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28 février 2011

la mémoire du temps

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C'était il y a deux-trois ans, peut-être plus - je perds la notion du temps avec le temps qui passe. Un dimanche matin dans le quartier de la Place des Vosges, à Paris, une petite rue derrière. Je m'y engage mais doit marquer un temps d'arrêt, bloqué par une petite voiture arrêtée au beau milieu. J'attends. Une jeune fille charge un carton, puis disparaît le temps d'en ramener un autre. Le temps de voir que je n'avais pas bougé. Elle vient me dire qu'elle en a peut-être pour longtemps, un air sincèrement désolé, et que si je n'ai pas le temps, il vaudrait peut-être mieux... Sinon, tant pis !

Le temps d'une courte hésitation, et je fais marche arrière, un rien agacé par ce contre-temps. Une fois dégagé, un homme qui promenait son chien prend le temps de venir vers moi. Il a quelque chose à me dire. Je baisse ma vitre. Me montrant le manège de la jeune fille, il me dit : "c'est l'appartement d'Annie Girardot. Sa petite fille finit de l'évacuer. Quel sale temps !"

Je me suis vu con, elle ne lui ressemblait pas. J'avais du temps, bien-sûr, nous étions dimanche matin.

Moi aussi, je mourrai de la perte de la mémloire, je crois. Faisait-il vraiment sale temps ?

27 février 2011

la voix humaine

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Heureusement, il y a aussi des voix humaines.

Je ne connaissais pas ce texte de Cocteau. Je connais peu, Cocteau, du reste. Juste une vague icône, vaguement associée à un XXème siècle créateur et troublé. Vaguement identitaire d'une forme assumée de l'existence. Un trait vaguement reconnaissable.

C'est une conversation téléphonique. Une femme parle, apparemment sereine, elle se dit forte et se montre courageuse. On la sent contrariée par les interférences des premières minutes. Ne seraient les remarques à l'attention d'une opératrice, on pourrait penser qu'il s'agit d'une perte de réseau avec un téléphone portable.

Dès les premiers mots, on constate qu'une blessure est là, tue, soigneusement dissimulée. L'homme auquel elle parle comme à un ami, semble être un amant parti. Ou un mari en mission longue et lointaine. Il montre visiblement une sollicitude à son égard, qu'elle rejette. On ne comprend pas tout-de-suite si la séparation est consommée ou fortuite mais cette femme est dans un état de totale soumission. Elle pèse chacun de ses mots.

On comprend que ce qu'elle ne veut pas montrer, c'est sa rancoeur. Elle en a peur, de sa rancoeur. Peur qu'elle ne la dévore, peur qu'elle ne l'éloigne de lui, ou qu'elle ne rende la rupture définitive. Ce battement, cette hésitation, on y lit peu à peu une oscillation. Entre le besoin de se convaincre qu'elle est capable de vivre seule, et le désir sourd de la reconquête. Elle lui raconte des histoires, s'invente une vie sociale, une activité extérieure, des courses faites pour une vieille dame, une après-midi avec une amie.

Et puis ça coupe, et puis de désespoir, elle rappelle, et puis elle découvre aux mots d'une domestique, ou d'une voisine, que l'homme n'est pas où il disait être, et alors, lorsque lui la rappelle, le mensonge s'est instillé. Elle sait, il ne sait pas qu'elle sait, elle ne veut pas qu'il sache, il pourrait fuir ou se cacher, ou se mettre en colère, et ça, moins que tout elle ne le veut. Mais elle sait et les mots de l'homme ont un goût corrompu, même quand ils se veulent gentils. Et elle s'astreint au silence, ou après avoir montré son doute se confond en suppliques. La détresse enfle en pleine impasse, dans ce quotidien de cruelle humanité, résumé au fil d'un téléphone.

Ce monologue a été mis en musique par Francis Poulenc, et donne un opéra qui était monté au théâtre de l'Athénée ces derniers jours. Je m'y étais préparé en écoutant les premières minutes d'une lecture qu'en fit Simone Signoret - mon ami japonais a de ces références !... Plus vraie que nature. Je croyais entendre ma propre mère s'agaçant jusqu'à la panique, parfois, de nos mauvaises conditions d'écoute lorsque je l'appelle de ma voiture alors qu'elle a des choses importantes à me dire, ou qu'elle a juste besoin de parler. Ce n'est pas l'opératrice, qu'elle maudit alors, mais Blue tooth, et ce micro distant de ma bouche.

