Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

29 janvier 2011

toutes des spameuses !

---------Open space------
Lui donnant l'air d'une étudiante, ses lunettes à monture épaisse reflètent les lueurs d'un d'ordinateur ; au centre de la photo, en légère plongée, elle sourit à son écran.
Assise en tailleur sur sa chaise de bureau, elle porte un pull à grosses mailles et à col roulé, des collants au motif fantaisie. Autour d'elle, des livres, un mug, une peluche peut-être - un univers familier, domestique, tranquille.
Elle ne voit pas, derrière elle, la douzaine de corps d'hommes et de femmes nus (les têtes sont coupées par le cadre) qui, les bras croisés ou les mains baladeuses, semblent l'attendre en arrière-plan.
-----------------------------

des peuplées,


dernier délire en vogue chez mon poto-blogueur manu : la mailing liste coquine. Une image virtuelle par jour, sauf les week-ends, avec ses petits enrobements
: mon spam préféré depuis presque dix jours. Ca tombe bien pour le blog, au moment où il y est question de femmes et de salopes...!! Si toi aussi tu veux recevoir ces images parce que là, bon, qu'est-ce que tu veux que, tu me mailes et je transfère, si tu en veux pour tes petits amis ou faire des trucs avec, tu me mailes aussi, si tu es happy et tu know it tu clappes tes hands et sinon, ça roule ? (du manu dans le texte)

28 janvier 2011

prise de rôle

Dessay(1).jpg

J'ai eu une période où marcher avec une femme à mon bras m'était contre-nature. Au plus profond de moi, c'était m'enfermer dans une image qui confortait des faux-semblants opressants. Mais maintenant que je suis assumé, intérieurement, extérieurement, devant, derrière et de côté, je n'ai plus d'état d'âme, et avancer bras-dessus bras-dessous avec une femme m'amuse et me flatte. J'aime quand cela biaise la lecture des gens.

Je me souviens d'une époque où une collègue portait, à un détail orthographique près, le même nom que moi. Il est souvent arrivé, préparant une mission à l'étranger et réservant des nuitées dans un hôtel pour Monsieur M. et pour Madame M., que le réceptionniste finisse par réserver une chambre au nom de Monsieur et Madame M. Embarrassés au début, nous avons finalement pris le parti d'en rire.

La quarantaine aidant, mes amies sont désormais confrontées à des situations moins réjouissantes, et doivent passer l'épreuve d'examens, chirurgicalement lourds, nécessitant une sortie d'hôpital accompagnée. Voilà donc mon nouveau rôle, en guise de rendez-vous à la mode : preux chevalier, prince charmant, Jules César, en quelque sorte. Dans une clinique-donjon, j'enlève une princesse et la ramène, à mon bras, jusqu'à sa douceur domestique. J'ai eu ma première aujourd'hui, et j'ai une autre représentation le 12 février. Il n'y a que ma Cléopâtre d'Opéra, qui change. Et pour elles aussi, comme pour Natalie Dessay qui triomphe ces jours-ci au Palais Garnier, c'est une prise de rôle.

27 janvier 2011

Jean-Pierre (2), ou l'impossible sollicitude

la-solitude.jpg

(pemière partie)

Plus que de l'amitié, nous avions de l'admiration l'un pour l'autre. Je crois.

Pour moi, Jean-Pierre incarnait un absolu, il vivait sa passion sans concession, il se nourrissait, la nourrissait. L'archéologie l'avait conduit vers l'art arabo-musulman, moins bien considéré que l'art antique. Il apprenait l'arabe pour confronter une architecture millénaire mise à jour au cours de fouilles à des Citadel_alepp1.jpgtextes juridiques anciens qui énonçaient des préceptes en matière d'urbanisation ou d'organisation sociale. Il avait cette culture qui lui permettait de mettre en relation les choses avec les autres. Son œil ne laissait rien passer, sa curiosité me paraissait en perpétuel éveil, son esprit donnait toujours l'impression de rechercher dans un disque dur des connaissances enfouies qui ne demandaient qu'à sortir éclairer la quête. Il avait, avec la tonsure qui ne laissait pas deviner un passé d'adolescent hard-rocker aux cheveux longs, quelque chose du professeur Tournesol. Il en était conscient, au point d'avoir une formidable faculté à se moquer de lui-même. Je l'admirais sans doute aussi pour ça. A y réfléchir aujourd'hui, je crois qu'en lui, je retrouvais mon frère, les passions assumées qui me fascinaient mais que je maudissais car en étant tout bonnement incapable. Sauf que contrairement à mon frère, qui avait du se protéger de mon enfance intrusive et m'avait tenu à l'écart, lui m'introduisait dans son érudition, et me captivait par sa force de travail.

