ce que je fais si tout cela se mêle, comme dans la vraie vie ? Si le plan social chez Peugeot, c'est à la fois ma vie, ta gueule de bois, sa souffrance, si la violence est dans les souvenirs ? Si l'art s'empare du réel et fait de la politique, avec cette puissance ? Si l'art éclaire toute la férocité du monde, jusqu'à oser clamer que le libéralisme nous a ramené à ce point incroyable, où le vivant se donne au prix du mort !

19 juillet 2012

transhumance

peinture_rupestre_chevaux.jpg

Le train me ramène de Toulouse sur Paris. Un trajet long, plus de six heures, qui me permet de lire un peu - un roman de gare qui raconte des histoires de bistrot - et de revenir sur ces quelques jours de vacances dans le sud. Dommage que nous n'ayons pas réussi à nous croiser avec Manu causse, j'aurais préféré embarquer sa littérature.

Mais le train est confortable, designé (di-zay-né) par un créateur de mode, chaudement coloré avec de larges courbes. A Montauban, la petite fille qui a pris place sur le siège derrière moi, à côté de sa grand-mère, doit être mignonne. Je n'ai pas vu son visage, mais ses bavardages témoignent d'un esprit vif : je sens que ça va vite me peser sur le système.

Je rêve toujours, en m'asseyant dans un train, qu'un beau jeune homme s'installera à côté de moi et ça n'arrive jamais. La place est encore libre, nous avons passé Agen il me reste une chance au tirage de Bordeaux.

A Aix, j'ai découvert un festival qui s'autorise une programmation créative. J'ai renoué avec les couloirs fluides de la piscine Yves Blanc. J'ai coupé une branche morte au bouleau de maman, gravé des DVD qu'elle avait promis à mon frère - le chagrin et la pitié, on est comme ça dans la famille - l'ai conduite à Leroy-Merlin choisir des éléments de remplacement pour sa cuisine, ai abondamment arrosé l'olivier, fait deux ou trois vaisselles, préparé un soir des courgettes sautées... Je crois que c'est tout. J'étais surtout présent, à partager les montées de chaleur qu'elle combat à coup de volets et de ventilateur. Elle m'a montré les traces laissées par la fourmilière, qui l'a enquiquinée tout ce printemps dans l'atelier de mon père. Plusieurs fois, nous avons dîné sur la terrasse du patio, en tête à tête, sur la petite table de jardin dont elle m'a raconté qu'elle avait été le pivot logistique de la campagne pour Mélenchon, lors des tractages dans notre village.

Le train s'arrête en pleine voie, dans un village avant Bordeaux. Pas assez longtemps pour que je me connecte. Dommage, il y avait du réseau...

Elle m'a surtout parlé des états de panique, de plus en plus fréquents, qui l'assaillent parfois. Sans raison particulière. Des angoisses qui s'amplifient d'elles-même, et se font des noeuds aux recoins de sa solitude.

La mamie ne trouve pas mieux que d'appeler sa fille et de lui passer la petite. J'ai bon espoir qu'elles descendent à Bordeaux. Mon heure de chance ? Pour l'heure elle braille. Elle termine en lançant : "je t'aime maman".

La vie recèle des tas de situations anxiogènes. On se sent parfois mal armé pour les affronter.Surtout si l'on est seul. Alors que l'angoisse parfois vienne lui empoisonner la vie, du haut de ses bientôt soixante-quinze ans passés, est-ce si anormal ? La mamie vient de rappeler sa pitchoune à l'ordre : qu'elle soit patiente, elles iront jusqu'à Paris !

Ce qui est frappant dans la description qu'elle me fait de ses crises, c'est qu'elles ne tiennent pas à un sentiment d'incapacité, ce n'est pas de se laisser dépasser par une situation qu'elle n'aurait plus la force d'assumer ou d'accomplir convenablement, qui lui fait peur. Accueillir pour une semaine ma nièce anorexique, par exemple. Moi,ça me plongerait dans l'anxiété, je le sais. Elle ne craint pas tant son âge, finalement. Mais elle se raconte des histoires. La peur d'un accident qui l'empêcherait de secourir l'autre - sans voir que c'est désormais à l'autre qu'il revient de lui venir en aide - ou qui la ferait entraîner l'autre dans sa chute.

