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14 octobre 2011

si ce n'est pas moi, alors qui ?

syrie,printemps arabe,bachar el-assad,damas

C'était trois ouds, au son mat. Campés dans des mélodies traditionnelles, inflexions subtiles, se miroitant les unes les autres, se répondant, se succédant, renchérissant, pour fondre au terme d'une divagation contemporaine dans le concerto d'Aranjuez. Le oud devenait guitare et la musique finissait d'embrasser la Méditerranée. La soirée commençait bien, on y entendit la voix de Mahmoud Darwich, interpellant la terre et la vie. La solidarité avait de belles couleurs.

Voilà des mois que j'assistais en ingrat, silencieux, à la rébellion tragique du peuple syrien, les yeux presque fermés, occultant ce pan de ma mémoire, inhibant mes émotions, refoulant ma culpabilité.

Damas incarnait il y a presque vingt ans mes premières amours. Elle les accomplissait. Je fuyais à Damas les mondes politiques, étudiants et syndicalistes qui me pressaient d'embrayer sur de nouvelles responsabilités publiques, y retrouvais la maîtrise de ma trajectoire, l'installant sur les rails de la langue et de la culture arabes, sur ses saveurs, sur ses chants, sur ses débats, sur son histoire méconnue et stigmatisée. A Damas, j'eus enfin le droit d'être vraiment jeune, anonyme, connecté au monde réel, et j'y rencontrais de ceux qui deviendraient mes plus beaux amis. Puis cette page fut tournée pour devenir une parenthèse. La parenthèse dorée de mes presque trente ans.

Je revois mes amis de loin en loin, une ou deux fois par an. L'une de celles-ci, Agnes, m'a appelé dimanche pour me signaler qu'un de nos amis communs, le comédien et metteur en scène Issam Abou-Khaled , était à Paris pour quelques jours, qu'il aimerait me voir, et qu'il y aurait ce lundi soir, au théâtre de l'Odéon, une soirée de solidarité avec le peuple syrien. C'était complet, on ne pouvait plus réserver de place, mas je décidai d'y aller quand-même, non seulement pour revoir mes amis, mais aussi et surtout pour tenter d'entrer participer à cet acte de mobilisation des artistes et des intellectuels pour la Syrie.

Voilà comment je me suis retrouvé, lundi, pour deux ou trois heures, grâce à la défection de deux inconnues dont me furent abandonnés les noms, bercé par des ouds délicats, immergé dans l'univers que j'ai le plus chéri au monde, au moment où il n'en finissait pas d'osciller entre printemps et barbarie.

Il n'y avait pas que le trio Joubran. Olivier Py ouvrit de mots d'artistes cette rencontre improbable, n'hésitant pas à accomplir cette incroyable audace d'unir dans le même verbe « les dictateurs militaires, les dictateurs financiers et les dictateurs médiatiques ». Dominique Blanc, qui me poursuit, a lu en présence de son auteure l'extrait poignant du journal intime d'une femme rebelle à sa famille et éprise d'air, l'écrivain Samar Yazbek. Elias Khoury, Jack Ralite, Farouk Mardam-Bey et d'autres surent trouver les mots pour nous permettre de croire qu'il y avait une alternative à la banalisation du crime. Jacques Bonnafé, et Agnes Sourdillon lurent des extraits d'ouvrages bouleversants.

Il y avait aussi du beau monde : Alain Juppé est venu plaider la position de la France et celle de l'Europe, mal entendu par ceux qui réclamaient la mise en œuvre plus audacieuse de sanctions, voire une intervention armée. Il y avait aussi Lionel Jospin et Bertrand Delanoë, le nouveau secrétaire national du parti communiste, Pierre Laurent. Leïla Chahid était là, porteuse des espoirs du Printemps palestinien.

Et puis il y avait ces jeunes. Ces jeunes syriens de vingt ou vingt-cinq ans qui ont décidé de tout affronter pour accéder à la liberté. Je ne sais pas bien ce qu'ils mettent dans ce mot-là, personne ne le syrie,printemps arabe,bachar el-assad,damassait vraiment, sans doute une espèce de mélange entre leur représentation illusionnée du monde occidental, l'image démultipliée des infimes espaces de liberté qu'ils se sont déjà créés via les réseaux sociaux ou leur simple parole. Quelque chose qui confusément les relie au monde. Et plus sûrement le rejet d'un système où tout est accaparé par une clique fortunée qui s'arroge seule les privilèges du luxe, des voyages et de la parole publique. Ils étaient là, tous. Leur voix était dans la salle. Leur chant y était. Leur œil y brillait d'espoir. Leur œil tuméfié de la torture.

Et j'ai pris conscience. J'ai accepté. J'ai compris. La révolution syrienne, ce n'est pas la révolution tunisienne avec de la répression en plus. Ce n'est pas la révolution égyptienne, avec un pouvoir plus intransigeant devant soi. C'est le même désir de liberté, la même disposition à tout donner pour y réussir, mais avec en face un système engagé dans un projet d'anéantissement de toutes ses velléités. Damas ne réprime pas que les manifestations, à coups de matraque ou de tirs de fusils. Damas élimine, Damas choisit ses cibles, Damas enlève, Damas torture, Damas mutile. Polpot pour la rage contre l'intelligence, Pinochet pour la sophistication de la torture.

