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30 octobre 2011

le kiffe de Roméo...


Roméo aime Juliette et Juliette aime Roméo. Voilà quatre siècles que tout le monde sait ça. Quatre siècles que leur amour romantique, pur, indéfectible, absolu, éternel nous hypnotise, incarnant l'inaccessible graal, l'évidence d'un bonheur irrédemptiblement cassé par la guerre et le déchaînement insensé de la mesquinerie politique. Quatre siècles d’opprobre sur les Montaigu et les Capulet, incapables de mettre leurs rivalités claniques sous le boisseau pour le simple amour des plus beaux de leurs enfants.

Quatre siècles que des millions de cœurs palpitent, trois heures durant et dans toutes les langues, dans des fauteuils d'orchestre ou sur des bancs de bois, dans les violons de Prokofieff ou les percussions de Leonard Bernstein, dans l'Italie de Vérone ou les faubourgs de Manhattan, haletants, espérant jusqu'au bout que les stratèges échoueront, que la vérité triomphera, que la mer s'ouvrira, que toutes les fleurs du monde viendront parsemer le sentier lumineux vers l'impérieuse nécessité de l'accomplissement.

Quatre siècles que des larmes coulent à flot devant l'échec inexorable et tragique de ces fous espoirs.

Roméo aime Juliette, Juliette aime Roméo, les circonstances coalisées pour tout anéantir ne le leur permettent pas. Point. La messe est dite.

On connaît tout de Roméo-et-Juliette, de ce "et" qui les relie l'un à l'autre, indéfectiblement. De ce trait d'union où miroîtent toutes les unions. On connaît tout de leur lien, de la pureté qu'ils conçoivent l'un pour l'autre. Mais d'eux, de Roméo et de Juliette, non pas de l'un et l'autre, mais de l'un et de l'autre, on ne sait finalement pas grand chose.
 
roméo et juliette,shakespear,odéon,théâtre de l'europe,olivier py,impossibilité amoureuseC'est la grande force de la relecture qu'en propose Olivier Py que de redonner aux personnages leur histoire, dans leur immaturité ou leur sur-maturité, d'attribuer l'impossibilité de leur amour non pas aux circonstances déchaînées, mais de solliciter l'hostilité du contexte en raison même de leur impossibilité amoureuse. On découvre un Roméo, évoluant parmi des adolescents machistes, sur-jouant les gros durs à grands coups d'hyper-virilité, et constituant finalement un univers excessivement homoérotique. Mercutio au premier chef, montrant son cul et sa bite par provocation, jouant des "je te tiens, tu me tiens", d'une barbichette sous la ceinture, exprimant l'ambiguité des désirs et dont la mort, sous le fer provoqué de Tybalt, pourrait être un ultime stratagème pour conserver Roméo dans son giron. Juliette rayonne et respire la liberté au milieu d'un fatras névrosé, où les genres se confondent, le cousin-guerrier Tybalt et la mère castratrice, Capulet en père incestueux, et la nourrice en vamp outrancière.

Roméo exprime un amour fantasmé, qu'il clame d'autant plus fort qu'il le voudrait authentique pour échapper à ses démons et accéder au rang des siens. Juliette s'accroche désespérément à ce Roméo comme à un échappatoir.
 
Ils ont besoin l'un de l'autre pour incarner une possible sortie de leurs prisons, intimes ou familiales, ils ne sont que la projection de leur contraire.

Ils sont toi, moi, dans nos impatiences ou nos frustrations. Ils sont l'impossible. Et sans doute cette lecture, au delà du mythe qui nous habite, est-elle proche de l'intention shakespearienne. Leur amour est impossible en raison de ce qu'ils sont, et pas de ceux qui les entourent.
 
Nos cimetières sont pleins de ces caveaux familiaux où gisent de fausses amours et d'invraissemblables puretés. De rancoeurs tues et de blessures ouvertes. Chaque pas y bruisse des gémissements de Juliette et des pleurnichements de Roméo.

Vas donc y faire un tour, mardi. C'est le jour. Et écoute autour de toi.

