Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

13 mars 2011

désir dévasté

désir dévasté.jpg

Tout se détraque. Il n'y a que deux choses qui tiennent la route, vaille que vaille, contre vents et marées, qui résistent debout, dans l'illusion de la montagne : la morgue des dictateurs, et celle des techno-scientifiques. Ils tiennent en apparence, droits dans leurs bottes, jusqu'à la rupture totale.

J'étais dans des bras chauds quand la vague a tout emporté.

Quelqu'un peut-il faire taire les experts du nucléaire qui se répandent sur les ondes depuis deux jours ? Sur le ton du quoi qu'il arrive, tout est prévu, la science est là, et sous-entendu : les experts, ses détenteurs, vous sont indispensables.

Les satellites du bout du monde nous envoient des scènes de destruction spectaculaires. Les images de Sendai, qui déferlent à la télé comme la coulée de boue sur les gigantesques zones côtières, exercent parfois une fascination nauséeuse, pourquoi ne pas le dire. Et des histoires en contre-point commencent à nous toucher, celle de ce SMS par exemple, envoyé par l'amie d'un proche à sa mère 1356205_000-hkg4684711.jpgjuste après le séisme : "merci de tout ce que tu m'as donné pendant ces 43 ans", et qui n'est plus joignable depuis.

Je goûtais à la douceur, à la chaleur, plongeant dans la profondeur d'un puits.

Mais les discours techno-scientifiques sur l'accident nucléaire, qui voudraient nous tenir à l'écart, me consternent. Le séisme n'avait pas deux heures, j'étais au volant de ma voiture en route vers mon travail, un poil plus tard que d'habitude, que le Premier ministre japonais assurait déjà : "pas de fuite radioactive détectée dans nos centrales nucléaires".

Depuis, les lâchages de vapeur à Fukushima sont "faiblement radioactifs", évidemment, les évacuations de population ne sont que la mise en œuvre planifiée de précautions "prévues" . Un bâtiment explose, mais "l'enceinte de confinement tient bon". Un troisième réacteur s'embrase, on le noie dans des millions de mètres cube d'eau de mer... Bref, "tout est sous contrôle", dans tous les cas. Même les vents sont bien orientés. A chaque degré, son niveau de réponse, il y a des processus pour ça : on tient, on gère, écoutez-nous, nous vous dirons quoi faire. Et quoi penser. Et nos experts français, un rien gênés aux entournures, forcés d'admettre qu'ils ne savent rien, ou presque, mais rodés depuis longtemps à faire de la communication en guise de transparence, participent de cette triste mascarade car ils ont chaud aux fesses. Relayés par une ministre de l'environnement - dont je reconnais qu'elle pourrait me réconcilier avec le personnel politique par sa compétence et son charisme - mais qui, dans le cas d'espèce, a plus joué à la MAM du lobby atomique qu'à la veille écologique - comme le faisait remarquer un militant anti-nucléaire sur i-télé ce matin. Leur discours aussi tend à se craqueler.

Tout se détraque et du coup, face à ces événements, mon cœur en fusion et mon désir assez profondément détraqué lui aussi, sont peu de chose. D'ailleurs, y a-t-il quelque chose d'obscène à parler de désir quand l'humanité se trouve meurtrie par une déferlante de la nature ?

Alors que je suis ainsi atteint dans mon âme et ma chair par ce drame humain qui nous rappelle à notre devoir d'humilité, voilà que mon désir, frappé d'un profond dérèglement - ça se confirme - me rappelle à une autre humilité.

J'étais la nuit du tsunami en compagnie d'un cheval fougueux, un an jour pour jour après la mort de Ferrat qui nous fit, à distance, rentrer dans l'intimité l'un de l'autre.

Ferrat, la nature, l'humanisme, l'humilité même, une vision de l'avenir à mon échelle, en somme... Le cœur de ma construction mentale, mon assemblage sensible et mes références idéologiques, il était tout cela à la fois, en même temps que l'époque de mes désirs enfouis et de mes émois secrets. Celle des espoirs fous et d'une capacité irrépressible à trouver des raisons d'optimisme dans un monde détraqué.

Le positivisme a disparu de mes ressorts. Le monde peut sombrer et avec lui sa belle humanité, il peut disparaître englouti par sa bête humanité, qu'on peut autrement nommer arrogance, et j'ai souvent l'impression que l'on court droit au précipice, avec les oligarchies financière et techno-scientifique pour cochers.

L'optimisme dévasté dans mon cœur, le Japon enseveli, et mon désir désorienté comme une girouette soumise aux vents malins...