Sur la scène, Stéphanie d'Oustrac installe le dialogue avec le simple piano de Pascal Jourdan, et la prouesse est belle. Mais rien à faire, ce sont ces mots qui m'ont atteint. Le redoutable effet miroir des mots.

25 février 2011

la voix inhumaine

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Le pouvoir rend fou, le pouvoir absolu rend fou absolument. Que Kadhafi, éructant un discours incohérent d'une voix désincarnée à travers les ondes hachées d'un vulgaire téléphone portable, abonde cette devise connue, c'est un fait. Ils ont été cinq, ou dix, au cours du siècle écoulé, à pouvoir ainsi prétendre au titre de monarque de divine folie : Ceausescu, Kim Il-Sung et lui, ajoutons-y pour la tâche d'horreur qu'ils ont répandue dans l'histoire, Pol-pot, Staline et Hitler, le roi des rois.

Mais ne laissons pas Kadhafi, arbre frêle, désormais, cacher la forêt des pathologies narcissiques du pouvoir : le perdre-pied avec la vie réelle est malheureusement un virus fréquent dans les palais et dans les cours. Des hommes intègres et de brillants révolutionnaires en ont été atteints. Presque tous, d'ailleurs, et une seule main suffit peut-être à compter ceux qui peuvent dire avoir été totalement immunisés : Mandela sans aucun doute, peut-être Gandhi... Y en eut-il vraiment d'autres ?

Kadhafi parlait hier soir d'une voix inhumaine. Et terrifiante. Franchement, je ne sais pas comment qualifier la voix de Xavier Bertrand défendant au même moment sa statistique tronquée du chômage. Ni celle d'Alliot-Marie volant, pour tenter de sauver sa propre peau, au secours de la vision sarkozienne du monde face à des diplomates français en rebellion.

La morgue hautaine et froide, docte et lointaine, n'est jamais humaine. Les dictatures ne sont pas toutes sanguinaires, car l'histoire y a mis des garde-fou, mais les allégeances piteuses, comme les lâchages en rase campagne font bien toujours partie de l'arsenal de la politique de cour. Ne voient-ils pas, MAM et Ollier, que leurs interventions sont aussi pitoyables que celle de Moubarak à son dernier discours ?

Je ne vois qu'une façon de s'en prémunir : dépersonnaliser le pouvoir ! Plus de roi, plus de président, plus de maire, plus de chef : ils sont tous promis à la folie-malgré-eux, et leur entourage à l'obséquiosité. Mais du collectif, du participatif, du non-cumulable, du non-renouvelable, de l'invention perpétuelle sous le seul contrôle du collectif.

Pourquoi notre système n'est-il jamais interrogé dans son essence ? Ni ses structures oligarchiques, ni les complaisances ou les compromissions avec les milieux d'affaire.

Pourquoi les médias jouent-ils constamment le jeu des hommes providentiels, pourquoi ne s'intéressent-ils qu'à la pseudo-facto Annonce faite à Marie de la candidature de DSK ? Pourquoi faudrait-il que l'avenir du monde dépende toujours du choix d'un homme ? Et jamais des choix des hommes ? Que l'on confie le soin de nous représenter à l'un ou à l'autre, le temps d'une conquête - sociale ou culturelle -, le temps d'une négociation, en raison d'un charisme ou d'une expertise, certes : l'autogestion a sans doute, elle aussi, besoin de prendre figure pour se penser. Mais comment éviter le syndrôme de la cheville qui enfle, de la tête qui grossit, de celui qui finit par croire son peuple redevable - au point de lui prélever son éco au passage et de doter sa famille - et ses descendants - d'une immunité patrimoniale ?

mam-ollier.jpgLes parallèles sont faciles, ou difficiles, ils sont sujets à caution, de toute façon. Soit. Mais à mes oreilles, les voix inhumaines qui braillent avant de s'effondrer sonnent comme un appel à tout renverser. A ne plus rien tolérer de ce qui, dans nos institutions, permet la constitution de pouvoirs oligarchiques, la confusion entre politique et affairisme, et nous prive nous, en définitive, de tout pouvoir. Le réveil des peuples arabes est peut-être un signal.