Bordeaux a embarqué. Pas de chance ! Le train ne manque pourtant pas de beaux jeunes hommes...

L'appelant durant l'année trois ou quatre fois par semaine, j'entends toujours à sa voix si elle va bien ou non. Ses coups de bourdon percent malgré elle. Elle me parle de ce qu'elle a entendu de mon frère, de mes nièces, son état est généralement accordé aux soubresauts familiaux. Pour ça, rien de neuf, je n'ai jamais vu maman exister pour elle-même. Ce qu'elle ne m'avait jamais dit, c'est combien ces passages à vide tournent parfois à l'obsession panique, handicapant tout son discernement.

Alors elle consulte. Une fois par semaine. Parler lui fait du bien. Lui permet d'inscrire ses crises dans les angoisses dont elle fut nourrie à l'école religieuse. Pourquoi, de toutes les petites filles à qui se racontaient des histoire de serpents cachés dans un placard, de dragons féroces qui peuplaient l'enfer où chaque mensonge la vouait, pourquoi de toutes est-elle la seule qui ait intégré ces récits au premier degré, sans la distance, la révolte ou le dénigrement qui l'auraient laissée respirer ? Elle nomme, elle comprend, et c'est déjà énorme. Elle qui a toujours adoré son père l'a pour la première fois cité comme un père oppresseur plus que protecteur, qui en rajoutait sur les préceptes au lieu de les interprêter. Oh, malgré lui, une histoire de rigueur exigeante, juste un peu de chagrin et beaucoup de pitié, mais de ma mère, c'est un acte de violente lucidité.

La psychiatrie ne pourra pourtant plus grand chose, hélas, contre le vieillissement. Alors il faut réfléchir à la suite.

Mon frère et moi en avons conscience. Nous nous le sommes dit. A demi-mot, au soleil couchant, chateau de foix.jpgmarchant vers le panorama du bout de sa rue. Mais nous n'en avons pas parlé frontalement, du moins. Juste que peut-être il ne faudrait plus qu'elle soit seule. Mais lui à Foix désormais, dans un cul du monde clos, une maison agréable, certes, l'été, mais difficile à chauffer l'hiver, et où ma mère craint autant l'éloignement que les névroses de sa bru - mon frère le sait, mais envisage-t-il à quel point cela interdit tout projet durable de cohabitation ? Et moi en banlieue, dans une région parisienne qu'elle a fui dès qu'elle a pu parce que le froid, parce que la lumière, parce que la pluie, parce que...

Et elle qui de toute façon, où qu'elle soit, dérange, désorganise, désole, elle qui se persuade qu'elle n'a sa place nulle part, qui ne se voit qu'en poids, partout où elle est, alors que...

Elle est où, la solution ? Dans cinq ans, tout au plus, il faudra qu'on y ait vu clair et que l'on ait agi. Car s'il faut bouger, elle devra pouvoir le décider, en pleine capacité, à l'abri de ses angoisses. Et là, c'est moi qui redoute l'avenir.

A notre arrivée à Foix, nous sommes montés pique-niquer en terres de transhumance, au milieu de cheveaux libres. Maman a mordu dans un sucre pour dissimuler sa peur de la route sinueuse. Le chateau était encore paré des ses atours de tour-de-France. Le lendemain, nous avons visité les peintures rupestres de la grotte de Niaux. Morceau de sucre encore. Et fierté, après-coup, d'avoir marché 1.600 mètres dans la roche, joie de ce face à face avec les mystères de cette avant-veille humaine.

Elle en a bien des ressources, merde, pour peu que ce mental à la con, en suractivité permanente, ne vienne pas faire écran à ses libres désirs... Là c'est moi qui me voit, comme peint sur la paroi de sa caverne cérébrale, à côté de ses démons.