Dans le petit village du Lot, où j'irai fleurir la mémoire de mon père et de ma Grand-mère, les teintes automnales embelliront les allées si le soleil tient ses promesses.

Essaye aussi, à l'occasion, d'aller voir la production d'Olivier Py au théâtre de l'Odéon. Finalement, Roméo et Juliette nous habitent peut-être, mais ils sont rarement aussi bien mis en scène. J'y étais mercredi dernier, avec une collègue et une amie. Il y manquait la Fée, à qui je dédie la vidéo de Grand Corps Malade...

27 octobre 2011

un piano dans l'arc-en-ciel

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Je continue à te parler piano ? Ben oui, tien !... Et sois-y attentif, parce que si tu es à Paris le week-end des 5 et 6 novembre, tu auras la possibilité - et je t'y incite - d'aller entendre un beau concert. Le Rainbow Symphony Orchestra s'apprête en effet à ouvrir à l'Oratoire du Louvre les célébrations de ses dix ans par deux très belles œuvres : les Tableaux d'une exposition, de Modeste Moussorgski (orchestrés par Maurice Ravel), et la Rhapsodie sur un thème de Paganini, de Rachmaninoff.  Un voyage entre le romantisme slave et un expressionnisme russe à la française.

Le jeune et brillant Alphonce Cemin, qui, entre autres talents, assure les répétitions au piano des étoiles montantes de l'Atelier lyrique à l'Opéra Bastille, y aura le beau rôle. Assistant aux derniers réglages alphonse cémin.jpgde l'orchestre dimanche dernier, je l'observais de dos, onduler sous les rondeurs des cordes, s'enflammer sur les accords, égrener des pirouettes sautillantes entre deux variations. Il y aura de la couleur. Et du beau son car l'orchestre a l'air près. John Dawkins obtiendra, comme toujours, le meilleur de ces musiciens amateurs qui consacrent tant de week-ends à perfectionner leur jeu et à trouver leur phase, au détriment de grasses matinées qu'ils n'auraient pourtant pas volées - j'en sais quelque chose !... Mais quand on veut être à la hauteur des défis qu'on se fixe.

Aller, à 15 euros la place (en tarif prévente), ce n'est pas la mer à boire. Et si ça te tente, on peut même se retrouver avant ou après le concert pour boire un verre et faire plus ample connaissance... Tu me fais signe ?

25 octobre 2011

l'allégence au piano

un piano dans le désert.JPG

Je reste en mode piano. Ça a l'air de t'inspirer (humm !...)

Voilà la photo qu'il m'aurait fallu trouver pour cet article. Je suis passé à côté. Comme la fois où je me suis retrouvé sous cette foutue tente, dans des conditions rocambolesques, pour baiser cette saloperie de main. Foutu destin ! J'étais passé à côté.

Oh! bien sûr, je n'étais pas venu chercher une valise de billets, ni une quelconque imprimatur. J'étais là, gêné aux entournures mais curieux du phénomène, peu fier en vérité. Et du haut de mes trente balais et quelques, je me rassurais en me racontant que si ce n'était pas pour mon bien, c'était pour le bien de l'Organisation et de ses objectifs internationalistes. Fédérer, fédérer, fédérer toujours, accepter la différence, faire accepter cette diversité-là pour faire admettre les autres, plus modernes, plus justes, plus fraîches, dans ce mouvement internationaliste de jeunesse qui recherchait de nouvelles voies après l'écroulement du mûr et la dispersion des espoirs incarnés.

A force, on finit par accepter de côtoyer des décérébrés, des aculturés, des aculturateurs, des tyrans en herbe et puis des tyrans tout court. Quelques uns ont traversé mon champ de vision ou écrasé ma main, du haut de leur superbe, puant ce que je honnissais le plus, l'aigreur arrogante du nouveau riche : un des fils Ceucescu, des dignitaires nord-coréens, et d'autres moins caricaturaux. Je ne le ferai plus, j'en ai pris de la graine. Plus de real-politique. Plus de compromission. De l'éthique, des valeurs. Pas pour verser dans le jugement moralisateur et la bien-pensance, je ne veux pas basculer dans le clan des redresseurs de torts.