Lui m'admirait pour mes engagements. Je représentais, avec des idées proches des siennes, une capacité d'action qu'il enviait. Il enviait aussi mon aisance dans une langue qu'il maîtrisait pourtant mieux que moi. En bibliothèque, il était le maître. Mais dans la rue, c'était moi, le poisson dans l'eau.

Dans le bus qui nous conduisait à Alep, il accomplissait, nez pincé et bouche dans la main, un Nicolas Hulot de légende en plongée par vingt nœuds de fond. Nous avons beaucoup ri ensemble au cours de nos excursions récréatives.

Durant mon séjour d'un an à Damas, dans ce célibat bienfaisant, loin de la pression envahissante de mon environnement politique, j'ai eu aussi mes frustrations amoureuses. J'ai aimé Karim, le beau Kabyle échoué là par hasard, d'un amour indicible car il était indépendant et aimait les femmes, tout comme François-Xavier pour qui j'abreuvais aussi une passion stérile. J'eus ainsi, dans la dureté de l'hiver et la froidure de mon appartement rustique, de ces peines dissimulées dont j'avais pris l'habitude. Mais je n'ai jamais aimé Jean-Pierre d'amour. Jamais ressenti de désir. Il était un compère égal. Et c'est peu de dire que je fus flatté lorsque, quelques années plus tard, il m'offrit d'être témoin à son mariage.

L'autre jeudi, dans ce Chamiyat improvisé de la rue du Chemin vert, ces souvenirs étaient entre nous, tus ou dits, et nous ramenaient à cette complicité d'autrefois. Nous nous sommes livrés.

L'absence de sa compagne, initialement prévue pour le dîner, l'a incité à évoquer les déprimes, les palmyre.giftensions, les déceptions. Ce qu'il appelait sa perte de libido. Il m'a beaucoup parlé de l'état de fatigue où le mettait son travail, la pression des responsabilités, son incapacité à dire non, et du coup, cette charge qui s'accroissait sans fin. Au détriment de sa santé. De ses recherches. Et de son jeune couple. Il sentait lui échapper la force de soutenir son amie, toute jeune prof de lettre envoyée dans une banlieue difficile, et en souffrance. Il envisageait de consulter, alors nous avons parlé psychothérapie, analyse, et de fil en aiguille, j'ai été amené à lui parler de mes dix-huit mois de thérapie. Et de l'insurmontable chagrin qui m'y avait conduit.

A ce moment-là, je crois qu'il s'est décomposé. Déjà qu'il se sentait piteux d'avoir laisser filer tout ce temps sans me voir, voilà qu'il découvrait que j'avais souffert et qu'il ne l'avait pas su. Qu'il n'avait pas été là.

Il ne m'a posé aucune question, trop de pudeur sans doute. Mais j'ai raconté. J'ai parlé des pertes de libido, des lassitudes amoureuses. J'ai évoqué ces lieux de consommation sexuelle que la communauté gay a su se donner depuis longtemps pour permettre les rencontres, sans doutes, mais aussi pour offrir aux relations de couples de durer, même lorsque la sexualité a quitté le lit conjugal. J'ai parlé aussi des risques inhérents : ceux de rencontres et de ruptures, où parfois l'on se brûle plus que les ailes.

Et puis je ne sais plus bien comment, mais nous en sommes arrivés à nos façons d'aimer. Si semblables. D'aimer en donnant. En donnant toujours. En donnant tout le temps. En étant disponible tout le temps. En nous épuisant intérieurement, parfois sans même nous en rendre compte, dans l'attention à l'autre. Nous nous sommes reconnus dans cet autre trait que nous avions en commun : la difficulté à nous ouvrir, l'incapacité à exprimer spontanément nos attentes. Et ce qui va avec : l'insidieuse frustration de ne pas voir d'espace s'ouvrir pour nous autoriser la relâche.

