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12 janvier 2011

l'homme est une femme comme toi et moi

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C'est un objet chorégraphique non identifié que proposaient après les fêtes Sylvie Guillem et ses acolytes Robert Lepage et Russel Maliphant, au Théâtre des Champs-Elysées : Eonnagata, une pièce toute entière construite autour d'un personnage énigmatique de l'Ancien régime, qui aborde sur un mode inattendu la question de l'intersexualité. Qu'y a-t-il entre un homme et une femme ? Les êtres sont-ils nécessairement homme ou femme, ou existe-t-il un continuum de combinaisons anthropomorphiques dépassant les catégories habituelles de la caractérisation sexuelle ?
 
Ce personnage, appelons-le Eon - puisqu'on le connaîtra, entre autre, sous le nom de Chevalier d'Eon - est donc né en quelque sorte Androgyne. "En quelque sorte", car déjà employer cette sémantique induit une certaine lecture de son profil.
 
Par des concours de circonstances qui m'ont échappé, son existence prend place dans l'histoire quand il se trouve convoqué par Louis XV pour être envoyé, en femme, à la cours de Russie, s'introduire auprès de l'Impératrice jusqu'à devenir sa confidente, et recueillir des informations de première main sur la réalité des capacités militaires russes, et les intentions belliqueuses de l'Empire.
 
Plus tard, après s'être accompli de cette mission avec succès, c'est en homme que le Chevalier d'Eon est envoyé à Londres, où Louis XV semble décidé à conduire en Angleterre une campagne invasive.
 
1eonnguillem.jpgLas, alors que l'opération semble en passe de réussir, une chute de cheval conduit notre homme à l'hôpital où les médecins découvrent avoir à faire... à une femme. Écartée alors de la cours d'Angleterre, rapatriée en France où son protecteur, devenu Louis XVI, lui accordera un Duché pour une retraite paisible et respectable, la Révolution française viendra la dépouiller de ses derniers atours.
 
Elle mourra finalement de vieillesse et d'indigence, quand, à l'autopsie, les médecins légistes lui découvriront des attributs... masculins.
 
Entre-temps, on l'entendra expliquer à Beaumarchais, venu à Londres s'entremettre des conditions de son rapatriement en France, que née fille, son père la dissimula en garçon pour une sombre histoire de succession. Mais on ne sait si cette version sera sincère ou relèvera d'une mythomanie destinée à obtenir la bienveillance du Roi au nom des égards dus aux femmes nobles.
 
Mais peu importe au fond la vérité historique. Ce qui nous est donné dans la création de Sylvie Guillem, dans un mélange de danse, de théâtre, de combats martiaux, de conte, de marionnettes, c'est la transcendance du genre.
 
Il y a naturellement de superbes figures chorégraphiques, des jeux de tables et de miroirs - nécessairement de miroirs - et à mi parcours, après l'accident de cheval, des mouvements étonnants de portés et de retournés à l'aide de longs bâtons de chaises à porteurs qui sont absolument saisissants.
 
Mais il y a surtout cet autre indéfinissable, cet homme d'où naît la femme et cette femme qui porte machine-a-faire-l'amour2.jpgl'homme. Les symboles les plus sexués dans le marquage mental changent de main et de corps, la jupe devient prison, les menstruations s'écoulent de l'entre-jambe d'un homme, l'effigie d'une geicha chaperonne ces perpétuelles métamorphoses où l'identité se perd parce qu'elle est simplement sommée d'être.
 
Évidemment, nos représentations encore archaïques sortent bouleversées de ce récit, raconté là à la façon d'une énigme, parce que la science a beau être passée par là, le genre demeure un sujet tabou, trop intimement ancré en chacun pour fonder notre condition sociale.

Et si la transgression est désormais admise dans l'orientation sexuelle, l'identité sexuelle a du mal à s'admettre autrement que masculine ou féminine. Le thème mérite des thèses. Peu d'anthropologues y travaillent. Mais le porter sur scène pour en constituer des tableaux chorégraphiques, alors là, chapeau bas Madame Guillem !

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Photo d'illustration : Gérard Hadders, sur Photo Verdeau (photo prélevée sans autorisation préalable, avec mes excuses à son auteur)

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