Mon cheval fou au sourire clair était dans mes bras comme dans un grand magasin, éperdu de mon propre désir, le recherchant rayon par rayon. Et moi entre mes peurs, mes culpabilités, ma schizophrénie, la peur de recevoir, que sais-je mes remords, les enjeux que j'y investissais, la sensibilité parfois douloureuse de mon gland, cette crainte récurrente d'être redevable ou quoi, l'incertitude sentimentale ou mon chagrin résiduel, je n'avais de mon corps qu'une triste et flasque réponse à offrir. Qui le désarçonnait car le privait de me donner - ou le lui laissait croire - alors que la seule présence de ses bras m'était un havre, et sa vigueur à lui un réconfort.

Seul à l'heure du tremblement, dans le petit matin ensommeillé de la triste banlieue où nous avions un lit, ses censeurs mentaux encore endormis, ma soudaine et furtive ardeur a pu s'offrir à lui, ou à moi, avant de se fracasser sous la vague de l'horloge.

Et pourtant... ailleurs que dans le rêve ailleurs que dans les nues...

16:52 Publié dans divers | Lien permanent | Commentaires (8)

Commentaires

A l'heure où je t'écris je n'ai aucune nouvelle de tous mes collègues et amis de Sendai, Fukushima, Hachinohe, Tsuruoka, Ichinoseki et Akita, villes situées au nord de Tokyo. Que leur est-il arrivé ? Ont-ils disparus, emportés par le Tsunami ou bien ont-ils échappé à cet enfer ?
Ce Japon où je me suis rendu 3 fois cette année, nous montre encore une fois à quel point ces gens sont admirables. Puisse le malheur qui les frappe ne pas trop durer, c'est tout ce que je peux leur souhaiter.

Écrit par : arnaud | 13 mars 2011

Connaissant un peu le sujet, j'ai vraiment très peur d'une catastrophe nucléaire majeure.

Écrit par : Gouli | 14 mars 2011

je partage tout à fait la teneur de ton billet...je suis aussi soufflé sur l'ampleur de l'évènement, sur la betise des commentaires, sur la difficulté de continuer, même avec le plus fougueux des chevaux....
et quelle écriture....chapeau bas....

Écrit par : arthur | 14 mars 2011

Je pense à tous ces gens et ça me rend triste , triste aussi de voir la bêtise chez nous .

Ton texte est superbe !!!!! mais ça ne m étonne pas

Écrit par : eausauvage | 14 mars 2011

Quel désastre, cette chronique de la mort annoncée de notre monde, et le rêve d'un jour qui devait venir, couleur d'orange, et la vie, la vie...

Écrit par : estèf | 15 mars 2011

-> arnaud -> Je le leur souhaite aussi, Arnaud, du fond du coeur... Mais j'ai si peur de ce qui se profile. Ils sont, nous sommes de si petites choses, face à la nature, et face à ce monstre nucléaire que nous avons créé...
-> Gouli -> NMK vient officiellement de parler de "catastrophe pire que Tchernobyl", lors du Conseil des ministres de ce matin. Ce n'est encore qu'une hypothèse, mais plus personne de sérieux ne l'écarte. Mon dieu, ces pauvres gens...
-> arthur -> merci, mec ! Peut-être au moins sortiront-ils de l'épreuve un peu moins bornés. Au moins ont-ils compris qu'il ne servait à rien de lutter contre les évidences...
-> eausauvage -> merci de penser à eux, je crois qu'on n'a pas fini d'entendre parler de cette histoire,
-> estéf -> Il est quelque part, ce monde couleur d'orange, il nous reste juste à devenir humains, enfin humains, pour le découvrir sous l'épaisse croûte terrestre !

Écrit par : Oh!91 | 16 mars 2011

Ton optimisme, ton désir, faut te battre pour les conserver, il est vrai qu'il y a autour de nous de terribles catastrophes, je veux bien croire que le nombre fera la force, il y a tellement de beaux discours, des idéaux magnifiques, mais l'individu au milieu de tout cela s'oublie parfois, beaucoup, s'efface, et je trouve cela dommage.

Écrit par : Bougrenette | 17 mars 2011

-> Bougrenette -> Bah!, tu me connais bien, et tu sais bien que je conserve en général un optimisme de surface qui m'aide à avancer au quotidien. Il n'empêche qu'au fond de moi enfle une vision noire de l'avenir comme une lecture désespérée du monde, comme si je nous voyais glisser sans voir encore le bout de rocher ou le brin d'herbe où l'humanité pourrait cramponner ses ongles...

Écrit par : Oh!91 | 19 mars 2011

Les commentaires sont fermés.