Le soleil est en train de se coucher. Il reste deux heures de trajet. La petite fille s'est endormie, on dirait, et sa grand-mère joue seule à présent à un jeu vidéo sur son smartphone. Je vais rejoindre mes rencontres de bistrot dans le café de la jeunesse perdue. Fait-il encore froid à Paris ? Je posterai ce billet demain.

16 juillet 2012

la perfection à fleur de peau

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J'étais très impatient de voir Written on skin au festival d'art lyrique d'Aix. D'abord pour le contre-ténor Bejun Mehta, souvent entendu sur Radio-classique mais jamais encore vu sur scène. Et pour la soprano Barbara Hannigan, dont mon ami d'amour m'avait dit le plus grand bien à l'occasion de sa programmation prochaine à La Monnaie, dans une nouvelle version de Lulu que nous avons prévu d'aller voir...

La nuit même de la générale, le directeur du festival s'était fendu d'un courrier impatient à tout son fichier pour partager l'immense émotion qu'il venait de ressentir à la vue de ce spectacle, et presser chacun de surtout ne pas passer à côté. Qui n'avait perçu que sa démarche allait au-delà du commercial ?
 
Et puis ce n'est pas si souvent qu'on a le privilège d'assister à une œuvre en création mondiale...

Je n'ai pas trouvé le mot pour exprimer l'état où m'a mis ce spectacle. Peut-être n'existe-t-il pas. Quelque chose entre fascination et enchantement, proche sans doute de l'exaltation, mais retenue alors, ou soutenue par une tension ténue, dans un équilibre fragile. Un mot qui dirait une forme captivée de concentration, ou l'atteinte d'un absolu. Mais pas vraiment un orgasme, parce qu'on ne serait pas dans le monde de la satisfaction, plutôt dans celui de la suspension. Haletant et apaisé. A la fin de la représentation, je n'avais plus de souffle.
 
Que dire ? Le livret d'abord : d'une poésie sublime. Des personnages en distance avec eux-même, par written on skin,george benjamen,bejun mehta,barbara hannigan,festival d'aix,opéra,grand théâtre de provencela magie de la mythologie et d'une langue maniée à la troisième personne. Un propriétaire infatué veut écrire l'histoire de ses succès dans un livre. Il confie son projet à un apprenti enlumineur, qui commettra avec la maîtresse de maison une faute de chair, l'écrira à la demande de la pécheresse, et en mourra.
 
Tout est dit, rien n'est dit. L'action se situe dans un moyen-âge où l'histoire se dessine plus qu'elle ne s'écrit, et où l'art de lire n'est donné qu'aux hommes. Des anges prédicateurs insufflent toutefois aux personnages des fantasmes futuristes, où se réverbèrent les travers de notre société moderne, par touches habiles d'un anachronisme sans ostentation qui te ramène au réel.
 
Salomé te saute aux yeux. Le protecteur n'est pas Tétrarque, mais le garçon est un prophète, il est passeur. Le paradis dans les doigts, le pouvoir de se jouer de l'avenir, d'extraire la femme de sa condition de possédée, il est libre jusque dans son sacrifice. Le seul être libre, parce que créateur.
 
La musique de George Benjamin est brillante et délicate, une musique d'aujourd'hui sans autre prétention que la clarté, d'une incroyable lisibilité, contrastée, jamais grandiloquente. Dirigée par son compositeur, elle sert le texte à merveille et porte les voix à leur sommet. Des voix au diapason, sans une fausse note, de délicats monocordes où percent le respect et les craintes, mais dont la légèreté domine l'autorité.

written on skin,george benjamen,bejun mehta,barbara hannigan,festival d'aix,opéra,grand théâtre de provenceA force de voir et d'entendre du théâtre ou de l'opéra, j'ai appris une chose : la mise en scène réussie, c'est celle qui s'interdit la redondance. Robert Wilson, de son côté, atteint des sommets de sobriété dans cet art, s'attachant à concentrer sur un trait une séquence complexe, un art scénique de soustraction, une convergence de laser.
 
