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05 janvier 2011

de l'art en général au désespoir en particulier

le baiser - Klimt.jpg

Revenons-donc à la musique, puisqu'ainsi l'ai-je annoncé...

Mathis le Peintre, d'Hindemith, avait été une étonnante découverte : y était posée la question de la destinée de l'artiste dans un monde en proie au chaos. D'abus en désabus, il finissait seul, sans amour, sans amis, sans rêve, délaissé jusque par son trop orgueilleux mécène.

Une autre découverte m'a confronté à ce même thème ces jours-ci à Bastille, sur un mode plus enjoué : Ariane à Naxos, de Richard Strauss.

Ariane à Naxos n'est pas un Opéra en deux actes : c'est une pièce lyrique constituée d'un prologue, et d'un opéra.

Dans le prologue, l'art se dispute avec lui-même, les hommes d'argent se jouant de ses enfantillages. Dans les deux représentations que j'en ai vues (quand on aime...), Sophie Koch y était lumineuse, dans Sophie Koch le compositeur.jpgle rôle du jeune compositeur exalté qui apprend quelques minutes avant le début de sa Première, sur injonction du conte qui est aussi son mécène et son commanditaire, que sa création se verra non seulement accolée à un autre spectacle, de danse légère, mais qu'il devra accepter, et accomplir, la fusion de son oeuvre avec le spectacle rival.

Les hommes de pouvoir en prennent pour leur grade, qui considèrent l'art comme devant se soumettre aux exigences d'un feu d'artifice, et non l'inverse, qui se croient capables de concevoir une programmation, parce que connaissant, eux, le goût du public, et qui prétendent même s'ingérer dans l'oeuvre une fois faite, jugeant une île trop déserte ou un chagrin trop désespéré. Les lois d'Hollywood et la tyrannie de l'audimat sont donc des inventions du tout début du XXè siècle (Ariane à Naxos a été créée entre 1912 et 1916).

Les rapports de l'art au pouvoir, de l'art à l'argent, de l'artiste à la notoriété sont au coeur d'un propos étonnemment contemporain, qui ne se prive pas d'égratigner les visions artistiques elles-même dans leur faculté à dénigrer les genres qui leur sont étrangers.

Puis l'opéra commence. La solitude inconsolable d'Ariane, cruellement abandonnée par son amant lassé jane archibald zerbinette.JPGThésée, se laisse peu débrider par les interventions scabreuses de Zerbinette et de ses quatre amants-danseurs. Mais la profondeur et la sensibilité ne se trouvent pas forcément le mieux là où elles se revendiquent le plus, et les cartes sont constamment redistribuées dans une étonnante altérité. Où est la vérité de l'amour : dans les cris déchirés de l'amante abandonnée, ou dans la philosophie futile de la danseuse dénudée, jouée là par la jeune prodige canadienne Jane Archibald à la colorature fascinante.

Ma mère s'est amusée de cet opéra. Elle en a apprécié les performances et n'a pas fermé l'oeil, sauf, à moitié, dans le duo final un peu longuet entre Ariane et Bacchus, lequel peine à se faire reconnaître comme l'incarnation salvatrice de l'amour : balourd, étouffé, parfois à la limite du déraillement vocal sur les notes les plus hautes (il m'a même semblé qu'il avait renoncé à chanter certaines phrases trop aiguës lors de la représentation du 30 décembre), on comprend qu'Ariane ait préfèré voir en lui le Seigneur de la mort et s'aventurer finalement comme tel à embarquer sur son vaisseau pour se libérer de son insurmontable peine.

A l'heure de mes représentations, surtout pour la deuxième, je ne te cacherai pas que le destin d'Ariane m'a mis en état de résonance. Ebranlé, en orbite autour de sa poésie tragique, dans la gravitation des déchirements mélodieux de l'orchestre, c'est tout mon désespoir qui se répandait sur scène, sous la baguette du décidément admirable Philippe Jordan.

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