Un mot m'est venu. Un mot que je n'emploie pourtant pas. Un mot qui ne doit jusque là pas figurer dans mon blog ni dans aucun des 757 billets publiés jusque-là : la sollicitude. Nous ne recevons pas, en contrepartie de la disponibilité et de la présence que nous manifestons, la sollicitude qui nous autoriserait à nous livrer, ou à nous laisser aller pour, enfin, recevoir aussi. C'est ça : nous avons en nous ce besoin muet de savoir, sans aucun doute possible, que l'autre ressent que nous avons aussi le droit de recevoir. Que notre force n'est qu'une façade, qui a besoin de caresses généreuses pour se patiner. Mais nous ne nous donnons pas les moyens de le savoir.

A donner en mères, nous recevons en mère, nous devenons des êtres à qui il n'est rien utile de donner. Une mère n'est pas là pour recevoir, elle n'est pas là pour être remerciée du repas préparé, du linge plié-repassé, de la présence réconfortante. C'est son rôle de mère, voilà tout. A trop aimer en mères, nous finissons par signifier à l'autre, à notre corps défendant, que nous n'attendons finalement rien en échange, alors que nous avons au contraire un infini besoin de sollicitude.

La discussion nous faisait du bien. Nous nous sommes promis de nous revoir vite. Faisant la queue le lendemain matin devant l'Opéra-Bastille pour Luisa Miller de Verdi, j'ai proposé de leur prendre deux places. Ce n'est peut-être pas encore une forme de thérapie, mais l'Opéra est un autre chose, de l'ordre de l'anti-léthargique, où l'on trouve parfois du piquant. Et cela nous faisait au moins une échéance pour nous revoir bientôt.

25 janvier 2011

Jean-Pierre (1), ou quand nous devenions

le-palais-azem-visoterra-26663.jpg

Il faut que je te parle de Jean-Pierre.

Jean-Pierre, c'est un ami rare. Même si une fatigue passagère, doublée d'une petite déprime, l'a conduit à laisser filer le temps sans donner de nouvelles - pendant quoi, dix-huit mois ?

Nous nous sommes revus jeudi dernier autour d'un grand plateau de spécialités éthiopiennes, pour enfin nous découvrir sous un jour intime.

Un ami rare. A qui s'attache une histoire unique, un épisode magique de l'existence. Un souvenir suspendu et créateur. Nous étions l'un et l'autre à Damas, conduits là-bas par une passion commune. Ou par une fuite semblable. Cela fera vingt ans l'année prochaine.

Nous étions jeunes, nous étions beaux, le monde était à nous. Nous étions vingt jeunes gens, de vingt-trois à vingt-huit ans, aux parcours différents, mais mus par le même amour de la langue arabe dont la poésie nous avait séduits - à la faveur de rencontres ou de voyages - et l'Institut français de Damas nous accueillait pour une formation intensive de perfectionnement, une bourse d'étude en poche pour les plus brillants, à nos frais pour les débutants.

Je parlais mieux que tous les autres, avec un accent et des intonations presque authentiques, du fait de mon mimétisme et de mon immersion passée dans la communauté libanaise de Marseille, mais étais dépourvu de base. J'avais été un piètre étudiant, trop absorbé par mes activités syndicales, je lisais et écrivais moins bien que tous les autres, tant et si bien que j'avais été placé dans le groupe des faibles. Et encore, en "auditeur muet" durant tout le premier trimestre pour ne pas affecter le niveau général de la promo...

damas.jpgA notre arrivée, Damas étais emplie des lumières et des senteurs d'un orient chatoyant. Octobre nous ouvrait ses terrasses, et de cafés turcs en narguilés, nous faisions connaissance les uns avec les autres, et les affinités se nouaient. A une petite dizaine, nous commencions à former un groupe d'exception, car des valeurs nous rassemblaient, ramenant en fin de compte l'exotisme à peu de choses dans ce qui nous liait. Les racistes, les fils de diplomates, ou les promis à de brillantes carrières formaient le leur.

Frédérique et Sylvie avaient une terrasse qui enjolivait nos soirées d'automne et de printemps, le Chamiyat nous recevait chaque midi pour un déjeuner autour d'une fattouche ou d'un kebbé au laban, Stéphanie envoûtait Karim et quittait son compagnon au moment où celui-ci venait de France lui rendre visite, Frédérique se cherchait, Sylvie exultait, Renaud pensait, François-Xavier construisait... Jean-Pierre et moi étions les deux plus ardents pensionnaires de la bibliothèque. Pour des raisons différentes, nous investissions dans ce stage comme personne, nous y voyions l'un et l'autre un sésame pour faire quelque chose de nos vies. J'étais séduit pas ses idées, son humour déluré, sa vaste culture et son insondable curiosité. Lui, c'était l'archéologie. Moi, ce n'était rien : un projet griffonné par hasard pour obtenir ma place dans la promo, inventant un pont avec mes déjà bien vieilles études de physique, mais sans conviction. Il fallait que je sache l'arabe, j'aurais bien le temps, ensuite, de trouver quoi en faire.