Mais ici, il est question du travail de Katie Mitchell.

Les anges sont des techniciens de laboratoire, maniant les personnages comme des accessoires fragiles, ne quittant jamais leurs gants de protection pour les manipuler, comme pour ne pas les contaminer : preuves tangibles du réel, la mise en scène rappelle que kes héros sont sortis de l'ombre par une archéologie froide, qu'ils sont devenus les supports mentaux de nos représentations historiques. Les laborantins restent à la commande pour les contraindre dans leur rôle.
 
Ainsi dialoguent l'histoire et ce qu'on écrit d'elle, ce qu'elle est et ce qu'on en conserve, ce qui en est caché et ce qui en est flatté : belle parabole de l'art des enluminures, en vérité, de l'historiographie en général. C'est une mise en scène d'extension, qui s'autorise à retourner les principes du désir et de la jalousie. Le garçon pourrait être David, attirant tous les regards, toutes les convoitises, jusqu'à celle du protecteur, et périssant non de l'amour qu'il a donné, mais de celui qu'il a refusé.

A l'arrivée, une standing ovation enthousiaste, méritée. Qui dit qu'il n'y a plus de place pour l'écriture ou la création dans le domaine des arts lyriques ? Avant-hier soir, c'était la dernière à Aix.

Written on skin va maintenant partir pour le Nederlandse Opera d'Amsterdam, le Royal Opera House du Covent Garden de Londres, le Théâtre du Capitole de Toulouse, et le Teatro del Maggio Musicale de Florence.

Franchement, je serais du côté de Toulouse, à ta place, je me précipiterai pour réserver mes places dès que ça sera programmé (*).

Et bravo le festival d'Aix !
 
Je pars ce matin pour Foix, rendre visite à la famille de mon frère. Pourvu qu'il n'y ait plus de punaises sur la route...
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14 juillet 2012

trois oranges et deux garçons

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L'été existe et je sais où il se trouve : je l'ai rencontré à Aix. Un été alangui, fait de ciel bleu, de terrasses ombragées, de tomates-mozarella, de siestes devant le tour de France, de séances tardives à la piscine, et de nuits fraîches sous le ciel étoilé du théâtre de l’Archevêché.

A Paris, j'ai quitté la saison lyrique sur l'Amour des trois oranges, de Prokofieff. Musicalement heurté, mais féérique dans son propos et sa mise en scène.

Je retrouve l'univers de la musique et des voix ici, en Provence, avec l'amour de deux garçons. A deux amour-3-oranges.jpgpas du lycée qui m'a vu préparer mon bac il y a trente ans, à une encablure de la maison de maman. Je découvre pour la première fois le festival d'Aix.

J'avais toujours considéré cette manifestation comme guindée, ou inaccessible, ou dépourvue d'intérêt. L'art lyrique me passait au dessus de la tête : long et sophistiqué, requérant trop d'érudition. Et un peu de snobisme.

Il a fallu les Prosélytes lyriques, les queues devant l'Opéra Bastille pour des billets à 20 euros, de premières émotions visuelles et musicales, l'éclosion de ce goût nouveau pour cet art, et voilà que je regarde Aix et son festival différemment. Et la présence de maman à proximité comme une opportunité.

Du coup, ou plutôt d'une pierre deux coups, maman m'a près d'elle pour une huitaine, et je découvre qu'Aix accueille non seulement des opéras, mais de vraies créations, des signatures sublimes, des univers étonnants et de qualité. Bon, Les Noces de Figaro, je les aurai suivies depuis un écran, grâce à un direct d'Arte avant-hier soir : un des plus beaux Figaro jamais vus, d'ailleurs, grâce au séduisant ténor Kyle Ketelsen, un Chérubin de cristal (Kate Lindsey), une mise en scène contemporaine et limpide de Richard Brunel, qui donnait tout son relief à l'humour de Mozart. Je crois que j'ai enfin, dans ce modernisme, tout compris de la farce, des combines et des manipulations inextricables, et d'un féminisme brûlant car le droit de cuissage y est moqué avec malice, et les femmes y sont libres et espiègles. Patricia Petitbon y montre encore une fois ses excellents talents de comédienne.