Juste de la fidélité à moi-même.

Cet après-midi, dans Là-bas si j'y suis, en marge d'un brillant plaidoyer sur les responsabilités kadhafi,mort de kadhafi,éthique,politique,jean zieglercriminelles du néo-libéralisme dans les famines d'Afrique de l'Ouest, Jean Ziegler s'est justifié, en intellectuel curieux du différent, des dialogues auxquels il se prêtait avec le Guide jusqu'au milieu des années quatre-vingt dix. C'est à entendre et ça remet des choses à leur place.

Mais pour moi, c'est fini, rien ne m'arrêtera. Plus d'allégence. Je suis en mode vigilance jusque dans ma sphère professionnelle, jusque dans mes rapports à l'autorité hiérarchique. Privilégier le terrain sur les calculs, l'évidence sur les prospectives hasardeuses, et la proximité sur le pouvoir.

Je ne suis plus soumis qu'à la musique !

Bon, autrement, y'a plus qu'à attendre que les intégristes coalisés prennent le pouvoir à l'ONU - c'est pour bientôt - et nos mers et nos déserts seront rebaptisés du nom de criminels qu'on y aura ensevelis en secret pour les priver de sépulture. Un tsunami en Mer Ben-Laden, et une tempête de sable dans le Désert Kadhafi, ça aura de la gueule, non ?

Ils sauront bien trouver alors le nom de rivières à donner à Hitler, à Mussolini, et sans doute même celui d'un caniveau pour Marine le Pen. Franco, on est tranquille, il a déjà son mausolée !

22 octobre 2011

un piano dans la pampa

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Liszt aurait aujourd'hui 200 ans. Le temps passe, hein ?

Franz Liszt. Liszt Ferenc, pour être conforme à son appellation d'origine. Le compositeur le plus ample, le plus dense, celui qui savait mettre non seulement tout un orchestre dans un piano, mais tout Wagner. Ou juste un rêve d'amour. Un compilateur fou. Celui dont l'interprétation est si exigeante que peu s'y essayent et encore moins y parviennent. Le bronze qui trône près de l'Académie de musique de Budapest le représente avec des mains démesurées, capables d'envelopper au moins une octave et demi. Un monstre de vélocité. Une fulgurance. C'est peut-être pour ça que les autorités hongroises ont décidé d'en rebaptiser les deux aéroports de Budapest.

Piano, piano encore, piano toujours... Tu connais sans doute Miguel-Angel Estrella - bon, pas un virtuose de première catégorie, mais un homme généreux qui a consacré sa vie à apporter la musique, du bout de son piano, au plus près des populations déshéritées. Au fin-fond de la pampa, dans les prisons, dans les favellas... Il était hier soir auprès de Danielle Mitterrand, pour offrir une suite  romantique aux 25 ans de la Fondation France-Libertés. Un sacré bonhomme.

Embrassant Danielle, la remerciant pour la clarté de son message, la force de sa personnalité et la générosité incroyable dont elle rayonne, j'étais ému du regard bienveillant qu'elle a porté sur moi alors qu'elle se laissait caresser les mains, comme une grand-mère récompensée. Peu de Premières dames danielle-mitterrand_pics_390.jpgauront réussi ce qu'elle a elle bâti, autour de valeurs essentiellement humaines, pour la protection des minorités, écrasées ou stigmatisées, et aujourd'hui pour l'eau - ce bien commun menacé d'accaparement - son combat ultime pour lequel elle ne lâche rien.

Le PS offre aujourd'hui son putching ball à Nicoals Sarkozy. En même temps, ils l'ont élu, hein ! Encore un homme de système et de communication. Dieu merci, il a choisi la normalité plutôt que l'extravagance, mais pas sûr que ça suffise à me faire rêver. Comment cette femme a-t-elle pu exister au cœur de ce système d'Etat et y préserver son éthique ?