Il faut changer la constitution, modifier les règles de financement des partis politiques, et abolir le pouvoir présidentiel ! Il faut repenser les corps constitués, rebâtir les modes de représentation, décentraliser tous les lieux de la décision. C'est à ceux d'en-bas qu'il faut donner les droits et les pouvoirs, et si des cadres juridiques sont nécessaires, ce n'est qu'à l'aune de ce pouvoir populaire qu'ils doivent être érigés. A partir de là, on va pouvoir commencer à faire un peu de place aux jeunes, aux femmes, et changer le cours des choses. En s'épargnant au passage de nouvelles têtes coupées.

Mais nos dirigeants, s'ils sont moins fous, ont-ils seulement conscience qu'ils peuvent eux aussi trébucher ? Qu'ils vacillent déjà ? Mam est sur la route de Ben Ali, Ollier dans son sillage, Fillon sera sur celle de Moubarak. Sarko, le bain de sang en moins, nous la jouera-t-il à la Kadhafi ?

En fait, je voulais avec cette note déboucher sur une autre voix de téléphone, une Voix Humaine, elle, et déchirante, le texte superbe de Cocteau mis en opéra par Poulenc. Mais il est déjà tard. Ce sera pour demain.

21 février 2011

bientôt ministre chez Sarko ?

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Eh! Oh! Moi aussi, je pourrais être ministre chez Sarko. Il n'y a pas que MAM et Fillon qui prennent les avions des dictateurs et leur font des mamours. Moi aussi, hein, faudrait pas l'oublier ! Et de l'un des plus sanglants, encore, ça vaut au moins vice-premier ministre adjoint...

Sauf que moi, je suis passé aux aveux avant que le Canard ne sorte l'affaire... C'était là, il y a trois ans déjà, dans les premières semaines de ce blog... Je penses que toi, tu n'y étais pas encore alors je te laisse une seconde chance.

Et si tu croises Sarko, tu plaides ma cause ?

17 février 2011

place Tahrir, réjouissante révolution

Quand on dit que la révolution a le don de rendre les gens beaux, fiers, solidaires et joyeux... La preuve par ces images envoyées par un lecteur que j'affectionne, là-bas, d'un autre côté de cette Méditerrannée bouillonnante.

Tiens, un sondage qui paraît aujourd'hui dans un grand hebdomadaire national du jeudi nous apprend que nous sommes 58% en France à souhaiter une révolte. Nous sentirions-nous piégés dans un système oligarchique et tyrannique, nous aussi ? Ou aspirons-nous simplement à cette fierté joyeuse et à cette beauté solidaire ?

16 février 2011

ma saint-valentin place Tahrir, au Caire

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Je l'ai fait. Un coup de folie. L'envie montait en moi depuis plusieurs semaines. Elle devenait peu à peu un besoin, puis une nécessité. Les signes se succédaient, pressants, ne laissant aucun doute. Jusqu'à des commentaires entendus la veille, de connaisseurs, en marge d'une Voix humaine dont il faudra que je te reparle. Il fallait que je le fasse.

Et puis quoi ! Pourquoi m'acharner à organiser avec mon ami japonais un dîner non désiré, presque craint, qui n'eût été concédé que par dépit, presque avec dédain. Je décidai que je méritais mieux pour la Saint-Valentin. La vivre seul mais auprès d'un couple mythique, en un lieu mythique, et surtout dans la magie d'un moment rare, historique. Forcément unique.

Je me suis donc présenté au guichet. Alentour, des revendeurs proposaient des billets pour cinq fois leur prix : 50 euros pour un voyage à l'aveugle. La soirée était annoncée complet, mais une hôtesse me précisa que trois quarts d'heure avant l'embarquement, les retours d'agence, avec leurs éventuels invendus, me laisseraient peut-être une opportunité : une place convenable à un prix encore raisonnable. Ou sinon, folie ultime, des invitations VIP annulées à des places de choix, pour la bagatelle de 189 euros.

