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25 juillet 2011

la ligne bleue

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Il y a entre toutes les lignes, entre les lignes continues, les lignes de conduite, les lignes de fracture, les lignes politiques, entre les lignes blanches et les lignes jaunes, bien plus infranchissable qu'une ligne rouge, une ligne incomparable, une ligne à l'impossible osmose, à l'impossible contour, une ligne d'errance et de contemplation, une ligne de feu, la ligne orgasmique par excellence, la ligne vers laquelle tu tends, tu retends, tout le temps, à laquelle tu prétends : la ligne bleue.

C'est une ligne d'un bleu sombre, épais, impénétrable, qui court au fond de la piscine depuis le point d'impulsion jusqu'à la paroi opposée, qui repart par reflet vers le point de départ, une ligne droite mais toujours instable, un guide visuel imparable, qui longe et rythme, qui attire et repousse, qui prescrit la direction à suivre et impose un sens giratoire, rectiligne au dessous de toi, irisée et dansante au dessus de toi. Tu la touches elle se brouille, tu l'ignores elle te noie.

Voilà trois jours qu'à Budapest, je rencontre la ligne bleue. Oui oui, c'est bien ça, je la rencontre. Je ne la surveille pas d'un œil distrait, je ne m'y cale pas par défaut vaguement à sa droite. Je la rencontre, je la poursuis, je m'y infiltre, je l'intrusionne...

Tu vois comment sont faites la plupart des piscines ? Carrelées, d'un bleu clair et aérien. La ligne dont je te parle n'est pas la ligne de flottaison bariolée de bleu et de blanc, aux terminaisons rouge, qui dessine un couloir, un tiroir d'eau, une zone de nage et non de jeu, elle n'est pas celle que l'on garde attentivement à sa droite, ni trop près pour ne pas s'y érafler, ni trop loin pour ne pas risquer de mauvaise rencontre, à l'aller comme au retour. Elle n'est pas la ligne étriquée, de mauvaise réputation, qui rend les dépassements périlleux - surtout s'il s'agit d'un nageur de brasse jaloux de son amplitude ! La ligne bleue, celle du fond de la piscine, reste au centre du couloir, fixe, impériale, elle est ton maître, ton guide, elle t'évite la cécité quand tu es en immersion.

budapest-fecske2.jpgLa piscine Császár Komjádi, ma piscine de prédilection - pas celle qui m'a vu naître à la natation, mais celle où je m'y suis accompli, celle où je reviens en pèlerinage chaque année - était fermée quelques jours pour problèmes techniques au début de mon séjour hongrois (j'en parlais là). Sa réouverture n'a pas donné lieu à une annonce tonitruante et avec le temps mitigé qui s'est mis en place, j'ai été seul, ces trois derniers jours, absolument seul dans ma ligne d'eau, d'un bout à l'autre de mes longueurs. Seul vendredi, seul samedi, et ce dimanche, seul pour mes derniers 700 mètres.

As-tu déjà nagé seul dans un bassin, quand la surface de l'eau devant toi, au dessus de toi, se fait lisse comme une mer gelée ? La ligne bleue alors se reflète immobile. En crawl, ton bras part loin devant en éparpiller l'image, plus rapide que son onde. En brasse ou en papillon - pauvre papillon que je malmène, ou qui me malmène à cause d'un dos qui foire - c'est la tête qui en traverse le miroir et se perd dans sa cataracte. La ligne et son reflet se reconstituent aussitôt à l'identique et te tendent le même miroir. Tu tu mires et tu en oublies que tu nages, ou plutôt ta nage devient ta danse, ton eau ton élément, tes brassées ton pas de deux, ton pas de trois, ta jubilation. Tu es phoque, tu es pingouin, tu es dauphin. Tu voudrais être nu et oublier le monde. Tu oublies le monde. Tu oublies l'effort. Tu jouais 14160462 jpeg_preview_medium.jpgavec les nombres, tu joues avec ton ombre, avec la démultiplication des reflets, avec les bris que tu provoques d'une pointe de la main, avec la magie de l'élément le plus magique de tous, au delà des rêves, l'eau.

Cette sensation est rare, il faut aller la chercher pour quelques courtes secondes à l'ouverture des piscines si tu es assez rapide au vestiaire, et puis le rêve se dissipe dès l'arrivée des autres nageurs. Là, quarante-cinq minutes durant, la sensation s'est prolongée, m'a poursuivi. La ligne bleue m'a absorbé.

M'a transformé.

Aujourd'hui, après ma séance, je retrounerai dans une autre eau, sans ligne, celle-là : celle, chaude et sensuelle des bains Rudás.

Commentaires

l'eau est ton élément pas de doute : -) gare aux écailles et si des nageoires te poussent là tu t'inquiètes. on parlait de réincarnation justement c'est un signe tu crois ?

Écrit par : Bougrenette | 26 juillet 2011

-> Bougrenette -> Justement, si je pouvais ne pas me réincarner, hein ? Juste en rien du tout, qu'après ma mort, on me foute la paix, pour de vrai, voilà, une fois pour toutes, nageoires ou pas nageoires. Paraît qu'il faut aller mourir sur le Gange, pour ça, à Varanasi... Ça te va pour notre prochain voyage ? Allez, on sera pas obligés d'y mourir non plus...

Écrit par : Oh!91 | 28 juillet 2011

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