A propos d'éthique, je viens de passer devant l'Hôtel Murano de Paris. j'ai essayé de déceler ce qui se passait derrière les fenêtres, mais elles étaient trop bien fermées. Il n'y avait aucune caméra. Dommage, je suis impatient de me délecter du récit des parties fines de DSK avec son ami du BTP et celui de la sécurité de Lille - proxénète en chef quoique son presque conseiller sécurité en cas de course à l'Elysée. J'essayais de me demander si un cadre de luxe, avec des filles de luxe, du piano d'ascenseur en musique de fond et du champagne à volonté ajoutait à l'excitation ou non.

Finalement, avec la normalité, on revient de loin ! Mais cette histoire n'a pas fini de nous donner à réfléchir. Je te promets d'y revenir sans attendre la prochaine affaire (quoique, elles tombent si vite, les affaires...!)

21 octobre 2011

le piano quitte la scène

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Ça ne te fait pas drôle, toi, ces dictateurs qui finissent comme des chiens ? Reclus, aux abois, hébétés, semblant ne rien comprendre à ce retournement du sort, et finalement déchiquetés, comme des dizaines de leurs proies avant eux...

Les nouvelles ont des relents de tragédie grecque, quelques fois. Je ne suis pas sûr, pourtant, que des procès équitables ne seraient pas de meilleures voies pour comprendre et se prémunir. La bestialité a sinon la fâcheuse manie de se répéter... Mais le traitement V.I.P - résidences surveillées et procès reportés pour raisons de santé - c'est seulement pour les dictateurs made in U.S, les Pinochet aux avocats de luxe. Les terroristes d'État aux accents musulmans, ils sont faits pour être débusqués comme des lapins, exhibés en lambeaux, barbe hirsute, puis jetés d'un hélicoptère. Surtout sans sépulture, sans trace mémorielle. Avec eux, enfouis sous leur cape, les souvenirs embarrassants des compromissions d'hier, des campagnes électorales occultement financées...
 
Les terroristes passent, la communication continue, Dieu merci.

La salle Pleyel et l'Orchestre de Paris rendaient hommage hier et avant hier soir à Rachmaninoff. J'y étais avant-hier, en solo, pour ne pas rater le 2ème concerto pour piano, une de mes œuvres fétiches, particulièrement réussie sous les doigts du pétillant Cubain Jorge-Luis Prats.

Le piano a une majesté particulière. C'est après un poème symphonique de jeunesse qu'il fut introduit pour le concerto. Rutilant, droit et solide, comme immuable, capot d'abord fermé, il a glissé entre les chaises et les pupitres de l'orchestre pour se positionner au centre de la scène. Un vaisseau émergé des brouillards. Un roc, aux secrets bien gardés. Un tyran, à sa façon, martyrisant ses maîtres et offrant du plaisir à sa cour. Prats s'y est donné à cœur joie. Son interprétation fut brillante, sonore, mais ouverte aux ruptures légères. Il nous a gratifiés de trois bis, empruntés à un répertoire jazzy et la salle lui a fait un triomphe.
 
Après l'entracte, le piano avait disparu, l'orchestre avait repris tout le pouvoir pour des danses symphoniques de fin d'époque, composées par Rachmaninoff à l'orée de sa mort dans son exil américain. En pleine guerre mondiale. Amples, colorées, désespérées, elles étaient juste éclatantes.

La musique a parfois des relents de tragédie grecque.

16 octobre 2011

la quadrature d'un cercle

da-vinci.jpg

Tu as sous les yeux un carré, un rectangle équilatéral, un premier côté au trait léger, un second dégoulinant, un troisième crayonné, presque hachuré, et un quatrième en pointillé, un peu estompé.

Tu as sous les doigts une quadrature, celle qui m'a fait passer, au fil invisible du temps, d'un début débridé de la quarantaine à une pente lente et paisible vers la cinquantaine.

Tu as au bout de la souris près de dix pour cent de la vie d'un quadra, passés à en écrire les quatre-vingt dix autres.

Tu as dans ces pages mon temple aux quatre colonnes, une d'eau, une de sexe, une de musique et une de politique.

Tu as sous la langue le grand quatre-quarts de ma vie. Des cartes lancées en anonyme entre eaux fortes et aquarelles, mon cœur parfois en quarantaine, des sujets écartés par caprice, des écarts et des retours, des coups de calcaire...

