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07 décembre 2010

sonate d'hiver

Mes séjours à Budapest sonnent toujours le réveil de quelques souvenirs peu glorieux. Je suis passé au marché de Noël samedi, avant l'opéra. Il neigeait. J'ai renoncé à y acheter une saucisse grillée, mais y ai trouvé un bonnet et un portefeuille. En descendant de la place Déak tér, je suis passé à côté du majestueux Kempinsky Hôtel et me suis souvenu de l'un de mes premiers amants, un Allemand, qui en avait été le jeune gérant. Très grand, et à l'appareillage impressionnant, il était marié - ou l'avait été - avait une petite fille qui vivait en Allemagne avec sa mère, mais pourtant assumait son homosexualité. Cette situation me paraissait incroyable, moi qui démarrais une double vie et ne concevais pas de sortie du placard. Son petit ami était un Américain, le représentant à Budapest du New York Times : raffiné, lunettes d'intello, une beauté à la Matt Damon et extrêmement puritain. Invités un soir, nous avions précédé notre dîner d'une prière de bénédiction. Après quoi, je connus mon premier plan à trois.

Auparavant, j'avais retrouvé Misi aux bains Király, un amant des premiers temps, lui aussi : oh! pas pour longtemps, c'est un spécialiste du zapping. Avocat d'affaire, expert en stocks exchange, son business prospère : il fait chaque année en dix mois le résultat des douze de l'année précédente. Il s'est offert un corps de culturiste.

J'ai repensé à Péter, mon premier amour hongrois, cadre dans une banque, qui a versé dans la politique plus pour sauver sa peau que pour tracer une destinée au monde, et qui a cessé de me donner des nouvelles.

Mon Dieu... dois-je être fier de tout ce gratin avec lequel j'ai fricoté ?...

Pendant deux jours, le soleil a refait son apparition. Le manteau de neige subsistait, parfois épars, et resplendissait. Je suis monté hier vers les hauteurs du château, retrouver un des plus beaux points de vue sur la ville. Pour la plupart, les groupes de touristes ne s'écartaient guère du bastion des pêcheurs et de l'Église Saint-Matthias, où je ne suis plus entré depuis des années, depuis qu'ils ont instauré une billetterie. Et je le regrette, parce que c'est l'église la plus chaude et la plus accueillante que je connaisse, chaque centimètre carré de ses mûrs et de ses colonnes y est peint. J'y ai parfois entendu de l'orgue et des chœurs.

La grande terrasse derrière le palais présidentiel était interdite d'accès, en raison de travaux ou du gel, je ne sais pas. Il régnait autour un grand calme. Je m'en suis approché, et me suis arrêté à proximité d'un vieux monsieur, à peine plus grand que la  normale, assis sur un banc, légèrement penché sur son accoudoir, les jambes rapprochées et les pieds projetés vers l'avant. Une statue comme on en trouve ici et là dans Budapest. A taille humaine et à hauteur de main. Sans promontoire ni grandiloquence. La posture de l'homme m'a ému. Je l'ai touché. Caresser son épaule m'a rassuré. J'ai tenté de voir de qui 134760109_ee7e875463.jpgil pouvait s'agir mais ne trouvais d'abord que le nom de l'artiste qui en a coulé le bronze. Et puis sur le banc de pierre, taillé mais caché sous une épaisse couche de glace, j'ai discerné "Zoltán Kodály". Une sonate pour violoncelle a commencé à me courir dans la tête. Comme un trop long silence.

Plusieurs mètres au dessous du muret, le flanc de la colline était immaculé. J'ai respiré quelques bouffées de ce paysage familier, le Parlement et l'Ile Marguerite dans ma perspective. J'ai regardé en contre-bas. Un instant m'a parcouru l'idée de tout arrêter. En finir là, maintenant, sans vieillesse, sans tristesse. M'offrir une fin écarlate dans un lieu que j'aime, à l'écart de tout, sans préméditation. Après tout, je n'ai rien fait de bien grand, mais n'ai rien de plus grand à accomplir. Pourquoi donc, et derrière quoi désormais courir ? Derrière qui ? La tâche blanche m'appelait. Maman, pensè-je, c'est juste mieux comme ça : j'ai tout donné de ce que j'avais, et ma vie fut déjà belle et pleine à côté de bien d'autres vies, alors... J'ai sorti mon sandwich au fromage et au salami, y ai mordu à pleine dents, et j'ai tourné autour de Kodaly. Arrête ! Arrête avec ta sonate pour violoncelle seul ! Donne-moi plutôt des rondo hongrois ou d'autres danses populaires ! Un destin !