Notre groupe s'est soudé davantage encore à la mort de mon père. J'y voyais moi, en tout cas, un solide secours. Et la force de notre amitié a pour l'essentiel survécu aux vingt années depuis écoulées. Karim est retourné en Algérie, Renaud a disparu dans les limbes de l'enseignement, François-Xavier a fait un retour étoilé l'an passé, par téléphone, Stéphanie s'est brouillée mais reparaît, par l'entremise de mon grand ami Menem. Restent Agnes, Sylvie, toujours loin mais toujours proche, Frédérique et ses indétrônables doutes, et Jean-Pierre.

Avec Jean-Pierre, nous avons eu toutes nos périodes. Celle de son mariage, dont je fus le témoin le jour où une princesse mourait sous le pont de l'Alma, puis celle de sa séparation, qu'il a eu du mal à assumer. Il est comme ça, Jean-Pierre : se livre peu, encaisse, laisse sourdre en lui la lassitude, puis explose et tourne la page juste avant que la fatigue ne le noie. Celle des séries, quand, en célibataire, il venait pour une soirée, un week-end, ou en transit depuis Lyon, se faire choyer, sans jamais oublier son saucisson lyonnais ou ses quenelles au brochet. Nous finissions alors nos soirées devant trois ou quatre épisodes de Six feet under puis de Rome. Celle enfin du professorat, où il a rencontré sa nouvelle compagne, mais celle aussi qui le dévore, corps et âmes, au point que la déprime et une certaine impuissance le gagnent à nouveau.

Jeudi, c'est drôle, le restaurant où nous étions avait quelque chose du Chamiyat. La gastronomie n'y paris-ethiopia-12601.jpgétait pas syro-libanaise, mais sa disposition, tout en longueur, nous a rappelé nos déjeuners de l'époque. Nous avons alors évoqué la grande avenue Abou Roummané, nos visites au souk, nos excursions à Alep avec l'inoubliable hôtel pouilleux Siahiyat. Et puis surtout les échappées vers Beyrouth, les retrouvailles avec mes amis libanais où nous étions accueillis comme de précieux frères.

Oui, les plus belles, ce furent nos plus belles années. J'y oubliais moi mes démons parce que ma copine était loin mais que sa seule existence m'épargnais d'inconfortables sollicitations.

Nous apprenions, nous nous liions, nous envisagions l'avenir avec optimisme, nous devenions, simplement.

(à suivre)

21 janvier 2011

la passion maladive (3/2)

salome_herolde_d4.jpg

La folie continue. Il ne suffit pas d'analyser une passion maladive pour l'enrayer. La semaine qui vient de se dérouler est un exemple du genre. Tu as dit frénésie ?

Le guichet ouvrait vendredi dernier à 11 heures trente, c'était le jour de la mise en vente des deux opéras de Wagner achevant la Tétralogie. Il était évident qu'il y aurait du monde au portillon, d'autant que la Direction de l'Opéra avait décidé de limiter les ventes à deux billets par personnes et par opéra.

Pour la première fois, j'ai commencé la queue dès la veille au soir, un peu avant 19h. Mon premier pont lyrique, ma première traversée, dans une nuit étonnamment douce, pavée de bons moments, intercalant un coup à boire avec un nouveau blogueur sur la tranche 19-21h, une goulash de distante réconciliation pour la 21-23h, des petits sommes dans la voiture... De notre groupe des Prosélytes lyriques, Gilda fut la seule à me rejoindre, à 7 heures du matin, avec un numéro d'ordre vertigineux, au delà des 150, tandis que que j'avais décroché le numéro 7. J'ai eu les places que je voulais.

Et ce matin, plus calme, pour un Verdi peu connu - Luisa Miller, "charnière" dans son œuvre, ai-je entendu en arrivant un peu avant cinq heures ce matin - et un contemporain, Akhmatova, dû au jeune compositeur français de 36 ans, Bruno Mantovani, la nuit est redevenue glaciale.

