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19 juillet 2012

transhumance

peinture_rupestre_chevaux.jpg

Le train me ramène de Toulouse sur Paris. Un trajet long, plus de six heures, qui me permet de lire un peu - un roman de gare qui raconte des histoires de bistrot - et de revenir sur ces quelques jours de vacances dans le sud. Dommage que nous n'ayons pas réussi à nous croiser avec Manu causse, j'aurais préféré embarquer sa littérature.

Mais le train est confortable, designé (di-zay-né) par un créateur de mode, chaudement coloré avec de larges courbes. A Montauban, la petite fille qui a pris place sur le siège derrière moi, à côté de sa grand-mère, doit être mignonne. Je n'ai pas vu son visage, mais ses bavardages témoignent d'un esprit vif : je sens que ça va vite me peser sur le système.

Je rêve toujours, en m'asseyant dans un train, qu'un beau jeune homme s'installera à côté de moi et ça n'arrive jamais. La place est encore libre, nous avons passé Agen il me reste une chance au tirage de Bordeaux.

A Aix, j'ai découvert un festival qui s'autorise une programmation créative. J'ai renoué avec les couloirs fluides de la piscine Yves Blanc. J'ai coupé une branche morte au bouleau de maman, gravé des DVD qu'elle avait promis à mon frère - le chagrin et la pitié, on est comme ça dans la famille - l'ai conduite à Leroy-Merlin choisir des éléments de remplacement pour sa cuisine, ai abondamment arrosé l'olivier, fait deux ou trois vaisselles, préparé un soir des courgettes sautées... Je crois que c'est tout. J'étais surtout présent, à partager les montées de chaleur qu'elle combat à coup de volets et de ventilateur. Elle m'a montré les traces laissées par la fourmilière, qui l'a enquiquinée tout ce printemps dans l'atelier de mon père. Plusieurs fois, nous avons dîné sur la terrasse du patio, en tête à tête, sur la petite table de jardin dont elle m'a raconté qu'elle avait été le pivot logistique de la campagne pour Mélenchon, lors des tractages dans notre village.

Le train s'arrête en pleine voie, dans un village avant Bordeaux. Pas assez longtemps pour que je me connecte. Dommage, il y avait du réseau...

Elle m'a surtout parlé des états de panique, de plus en plus fréquents, qui l'assaillent parfois. Sans raison particulière. Des angoisses qui s'amplifient d'elles-même, et se font des noeuds aux recoins de sa solitude.

La mamie ne trouve pas mieux que d'appeler sa fille et de lui passer la petite. J'ai bon espoir qu'elles descendent à Bordeaux. Mon heure de chance ? Pour l'heure elle braille. Elle termine en lançant : "je t'aime maman".

La vie recèle des tas de situations anxiogènes. On se sent parfois mal armé pour les affronter.Surtout si l'on est seul. Alors que l'angoisse parfois vienne lui empoisonner la vie, du haut de ses bientôt soixante-quinze ans passés, est-ce si anormal ? La mamie vient de rappeler sa pitchoune à l'ordre : qu'elle soit patiente, elles iront jusqu'à Paris !

Ce qui est frappant dans la description qu'elle me fait de ses crises, c'est qu'elles ne tiennent pas à un sentiment d'incapacité, ce n'est pas de se laisser dépasser par une situation qu'elle n'aurait plus la force d'assumer ou d'accomplir convenablement, qui lui fait peur. Accueillir pour une semaine ma nièce anorexique, par exemple. Moi,ça me plongerait dans l'anxiété, je le sais. Elle ne craint pas tant son âge, finalement. Mais elle se raconte des histoires. La peur d'un accident qui l'empêcherait de secourir l'autre - sans voir que c'est désormais à l'autre qu'il revient de lui venir en aide - ou qui la ferait entraîner l'autre dans sa chute.

Bordeaux a embarqué. Pas de chance ! Le train ne manque pourtant pas de beaux jeunes hommes...

L'appelant durant l'année trois ou quatre fois par semaine, j'entends toujours à sa voix si elle va bien ou non. Ses coups de bourdon percent malgré elle. Elle me parle de ce qu'elle a entendu de mon frère, de mes nièces, son état est généralement accordé aux soubresauts familiaux. Pour ça, rien de neuf, je n'ai jamais vu maman exister pour elle-même. Ce qu'elle ne m'avait jamais dit, c'est combien ces passages à vide tournent parfois à l'obsession panique, handicapant tout son discernement.

Alors elle consulte. Une fois par semaine. Parler lui fait du bien. Lui permet d'inscrire ses crises dans les angoisses dont elle fut nourrie à l'école religieuse. Pourquoi, de toutes les petites filles à qui se racontaient des histoire de serpents cachés dans un placard, de dragons féroces qui peuplaient l'enfer où chaque mensonge la vouait, pourquoi de toutes est-elle la seule qui ait intégré ces récits au premier degré, sans la distance, la révolte ou le dénigrement qui l'auraient laissée respirer ? Elle nomme, elle comprend, et c'est déjà énorme. Elle qui a toujours adoré son père l'a pour la première fois cité comme un père oppresseur plus que protecteur, qui en rajoutait sur les préceptes au lieu de les interprêter. Oh, malgré lui, une histoire de rigueur exigeante, juste un peu de chagrin et beaucoup de pitié, mais de ma mère, c'est un acte de violente lucidité.