Il y avait une demi douzaine de personnes avant moi. Et puis à côté, un groupe d'une vingtaine de jeunes qui espéraient d'ultimes invendus, qui leurs seraient alors dévolus sur le fil pour 20 euros. Puis encore plus loin, des vieux et des chômeurs qui passeraient après les jeunes pour ramasser les miettes. Il n'est pas toujours bon regarder ce qui se passe dans les coulisses de la culture.

Lorsque mon tour vint, j'eus à choisir entre une place à 45 euros - à la visibilité aléatoire -, et une à 70, en baignoire, deuxième rang mais de face. Après une hésitation aussi courte qu'intense, c'est celle-ci que je pris. Après-tout, le dîner que j'avais convoité m'aurait sans doute coûté plus cher...

Haendel_dessay_giuliocesare_pelly.jpgC'est ainsi que je me retrouvais lundi soir, seul parmi une foule compacte, dans les magasins du musée d'antiquité du Caire, dans les sous-sols de la place Tahrir, où l'on entendait encore sous des accents baroques la clameur des événements de ces dernières semaines. "Que l'Égypte jouisse désormais, dans la paix, de sa liberté retrouvée", "Que la douce joie et le bonheur reviennent à présent dans nos cœurs", "Que chacun retrouve maintenant le bonheur de vivre". Le tyran allait être défait, puni de ses crimes, de son arrogance, subissant la vengeance de son peuple, au terme de quatre heures d'un opéra sublime, tout à la gloire d'un couple de circonstance. Jules César était incarné magnifiquement par le contre-ténor épanoui Lawrence Zazzo, mais c'est Jane Archibald qui lui donnait la réplique, puisqu'elle en partageait le rôle avec Natalie Dessay. La belle Jane dont j'avais déjà, à Noël, apprécié les performances dans le rôle de Zerbinette, à Bastille, et qui là jouait, au sens propre, quelques rondeurs en moins, me semble-t-il, une merveilleuse Cléopâtre, à l'unisson de son amoureux.

Que te dire de plus que je ne t'en ai dit là ?

Que j'en ai eu pour mon argent, et n'ai pas une seule seconde regretté mon aventure.

Que rien ne vaut le spectacle vivant, qui te laisse suspendu aux voix et aux souffles, et où les gestes ont du sens.

Que le Concert d'Astrée, sous la direction d'Emmanuelle Haïm, produit un son de toute beauté, chaleureux et pénétrant, qui sait se faire discret pour saluer le chant.

Que les jumelles d'opéra que m'a offertes ma maman à Noël sont le cadeau le plus utile que j'ai reçu ces dernières années - avec une tasse thermos de voiture...

Que Jane Archibald est une grande, une jeune très grande, qui ose sans se cacher derrière son talent, 5301036_492c937b76_m.jpegignorante de Tartuffe. Y compris exhiber son sein nu sans le simuler d'un fourreau couleur peau - ce qui semble-t-il a déjà fait le tour de la galaxie mélomano-blogosphérique, si j'en crois le nombre de connexions sur ce thème qu'a reçu mon blog avant même que je n'aie pu l'évoquer dans un billet.

Que son timbre correspond mieux à la Cléopâtre d'Haendel que celui de Natalie Dessay, et tant pis si c'est blasphème que de le dire.

Qu'il était beau de voir le petit personnel égyptien du musée, d'abord indolent et incrédule, tout à ses corvées, inconscient des scènes que jouaient autour de lui les personnages d'une antiquité démomifiée, peu à peu se mêler à la partie, prendre part à la lutte contre le tyran dans une symbolique simplement chorégraphiée, et quitter réjoui ses sous-sols oppressants quand sonnait la fin du calvaire.