Nous avons échangé vendredi soir des propos désabusés, avec mon ancien collègue irakien. Lui qui avait fondé sa vie sur le renversement de Saddam Hussein, voilà qu'il n'a toujours pas pu mettre le pied dans le nouvel Irak : pire qu'avant, pour la sécurité, pour les minorités, pour la corruption... Et dire que nous étions tant engagés, dans notre jeunesse tardive, emplis de la certitude d'être plus forts que tous les pouvoirs économiques.

Nous ne nous étions pas revus depuis douze ans. Sa femme a tenté de nous dire que le monde n'était peut-être pas tellement devenu pire, que c'est nous qui étions simplement devenus vieux, et avions perdu nos rêves. En fait, cette idée parfois m'apporte un peu de réconfort. Saint-Loup, un jour où il était de passage à Paris m'avait dit la même chose alors que je ne cessais de gémir sur nos espoirs perdus. J'aimerais tant qu'ils aient raison, que  je ne sois qu'un vieux con à l'instar de ceux que je dénonçais autrefois, et que les jeunes d'aujourd'hui aient à leur tour des combats et des rêves pour conduire le monde quelque part. Mais j'ai peur que les choses ne soient plus graves, hélas.

Mon ami travaille toujours comme ingénieur dans une société de construction. Il a du travail, ça va pour lui. Au fil des années, il s'est également fait un nom comme traducteur de romans ou de nouvelles Recto_etre_sans_destin.jpgdu hongrois vers l'arabe. Il m'a appris que c'est lui qui avait traduit en arabe le livre majeur d'Imre Kertész, prix Nobel de littérature 2002, Être sans destin. J'en ai ressenti une immense fierté, que je ne peux pas te décrire, tellement ce livre est grand, bouleversant, et à lire, absolument à lire. Kertész s'y efforce de retrouver ses yeux d'enfant, sa naïveté d'enfant, son ignorance d'enfant, son écriture d'enfant pour raconter l'horreur de holocauste à travers des événements qui s'enchaînent sans préjuger des suivants. C'est d'une force incroyable, à la hauteur d'un Primo Levy.

Peut-être d'ailleurs faut-il parfois replonger dans cette histoire là pour se rappeler que même lorsque les destins s'échappent, des forces jaillissent de l'humanité pour égayer le monde de quelques belles sonates et lui donner un fragile sursis.

Commentaires

"Après tout, je n'ai rien fait de bien grand, mais n'ai rien de plus grand à accomplir." pardonne moi mais n'importe quoi, sinon comme toujours un immense plaisir que de te suivre pendant tes promenades dans cette ville que tu aimes tellement. Qui a dit qu'il fallait faire du grand, de plus en plus grand, personne à ma connaissance, s'accomplir c'est déjà pas mal.

Écrit par : Bougrenette | 07 décembre 2010

Ce n'est qu'une petite partie de ton texte, mais paradoxalement - pardon Bougrenette - ça me rassure de lire ça. Il est des lieux où l'appel du large se fait soudain sentir. Enfin, se reposer, oublier... A jamais ? Dormir plutôt. Comme une belle au bois dormant, laisser filer le temps et ne plus penser à rien, un long moment. Car tu es comme cela, tu penses toujours, ta vie, la conscience des siècles, d'heurs et malheurs.
Et puis ça repart vers de nouveaux petits bonheurs, et puis des grands. C'est la vie, sur un petit coup de salami...

Écrit par : estèf | 07 décembre 2010

-> Bougrenette -> Personne ne l'a dit, en effet, ce qui n'empêche qu'on s'interroge parfois sur le sens de la vie, heureusement, non ? Et puis, va-t-en trouver des mots pour une mère, toi ! Comme ça en plus, dans une fulgurance !... Bisous ma douce !
-> estéf -> Tu sais, parfois, j'aimerais bien le trouver, le bouton off, dans un coin derrière mon cerveau. Il me joue trop de tours, quelques bons, mais surtout des mauvais. Si l'on pouvait parfois se décérébrer pour quelques heures, quelques jours ou quelques semaines... profiter sans penser, laisser libre cours aux instincts...

Écrit par : Oh!91 | 08 décembre 2010

Il n'y a pas de mal : -) je comprends sans adhérer estèf.

Dans son coeur mon Oh! pas besoin d'être grand.

Écrit par : Bougrenette | 08 décembre 2010

-> Bougrenette -> Je suis même tout petit petit, dans mon cœur. De jolis bisous enneigés pour toi...

Écrit par : Oh!91 | 09 décembre 2010

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