Entre temps, je me suis offert vendredi soir du théâtre : Salomé d'Oscar Wilde, dans une mise en scène plaisante par les Dramaticules (illustration), qui offrait une lecture singulière de ce drame mythique dont j'avais vu jouer la version lyrique de Richard Strauss dans deux productions la saison dernière à Paris et à Londres.

Puis en rafale, le Théâtre des Champs-Elysées ayant organisé des soldes pour ses concerts de janvier : Nelson Freire et l'orchestre philharmonique de Saint-Petersburg pour des Brahms samedi soir. Lundi soir, le poème symphonique Une vie de Héros, de Richard Strauss, par l'Orchestre symphonique de Birmingham, avec auparavant Gautier Capuçon dans le magnifique concerto pour violoncelle de Chostakovitch, dont le mouvement lent m'a emporté. Mercredi soir, c'est le délicat Orchestre de chambre de Lausanne qui consacrait une soirée à Beethoven, sous la direction de Christian Zacharias, qui était en même temps pianiste pour le cinquième concerto. Ce soir, je retrouve Yo pour Shéhérazade de Rimsky-Korsakov, par l'Orchestre du Mai musical florentin, avant de conclure la séquence par le Barbier de Séville, au Chatelet samedi. C'est l'écoute de France-musique, mercredi après-midi, qui m'en a suggéré l'idée. Le jeune chef et le metteur en scène parlaient de façon jubilatoire de leur collaboration, alors pourquoi pas...?

Je n'aurais raté, finalement, que ce somptueux concerto pour violon en ré, que je chéris plus que tout autre, de Tchaïkovski, le 11 janvier dernier, retenu ailleurs par des obligations professionnelles. Mais j'ai tenu ma revanche - la passion est maladive, l'harmonie parfois irréelle : dimanche dernier, le petit matin était baigné de soleil. Le marché engorgeait le Boulevard Richard Lenoir. Je conduisais mon ami d'amour et de tourments sur son lieu de travail. Radio classique en diffusait le 1er mouvement. Nous sortions de l'agitation maraîchère dans l'agitation de l'orchestre, et sur les quais lumineux et fluides, la Cadenza nous ouvrait la Seine. Rivoli, Concorde, le Rond-Point des Champs, l'Avenue Montaigne, le violon d'Hilary Hahn montait dans ses aigües déchirants et magnifiques, l'orchestre lui donnait son écho sur l'Avenue Kennedy. Et à la minute précise où nous devions arriver, à la seconde même, la voiture s'arrêtait au niveau du parvis du Trocadéro, face à la Tour Eiffel encore délaissée par les touristes, et l'orchestre livrait la dernière note du mouvement.

Une coordination qu'il eut été impossible de programmer. Le minutage d'un montage. Un film d'action et d'amour. Un moment rare où, à ses côtés, m'est revenu cette fois où nous avions écouté l'interprétation de ce même concerto, partition en main, par Akiko Suwanai. C'est l'un de l'autre, que jusque là nous avions été amoureux. Avant que l'harmonie ne vienne se corrompre.

16 janvier 2011

la passion maladive (2/2)

Cellist.jpg

(première partie ici)

 

En résumé, j'avais connu la musique, n'avais eu ni la patience ni le talent pour en faire quelque chose, m'en était éloigné, puis y était revenu, à tâton, durant mon expatriation hongroise, mais demeurait dépourvu d'outils pour lui donner du sens.

 

A mon retour en France, auprès d'Igor devenu mon compagnon, une nouvelle longue et oublieuse parenthèse musicale s'ouvrit à moi, une torpeur culturelle tout court qui me faisait préférer le cocooning en banlieue devant une série américaine pour me sanctuariser du stress professionnel, à des incursions dans un Paris hostile. Au point que je nourrissait dans ce refuge irréel une demande sourde d'amour, qui finit d'ailleurs par me faire rencontrer la blogosphère.

 

Vois-tu, mon ami, je ne retourne pas à la musique pour plaire, mais il m'a plu d'avoir un guide pour m'entraîner là où je ne parvenais plus à aller seul. Pour trouver - fut-il injuste ou subjectif - un jugement sur le son, les voix, la musicalité d'une interprétation.

 

Je ne vais donc pas au concert pour être aimé, ou espérer l'être, pour briller, pour me montrer en bon élève : j'aime en croyant pouvoir ainsi cheminer loin dans l'incommensurable mélodique de la vie.

 

Et s'il y a frénésie - je te la concède, et cela aussi finit par l'épuiser - ce n'est pas non plus pour plaire, mais pour tenter de multiplier les occasions d'un compagnonnage où ce que je reçois ressemble alors un peu à de l'amour.