Que l'idée de cette mise en scène s'est avérée par pure coïncidence résonner d'une drôle d'actualité, mais que même sans cela, elle fut simple et efficace, rarement tirée par les cheveux, qu'elle avait le mérite d'interroger les représentations et la conservation, les supports de l'écriture historique, et de nous rappeler que nos mythes antiques furent dessinés à l'époque baroque, sans finalement avoir été beaucoup revus depuis.

opéra,jules césar,haendel,jane archibald,christophe dumaux,opéra national de paris,cléopâtre,le sein de cléopâtreQu'il est dommage que Ptolémée, jeune frère de Cléopâtre, fût dépeint en tyran lui disputant le trône - non que j'en conteste la vérité historique, mais parce que les postures de luxure dont il est paré dans la mise en scène de Laurent Pelly, et la beauté de Christophe Dumaux qui l'incarne, abdominaux compris, m'en ont fait un personnage inconfortablement désirable. Satanées jumelles !

Enfin, que je suis donc rendu à une nouvelle étape : celle d'apprécier des expériences lyriques même seul, même dans un registre dénigré par mon mentor, que je peux en laisser fleurir en moi le désir irrépressible, jusqu'à dépasser en intensité des projets obsessionnels, vains et destructeurs.

C'est une autre drogue. A 70 euros la dose, si c'est de la bonne, pourquoi pas ! Au moins celle-ci me prémunit-elle de déceptions blessantes.

13 février 2011

tout est affaire de décor

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J'ai beau être branché opéra ces temps-ci - je m'en vais d'ailleurs écouter La Voix Humaine, cet après-midi à l'Athénée - je suis passé à côté de la production dont tout le monde parle : Jules César, avec la star des stars, Natalie Dessay herself dans le rôle de Cléopâtre. A l'heure de la mise en vente, une petite voix amie m'avait glissé que, ben non, l'opéra baroque, pas trop, et j'en étais resté là. Et puis un jour, à la radio, au début de l'hiver, j'entendis un aria de Cléopâtre par Patricia Petitbon, et merde,  c'était magnifique. Haendel aurait-il donc mérité plus d'égards ? J'allais voir sur internet, mais Garnier était complet, et même en y mettant le prix on ne trouvait plus que des places sans visibilité.

J'avais fait mon deuil de l'affaire quand Radio classique se mettait à diffuser des publicités sur l'opération UGC : la représentation du 7 février, en direct live sur grand écran, dans quelques salles partenaires. Je n'ai pas d'abord vraiment prêté attention à cette offre. De l'opéra au cinéma, bof ! (pour 28 euros la place, soit dit en passant : même à Bastille, mes places réelles sont moins chères !). Sauf qu'il y a de cela quinze jours ou trois semaines, je suis tombé par hasard sur Manon, un opéra de Jules Massenet mis en scène par David McVicar.

Car - je dois te le dire - ma télé est souvent branchée sur une chaîne musicale : Mezzo, que je paye en supplément à canal satellite pour compléter mon bouquet, et depuis peu BravaTV, tout en HD, qui s'est incluse à mon offre sans que je ne demande rien. Tout en pianotant sur mon ordinateur, donc, à l'affaire sans doute avec un billet de mon blog un soir, je me suis peu à peu laissé captiver. Oh!, le registre était classique, mais les voix étaient belles, les jeux étaient convaincants, et l'histoire d'un romantisme de bon aloi. J'ai découvert qu'un opéra à la télé, ça pouvait le faire, et qu'au cinéma, forcément... pourquoi pas, donc ! Je reconsidérais ma position sur l'opération UGC.

Las, le temps de réagir, toutes les places étaient prises dans les UGC. Toutes. A Paris comme en banlieue. Bah!, pas grave, ça me faisait au fond une petite économie...

Et puis voilà ce qui se passe quand on a fait son deuil de tout. C'était dimanche dernier, pile poil, la veille de la retransmission en direct dans les salles UGC, en soirée, à 19h50 : BravaTV diffusait un Jules César de 2007, dans une mise en scène de McVicar.

Rien que  le nom de McVicar m'arrête désormais : ayant retrouvé dans Manon des traits communs avec le 6a00d834ff890853ef010535df7899970c-500wi.jpgSalomé que j'étais allé voir à Londres l'an dernier, malgré l'éloignement des objets et de leur morale, j'avais fait des recherches et m'étais rendu compte que les deux productions étaient dues au même metteur en scène, à ce David MacVicar, donc, dont il m'apparaissait qu'il n'avait pas froid aux yeux, qu'il avait recours sans sourciller à la nudité sur scène, pour plutôt de bonnes raisons, et qu'il plaçait son trait là où l'œuvre méritait d'être soulignée. Sa page wikipedia m'apprenais même qu'une académie people l'avait classé parmi les cent personnalités gays les plus influentes de Grande-Bretagne. Il y a de ces classements !...