Je vibrais à l'idée que le lendemain, dans ce même théâtre de plein air, j'y serai moi, in vivo, pour une autre contemplation.

Ainsi hier, à l’Archevêché, c'est du baroque qui m'a arraché une larme. L'amour impossible de deux garçons séparés par les guerres. Le jeune berger David tout auréolé de victoires remportées sur des tribus david-et-jonathas,M89790.jpghostiles, est recueilli par le roi Saül, et se lie d'une amitié fusionnelle avec Jonathas, son fils. Se sentant menacé par le prestige de David et cet amour qui lui échappe, le roi jette David dans les mains de ses rivaux et meurt, avec Jonathas, dans des combats fratricides. David devient Roi d'Israël en perdant tout ce qu'il aime.

Est-on vraiment dans un opéra ? Les chants, difficiles, ornementés, ne disent rien de l'histoire, concentrés sur les sentiments qui animent les héros : la jalousie, la peur, la colère, la convoitise. L'amour. Le récit est suggéré par des saynètes muettes. Les chœurs prennent souvent le relais des cœurs. C'est un monde biblique, un récitatif. D'un baroque envoûtant. William Christie, défricheur de ces musiques anciennes, restaurateur de ce patrimoine enfoui, dirigeait la toute première représentation d'une version scénique de cette œuvre, après 300 ans d'oubli. Composée par Marc-Antoine Charpentier, sur une commande des Jésuites, elle était destinée à être jouée par les collégiens du Lycée Louis Le Grand, afin d'aguerrir leur art de l'élocution, du chant et d'élever leur valeur spirituelle.

Évidemment, au regard de ce contexte jésuitique, et de la destinée de ces enfants, promis à l'un des ordres - militaire, noble ou clérical - cet amour doit être vu au-delà de son caractère homosexuel. Ou plutôt, il rappelle que l'amitié masculine a pu autrefois être admise, élevée même pour ses valeurs d'honneur et de fidélité, jusque dans ses parts de sensualité et de désir. Les tabous étaient ailleurs. Dans l'art de l'opéra lui-même, sur le fil duquel se tient Charpentier : à la lisière des codes.

A la fin de la pièce, le chœur sourd chante la gloire de David, tandis que le nouveau roi poursuit éperdu l'ombre de son amant évanoui, cherchant en vain à l'empêcher de rejoindre ces deux figures d'enfance apparues au loin, figées dans la lumière de la porte ouverte, qui rappellent à eux l'amoureux sacrifié. Andreas Homoki met en scène, entre rêve et désir, une insondable intensité dramatique. Superposée à la sensualité lyrique, elle m'arrache une larme. Le ciel est sombre, ma voisine ricane et chuchote sa lassitude à l'oreille de son mari. Le chœur élève son chant glorieux, s'ouvre comme une mer pour Archevéché.jpgreconnaître en David son nouveau Prophète, mais au centre de l'agora, David n'est pas là. Sur cette absence, sur cette insolente éloquence scénique, tombe le rideau. Ovation. Je suis encore tout retourné. Admire le cadre où nous sommes. Rêve déjà d'y revenir.
 
Me dis que j'ai été bien inspiré de préférer Aix à la Neuvième de Beethoven par Barenboïm à Versailles, annulée par la pluie hier soir, comme les Francofollies et le concert de Johnny au Mans...

Ce soir, c'est une autre création mondiale que je vais admirer : Written on skin, de George Benjamen. Sous la direction du compositeur. On en parle comme d'une audace qui fera date dans l'histoire du festival d'Aix. Je suis impatient. Cette fois, ce sera au Grand Théâtre de Provence. Et si tu veux y être avec moi, c'est retransmis en direct sur la chaîne WEB d'Arte, à 17h...