 

2885040798_1.jpgTout ce que j'écris là ne constitue pas un jugement de valeur sur la musique, d'ailleurs. Je ne crois pas qu'il y ait de hiérarchie valide entre la grande et la petite musique, entre celle de l'élite et celle du peuple, entre l'austère et la dansante. J'ai tout autant d'admiration pour le poète qui, guitare en bandoulière, va bousculer des montagnes de quelques mots choisis, élevés dans l'air. J'admire les troubadours, et il ne m'étonne pas tant que cela que l'une de mes précédentes amours perdues fut avec un danseur-chorégraphe.

 

Ce à quoi je me livre, dans ces lignes, c'est juste la tentative de comprendre la place qu'occupe la musique dans une projection amoureuse qui me porte autant qu'elle me détruit. Ou la place qu'occupe l'amour dans ma frénésie musicale. Et là, ce sont des valeurs inconsciemment érigées dans mon imaginaire qui me traquent, dont ce texte m'aide à mesurer l'origine. Celle d'une revanche sur une enfance paresseuse. Peut-être la vraie tentative de sortir de mon usurpation.


Si j'analyse honnêtement mon chagrin, chaque fois que j'ai peur de le perdre, c'est que derrière sa perte se cache la vraie peur, celle de perdre ce guide, le compagnon de route, le partenaire d'un art qui me réconcilie avec moi-même. C'est cela qui aujourd'hui me fait le plus de mal.


Parce que je ne voudrais pas devoir faire semblant d'aimer m'amuser à Disney-Land, m'éclater en boîte de nuit, ou aller à des concerts hard-rock pour construire une hypothétique relation qui serait vouée à d'inutiles tensions. Et que je ne voudrais pas avoir à repartir à zéro quand un chemin si joliment parsemé s'est une fois ouvert à mon horizon.


Voilà ce qui lie ma passion "soudaine" à ma quête amoureuse. Voilà pourquoi je m'accroche en dépit de tout. Voilà pourquoi cela dure depuis plus de trois ans. Je ne cherche ni à m'en glorifier, ni à m'en justifier, car, dût-il en exister un, c'est le contraire du modèle amoureux .

14 janvier 2011

la passion maladive (1/2)

cello.jpg

"Ta passion, aussi immédiate que démesurée, pour la musique a quelque chose de maladif et est une façon de garder ton amour près de toi."

C'est ce que m'a envoyé dans les gencives un lecteur de ce blog, en commentaire de ce billet. Il s'agit d'un lecteur plutôt fin limier, qui me suit depuis longtemps, autant que je sache, le plus souvent en silence, qui apparaît de loin en loin, sous différents pseudos, qui me veut du bien mais se soulage ainsi de frustrations qu'à mon corps défendant peut-être je lui inflige, tant l'amour semble difficile à se coordonner. Il s'est souvent manifesté en protecteur, approchant d'assez près les états de mon âme. Lui offrant même une poésie féconde. Il a cette fois choisi l'impromptu "viril". Mais s'est fourvoyé, éloigné de mon âme et n'en perçoit plus l'elliptique vérité. Car mon rapport à la musique est bien plus complexe que cela. Et remonte à bien plus loin.

Je ne veux pas éluder le débat sur ce que l'amour incite à accomplir, aux confins parfois de la dépersonnification. Je ne suis pas exempt de ces phénomènes, bien au contraire. J'en souffre. Et j'en parle, pour tenter de moins me maudire.

Mais la question qu'il me pose est la suivante : Est-ce donc pour plaire que je vais me perdre dans la musique ? Est-ce dans le seul but de la conquête que je m'aventure sur un terrain à moi étranger. Je pourrais même aller plus loin : n'est-il pas que je chercherais à accomplir dans la musique ce que je ne parviendrais pas à réaliser dans un lit ?

Il se trouve que j'ai beaucoup réfléchi à cette question. Car il m'arrive, de fait, de trouver fades mes ErreichPaar.jpgincursions musicales lorsque l'objet de mon amour n'y est pas associé. Ou que je n'ai plus autant le goût de les vivre quand nous sommes fâchés. Ce qui tendrait à prouver qu'à travers la musique, ma seule quête serait d'ordre amoureuse. Qu'elle serait donc dépersonnifiante. Et qu'elle aurait quelque chose de maladif. CQFD. Que je rompe, et quitte ce terrain étranger pour redevenir moi-même, et les choses reviendront dans l'ordre !

