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02 décembre 2010

entre deux B

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J'ai donc quitté hier soir les bains Rudas sans avoir touché un homme. Je ne sais pas bien si en me caressant, je fixais dans les yeux l'homme qui me faisait face ou la cabine dans laquelle il se trouvait, si c'est sa queue, dans son inconsistante croissance qui me faisait bander, ou la réminiscence des attouchements que j'y eus lorsque j'y rencontrais l'ami d'amour qui me poursuit - déjà trois ans et demi, mon Dieu ! - si le dégoût qui me prit venait de la bedaine du bonhomme ou de l'idée qu'il y soit, depuis, venu y rencontrer des rivaux, qu'il en rêve encore ou en conçoive l'inépuisable projet... Mais qu'étais-je, moi-même, venu y faire d'autre ?

Je suis rentré par le 86, comme autrefois. Dans la même nuit humide et pénétrante. Je suis descendu à Császár-Komjádi, comme avant. Comme avant, j'ai marché vers le feu, ai traversé la large avenue qui longe le Danube, ai continué sur le parking où samedi prendra place un petit marché misérable. J'avais face à moi l'immeuble où durant quatre ans j'ai habité, à la fin des années 90, et j'ai bifurqué vers la gauche, pour casser une petite graine dans un restaurant que je connaissais bien.

Le Poco Loco est devenu le Pata Negra. Effet de mode, sans doute. La déco aux tons chauds a laissé place à de sobres céramiques aux motifs bleus, les murs sont habillés d'affiches de corridas, on y sert à présent tapas et flamenco. J'y ai commandé une tortilla, puisqu'à Barcelone, j'étais passé à côté.

Ma foi, en dehors de quelques clichés en guise de référence, l'ambiance avait peu à voir avec celle des bars à tapas où nous sommes allés nous régaler à Barcelone le mois dernier. Mais puisque j'y ai été ainsi replongé par hasard, et que tu m'y as invité... partons d'un B à l'autre, de Budapest à Barcelone !

Vérification faite, Barcelone ne porte bien qu'un "n", même si mon index droit s'obstine à en taper deux, et je crois avoir trouvé l'origine de mon erreur : c'est Barcelonnette : là où mon frère a fait son service chez les chasseurs alpins, là où ma cousine a vécu pendant près de dix ans, là où ado nous allions faire un peu de ski... Rien à voir, donc !

Barcelone, j'y étais allé déjà trois fois. La première peu de temps après que mes parents eurent quitté IMG_4565.JPGla région parisienne pour revenir s'installer dans le sud. Sans doute à la toute fin du franquisme. J'en garde les souvenirs d'un ado traîné par ses parents : un soleil accablant, de la fatigue, de la soif, une lumière quasi aveuglante, quelques noms aussi de lieux mythiques auxquels il fallait rendre hommage et qui me sont restés, sans que je n'y trouve alors rien de véritablement sublime : Gaudi, Parque Guel, Sagrada Familia...

La seconde fois, j'étais déjà quelqu'un et je fus invité aux Jeux Olympiques, avec quelques centaines d'autres jeunes. Je logeais dans un hôtel de la Costa Brava, dans un immeuble avec piscine au milieu des baraques à saucisses pour touristes allemands alcoolisés. Je n'allais en ville que pour les compétitions et mon seul souvenir un peu fort, c'est la médaille d'or de Marie-José Pérec. Je ne me souviens même pas avoir reluqué des garçons lors de ce séjour-là.

La troisième fois, c'était à la fin d'un été humide, avec Igor et nos deux mamans. Une courte escale et deux nuits d'hôtel. Je me souviens avoir galéré pour garer la voiture, marché dans des ruelles sales, trouvé par défaut un resto sordide, mal dormi, et n'avoir rencontré dans la Sainte-Famille qu'un chantier étriqué et une ballade vertigineuse. Souvenir gris. Avec un Igor qui depuis dix ans cultive cette mémoire d'une ville à la réputation surfaite, au fond profondément sale et arrogante.

C'est donc finalement la première fois que j'allais vraiment à Barcelone. L'âme libre et le cœur en éveil. Plein du désir de trouver la ville belle et aimable. Et de m'y laisser surprendre. Certain d'y voir de belles choses.

IMG_4273.JPGLa plus belle de toutes fut sans aucun doute le Gran teatre del Liceu, en plein centre, où était donnée la nouvelle mise en scène de Lulu par Olivier Py, avec Patricia Petitbon dans le rôle titre, et un casting génial d'où il n'y avait aucune voix à jeter. Je m'y étais préparé pour recevoir ce spectacle comme un événement. J'en avais dompté les accents ingrats, j'avais pénétré l'intrigue, et chacun des personnages, je m'étais violé d'une certaine façon pour ne pas passer à côté de cet opéra, mythique bien que très ardu.

Je n'ai pas été déçu, ni de ces efforts, ni du monument. Magnifique ! Patricia Petitbon incarnait à merveille cette Lulu, femme libre et esclave à la fois, cruelle et rebelle, insouciante et dominante, tour à tour triomphante et décadente. Plus qu'un opéra de plus, ce fut une expérience, unique, dans un lieu chargé d'histoire, en plein coeur de Barcelone. Je crois que ce n'est pas demain que je vais oublier cet épisode de notre tourisme lyrique ! D'ailleurs, je le poursuis : samedi à Budapest, forcément plus classique, ce sera La Bohême et ça tombe bien, car depuis la Messa di Gloria du mois dernier, je commence à écouter Puccini autrement.