06 juillet 2012

la traversée du Grand Paris

nager,natation

J'aime bien les piscines avec des toboggans. Pas à cause des toboggans, ni des enfants. Juste parce que quand il y a des toboggans dans une piscine, les enfants ne sont pas dans le bassin de nage : ils sont au toboggan et ça nous fait des vacances, à nous, les nageurs. Les vrais.

En ce moment, je m'essaye aux piscines de banlieue pour tenter de trouver un peu d'espace et de respiration. Les parisiennes sont prises d'assaut par tout ce que la métropole compte d'âmes au repos, en quête de hâle et de forme. Les grands bassins olympiques, surtout s'ils ont un toit ouvrant et un solarium attenant, sont infréquentables : s'il fait beau, on croirait les grands magasins à l'ouverture des soldes. Si le temps est maussade, comme cet été, il y a sensiblement moins de monde, sauf qu'ils sont tous dans l'eau : même résultat. Roger Le Gall est un modèle du genre.

Donc je joue les nomades, au gré des proximités où m'amènent des réunions ou des déplacements professionnels, traversant Paris de long en large : Keller, ou le rendez-vous des surdoués : attention les bleus ! Georges Vallerey, une des plus fréquentables... Georges Hermand, aux lignes si parcimonieuses... Armand Massard, sans une lucarne vers l'extérieur, où il faut donc courir dès que le soleil montre le bout de son nez ! J'évite Suzanne Berlioux, aux Halles, car je n'ai pas goût pour les autoroutes.

nager,natationJ'ai recommencé à prospecter dans la grande banlieue : Mennecy reste fermée pour quelques temps encore, semble-t-il, tant les gens qui ont en charge la vie de nos territoires se préoccupent peu du service au public, mais j'ai récemment découvert celle de Corbeil, au magnifique fond en inox riveté. Sans doute un financement de Serge Dassaut, le local de l'étape, décidément prêt à tout pour garder la ville dans son giron. Avant-hier, celle d'Alfortville, flambant neuf, dans un magnifique paysage tout au bord de la Seine, avec un énooooo00rme toboggan : le bassin ne fait que vingt-cinq mètres, les mômes y piaillaient à tue-tête, mais j'y a nagé en toute tranquillité.
 
Et hier, j'expérimentais Massy. Nocturne les jeudis. Le seul moment où ils exploitent la dimension olympique de l'équipement, le reste du temps ils plient les ligne en deux pour des pratiques plus familiales... Aux règles d'hygiène drastiques habituelles, avec les zones "pieds nus" et des cabines "sas" vers les casiers, ils ont ajouté un pédiluve avant les cabines : on s'y trempe les pieds avant d'avoir enlevé ses pantalons, et faut se déshabiller pieds mouillés... Une petite curiosité, déjà observée à la piscine de Brétigny, que l'on doit sans doute à la coquetterie de quelque ingénieur plus malin que les autres qui sévit dans l'Essonne...

J'ai même testé Amiens, le Coliseum, avant que les spectacles du festival de rue ne soient agressés par des trombes d'eau, venues du ciel, celles-là.
nager,natation
Bref, je ne sais pas si je re-nage parce que mon dos va mieux ou si c'est le contraire, j'ignore qui de la piscine ou de l'ostéo doit quelque chose à l'autre, mais je retrouve du plaisir à fréquenter les bassins. J'y retourne avec cadence. Mes sensations tantôt de glisse, tantôt de puissance, sont là. J'essaye des ondulations, sans trop forcer, et évite le papillon : jamais plus que 100 mètres dans une séance. Et j'ai décidé de m'attaquer aux battements. Ça n'a jamais été mon fort, les battements, mais quelque chose me dit qu'ils pourraient être un bon remède contre... le petit bourrelet qui m'obsède, à défaut de profiter à ma colonne.
Et puis tu sais quoi ? Je ne compte plus... Enfin si : mes mouvements sur une ligne - un repère indispensable. Ou mes longueurs dans une séance. Mais je ne compte plus mes distances sur un mois, ou sur une semaine. "nageurs.com" compte pour moi. Et j'ai appris hier avoir ainsi nagé mon centième kilomètre depuis le début de l'année !
 