Tu as en main une fenêtre sans isoloir sur les quatrains de ma jeunesse, sur les cartons de mes désirs que je me suis appliqué à dépoussiérer

Martine vient de se faire cartonner par François, cela aura au moins le mérite de dénoyauter d'inutiles rêves cachés mon vote à gauche. Je n'aime pas quand les péniches restent à quai.

Et l'air de rien, ce blog fait aujourd'hui ses quatre ans.

Alors ? Stop ou encore ?

21:02 Publié dans divers | Lien permanent | Commentaires (22)

14 octobre 2011

si ce n'est pas moi, alors qui ?

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C'était trois ouds, au son mat. Campés dans des mélodies traditionnelles, inflexions subtiles, se miroitant les unes les autres, se répondant, se succédant, renchérissant, pour fondre au terme d'une divagation contemporaine dans le concerto d'Aranjuez. Le oud devenait guitare et la musique finissait d'embrasser la Méditerranée. La soirée commençait bien, on y entendit la voix de Mahmoud Darwich, interpellant la terre et la vie. La solidarité avait de belles couleurs.

Voilà des mois que j'assistais en ingrat, silencieux, à la rébellion tragique du peuple syrien, les yeux presque fermés, occultant ce pan de ma mémoire, inhibant mes émotions, refoulant ma culpabilité.

Damas incarnait il y a presque vingt ans mes premières amours. Elle les accomplissait. Je fuyais à Damas les mondes politiques, étudiants et syndicalistes qui me pressaient d'embrayer sur de nouvelles responsabilités publiques, y retrouvais la maîtrise de ma trajectoire, l'installant sur les rails de la langue et de la culture arabes, sur ses saveurs, sur ses chants, sur ses débats, sur son histoire méconnue et stigmatisée. A Damas, j'eus enfin le droit d'être vraiment jeune, anonyme, connecté au monde réel, et j'y rencontrais de ceux qui deviendraient mes plus beaux amis. Puis cette page fut tournée pour devenir une parenthèse. La parenthèse dorée de mes presque trente ans.

Je revois mes amis de loin en loin, une ou deux fois par an. L'une de celles-ci, Agnes, m'a appelé dimanche pour me signaler qu'un de nos amis communs, le comédien et metteur en scène Issam Abou-Khaled , était à Paris pour quelques jours, qu'il aimerait me voir, et qu'il y aurait ce lundi soir, au théâtre de l'Odéon, une soirée de solidarité avec le peuple syrien. C'était complet, on ne pouvait plus réserver de place, mas je décidai d'y aller quand-même, non seulement pour revoir mes amis, mais aussi et surtout pour tenter d'entrer participer à cet acte de mobilisation des artistes et des intellectuels pour la Syrie.

Voilà comment je me suis retrouvé, lundi, pour deux ou trois heures, grâce à la défection de deux inconnues dont me furent abandonnés les noms, bercé par des ouds délicats, immergé dans l'univers que j'ai le plus chéri au monde, au moment où il n'en finissait pas d'osciller entre printemps et barbarie.

Il n'y avait pas que le trio Joubran. Olivier Py ouvrit de mots d'artistes cette rencontre improbable, n'hésitant pas à accomplir cette incroyable audace d'unir dans le même verbe « les dictateurs militaires, les dictateurs financiers et les dictateurs médiatiques ». Dominique Blanc, qui me poursuit, a lu en présence de son auteure l'extrait poignant du journal intime d'une femme rebelle à sa famille et éprise d'air, l'écrivain Samar Yazbek. Elias Khoury, Jack Ralite, Farouk Mardam-Bey et d'autres surent trouver les mots pour nous permettre de croire qu'il y avait une alternative à la banalisation du crime. Jacques Bonnafé, et Agnes Sourdillon lurent des extraits d'ouvrages bouleversants.

Il y avait aussi du beau monde : Alain Juppé est venu plaider la position de la France et celle de l'Europe, mal entendu par ceux qui réclamaient la mise en œuvre plus audacieuse de sanctions, voire une intervention armée. Il y avait aussi Lionel Jospin et Bertrand Delanoë, le nouveau secrétaire national du parti communiste, Pierre Laurent. Leïla Chahid était là, porteuse des espoirs du Printemps palestinien.

