Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

27 janvier 2011

Jean-Pierre (2), ou l'impossible sollicitude

la-solitude.jpg

(pemière partie)

Plus que de l'amitié, nous avions de l'admiration l'un pour l'autre. Je crois.

Pour moi, Jean-Pierre incarnait un absolu, il vivait sa passion sans concession, il se nourrissait, la nourrissait. L'archéologie l'avait conduit vers l'art arabo-musulman, moins bien considéré que l'art antique. Il apprenait l'arabe pour confronter une architecture millénaire mise à jour au cours de fouilles à des Citadel_alepp1.jpgtextes juridiques anciens qui énonçaient des préceptes en matière d'urbanisation ou d'organisation sociale. Il avait cette culture qui lui permettait de mettre en relation les choses avec les autres. Son œil ne laissait rien passer, sa curiosité me paraissait en perpétuel éveil, son esprit donnait toujours l'impression de rechercher dans un disque dur des connaissances enfouies qui ne demandaient qu'à sortir éclairer la quête. Il avait, avec la tonsure qui ne laissait pas deviner un passé d'adolescent hard-rocker aux cheveux longs, quelque chose du professeur Tournesol. Il en était conscient, au point d'avoir une formidable faculté à se moquer de lui-même. Je l'admirais sans doute aussi pour ça. A y réfléchir aujourd'hui, je crois qu'en lui, je retrouvais mon frère, les passions assumées qui me fascinaient mais que je maudissais car en étant tout bonnement incapable. Sauf que contrairement à mon frère, qui avait du se protéger de mon enfance intrusive et m'avait tenu à l'écart, lui m'introduisait dans son érudition, et me captivait par sa force de travail.

Lui m'admirait pour mes engagements. Je représentais, avec des idées proches des siennes, une capacité d'action qu'il enviait. Il enviait aussi mon aisance dans une langue qu'il maîtrisait pourtant mieux que moi. En bibliothèque, il était le maître. Mais dans la rue, c'était moi, le poisson dans l'eau.

Dans le bus qui nous conduisait à Alep, il accomplissait, nez pincé et bouche dans la main, un Nicolas Hulot de légende en plongée par vingt nœuds de fond. Nous avons beaucoup ri ensemble au cours de nos excursions récréatives.

Durant mon séjour d'un an à Damas, dans ce célibat bienfaisant, loin de la pression envahissante de mon environnement politique, j'ai eu aussi mes frustrations amoureuses. J'ai aimé Karim, le beau Kabyle échoué là par hasard, d'un amour indicible car il était indépendant et aimait les femmes, tout comme François-Xavier pour qui j'abreuvais aussi une passion stérile. J'eus ainsi, dans la dureté de l'hiver et la froidure de mon appartement rustique, de ces peines dissimulées dont j'avais pris l'habitude. Mais je n'ai jamais aimé Jean-Pierre d'amour. Jamais ressenti de désir. Il était un compère égal. Et c'est peu de dire que je fus flatté lorsque, quelques années plus tard, il m'offrit d'être témoin à son mariage.

L'autre jeudi, dans ce Chamiyat improvisé de la rue du Chemin vert, ces souvenirs étaient entre nous, tus ou dits, et nous ramenaient à cette complicité d'autrefois. Nous nous sommes livrés.

L'absence de sa compagne, initialement prévue pour le dîner, l'a incité à évoquer les déprimes, les palmyre.giftensions, les déceptions. Ce qu'il appelait sa perte de libido. Il m'a beaucoup parlé de l'état de fatigue où le mettait son travail, la pression des responsabilités, son incapacité à dire non, et du coup, cette charge qui s'accroissait sans fin. Au détriment de sa santé. De ses recherches. Et de son jeune couple. Il sentait lui échapper la force de soutenir son amie, toute jeune prof de lettre envoyée dans une banlieue difficile, et en souffrance. Il envisageait de consulter, alors nous avons parlé psychothérapie, analyse, et de fil en aiguille, j'ai été amené à lui parler de mes dix-huit mois de thérapie. Et de l'insurmontable chagrin qui m'y avait conduit.

A ce moment-là, je crois qu'il s'est décomposé. Déjà qu'il se sentait piteux d'avoir laisser filer tout ce temps sans me voir, voilà qu'il découvrait que j'avais souffert et qu'il ne l'avait pas su. Qu'il n'avait pas été là.

Il ne m'a posé aucune question, trop de pudeur sans doute. Mais j'ai raconté. J'ai parlé des pertes de libido, des lassitudes amoureuses. J'ai évoqué ces lieux de consommation sexuelle que la communauté gay a su se donner depuis longtemps pour permettre les rencontres, sans doutes, mais aussi pour offrir aux relations de couples de durer, même lorsque la sexualité a quitté le lit conjugal. J'ai parlé aussi des risques inhérents : ceux de rencontres et de ruptures, où parfois l'on se brûle plus que les ailes.

