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11 avril 2011

au refuge détourné de la confiance

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Parmi les nombreux témoignages du Japon arrivés jusqu'à nous, il y a ce texte de l'écrivain Ryû Murakami, écrit dans la semaine qui a suivi le tsunami et relayé par Courrier International. Ce qu'il dit de l'attitude qui est la sienne au cœur du chaos vaut sans doute mieux que mille longs discours pour tenter d'accéder à l'incompréhensible sérénité apparente de la société japonaise.

Au moment où ton immeuble tremble, la seule chose raisonnable est de t'en remettre aux messages de sécurité délivrés par les hauts-parleurs, et de te glisser sous une table avec une bouteille d'eau et un paquet de biscuits, en croyant dur comme fer que tout a été anticipé et que l'édifice résistera.

Et du même coup, quand une centrale nucléaire fuit, et avec elle toute une série d'informations contradictoires, tour à tour alarmistes et rassurantes, le mieux est encore de croire que les experts et les scientifiques sont ceux qui donnent les recommandations les plus raisonnables.

Ma foi, m'en remettre à une parole autorisée, au moment où tout est chamboulé, au milieu de la mère de toutes les crises, il me semble bien que ce serait mon attitude aussi. En tout cas c'est la seule qui serait en mesure de me rassurer. Vouloir avoir confiance pour garder de l'espoir.

La confiance est une belle valeur. On aimerait vivre en société en pleine confiance les uns envers les autres. Penser qu'une parole, un rendez-vous, un conseil, un engagement... sont a priori fiables. Je suis moi-même, je crois, considéré généralement comme fiable. Trop même, car il arrive que l'on me confie le travail d'un autre. La confiance est plus forte que la légitimité.

La vie nous apprend aussi la méfiance. Les menteurs, baratineurs et autres bonimenteurs courent les rues et il faut bien savoir s'en prémunir. La science vole alors à notre secours, car elle propose une méthode infaillible de connaissance : le postulat par la récurrence, et la vérification par l'expérience.

Nos sociétés modernes sont allées loin dans la connaissance du monde grâce aux progrès de la science - au passage, en évacuant, ou plutôt en éradiquant toute une série de connaissances locales, profanes, empiriques qui permettaient notre survie. Si dans bien des cas ceci nous a rendus vulnérables, insensibles aux signes avant-coureur des grandes catastrophes - mais c'est une autre histoire - on ne peut dénier à la science d'être vecteur de connaissance. Et donc aux scientifiques d'avoir une autorité morale, un ascendant sur le commun des mortels.

C'est ainsi que nous avons glissé vers une société d'experts : experts médicaux, experts les_experts_-_miami__02.jpgtechnologiques, experts économiques... et que l'expertise est devenue un parapluie universel. Plus une décision n'est permise sans expertise préalable : une expertise judiciaire, une expertise médicale, une expertise d'assurance... Tout notre système décisionnel est soumis désormais à cette obligation d'expertise, devenue règle de confiance aveugle. La bureaucratie galopante doit beaucoup à cette logique de l'expertise dans laquelle on a tôt fait de dissoudre sa responsabilité et de se satisfaire d'immobilisme. La haute fonction publique s'en repait.

L'expertise est ainsi devenue pouvoir. Les agences de notation, de sécurité - toutes plus indépendantes les unes que les autres  - et autres hautes autorités sont passées du statut de parapluie à celui de paravent, et désormais ce sont ceux qui devraient être contrôlés qui sont les contrôleurs, avec leurs comités d'expertise maison, et pire, avec leurs propres experts placés dans les organismes supposés les plus indépendants.

La société est invitée à dormir tranquille sous les regards bienveillants de ces paternels sourcilleux, elle ne se prive d'ailleurs pas de le faire.

Jusqu'au jour le Mediator lui pète à la gueule ! Mais qu'avaient donc dit les experts, se demande-t-on. Et plus loin : mais qui étaient-ils donc, d'ailleurs, ces fameux experts qui ont délivré ces autorisations inconsidérées ?