Me restera juste alors à savoir où se trouve mon authentique bercail...

La vérité est différente. Profondément différente. En fait, diamétralement opposée : c'est parce qu'il incarne une proximité rare avec le monde de la musique, que je suis tombé amoureux de ce bel inconnu, il y a trois ans. Au fond, il n'avait en lui rien de bien séduisant. Son corps était glabre, certes, doté d'un port droit, encore assez fin pour son âge, mais souvent flasque et terne. Son sexe était débraillé, d'un sombre troublant. La communication était pauvre entre nous, en raison de sa langue. Il avait mal au dos, soit. Et dans son œil scintillait une pâle couleur noisette un peu énigmatique. Mais surtout, il aimait la musique, avait étudié la musique, et... jouait de la musique. Ne l'ai-je pas d'ailleurs aussitôt nommé, ici-même, "mon violoncelle aux yeux couleur noisette", tant cette part d'identité a aussitôt compté pour moi ? Il avait cette noblesse, incommensurable à mes yeux, inestimable en tout point, et fondamentalement inaccessible à ma paresse, de jouer de la musique et d'en avoir étudié les principes. D'avoir une culture musicale abyssale et d'être ouvert à ses formes les plus contemporaines.

Et rien que ça en faisait à mes yeux un homme à part, digne de respect et pourquoi pas d'amour.

Je l'avais à peine croisé, qu'il incarnait déjà - même si c'était encore diffus à ma conscience - un idéal.

Car j'ai pour la musique l'instinct de la noblesse. Pour la musique classique, s'entend, plus que pour toute autre. Elle baignait en permanence la maison de mon enfance. Les dimanche matin étaient bercés de Bach, de ses cantates, de son Magnificat et souvent de ses Passions. Dès que mes parents eurent acquis une chaîne Hifi, France-Musique était diffusée en continu au salon, en tout cas en présence de mon père.

Nous allions enfants écouter dans les églises du Lot, l'été, des chœurs et des orchestres. Mon frère aîné, pétri de cet environnement, et nourrissant un goût précoce pour la chose profane, décalée et provocante, s'avalait à n'en plus finir des kurt Weil ou des Alban Berg, dont il avait érigé les œuvres les plus inaudibles au rang de monuments absolus.

C'est sans doute me voyant submergé par des passions dont j'étais incapable, et lassé de la médiocrité de huit années d'efforts à voir mon piano piétiner au stade d'une Romance sans-parole, que j'ai lâché l'affaire.

Mon adolescence m'a éloigné de cet univers. Mon amour pour le monde arabe m'a conduit à découvrir d'autres genres musicaux, d'autres timbres, aux couleurs orientales, et à les aimer. Puis mes premières années de jeune adulte me conduisirent vers une variété emprunte d'accents multiculturels.

Inconsciemment, la musique classique était rangée sur l'étagère d'une aristocratie patrimoniale, réservée à une élite, et de toute façon aux tarifs prohibitifs. Il ne devait guère rester que les concerts symphoniques de la fête de l'Humanité, et quelques CD de concertos redécouverts sur le tard, pour me garder en lien avec cet adamantin. Ainsi du Requiem de Mozart, du Concerto pour violon en ré mineur de Tchaïkovsky, par Anne-Sophie Mutter dont l'épaisseur du trait m'émouvait, ou des suites de Bach par Glenn Gould.

ivey22.jpgC'est à Budapest, dans les années 95-99, en même temps que j'acceptais de me vivre en homosexuel, que je revenais vraiment à cette grande musique, jouissant de concerts prestigieux dans l'auditorium de l'Académie de Musique Franz Liszt, où je me rendais seul, pour trois francs six sous à l'époque, ou y invitant des visiteurs de passage : les Tableaux d'une exposition, le Double concerto de Bach, les adaptations de Wagner par Litsz avec au piano Zoltan Kocsis, la Symphonie du nouveau monde de Dvorak... J'étais fier de retrouver, à peu de prix, ces émotions qui, je crois, me grandissaient. Il m'y manquait sans doute un guide, des conseils, quelques commentaires pour m'assurer dans mes jugements et percevoir le mystère lorsque, quelques fois, il se nichait dans des phrasés difficiles. Bartok me restait une énigme, à l'exception peut-être de ses danses roumaines. Ligeti et d'autres contemporains m'étaient étrangers malgré tout, et il était sans doute pour moi un peu frustrant de ne pas réussir à accéder à des émotions du côté plus actuel de la musique classique.