Son Jules César était fascinant. Toute la soirée, dimanche, nous sommes restés scotchés devant l'écran. La musique de Haendel était fabuleuse, les aris de Cléopâtre, chantés par la jeune métis Daniele De Niese, clairs et enjoués, les chorégraphies, égyptologisées et drôles. J'étais surpris de découvrir que Jules César et Ptolémée, les deux souverains rivaux et impériaux, étaient joués par une mezzo-soprano pour l'un (Sarah Connoly), et par un contre-ténor pour l'autre (Christophe Dumaux) - voilà qui bousculait nos visions machistes contemporaines du pouvoir, quand la majesté paraissait, dans l'imaginaire baroque, mieux incarnée par la performance vocale élevée. McVicar avait opté pour un Jules César napoléonien, et l'univers de la pièce, malgré les intrusions obligées de l'antiquité, du renaissant et du contemporain, s'ancrait dans une imagerie coloniale.

Outre qu'il se confirmait que - moyennant un peu d'intérêt pour la chose et de motivation - l'opéra à la télé, ça pouvait le faire, je découvrais une œuvre de Haendel tout bonnement magistrale. Il me fallait donc renier cette médiocre mécréance proférée là, il y a presque un an ! J'étais partagé entre satisfaction d'avoir finalement pu l'entendre, même par écran interposé, et frustration d'être passé à côté pour Garnier.

dec-cleo-300x177.jpgSeulement voilà, hier, nouvelle surprise : Mezzo diffusait le Jules César de lundi dernier, celui de Garnier et des salles UGC qui m'avaient glissé des mains. Je m'en rendis compte une nouvelle fois par hasard, juste après le dîner au moment même de l'ouverture du rideau, en quittant le journal de France 2 pour faire entrer de la musique dans la maison...

Alors là, j'ai tout arrêté. Igor, friand de musique baroque depuis longtemps et qui s'était pris au jeu la semaine dernière, a tout arrêté aussi, et nous nous sommes offerts une nouvelle tranche de Haendel - trois heures et demi non stop et sans entracte. Comme si nous y étions.

Donc voilà ce que j'avais raté - et il y a une ironie à cette histoire... Natalie Dessay, qui agace, je le sais, certains de mes amis mélomanes, en raison de ce qu'elle se joue de sa notoriété, n'a toutefois pas une réputation usurpée. Son chant est beau, ciselé, substantiel, son jeu est drôle, on y décèle souvent une jubilation juvénile, surtout dans les joutes avec Christophe Dumaux (photo ci-contre), qui joue le même Ptolémée que dans McVicar, qui y chante tout aussi bien un répertoire qu'il maîtrise depuis Dumaux_Press21.jpeglongtemps, mais qui en plus y dévoile de longues jambes et un torse nus à croquer et se fait faire une pipe par un jeune éphèbe sur scène. César cette fois y était joué par un contre-ténor, comme Haendel l'avait voulu, et la performance de Lawrence Zazzo y fut remarquable, sans doute plus crédible que celle de Sarah Connoly. Un autre rôle nous a impressionnés : celui du jeune Sextus à l'esprit vengeur, le fils d'un Pompée décapité par Ptolémée pour plaire à César, alors que celui-ci se rendait à Alexandrie pour signer la paix... La jeune mezzo-soprano Isabel Léonard y a une présence raffinée, bien qu'enlevée, et son duo avec sa mère Cornelia, jouée par la Mezzo Varduhi Abrahamyan, est proprement sublime.

Laurent Pelly en a fait la mise en scène. Je ne sais pas si j'ai déjà vu des œuvres à lui, son nom m'était inconnu et il y a peu que je m'intéresse à ces détails... Mais c'est à lui que l'on doit l'ironie de l'histoire. Car ici, César fait son entrée... au musée. Nous sommes dans les magasins d'un grand musée d'antiquité. Les personnages sont tous des effigies qui s'animent, ou plutôt en sont les fantômes, les manutentionnaires et autres gardiens de musée s'agitant autour d'eux sans sembler les voir. L'idée est intéressante, même si est un peu kitsch de faire chanter les bustes quand le chœur acclame l'arrivée du souverain.