Où l'on découvre que l'aspartam - après avoir été interdit aux États-Unis - a finalement été autorisé à la suite d'une nomination à la Food and Drug Agency étroitement liée à des connivences politico-financières entre le laboratoire qui l'a mis sur le marché et le Président Bush...

Et que notre belle et fière Agence française du médicament est noyautée par tous les laboratoires pharmaceutiques coalisés...

Où il apparaît que l'on va confier une expertise sur la sécurité de nos centrales nucléaires à l'Autorité de sûreté nucléaire qui se trouve être au cœur du lobby atomique.

S'en remettre aux experts, c'est désormais être la proie des conflits d'intérêt, et c'est renoncer à l'alternative.

Car c'est comme ça, les experts se sont placés, moyennant quelques avantages confortables, au service du système oligarchique actuel. Ils sont en grande partie responsables des impasses de notre démocratie, bien que les politiques en soient plus responsables encore, qui s'en sont remis à eux du moment qu'on leur laissait un espace de communication suffisant pour exister.

gaz de schiste.jpgJe participais vendredi soir à un débat public sur l'eau, en présence d'industriels - fabricants et distributeurs d'eau potable - et ingénieurs de l'assainissement. Quelqu'un dans la salle a posé une question sur la prospection en cours de gaz de schiste en Région parisienne, dans des sites de Seine-et-Marne. Il exprimait une inquiétude à voir se déployer dans son voisinage une technologie encore peu éprouvée, qui consiste à projeter dans une roche située à trois kilomètres sous nos pieds, une grande quantité d'eau à haute pression mélée à du sable et à des produits chimiques. Déjà cause de catastrophes environnementales dans les États de Pennsylvanie et du Rexas, aux USA, elle menacerait très concrètement l'une des principales nappes phréatiques d'Île-de-France, la nappe de Champigny, sans qu'aucun débat préalable n'ait eu lieu pour demander à la population ce qu'elle en pensait.

Les industriels de l'eau, peu au fait de ce dossier en réalité, qui appartient plutôt au domaine de la prospection pétrolière, n'avaient aucune autre réponse à proposer que celle-ci : ne vous inquiétez-pas, les rejets d'eau dans le milieu naturel font l'objet en France d'une règlementation extrêmement rigoureuse. Les professionnels s'occupent de tout, en somme, ne vous souciez donc de rien !

Un peu comme si tout se valait. Tous les choix industriels, tous les choix énergétiques, toutes les technologies. Du moment qu'ils font l'objet d'une certification. Comme si le progrès ne pouvait avoir qu'un sens : celui de consommer toujours plus de ressources, dans des conditions toujours plus impactantes, avec ainsi la certitude d'ouvrir des marchés à de nouvelles technologies destinées à réparer les impacts, quitte à en générer de nouveaux qu'une autre technologie viendra à son tour réparer. Et ainsi irait la quadrature du cercle infernal de la croissance : confiance, expertise, impact et technologie. Et à chaque étape, des victimes expiatroires, et de fabuleux profits !

Jeudi, avant mon débat sur l'eau, je participais à un séminaire de cadres sur le management. Le formateur nous a ainsi parlé de la confiance et de l'espoir, dans la perspective des relations à établir avec nos collaborateurs : "pourquoi pensez-vous que malgré toutes leurs déceptions, les gens continuent à aller voter ? Parce qu'ils ont toujours besoin de croire. Quand on croit, on a de l'espoir. Même si vous avez déçu vos collègues, conservez des convictions, c'est comme cela que vous regagnerez leur confiance". Un homme politique de droite le disait autrement il n'y a pas longtemps : on peut toujours mentir sur un plateau télé, le tout est de le faire avec aplomb.

La confiance, non plus comme une valeur noble à cultiver, à construire, à soigner, non plus comme un trésor dans les relations humaines, mais comme un outil de pouvoir.

A Fukushima, tout était prévu. Si si, tu peux lire des dizaines de rapports où la question de la sécurité était abordée, et les experts étaient formels. Comme à Onagawa. Comme à Fessenheim. Comme partout.

