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14 janvier 2011

la passion maladive (1/2)

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"Ta passion, aussi immédiate que démesurée, pour la musique a quelque chose de maladif et est une façon de garder ton amour près de toi."

C'est ce que m'a envoyé dans les gencives un lecteur de ce blog, en commentaire de ce billet. Il s'agit d'un lecteur plutôt fin limier, qui me suit depuis longtemps, autant que je sache, le plus souvent en silence, qui apparaît de loin en loin, sous différents pseudos, qui me veut du bien mais se soulage ainsi de frustrations qu'à mon corps défendant peut-être je lui inflige, tant l'amour semble difficile à se coordonner. Il s'est souvent manifesté en protecteur, approchant d'assez près les états de mon âme. Lui offrant même une poésie féconde. Il a cette fois choisi l'impromptu "viril". Mais s'est fourvoyé, éloigné de mon âme et n'en perçoit plus l'elliptique vérité. Car mon rapport à la musique est bien plus complexe que cela. Et remonte à bien plus loin.

Je ne veux pas éluder le débat sur ce que l'amour incite à accomplir, aux confins parfois de la dépersonnification. Je ne suis pas exempt de ces phénomènes, bien au contraire. J'en souffre. Et j'en parle, pour tenter de moins me maudire.

Mais la question qu'il me pose est la suivante : Est-ce donc pour plaire que je vais me perdre dans la musique ? Est-ce dans le seul but de la conquête que je m'aventure sur un terrain à moi étranger. Je pourrais même aller plus loin : n'est-il pas que je chercherais à accomplir dans la musique ce que je ne parviendrais pas à réaliser dans un lit ?

Il se trouve que j'ai beaucoup réfléchi à cette question. Car il m'arrive, de fait, de trouver fades mes ErreichPaar.jpgincursions musicales lorsque l'objet de mon amour n'y est pas associé. Ou que je n'ai plus autant le goût de les vivre quand nous sommes fâchés. Ce qui tendrait à prouver qu'à travers la musique, ma seule quête serait d'ordre amoureuse. Qu'elle serait donc dépersonnifiante. Et qu'elle aurait quelque chose de maladif. CQFD. Que je rompe, et quitte ce terrain étranger pour redevenir moi-même, et les choses reviendront dans l'ordre !

Me restera juste alors à savoir où se trouve mon authentique bercail...

La vérité est différente. Profondément différente. En fait, diamétralement opposée : c'est parce qu'il incarne une proximité rare avec le monde de la musique, que je suis tombé amoureux de ce bel inconnu, il y a trois ans. Au fond, il n'avait en lui rien de bien séduisant. Son corps était glabre, certes, doté d'un port droit, encore assez fin pour son âge, mais souvent flasque et terne. Son sexe était débraillé, d'un sombre troublant. La communication était pauvre entre nous, en raison de sa langue. Il avait mal au dos, soit. Et dans son œil scintillait une pâle couleur noisette un peu énigmatique. Mais surtout, il aimait la musique, avait étudié la musique, et... jouait de la musique. Ne l'ai-je pas d'ailleurs aussitôt nommé, ici-même, "mon violoncelle aux yeux couleur noisette", tant cette part d'identité a aussitôt compté pour moi ? Il avait cette noblesse, incommensurable à mes yeux, inestimable en tout point, et fondamentalement inaccessible à ma paresse, de jouer de la musique et d'en avoir étudié les principes. D'avoir une culture musicale abyssale et d'être ouvert à ses formes les plus contemporaines.

Et rien que ça en faisait à mes yeux un homme à part, digne de respect et pourquoi pas d'amour.

Je l'avais à peine croisé, qu'il incarnait déjà - même si c'était encore diffus à ma conscience - un idéal.

Car j'ai pour la musique l'instinct de la noblesse. Pour la musique classique, s'entend, plus que pour toute autre. Elle baignait en permanence la maison de mon enfance. Les dimanche matin étaient bercés de Bach, de ses cantates, de son Magnificat et souvent de ses Passions. Dès que mes parents eurent acquis une chaîne Hifi, France-Musique était diffusée en continu au salon, en tout cas en présence de mon père.