Et puis il y avait ces jeunes. Ces jeunes syriens de vingt ou vingt-cinq ans qui ont décidé de tout affronter pour accéder à la liberté. Je ne sais pas bien ce qu'ils mettent dans ce mot-là, personne ne le syrie,printemps arabe,bachar el-assad,damassait vraiment, sans doute une espèce de mélange entre leur représentation illusionnée du monde occidental, l'image démultipliée des infimes espaces de liberté qu'ils se sont déjà créés via les réseaux sociaux ou leur simple parole. Quelque chose qui confusément les relie au monde. Et plus sûrement le rejet d'un système où tout est accaparé par une clique fortunée qui s'arroge seule les privilèges du luxe, des voyages et de la parole publique. Ils étaient là, tous. Leur voix était dans la salle. Leur chant y était. Leur œil y brillait d'espoir. Leur œil tuméfié de la torture.

Et j'ai pris conscience. J'ai accepté. J'ai compris. La révolution syrienne, ce n'est pas la révolution tunisienne avec de la répression en plus. Ce n'est pas la révolution égyptienne, avec un pouvoir plus intransigeant devant soi. C'est le même désir de liberté, la même disposition à tout donner pour y réussir, mais avec en face un système engagé dans un projet d'anéantissement de toutes ses velléités. Damas ne réprime pas que les manifestations, à coups de matraque ou de tirs de fusils. Damas élimine, Damas choisit ses cibles, Damas enlève, Damas torture, Damas mutile. Polpot pour la rage contre l'intelligence, Pinochet pour la sophistication de la torture.

Dalyna, je t'avais promis depuis longtemps de te parler de Damas, sans y arriver. J'avais au fond de moi des images de souk, les odeurs de mes premiers pas un soir d'octobre, le chant du Muezzin qui ponctuait mes nuits, des Dabkés endiablées à la fin de mezzés, un long hiver aux nuits recroquevillées par le froid, mes virées à Beyrouth, à Palmyre, à Petra. J'avais tout ce monde enfoui, rude mais généreux, à te livrer mais il était trop loin en moi. Il s'y était figé.

Et voilà que des mots ont su venir me réveiller et me faire regarder en face l'horreur et le devoir.
 
Je conclue en reprenant ceux de Jack Ralite, empruntés à José Balmes rentrant dans le Chili de Pinochet en 1988 : "Si ce n'est pas moi alors qui, si ce n'est pas maintenant, alors quand ?".
 
Il fallait que ce fut moi aussi. Juste un peu pour réussir à me regarder en face.

Un récit précis et engagé de cette soirée est à retrouver ici sous la plume d'Antoine Perraud.
 
 

10 octobre 2011

quand je prends la queue en main

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C'est au petit matin que j'aime le mieux les queues. Je m'étais bien habitué, depuis deux ans, à mes aurores de la Bastille. Ma queue préférée. Nous commencions doucement, elle et moi, puis elle gonflait au fil du temps, réservant à chaque étape de nouveaux jeux. Parfois, elle battait froid, d'autres fois elle restait riquiqui jusqu'à la fin de la nuit. D'autres encore, elle atteignait des sommets dès la veille au soir. Mais, changement des règles... Les ruptures font parti de la vie, j'ai été triste de l'abandonner. Aujourd'hui, mes rendez-vous de Bastille me coûtent beaucoup plus cher, et il m'arrive de m'y ennuyer.


Alors je vais parfois draguer ailleurs. Je passe beaucoup par Internet. D'ailleurs, avec un peu d'organisation, et en sachant bien ce qu'on cherche, on y trouve encore des plans à 10 euros.