Oui, c'est cela, il m'y manquait un guide.

(à suivre)

12 janvier 2011

l'homme est une femme comme toi et moi

W318.jpg

C'est un objet chorégraphique non identifié que proposaient après les fêtes Sylvie Guillem et ses acolytes Robert Lepage et Russel Maliphant, au Théâtre des Champs-Elysées : Eonnagata, une pièce toute entière construite autour d'un personnage énigmatique de l'Ancien régime, qui aborde sur un mode inattendu la question de l'intersexualité. Qu'y a-t-il entre un homme et une femme ? Les êtres sont-ils nécessairement homme ou femme, ou existe-t-il un continuum de combinaisons anthropomorphiques dépassant les catégories habituelles de la caractérisation sexuelle ?
 
Ce personnage, appelons-le Eon - puisqu'on le connaîtra, entre autre, sous le nom de Chevalier d'Eon - est donc né en quelque sorte Androgyne. "En quelque sorte", car déjà employer cette sémantique induit une certaine lecture de son profil.
 
Par des concours de circonstances qui m'ont échappé, son existence prend place dans l'histoire quand il se trouve convoqué par Louis XV pour être envoyé, en femme, à la cours de Russie, s'introduire auprès de l'Impératrice jusqu'à devenir sa confidente, et recueillir des informations de première main sur la réalité des capacités militaires russes, et les intentions belliqueuses de l'Empire.
 
Plus tard, après s'être accompli de cette mission avec succès, c'est en homme que le Chevalier d'Eon est envoyé à Londres, où Louis XV semble décidé à conduire en Angleterre une campagne invasive.
 
1eonnguillem.jpgLas, alors que l'opération semble en passe de réussir, une chute de cheval conduit notre homme à l'hôpital où les médecins découvrent avoir à faire... à une femme. Écartée alors de la cours d'Angleterre, rapatriée en France où son protecteur, devenu Louis XVI, lui accordera un Duché pour une retraite paisible et respectable, la Révolution française viendra la dépouiller de ses derniers atours.
 
Elle mourra finalement de vieillesse et d'indigence, quand, à l'autopsie, les médecins légistes lui découvriront des attributs... masculins.
 
Entre-temps, on l'entendra expliquer à Beaumarchais, venu à Londres s'entremettre des conditions de son rapatriement en France, que née fille, son père la dissimula en garçon pour une sombre histoire de succession. Mais on ne sait si cette version sera sincère ou relèvera d'une mythomanie destinée à obtenir la bienveillance du Roi au nom des égards dus aux femmes nobles.
 
Mais peu importe au fond la vérité historique. Ce qui nous est donné dans la création de Sylvie Guillem, dans un mélange de danse, de théâtre, de combats martiaux, de conte, de marionnettes, c'est la transcendance du genre.
 
Il y a naturellement de superbes figures chorégraphiques, des jeux de tables et de miroirs - nécessairement de miroirs - et à mi parcours, après l'accident de cheval, des mouvements étonnants de portés et de retournés à l'aide de longs bâtons de chaises à porteurs qui sont absolument saisissants.
 
Mais il y a surtout cet autre indéfinissable, cet homme d'où naît la femme et cette femme qui porte machine-a-faire-l'amour2.jpgl'homme. Les symboles les plus sexués dans le marquage mental changent de main et de corps, la jupe devient prison, les menstruations s'écoulent de l'entre-jambe d'un homme, l'effigie d'une geicha chaperonne ces perpétuelles métamorphoses où l'identité se perd parce qu'elle est simplement sommée d'être.
 
Évidemment, nos représentations encore archaïques sortent bouleversées de ce récit, raconté là à la façon d'une énigme, parce que la science a beau être passée par là, le genre demeure un sujet tabou, trop intimement ancré en chacun pour fonder notre condition sociale.

Et si la transgression est désormais admise dans l'orientation sexuelle, l'identité sexuelle a du mal à s'admettre autrement que masculine ou féminine. Le thème mérite des thèses. Peu d'anthropologues y travaillent. Mais le porter sur scène pour en constituer des tableaux chorégraphiques, alors là, chapeau bas Madame Guillem !

_________________________

Photo d'illustration : Gérard Hadders, sur Photo Verdeau (photo prélevée sans autorisation préalable, avec mes excuses à son auteur)