La psychiatrie ne pourra pourtant plus grand chose, hélas, contre le vieillissement. Alors il faut réfléchir à la suite.

Mon frère et moi en avons conscience. Nous nous le sommes dit. A demi-mot, au soleil couchant, chateau de foix.jpgmarchant vers le panorama du bout de sa rue. Mais nous n'en avons pas parlé frontalement, du moins. Juste que peut-être il ne faudrait plus qu'elle soit seule. Mais lui à Foix désormais, dans un cul du monde clos, une maison agréable, certes, l'été, mais difficile à chauffer l'hiver, et où ma mère craint autant l'éloignement que les névroses de sa bru - mon frère le sait, mais envisage-t-il à quel point cela interdit tout projet durable de cohabitation ? Et moi en banlieue, dans une région parisienne qu'elle a fui dès qu'elle a pu parce que le froid, parce que la lumière, parce que la pluie, parce que...

Et elle qui de toute façon, où qu'elle soit, dérange, désorganise, désole, elle qui se persuade qu'elle n'a sa place nulle part, qui ne se voit qu'en poids, partout où elle est, alors que...

Elle est où, la solution ? Dans cinq ans, tout au plus, il faudra qu'on y ait vu clair et que l'on ait agi. Car s'il faut bouger, elle devra pouvoir le décider, en pleine capacité, à l'abri de ses angoisses. Et là, c'est moi qui redoute l'avenir.

A notre arrivée à Foix, nous sommes montés pique-niquer en terres de transhumance, au milieu de cheveaux libres. Maman a mordu dans un sucre pour dissimuler sa peur de la route sinueuse. Le chateau était encore paré des ses atours de tour-de-France. Le lendemain, nous avons visité les peintures rupestres de la grotte de Niaux. Morceau de sucre encore. Et fierté, après-coup, d'avoir marché 1.600 mètres dans la roche, joie de ce face à face avec les mystères de cette avant-veille humaine.

Elle en a bien des ressources, merde, pour peu que ce mental à la con, en suractivité permanente, ne vienne pas faire écran à ses libres désirs... Là c'est moi qui me voit, comme peint sur la paroi de sa caverne cérébrale, à côté de ses démons.

Le soleil est en train de se coucher. Il reste deux heures de trajet. La petite fille s'est endormie, on dirait, et sa grand-mère joue seule à présent à un jeu vidéo sur son smartphone. Je vais rejoindre mes rencontres de bistrot dans le café de la jeunesse perdue. Fait-il encore froid à Paris ? Je posterai ce billet demain.

Commentaires

Belle transhumance ...

Écrit par : RPH | 19 juillet 2012

-> RPH -> Merci :-)

Écrit par : Oh!91 | 20 juillet 2012

Ces jours-ci j'ai ré-écouté plusieurs fois tout "Ferrat chante Aragon". Je suis toujours aussi fasciné d'y retrouver tous les instants d'une vie, le regard sur le passé et ce que l'on fut, l'espérance en l'avenir.

Un texte me trouble particulièrement en ce moment. Parce qu'il parle des tournants de la vie. J'y trouve aussi un écho à ce que tu écris.

Rien n'est précaire comme vivre
Rien comme être n'est passager
C'est un peu fondre pour le givre
Et pour le vent être léger
J'arrive où je suis étranger

Un jour tu passes la frontière
D'où viens-tu mais où vas-tu donc
Demain qu'importe et qu'importe hier
Le coeur change avec le chardon
Tout est sans rime ni pardon

(...)

C'est long d'être un homme une chose
C'est long de renoncer à tout
Et sens-tu les métamorphoses
Qui se font au-dedans de nous
Lentement plier nos genoux

A la fin du disque, sur Épilogue, les larmes sont montées.

Prends bien soin d'elle, cher Oh.

Écrit par : estèf | 21 juillet 2012

-> estéf -> Je les connais bien, ces vers, tu t'en doutes... Ils m'ont fait pleurer plus souvent qu'à leur tour, pour peu que je les aie écouté en état de fragilité. Merci d'ajouter cette voix à ces questions...

Écrit par : Oh!91 | 23 juillet 2012

J'ai été particulièrement touchée par tes mots que j'ai lu il y a quelques jours, j'ai pensé un commentaire mais il s'est envolé, pressé par le temps et les obligations par ailleurs, un endroit qui se prêtait guère à l'émotion. Aujourd'hui l'émotion n'est plus la même mais elle est tout aussi importante, sans vouloir analyser je me dis que je suis bien "heureuse" d'avoir ma maman auprès de moi, de ne pas avoir à penser au temps, justement, qui s'écoule inexorablement et à la distance qui peut tout bousculer, faut éviter l''urgence et faire avec prudence les bons choix. Difficile. Et je t'embrasse Chouchou.

Écrit par : Bougrenette | 24 juillet 2012

-> Bougrenette -> "faut éviter l''urgence et faire avec prudence les bons choix". Ben voilà... T'a la clé ? Bisous pupuce !

Écrit par : Oh!91 | 01 août 2012

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