Le Musée Picasso était intéressant. J'y ai compris à quel point l'artiste avait passé sa vie à apprendre à dessiner comme un enfant. Fils de peintre, il avait acquis enfant, sans doute par mimétisme, toutes les recettes de l'académisme. A treize ans, il peignait des Rembrandt, et tout son parcours apparaît comme un désapprentissage. Avec des déstructurations obsessionnelles, comme celles qui lui firent dénaturer dans cent caricatures les Ménines de Vellasquez, dont beaucoup sont exposées à Barcelone. Mais l'Arleqin étant parti pour Los Angeles, l'absence de pièce maîtresse rendait la visite une peu décevante.

Le Palau de la Musica est un chef d'oeuvre de l'art nouveau, dont Barcelone est décidément une digne IMG_4332.JPGcapitale, mais c'est un piètre auditorium. D'ailleurs la programmation est plus le prétexte à l'accueil des touristes de passage que l'écrin à de vraies événements musicaux.

Notre séjour fut égréné de la visite de la Pedrera, d'un passage près des arènes, du croisement imperceptible des traces de Miro déposées dans la ville. Nous nous sommes offerts une petite tranche de flamenco un soir, dans une Bodega sans prétention où sont données trois représentations par soirée : si la nôtre fut brève, il y avait une exceptionnelle sincérité dans le chant déchiré et la guitare torturée de cette petite compagnie. Évidemment, au marché central, sur la Rambla, nous nous sommes dégustés des fruits de mer, accompagnés d'une mémorable poëllée de champignons au persil et à l'ail.

Après l'opéra, mais tout aussi majestueuse, ma plus forte impression de Barcelone reste la Sagrada IMG_4499.JPGFamilia. Vue de loin, toujours entourée de grues qui sont comme sa deuxième peau, je pensais retourner dans un chantier sans fin. Quelle erreur ! On y entre désormais comme dans une cathédrale, elle s'ouvre au visiteur dans une déferlante de lumières et de couleurs, les voûtes sont comme en déséquilibre, mais se confondent avec le ciel, pareillement constellées.

Ce soir, une neige épaisse tombe sur Budapest comme sur la moitié de l'Europe. L'immeuble a été en proie à une longue coupure d'électricité qui m'a renvoyé dans le couloir assister, depuis les grandes fenêtres de l'hôtel, à des entraînements de water-polo. J'étais dans ce même bain ce matin, pour mes premiers deux-mille mètres. Puis j'ai rendu visite à belle-maman, qui en était émue et m'a couvert de compliments, puis le gendre idéal est allé se perdre aux bains Király, où les rencontres sont moins aléatoires qu'au Rudas, bien que l'on passe son temps à y courir derrière des garçons qui en poursuivent vainement d'autres. Raccourci de la vraie vie. Lulu ! Je me demande parfois s'il est bien utile de s'acharner à reproduire ainsi, à petite échelle, les inconstances de la grande.

J'ai cette fois touché des hommes. Quatre. Pour quelques minutes ou juste quelques secondes. L'un d'eux a joui dans ma main sans que je m'en rende compte, deux m'ont écarté et un m'a ennuyé. Récitant, les yeux fermés, de récentes caresses échangées avec mon ami, je me suis fini tout seul. Ça tombe bien, c'est comme ça que j'avais conçu ce voyage !

Commentaires

Tu frises l'académisme... L'écriture est là pour codifier le verbe. Nous l'oublions dans la platitude du français alors que les langues méridionales nous laissent cette liberté. Ainsi donc, tes deux n donnaient une rondeur toute provençale à la cité catalane. J'aimerais te l'entendre prononcer !
Arrogante Barcelonne ou bien tellement à l'aise dans sa catalanité que tu en tires cette perception ?

Écrit par : estèf | 04 décembre 2010

-> estéf -> A la différence de Picasso, je pars de rien, et j'ai toujours l'impression d'avoir tout à prouver, et si je suis admiratif devant l'économie de moyens, je suis incapable de me l'accorder, et cours toujours derrière l'académisme - sans le rattraper, hélas !
Si, tiens, pour poursuivre la parabole aquatique : en nage, j'ai remarqué que plus on est à l'aise dans l'eau, moins on s'y épuise, on finit par connaître parfaitement l'ondulation à accomplir pour avancer, reculer, s'orienter, négocier un virage... Je ne sais pas si je serai jamais avec les mots comme un poisson dans l'eau...
Quant à l'accent, il n'y a bien que sur le papier qu'il m'en reste quelque chose !!...

Écrit par : Oh!91 | 04 décembre 2010

Mais tu es bien déjà comme un poisson dans l'eau avec les mots. Aurions-nous besoin de t'en persuader ?
J'avais beaucoup aimé le musée Picasso, avec la chance de voir de Paul en Arlequin. Enfant, je trouvais assez ridicule cette chèvre cubiste reproduite dans notre livre de lecture. Et là, tout s'éclairait enfin...

Écrit par : estèf | 04 décembre 2010

-> estéf -> Ah! les musées...!!

Écrit par : Oh!91 | 04 décembre 2010

comme beaucoup j'ai découvert Barcelone l'été.... j'y suis retourné il y a 3ans pour la fin de l'année et ça a été un régal, y compris de visiter cette extraordinaire Sagrada Familia...

Écrit par : Francis | 07 décembre 2010

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