On pourrait donc être au Louvre, par exemple. Ou à la National Gallery. Mais ce personnel qui s'agite autour des sculptures et autres sarcophages, qui les déplace, les range, les ouvre, les nettoie, a quelque chose de spécial. Dans son aspect. Dans ses couvre-chef. Il s'agit d'arabes, c'est bien ça, ce sont des arabes. D'ailleurs, les étiquettes, aux portes des placards, mais oui, elles sont écrites en arabe. Ce sont des Égyptiens et nous sommes en Égypte. Au musée d'antiquité du Caire. Nous sommes david mcvicar,laurent pelly,natalie dessay,jules césar,haendel,georg friedrich haendel,opéra,opéra national de paris,palais garnier,mezzo,bravatvplace al-Tahrir très précisément, parmi les plus belles collections d'antiquité du monde et à deux pas du trésor de Toutenkamon...

Ainsi donc, Garnier mettait en scène des rois décapités et triomphants dans le lieu même et au moment même de la plus spectaculaire révolution démocratique contemporaine... Pharaonique clin d'œil !

12 février 2011

les pieds d'argile

les chaussures de la place al-tahrir.jpg

Allez, levons notre verre à ces géants aux pieds d'argile, à ces rocs inébranlables qu'une pichenette anéantit. Je crains qu'ils ne nous fassent une sérieuse dépression dans les jours qui viennent, et il y aura sans doute moins de médecins à leur chevet...

Les révolutions travaillent plus dignement que les guerres. Je vois plus de propreté dans les fins de Ben Ali ou de Moubarak que dans celle de Saddam Hussein. Et le peuple n'a pas la même tête quand il s'agit de penser aux lendemains...

J'en connais qui doivent regarder leurs pieds, et pas seulement au sud de la Méditerranée : on leur confie une part de l'avenir du monde, la nôtre en l'occurrence, mais ils vont se faire bichonner sans voir d'incongruité auprès de contre-modèles démocratiques. La démocratie leur est pourtant bien commode. Quel alibi, pour refuser d'entendre les contestations sociales ! Vous n'aviez qu'à pas nous élire, ou vous n'aurez qu'à choisir le concurrent la prochaine fois.

C'est vrai au fond, nous, nous avons le choix, alors de quoi nous plaignons-nous, pourquoi ces grèves à répétition qui empoisonnent tout le monde, pourquoi ces manifestations ? Les retraites, l'emploi, c'est tous les cinq ans que ça se joue puisque nous, nous avons le droit de choisir !

Mais c'est bien ça, le problème. On a le droit de choisir quoi, tous les cinq ans ? On y débat de quoi, dans cette élection présidentielle ? On s'y implique comment ? Des produits marketing, des bêtes de communication, des figures pour papier glacé nous imposent leur image fabriquée, et nous en abreuvent pendant des mois. Qu'on ne me dise pas qu'une confrontation Sarko-Ségo tous les cinq ans, même agrémentée de variations préliminaires Marine-Bayrou-DSK, nous dispense de l'action, de la contestation, de la pensée d'un autre-chose, et de la construction !

Finalement, ici, le système est à peu près le même que là-bas. On y devient juste président trop vieux pour rester au pouvoir trente ans. Ou alors - et c'est peut-être moins éprouvant, du coup - le passage par le trône vous laisse atterrir en douceur dans un fauteuil de confortable constitutionnaliste, ou de chargé de mission multi-fonction aux épais jetons de présence. L'essentiel pour les puissants y est exactement le même : que rien ne change pour leurs privilèges !

Alors oui, qu'ils regardent leurs pieds, qu'ils les touchent, même ! Et pas seulement en raison de leurs dernières vacances dorées. Juste pour vérifier s'ils ne sont pas aussi de sable. Et qu'ils n'ont rien de géant !

Quelque chose me dit qu'il y aura beaucoup de chaussures brandies, dans les prochaines manifs... Santé !