Il y avait eu des experts formels sur l'amiante, car il y avait des normes anti-incendie à satisfaire à moindre coût. Il y avait eu des experts formels sur les pesticides, car il y avait ce formidable défi alimentaire mondial à relever dans un contexte de guerre économique...shaddok2.JPG

On peut penser ce qu'on veut des José Bové et autres écolos, mais au moins nous invitent-ils à débattre, et desserrent-ils l'étau des techno-scientifiques qui ont conquis le landernau politique productiviste dans sa quasi totalité.

Moi, je veux bien passer sous la table avec une bouteille d'eau et un paquet de biscottes au moment où la terre tremble. Mais à condition de ne me soumettre à aucune confiance aveugle avant, ni après. Et que l'on considère que tous les modes de développement ne se valent pas, et que l'on me donne le pouvoir de m'exprimer avant que des choix ne soient faits.

L'énergie est chère, soit. Le nucléaire en réduit le coût ? En est-on si sûr, si l'on y inclue le prix de la réparation des Tchernobyl, Fukushima et Onagawa à venir ?

11 mars, 11 avril, un mois ce matin, mais on ne parle plus du Japon, tiens. Rien, absolument rien ce matin sur les grandes chaînes nationales. On parle de voile et de visage caché. Encore une histoire de confiance et de dissimulation ?

Commentaires

Excellent, j'acquiesce....

Écrit par : RPH | 11 avril 2011

tu m'impressionnes toujours autant et j'aime ici lire ce que je ne comprends pas toujours ailleurs.

Écrit par : Bougrenette | 11 avril 2011

-> RPH -> Bon, et bien, nous sommes déjà deux...
-> Bougrenette -> Je n'ai pas bien compris la triangulation, mais bon, si t'aime... Bises.

Écrit par : Oh!91 | 12 avril 2011

je t'expliquerais, quand tu auras un peu de temps mais ça c'est une autre histoire et ce n'est pas gagné : -)

Écrit par : Bougrenette | 12 avril 2011

Les scandales de l'eau viennent après ceux de l'agro alimentaire et les OGM, deux secteurs qui valent de l'or pour être absolument vitaux aux humains.
A ce niveau, les intérêts stratégiques nationaux et les intérêts personnels ou économiques se télescopent dans des mécanismes pseudo-mafieux, un peu à la façon de l'industrie de l'armement dans son aspect amoral et corrupteur.

Mais ça reste toujours sidérant à entendre pour moi...

Peut être connaissez vous déjà?
http://television.telerama.fr/television/un-documentaire-denonce-le-scandale-de-l-eau-a-prix-d-or,65356.php

Bonne continuation pour votre blog!

Écrit par : legrosours | 14 avril 2011

-> Bougrenette -> Pour le temps, ce n'est pas gagné, mais rien n'est perdu non plus : ne nous reste-t-il pas la semaine à venir, avant ton départ vers les terres irlandaises ?
-> legrosours -> Merci de votre passage et bienvenu en ces pages ! J'ai vu "Water Makes Money" : le 23 septembre, jour de se sortie : ce qu'il dénonce est significatif de cette société industrielle organisée autour des profits. C'est salutaire d'entendre ces témoignages, j'espère que la prise de conscience va se poursuivre et que Fukushima entraînera un vrai changement d'ère...

Écrit par : Oh!91 | 15 avril 2011

je suis naïf..je ne comprends pas pourquoi on ne dit pas "oui il y a un risque, petit sans doute, mais il y en a un..."

en contrepoint j'ajoute qu'en regardant et écoutant Melenchon, il n'y a pas que les hommes politiques de droite qui mentent avec aplomb....

Écrit par : Francis | 27 avril 2011

-> Francis -> P'tain, quand tu débarques, toi, c'est la rafale ! Heureusement que j'étais planqué sous la table... Bon, Mélanchon, il doit maîtriser la technique de l'aplomb aussi bien et peut-être mieux que beaucoup d'autres. Mais au moins, et je le lui accorde, il a eu le cran d'aller au Trocadéro réclamer la sortie du nucléaire dès le premier jour, alors que tout le monde traitait d'indécents ceux qui évoquaient les risques... Pas simple, vu son background !

Écrit par : Oh!91 | 27 avril 2011

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