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03 décembre 2011

mon premier CD

 cd anne-sophie muller.jpg

C'est un largo de houle profonde, qui vient te chercher dans tes tréfonds, le premier mouvement de la sixième symphonie de Chostakovitch était la révélation de la soirée. Mais ce n'est pas ça que j'étais venu écouter mardi. J'étais Salle Pleyel pour Anne-Sophie Mutter et le concerto pour violon de Tchaikovski. Mon premier CD.

Le concerto en ré de Tchaikovski fait partie de moi depuis tout petit. Comme un grand frère. Je me souviens de cette grande pochette, un motif classique aux tons bruns fondu dans une trame contemporaine. Je n'ai aucune idée de la distribution. Il devait s'agir d'un enregistrement bon marché venu d'Union soviétique. Nous l'entendions souvent, et son premier mouvement, surtout, aux élans énergiques, s'imprimait dans ma mémoire intime. La subtilité des solos, le grain du violon, me parlaient peu. Le trente-trois tours devait crépiter, à force.

Et puis je m'en suis allé vivre ma vie : l'adolescence, les études, les amis, les amours secrètes et déchirantes, le goût de la culture arabe, l'exode parisien, les responsabilités, l'illusion de la grande vie et de la notoriété. Et puis une maturité normée qui vient sonner à la porte de l'âge adulte, l'appel à l'installation dans les codes, le premier canapé, le premier congélateur.

La première chaîne hifi.

Denon+Concept+CX3-154-154119.jpgComme l'affirmation d'un droit, celui d'accéder au confort bourgeois bien qu'étant de condition modeste. Une évolution surtout portée par mon amie, d'ailleurs, érigeant cette aspiration en théorie émancipatrice. Le début d'une distance, en fait, d'un fossé qui n'allait cesser de croître entre la cité où nous vivions dans un quartier populaire de Colombes et notre mode de vie, entre une population que nous portions à bout de bras et des repères qui se diluaient inéluctablement, entre la jeunesse que nous étions censés représenter, et qui s'accrochait à notre militantisme inébranlable comme à un recours face à la précarisation grandissante de sa condition, et la réalité d'un nous qui regardait déjà ailleurs, de fait ailleurs.

L'acquisition de cette chaîne Hifi représentait un saut dans notre vie. Nous l'avions choisie de grande qualité. Une Denon, avec des JM Lab pour les enceintes, what else. Vingt deux ans après, mon ex se la traîne encore et rien n'est altéré.

Et puis les six premiers CD que nous offraient nos amis pour fêter ça. Il y avait Cesaria Evora, il y avait Souchon et sa foule sentimentale, il y avait Pergolese et un Stabat Matter d'anthologie qui m'accompagne toujours. Il y avait Duke Ellington, il y avait Gilberto Gil. Et dans cet éclectisme de choix, il y avait le concerto en ré de Tchaikovski. Un Deutsche Grammophone.

Herbert Von Karajan à la tête de l'Orchestre philharmonique de Berlin. Et Anne-Sophie Mutter. A travers les enceintes de cette chaîne, dans le silence cossu de notre salon, le concerto de mon enfance reprenait vie, revenait prendre sa place auprès de moi, mûr. Le violon révélait un grain sombre, rugueux, l'imprécision d'un toucher prenait une valeur poétique infiniment plus puissante que la prouesse technique d'un trait virtuose. Peut-être pour la première fois, et sans savoir qui'l s'agissait de cela, la notion de musicalité venait s'ajouter à ma perception de la musique. Je devinais ce qu'était la musique. Les élans pompiers du premier mouvement me devenaient anecdotiques, mais les déchirements de la corde d'Anne-Sophie Mutter venaient parler à mes émotions. Je dépassais la réminiscence.

Anne-Sophie Mutter n'a pas livré une exécution parfaite, aux côtés du London Symphony Orchestra dirigé par Valery Gergiev, mardi soir. Certains de ses traits ont été égratignés, il y a manqué quelques notes. Les flûtes de l'orchestre n'ont pas toujours su se fondre, avec la délicatesse requise, dans la subtile fragilité du violon assourdi du deuxième mouvement. Mais elle n'avait rien perdu de sa poésie, imprimant son rythme, s'autorisant de judicieux décalages avec l'orchestre, et imposant des pianissimo d'exception.

Je peux maintenant ranger mon premier CD dans la boîte à archives. Il peut y rejoindre paisiblement le vieux vinyle de mon enfance. Le casier ouvert de ma mémoire. Où d'autres notes viendront se nicher prochainement dans ses emplacements libres.

Commentaires

"l'imprécision d'un toucher prenait une valeur poétique infiniment plus puissante que la prouesse technique d'un trait virtuose" : c'est toujours ces imperfections qui me ravissent en tout, dans les tapis, par exemple....

Écrit par : RPH | 04 décembre 2011

-> RPH -> L'imperfection, moteur du monde ?....

Écrit par : Oh!91 | 07 décembre 2011

Impossible de me souvenir de mon premier CD, pourtant le son pur... Mais ma première et dernière chaine hifi, ça oui. Et mon premier 33 tours, une écoute quasi religieuse et permanente... j'avais tout misé sur les bafles et pas moyen d'acheter un deuxième vinyl...

Écrit par : estèf | 09 décembre 2011

-> estéf -> Pas moyen de me souvenir de mon premier vinyl, je n'ai en tête que ce Tchaikovsky, une version de Pierre et le Loup, aussi, par Gérard Philippe, un truc mémorable. Et puis les Ferrat, évidemment, chaque fois qu'il en sortait un...

Écrit par : Oh!91 | 11 décembre 2011

Je ne remontais pas aussi loin... je pensais à mon premier vinyl acheté avec mes sous d'ado... un Supertramp.
Les Ferrat, je les avais déjà dans la discothèque familiale avec cet album des 20 ans, aux pochettes reliées avec des photos et des coupures de presse.

Écrit par : estèf | 11 décembre 2011

Les commentaires sont fermés.