Dalyna, je t'avais promis depuis longtemps de te parler de Damas, sans y arriver. J'avais au fond de moi des images de souk, les odeurs de mes premiers pas un soir d'octobre, le chant du Muezzin qui ponctuait mes nuits, des Dabkés endiablées à la fin de mezzés, un long hiver aux nuits recroquevillées par le froid, mes virées à Beyrouth, à Palmyre, à Petra. J'avais tout ce monde enfoui, rude mais généreux, à te livrer mais il était trop loin en moi. Il s'y était figé.

Et voilà que des mots ont su venir me réveiller et me faire regarder en face l'horreur et le devoir.
 
Je conclue en reprenant ceux de Jack Ralite, empruntés à José Balmes rentrant dans le Chili de Pinochet en 1988 : "Si ce n'est pas moi alors qui, si ce n'est pas maintenant, alors quand ?".
 
Il fallait que ce fut moi aussi. Juste un peu pour réussir à me regarder en face.

Un récit précis et engagé de cette soirée est à retrouver ici sous la plume d'Antoine Perraud.
 
 

Commentaires

C'est bien que tu aies pu aller à cette soirée... Tu nous donnes un billet attendu. Il fallait que tu nous parles de la Syrie.

Écrit par : estèf | 14 octobre 2011

Je continue, je clique sur quelques liens, je vais au gré de tes fils. Vraiment, ce blog, ces styles, ce que tu partages, cette richesse de pensée et de cœur.
Au début, tu m'impressionnais. Et puis ton blog est entré dans ma vie, c'est devenu un quasi quotidien indispensable. Merci...

Écrit par : estèf | 15 octobre 2011

comme estef, je surveille ton blog et y vais dès qu'un nouvel article apparait...sans doute aussi des choses en commun, même si je ne connais ni Liban , ni Syrie, mais des contrées voisines...le trio Jubran , que j'adore..RAlite, qu'on oublie, mais qui est oui une forte et rare personnalité....et tes mots, ta prose qui me touchent beaucoup...merci de faire partager cette soirée!! et tes(nos) engagements... ,

Écrit par : arthur | 15 octobre 2011

comme je suis d accord avec Estèf et Arthur !! ton blog est un cadeau..
clic quotidien, bonheur de lecture. j aime comme tu écris. . . forte convergence d'opinion politique /
suis homo / l eau est mon élément /
j ai souvent vu les spectacles dont tu parles /
moins déterminé sûrement ..
MERCI infiniment Oh

Écrit par : Gilles | 15 octobre 2011

-> estéf, arthur et Gilles -> Je suis très touché par ce que vous me dîtes, amis fidèles... Votre regard et vos attentes font beaucoup dans l'énergie que je mets à maintenir ce blog, à surmonter mes doutes... Vous comptez.

Écrit par : Oh!91 | 16 octobre 2011

Je ne sais plus où j'avais trouvé les références, mais je crois que c'était chez toi. Je viens de terminer "la coquille" de Moustapha Khalifé, chroniques de ces 13 années de prison au "bagne du désert". J'en suis remué, bouleversé devant la force de cet homme, devant la barbarie de ses geoliers, de ses congénères. MAis comme cette boucherie actuelle doit être atroce en ce moment,et comme, à la lecture de cet ouvrage, on peut imaginer la barbarie actuelle, suite à la barbarie du passé. Je ne sais comment on peut sutrvivre, si ce n'est à force de caractère et de détermination. Merci à toi de m'avoir fait découvrir de tels monuments.

Écrit par : arthur | 28 février 2012

-> arthur -> Je ne crois pas que c'est chez moi, que tu as trouvé cette référence, car je ne connais pas ce Moustapha Khalifé. Par contre, je la note, parce que ça a l'air d'être vraiment à lire, cette "coquille". Merci de ce partage, parce qu'il y a urgence. A bientôt.

Écrit par : Oh!91 | 29 février 2012

Curieux alors. Je ne pensais que cela ne pouvait venir que de chez toi. Curieux.
EN tous les cas, c'est un grand livre. J'en suis encore remué: par sa violence (du livre), par sa force (du livre et de l'auteur), force intérieure et détermination, par ce que j'ai appris sur certains courants de l'islam (que m'avait déjà éclairé le film "laicité inch alah" -sur rapport entre athéisme et islam- et curieusement "les chroniques de Jerusalem" la BD de Guy Delisle -notamment sur le pain-). Une coquille donc à lire, mais qui ne laisse pas indemne.

Écrit par : arthur | 29 février 2012

-> arthur -> finalement, le titre de ma note était prémonitoire : si ce n'est pas moi, alors qui ? Bon ,la question est secondaire dans ce cas, l'essentiel étant de se procurer l'ouvrage et d'aller se laisser ébranler !

Écrit par : Oh!91 | 02 mars 2012

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