Nous allions enfants écouter dans les églises du Lot, l'été, des chœurs et des orchestres. Mon frère aîné, pétri de cet environnement, et nourrissant un goût précoce pour la chose profane, décalée et provocante, s'avalait à n'en plus finir des kurt Weil ou des Alban Berg, dont il avait érigé les œuvres les plus inaudibles au rang de monuments absolus.

C'est sans doute me voyant submergé par des passions dont j'étais incapable, et lassé de la médiocrité de huit années d'efforts à voir mon piano piétiner au stade d'une Romance sans-parole, que j'ai lâché l'affaire.

Mon adolescence m'a éloigné de cet univers. Mon amour pour le monde arabe m'a conduit à découvrir d'autres genres musicaux, d'autres timbres, aux couleurs orientales, et à les aimer. Puis mes premières années de jeune adulte me conduisirent vers une variété emprunte d'accents multiculturels.

Inconsciemment, la musique classique était rangée sur l'étagère d'une aristocratie patrimoniale, réservée à une élite, et de toute façon aux tarifs prohibitifs. Il ne devait guère rester que les concerts symphoniques de la fête de l'Humanité, et quelques CD de concertos redécouverts sur le tard, pour me garder en lien avec cet adamantin. Ainsi du Requiem de Mozart, du Concerto pour violon en ré mineur de Tchaïkovsky, par Anne-Sophie Mutter dont l'épaisseur du trait m'émouvait, ou des suites de Bach par Glenn Gould.

ivey22.jpgC'est à Budapest, dans les années 95-99, en même temps que j'acceptais de me vivre en homosexuel, que je revenais vraiment à cette grande musique, jouissant de concerts prestigieux dans l'auditorium de l'Académie de Musique Franz Liszt, où je me rendais seul, pour trois francs six sous à l'époque, ou y invitant des visiteurs de passage : les Tableaux d'une exposition, le Double concerto de Bach, les adaptations de Wagner par Litsz avec au piano Zoltan Kocsis, la Symphonie du nouveau monde de Dvorak... J'étais fier de retrouver, à peu de prix, ces émotions qui, je crois, me grandissaient. Il m'y manquait sans doute un guide, des conseils, quelques commentaires pour m'assurer dans mes jugements et percevoir le mystère lorsque, quelques fois, il se nichait dans des phrasés difficiles. Bartok me restait une énigme, à l'exception peut-être de ses danses roumaines. Ligeti et d'autres contemporains m'étaient étrangers malgré tout, et il était sans doute pour moi un peu frustrant de ne pas réussir à accéder à des émotions du côté plus actuel de la musique classique.

Oui, c'est cela, il m'y manquait un guide.

(à suivre)

Commentaires

J'ai vécu avec une musicienne classique, qui n'avait de cesse de m'expliquer (comme pas mal d'autres "musiciens" depuis) que je n'y connaissais rien en musique.

J'aime toujours Ligeti ou Bach, mais j'ai gardé de cette époque un certain agacement contre le côté "grande musique" - ie celle qui n'est pas bonne pour les petites gens, incapables de la comprendre.

La musique qui commence par un complexe d'infériorité, je préfère la laisser à ceux que ça amuse.

Écrit par : manu | 14 janvier 2011

Je ne me suis pas sûr qu'il y ait un problème de lit dans ton rapport à la musique. Mais ce rapport s'entretient d'une quête d'amour. La relation entre le père et son fils, et qui sait, une histoire de symétrie ?

Écrit par : estèf | 14 janvier 2011

-> manu -> ni grande, ni petite, évidemment c'est un abus de langage, et il ne faut y voir aucun jugement de valeur de ma part. J'essaie juste de comprendre pourquoi ce lien, pourquoi cette place, comment je me construis des héros...
-> estéf -> Écrivant ces billets, je viens de comprendre cette symétrie. Et aussi le rôle de mon frère, ce rival...

Écrit par : Oh!91 | 16 janvier 2011

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