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14 juillet 2012

trois oranges et deux garçons

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L'été existe et je sais où il se trouve : je l'ai rencontré à Aix. Un été alangui, fait de ciel bleu, de terrasses ombragées, de tomates-mozarella, de siestes devant le tour de France, de séances tardives à la piscine, et de nuits fraîches sous le ciel étoilé du théâtre de l’Archevêché.

A Paris, j'ai quitté la saison lyrique sur l'Amour des trois oranges, de Prokofieff. Musicalement heurté, mais féérique dans son propos et sa mise en scène.

Je retrouve l'univers de la musique et des voix ici, en Provence, avec l'amour de deux garçons. A deux amour-3-oranges.jpgpas du lycée qui m'a vu préparer mon bac il y a trente ans, à une encablure de la maison de maman. Je découvre pour la première fois le festival d'Aix.

J'avais toujours considéré cette manifestation comme guindée, ou inaccessible, ou dépourvue d'intérêt. L'art lyrique me passait au dessus de la tête : long et sophistiqué, requérant trop d'érudition. Et un peu de snobisme.

Il a fallu les Prosélytes lyriques, les queues devant l'Opéra Bastille pour des billets à 20 euros, de premières émotions visuelles et musicales, l'éclosion de ce goût nouveau pour cet art, et voilà que je regarde Aix et son festival différemment. Et la présence de maman à proximité comme une opportunité.

Du coup, ou plutôt d'une pierre deux coups, maman m'a près d'elle pour une huitaine, et je découvre qu'Aix accueille non seulement des opéras, mais de vraies créations, des signatures sublimes, des univers étonnants et de qualité. Bon, Les Noces de Figaro, je les aurai suivies depuis un écran, grâce à un direct d'Arte avant-hier soir : un des plus beaux Figaro jamais vus, d'ailleurs, grâce au séduisant ténor Kyle Ketelsen, un Chérubin de cristal (Kate Lindsey), une mise en scène contemporaine et limpide de Richard Brunel, qui donnait tout son relief à l'humour de Mozart. Je crois que j'ai enfin, dans ce modernisme, tout compris de la farce, des combines et des manipulations inextricables, et d'un féminisme brûlant car le droit de cuissage y est moqué avec malice, et les femmes y sont libres et espiègles. Patricia Petitbon y montre encore une fois ses excellents talents de comédienne.

Je vibrais à l'idée que le lendemain, dans ce même théâtre de plein air, j'y serai moi, in vivo, pour une autre contemplation.

Ainsi hier, à l’Archevêché, c'est du baroque qui m'a arraché une larme. L'amour impossible de deux garçons séparés par les guerres. Le jeune berger David tout auréolé de victoires remportées sur des tribus david-et-jonathas,M89790.jpghostiles, est recueilli par le roi Saül, et se lie d'une amitié fusionnelle avec Jonathas, son fils. Se sentant menacé par le prestige de David et cet amour qui lui échappe, le roi jette David dans les mains de ses rivaux et meurt, avec Jonathas, dans des combats fratricides. David devient Roi d'Israël en perdant tout ce qu'il aime.

Est-on vraiment dans un opéra ? Les chants, difficiles, ornementés, ne disent rien de l'histoire, concentrés sur les sentiments qui animent les héros : la jalousie, la peur, la colère, la convoitise. L'amour. Le récit est suggéré par des saynètes muettes. Les chœurs prennent souvent le relais des cœurs. C'est un monde biblique, un récitatif. D'un baroque envoûtant. William Christie, défricheur de ces musiques anciennes, restaurateur de ce patrimoine enfoui, dirigeait la toute première représentation d'une version scénique de cette œuvre, après 300 ans d'oubli. Composée par Marc-Antoine Charpentier, sur une commande des Jésuites, elle était destinée à être jouée par les collégiens du Lycée Louis Le Grand, afin d'aguerrir leur art de l'élocution, du chant et d'élever leur valeur spirituelle.

Évidemment, au regard de ce contexte jésuitique, et de la destinée de ces enfants, promis à l'un des ordres - militaire, noble ou clérical - cet amour doit être vu au-delà de son caractère homosexuel. Ou plutôt, il rappelle que l'amitié masculine a pu autrefois être admise, élevée même pour ses valeurs d'honneur et de fidélité, jusque dans ses parts de sensualité et de désir. Les tabous étaient ailleurs. Dans l'art de l'opéra lui-même, sur le fil duquel se tient Charpentier : à la lisière des codes.

A la fin de la pièce, le chœur sourd chante la gloire de David, tandis que le nouveau roi poursuit éperdu l'ombre de son amant évanoui, cherchant en vain à l'empêcher de rejoindre ces deux figures d'enfance apparues au loin, figées dans la lumière de la porte ouverte, qui rappellent à eux l'amoureux sacrifié. Andreas Homoki met en scène, entre rêve et désir, une insondable intensité dramatique. Superposée à la sensualité lyrique, elle m'arrache une larme. Le ciel est sombre, ma voisine ricane et chuchote sa lassitude à l'oreille de son mari. Le chœur élève son chant glorieux, s'ouvre comme une mer pour Archevéché.jpgreconnaître en David son nouveau Prophète, mais au centre de l'agora, David n'est pas là. Sur cette absence, sur cette insolente éloquence scénique, tombe le rideau. Ovation. Je suis encore tout retourné. Admire le cadre où nous sommes. Rêve déjà d'y revenir.
 
Me dis que j'ai été bien inspiré de préférer Aix à la Neuvième de Beethoven par Barenboïm à Versailles, annulée par la pluie hier soir, comme les Francofollies et le concert de Johnny au Mans...

Ce soir, c'est une autre création mondiale que je vais admirer : Written on skin, de George Benjamen. Sous la direction du compositeur. On en parle comme d'une audace qui fera date dans l'histoire du festival d'Aix. Je suis impatient. Cette fois, ce sera au Grand Théâtre de Provence. Et si tu veux y être avec moi, c'est retransmis en direct sur la chaîne WEB d'Arte, à 17h...

Commentaires

Quelle chance!!! j'ai comme toi regardé les noces sur ecran géant à VAlence sous les peupliers, dans une fraicheur d'été qui était si agréable..!!!pour un spectacle que j'ai aussi adoré, avec des chanteurs magnifiques, moi aussi subjugué par ce très beau Figaro, ce cherubin qui faisait penser à WArhol, ce comte , et cette comtesse enceinte si belle...J'ai adoré...et je voue aux gémonies cette critique du "monde" qui n'a rien compris, s'est fourvoyé totalement, et a détruit en un titre ce spectacle (mais aussi sa carrière à elle tellement il est stupide de faire pareille erreur de jugement).
Je vais donc voir cette création dont je n'étais pas au courant!!!!

Écrit par : arthur | 14 juillet 2012

-> arthur -> lol ! En guise d'écran géant, j'ai vu Figaro sur mon net-book avant de réaliser... qu'Arte le retransmettait en direct à la télé ! Quelle buse j'ai été !
Ah les critiques ! Comment ils s'attachent à détester, à dénigrer, à déceler quelque médiocrité cachée là où le talent exulte. Je les déteste, sauf quelques vaillants honnêtes, qui ont parfois le cran d'applaudir. Le Nouvel Obs a démoli Written on skin, y voyant un opéra d'érudit, de l'élitisme, donc, là où tous les ingrédients d'un grand opéra populaire sont réunis : le sens, l'intelligence, une esthétique éloquente, l'image. Cours-y quand tu peux, tu ne pourras qu'adorer...

Écrit par : Oh!91 | 17 juillet 2012

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