Et puis je ne sais plus bien comment, mais nous en sommes arrivés à nos façons d'aimer. Si semblables. D'aimer en donnant. En donnant toujours. En donnant tout le temps. En étant disponible tout le temps. En nous épuisant intérieurement, parfois sans même nous en rendre compte, dans l'attention à l'autre. Nous nous sommes reconnus dans cet autre trait que nous avions en commun : la difficulté à nous ouvrir, l'incapacité à exprimer spontanément nos attentes. Et ce qui va avec : l'insidieuse frustration de ne pas voir d'espace s'ouvrir pour nous autoriser la relâche.

Un mot m'est venu. Un mot que je n'emploie pourtant pas. Un mot qui ne doit jusque là pas figurer dans mon blog ni dans aucun des 757 billets publiés jusque-là : la sollicitude. Nous ne recevons pas, en contrepartie de la disponibilité et de la présence que nous manifestons, la sollicitude qui nous autoriserait à nous livrer, ou à nous laisser aller pour, enfin, recevoir aussi. C'est ça : nous avons en nous ce besoin muet de savoir, sans aucun doute possible, que l'autre ressent que nous avons aussi le droit de recevoir. Que notre force n'est qu'une façade, qui a besoin de caresses généreuses pour se patiner. Mais nous ne nous donnons pas les moyens de le savoir.

A donner en mères, nous recevons en mère, nous devenons des êtres à qui il n'est rien utile de donner. Une mère n'est pas là pour recevoir, elle n'est pas là pour être remerciée du repas préparé, du linge plié-repassé, de la présence réconfortante. C'est son rôle de mère, voilà tout. A trop aimer en mères, nous finissons par signifier à l'autre, à notre corps défendant, que nous n'attendons finalement rien en échange, alors que nous avons au contraire un infini besoin de sollicitude.

La discussion nous faisait du bien. Nous nous sommes promis de nous revoir vite. Faisant la queue le lendemain matin devant l'Opéra-Bastille pour Luisa Miller de Verdi, j'ai proposé de leur prendre deux places. Ce n'est peut-être pas encore une forme de thérapie, mais l'Opéra est un autre chose, de l'ordre de l'anti-léthargique, où l'on trouve parfois du piquant. Et cela nous faisait au moins une échéance pour nous revoir bientôt.

Commentaires

Cher Oh,
c'est cela ta force et ton charme. Un jour, tu m'horripiles et un autre, tu me bluffes.
Belle analyse sur ton infinie besoin de sollicitude et les barrières que tu ériges inconsciemment pour ne pas en recevoir, pour ne pas être redevable, pour rester fidèle aux modèles que l'on t'a inculqués.
Alors là bravo et je te retrouve.

Sois un peu moins mère et un peu plus femme.

(je ne suis pas sûr que l'image plaise à certains lecteurs de ce blog, très (trop?) soucieux de te protéger. Mais tant pis pour eux...

Écrit par : JG | 27 janvier 2011

"Sois un peu moins mère et un peu plus femme". J'oserai ajouter " sans oublier parfois d'être salope"...

Écrit par : RPH | 28 janvier 2011

-> RPH: C'est ce que je sous entendai. Merci de l'avoir exprimé.

JG

Écrit par : JG | 28 janvier 2011

-> JG -> Content de te revoir par là à visage découvert ;-) Désolé que mes vérités aient pu t'horripiler : moi, elles me tourmentent souvent, et c'est sans doute beaucoup plus douloureux... Je n'ai pas fini d'examiner mon infirmité, mais même au bout du diagnostic, serais-je prêt à la thérapie ? Pas trop déçu ?
-> JG et RPH -> Vous ne voudriez pas me faire dire que les femmes sont toutes des salopes, quand même !!!...

Écrit par : Oh!91 | 28 janvier 2011

belle histoire d'amitié où tu te mets à nu pour nous, cette fois chastement. Cultive et entretiens tes amis, ils sont là pour nous aider à vivre mieux nos chagrins.

Écrit par : arnaud | 28 janvier 2011

J'avais pensé père, mais mère bien sûr ! Alors, n'y-a-t-il quelque petit complexe de castration qui trainerait par là aussi ?

Écrit par : estèf | 29 janvier 2011

-> arnaud -> je crois faire attention à les "cultiver", comme tu dis, même si parfois, trop submergé, je peux arriver à les négliger... Merci à toi...
-> estéf -> Hola ! Alors là, je ne sais pas s'il est temps de s'aventurer sur ce sentier-là...

Écrit par : Oh!91 | 01 février 2011

Hé hé, c'est un peu toi qui a tourné autour du sujet dans ce même blog, à diverses reprises .... mais c'est toi le chef d'orchestre...

Écrit par : estèf | 01 février 2011

-> estéf -> prolongeons l'entracte...

Écrit par : Oh!91 | 02 février 2011

Les commentaires sont fermés.