Pas mal, non, avec une arthrose du dos ?

Alors je reçois plein d'hésitation ce tag de Fiso : m'attaquer à la Seine pour une séance exceptionnelle de septembre ? Je suis bien placé pour savoir qu'il n'y a pas de grand risque microbien. Mais aurais-je le courage de relever pareil défi ? J'ai jusqu'au 28 août pour prendre une décision. A 35 euros le ticket d'entrée, c'est plus cher que des piscines de banlieue. Mais Paris est Paris.
 
Le ferais-tu avec moi ?

01 juillet 2012

trente ans de passés bientôt

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Il a rendu l'âme. Celà fait quelques années qu'il traînait en lambeau dans mon porte-feuilles. A l'occasion de contrôles de routine, les agents de la marée-chaussée ne manquaient jamais une occasion d'évoquer le montant de la contravention à laquelle m'exposait de ne pas le faire refaire.

Mais les démarches administratives ne sont pas mon fort, et je ne cours pas derrière les passages à la préfecture, trop longtemps associés aux interminables, incertaines et douloureuses obligations pour régulariser les titres de séjour des hommes de ma vie.

Finalement, tout est allé assez vite. C'était il y a une petite quinzaine. J'ai été orienté par un guichet d'accueil provisoirement installé dans une algéco, en raison probablement des travaux en cours. Puis j'ai du choisir entre deux files, celle qui concernait les permis ne se distinguant pas si clairement que ça de celle qui délivrait les cartes grises. Une fonctionnaire a gentiment vérifié que je disposais bien de tous les documents nécessaires, à l'exception toutefois des photos, me dit-elle, car je devais absolument m'abstenir de sourire. Elle m'a donné un numéro en expliquant que j'en avais pour une bonne demi-heure et m'indiquait la direction du photomaton.

Je n'avais pas suffisamment de pièces, j'ai donc du rechercher une machine à monnaie. Celle de la salle d'attente où je me trouvais était en panne, je me suis donc déplacé vers celle de la salle des cartes de séjour. J'ai introduit un billet de dix euros. La machine m'a rendu le change, exclusivement en pièces de dix et vingt centimes. Ça ne s'arrêtait pas de tomber, dans un doux cling-bling de machines à sous. J'ai eu l'impression d'avoir gagné au jeu, ce qui était quelque peu incongru dans cette salle d'inhumanité où d'autres destins étaient suspendus à de terrifiants pile ou face.

J'en ai rempli comme j'ai pu mon porte-monnaie, les poches de jeans et de veste, me suis installé dans la cabine où j'ai introduit mes pièces jaunes une à une au moyen d'un poussoir - et cinq euros, en pièces jaunes, ça prend du temps. Puis j'ai obéi aux instructions : yeux à hauteur, pas de sourire, le visage de face, la pupille dilatée. La machine ne s'est juste pas préoccupée de savoir si j'étais bien rasé ni si j'avais un col de chemise. J'ai sélectionné l'image de la deuxième prise. L'affaire était dans le sac !

Quelques minutes plus tard, à l'appel du 179, je me suis présenté au guichet, une dame que je flattais de ne pas avoir son âge, au moment où elle me glissait que son permis à elle aussi allait avoir trente ans, me remit mon nouveau graal. Tout beau, tout propre, partiellement plastifié, mais sans encore la puce électronique qui, paraît-il, sera obligatoire à partir de 2013.

C'est ainsi que j'ai pu offrir à ma carte grise un nouveau partenaire, dépourvu de rivet cette fois, avec qui elle cohabitera à longueur de routes au fond de mon sac en compagnie d'un petit bout de papier vert que je lui change chaque année.

Et à toi, la toute première photo que je publie sur ces pages à visage découvert, car la dame en question à bien voulu m'en restituer les boucles juvéniles...

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