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06 décembre 2010

le peintre et la destinée du monde

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Je ne suis pas allé aux bains, hier. Après ma séance de natation et le postage de mon billet, j'ai rendu visite à ma belle famille, et puis j'ai emmené ma belle-mère et ma belle sœur au Palais des Arts de Budapest, inauguré en 2005 : je n'étais pas tant alors féru de grande musique, et n'y étais encore jamais allé.

J'ai découvert son grand auditorium Béla Bartók, tout en rondeurs boisées et chaudes, son acoustique prestigieuse, le confort de ses sièges, l'agrément des espaces communs, sa facilité d'accès. Il faut bien le dire, même s'il s'y passe plus de choses, Paris n'est pas si bien doté.

On y donnait le 2ème concerto pour piano de Rachmaninov. Oui, je sais, encore !... Mais je ne m'en lasse pas, je l'écoute tendu, en attente de perfection, me laisse surprendre par des accents inexplorés, ou agacer par des manqués inopportuns. Plusieurs fois hier soir, des frissons ont parcouru ma peau. Kovács Janos malade, c'est Zoltán Kocsis qui dirigeait l'orchestre, au joli nom de Concerto Budapest. La jeune prodige géorgienne de 23 ans Khatia Buniatishvili, "nouvelle venue dans le cercle des pianistes dont on parle" (lu ainsi dans Le Monde), nous a servi un piano décidé, qui m'a séduit par sa clarté.

Zoltán Kocsis, je l'avais entendu dans la magnifique salle de l'Académie de musique lorsque je vivais à Budapest il y a treize ou quatorze ans. C'est un pianiste d'une virtuosité hors norme, capable d'une densité stupéfiante dans l'interprétation de Wagner, adapté par Liszt. Je me dis que ce doit être fabuleux pour un pianiste pareil d'être à la baguette pour offrir à un soliste de la nouvelle génération l'accompagnement orchestral dont il aurait rêvé lorsqu'il était, lui, au piano. Et de fait, c'était hier soir, de loin, la version la plus intéressante que j'ai eu l'occasion d'entendre de ce concerto post-romantique. Ashkenazy et Lugansky ont été surpassés. A mes oreilles tout au moins.

Arnold_Böcklin_006.jpgLe programme comprenait les Tableaux d'une exposition : la fameuse adaptation par Ravel d'une partition de Moussorgsky, que Kocsis a dirigé avec subtilité - un mélange coloré de musique russe et de son français - ainsi qu'une autre œuvre de Rachmaninov, le court poème symphonique de L'île des morts - une découverte, entêtante et expressive - composée d'après une toile d'Arnold Böcklin (ci-dessus).

Ça me fait penser que je ne t'ai encore rien dit de Mathis le peintre, d'Hindemith, vu à Bastille le dimanche précédent, avec Bougre (*). J'y viens, parce que le sujet en était aussi une œuvre picturale : le retable d'Issenheim. La musique et la peinture s'y répondaient tout autant, mais plus que cela : l'artiste y interrogeait sa place dans le monde. Comment survivre à l'usurpation créatrice ?

J'ai tout de suite pensé que ç'aurait été un opéra pour mon frère. La mise en abîme de l'art, de son sens, de son rôle. Lui, le peintre, le féru de musique, le curieux de tout, qui derrière l'affirmation du goût est pétri de doutes, qui brûle une à une ses cimaises, c'est lui évidemment qui aurait du y être. Il aurait reconnu chaque détail du retable. Il aurait percé l'âme de chacune des destinées bibliques. Dans les accords comme dans les traits.

Qu'ai-je à faire, moi, de cette réflexion sur la légitimité de l'acte de création dans un monde livré à la violence ?

L'auteur du retable, peint près de Colmar entre 1512 et 3view210.jpg1516, est Mathias Grünewald. Hindemith, fasciné par l'expressivité des personnages, par la représentation effrayante des démons de la dévastation et la puissance compassionnelle du regard des vivants, a voulu comprendre ce qu'avait pu être la vie d'un homme capable d'un tel talent.

Son opéra nous plonge dans une Renaissance chahutée, à l'heure de la révolution luthérienne et des révoltes paysannes, en résonance avec l'histoire liturgique - objet de la peinture de son héros -, et avec son époque à lui, l'artiste contemporain incompris, contesté, dénoncé même dès l'arrivée des nazis au pouvoir en Allemagne.

Mathias peint pour un Cardinal aimé des Bourgeois de Mayence qui apporte soutien et prospérité aux arts. Le soulèvement paysan fait irruption dans sa vie. Il abandonne son art, devenu futile, pour s'engager aux côtés des révoltés. Mais les débordements violents, et derrière eux les calculs politiques, auront raison de ses illusions. Le Cardinal rejoindra le camp des luthériens, accomplissant un exemple pacificateur pour toute l'Allemagne mais, blessé par l'ingratitude d'une femme, refusera de se marier, conservant à sa conversion sa pureté spirituelle. Dépourvu alors de mécène et d'espoir, Mathias abandonnera ses biens pour finir seul, sans projet, laissant son retable à la seule mémoire des hommes. Crucifié.

L'Opéra d'Hindemith est une trajectoire de la lumière à l'ombre. Sonore dans ses premiers tableaux, il s'achève dans des sanglots lents, à l'harmonie dépouillée. La mise en scène d'Olivier Py, finalement moins fantasque qu'on ne pouvait l'attendre, nous accompagne dans cette douloureuse désillusion. On reconnait ses ficelles, déjà employées à Barcelone dans Lulu : des décors en perpétuel mouvement, qui te font passer sans heurt d'une scène à l'autre, l'intervention de personnages-jouets qui te tiennent à distance. Le premier acte réserve des agréables surprises, comme ces comédiens besogneux qui, tout en ombres chinoises hissent les éléments d'un décor, y prennent place reproduisant les scènes furtives Mathis_Gothart_Gruenewald.jpgdu retable. Les longs prologues musicaux de chaque tableau d'Hindemith sont une aubaine pour des metteurs en scène à la taille de Py. Honneur fut joliment rendu à la peinture. Dommage, vraiment, que mon frère manque ces choses-là !

Ces quatre heures étaient d'une grande profondeur, mais ne furent pas pour rien dans les pensées sombres de mon début de semaine, avant mon départ pour Budapest. Et il m'a fallu tout ce temps - et peut être cette interprétation de Rachmaninov, pour les digérer...

Puisque je te parle de peintres, avant-hier soir aussi à l'Opéra de Budapest, il y en avait un : dans La Bohême de Puccini, Marcello, alias Alik Abdukayumov, chantait de sa belle voix de baryton, et les voix étaient belles en général. La mise en scène était d'un classique achevé, les décors dans un carton-pâte que l'on croyait banni des scènes d'opéra, mais au milieu de ce kitch, dont Puccini s'accommode encore bien, l'interprétation sut me toucher, me faire rire ou me tenir en haleine.

D'autres que des peintres ou des musiciens peuvent-ils nous parler ainsi de la destinée du monde ?

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(*) et il reste des places pour les trois dernières représentations des 1er, 3 et 6 janvier.

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