Mais bon, l'appel de l'aventure, l'adrénaline, le manque... tu connais. J'ai replongé et suis allé traîner à l'aube, vendredi, du côté du Châtelet. Au début, j'étais presque seul. Un autre gars, arrivé le premier, cinquantenaire mais apparemment inexpérimenté, semblait partagé entre réserve et excitation. Les queues, il n'en avait apparemment pas connues beaucoup. Il était du genre à attendre de voir ce qui se passe. A tromper sa gêne dans d'inutiles bavardages. Une troisième personne est arrivée, il était déjà 7h30, puis une quatrième, allemande, avec qui nous avons échangé quelques banalités sur Berlin et l'immobilier. Le cinquième gars qui arrivait était exactement mon type : jeune, œil rieur, décontracté, cheveux longs ondulés, tabac à rouler, un léger accent du sud...

J'ai désormais suffisamment d'expérience dans ce domaine pour savoir que les queues, il faut les prendre en main avant qu'il n'y ait foule, sinon elles partent en quenouille.

J'ai donc sollicité mes compagnons d'errance, ai récupéré des feuilles de papier, que j'ai soigneusement pliées et déchirées en petits coupons, et un stylo pour y inscrire "Lulu", suivi d'un numéro. De 1 à 32.

théâtre,lulu,théâtre de la ville,kurt weil,bertolt brecht,robert wilson,berliner ensemble,fisoCar nous ne fûmes, finalement, pas si nombreux. La guichetière du Théâtre de la Ville s'était évertuée ces derniers jours à décourager par téléphone tous les amateurs de ce spectacle attendu dirigé par Robert Wilson, qui fera venir à Paris la compagnie mythique du Berliner Ensemble, fondée par Bertolt Brecht. Même les abonnés n'avaient pas tous pu avoir de billet, c'est vous dire, ce serait la cohue, il faudrait venir avant six heures du matin, n'y comptez même pas mon brave monsieur... Apparemment, son sketch, répété à l'envie si j'en crois chacun des passionnés rencontrés ce matin-là, avait réussi, car il n'y eut ni foule ni émeute.

Dotée de ses numéros d'ordre, la queue est devenue une petite masse vivante et conviviale, d'où chacun pouvait s'échapper quelques instants pour un café ou une course. L'ambiance de Bastille avait rené. Mon cinquième gars du petit matin s'est avéré être décorateur aux ateliers de l'Opéra national de Paris. Il parlait des processus de fabrication et c'était passionnant. Ayant pu voir en avant première certains des spectacles actuellement à l'affiche, Tännhauser et Faust, il m'en a donné grande envie.
Et j'ai obtenu les deux places auxquelles j'avais droit.

(Pour ceux qui veulent s'y essayer, il y a mise en vente de l'ultime contingent de places vendredi prochain, le 14, et là, il est probable qu'il faudra encore se lever tôt et prendre son mal en patience. Prépare tes coupons !).

Quelques minutes plus tard, j'allais nager à Roger Le Gall - oh, juste quelques longueurs en dos pour me remettre en forme, et dans le vestiaire je pris une autre queue en main. Les yeux dans les yeux, celle-ci. Et je pris une main par la queue. Lui arrivait pour commencer sa séance, j'avais moi un rendez-vous professionnel à honorer, un sourire et un clin d’œil suffirent à nous dire au-revoir...

Poursuivi par les queues, décidément, un gros bouquin dédié surgissait dans la même soirée, au titre sans équivoque - "Big bites 3D" -  sous la forme d'un cadeau de ses amis espiègles à ma copine Fiso, qui fêtait ses vingt ou trente balais j'ai oublié, dans un café de la rue Richelieu. Des beaux spécimens, assurément, qui n'attendaient que des mains pour... Sauf que le copain espiègle en question racontait à l’intéressée que, question astiquage, il s'en était occupé avant de venir, on attendait donc de comprendre de quoi il en retournerait.

Tiens, pour les amateurs de Brecht et de Kurt Weil, je suis donc allé voir L'Opéra de Quat'sous à théâtre,lulu,théâtre de la ville,kurt weil,bertolt brecht,robert wilson,berliner ensemble,fisoSartrouville samedi. Ça valait largement le déplacement, belle mise en scène, étonnante symbiose entre les acteurs-chanteurs et les musiciens. A "l'homme est un loup pour l'homme", Brecht ajoute : "mais il oublie souvent qu'en fin de compte, il est un homme". Et moi : "doté d'une queue, pour le meilleur et pour le pire".