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27 novembre 2010

du foutre parfumé

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Il y avait du beau monde, mercredi dernier, au Théâtre de l'Odéon, du people. Il faut dire que Jeanne Moreau sort désormais peu sur scène. Les cent ans de la naissance de Jean Genet lui donnaient l'occasion d'une apparition à contre-temps, dans un duo inattendu avec Etienne Daho autour de l'un des textes forts de la poésie française : Le condamné à mort. Dit, chanté, accompagné, introduit par un court texte de Sartre, cet objet artistique non identifié qui vient de donner lieu à un album qui fait événement par son caractère iconoclaste, s'avère être un bijou rare. Seuls les initiés pouvaient se procurer des places pour seulement deux représentations à guichets vite refermés.

C'est ma bogopote feekabossee qui m'avait refilé le tuyau, désolée de ne pouvoir elle-même être à Paris pour qu'on s'en fasse une sortie commune, mais qui a régalé Yo, Bougre et mon ami d'amour, tous conscients de leur privilège et heureux d'être là.

Objet est bien le mot. Résultant de tensions sourdes qui n'ont besoin de nul extravagance pour transpercer l'obscurité du théâtre. Une voix rauque, presque éteinte, au souffle pourtant étincelant de vie, et une autre pure, lisse, de demi-miel, à la mélodie sans emphase. Une poésie aux mots crus, déchirés, portant en eux la cicatrice du palpitant désir de l'innocence, déparés des fioritures morales fabriquées par une société frustrée, affranchis plutôt que provocants tant ils en paraissent ignorants.

L'âme de Genet, de celui qui est entré en littérature par l'obscénité sublime, faisant le premier d'une bite en érection ou d'un jet de foutre non une fantaisie d'élite, reléguée aux dessous des manteaux de salons, mais une poétique clamée, au garde-à-vous en tête de ligne d'une œuvre d'abord et avant tout profondément humaniste.

moreau-daho.jpgL'évocation biographique de Genet par Sartre, lue par Jeanne Moreau dans les premières lumières du spectacle, retracent la trajectoire du poète, relégué aux confins de la société du bien et de celle du mal, et que l'enfance acculait au talent.

Il ne peut être que très présomptueux d'écrire sur ce moment, si précieux, sur cette perle brillant sous l'échafaud. J'ai déjà un peu honte de ces quelques mots en trop.

La seule chose qui est sûre, c'est qu'un jour, bientôt, souvent, tout le temps, je pourrais dire, nous pourrons dire : "j'y étais".

Extraits :

(...)

J'ai tué pour les yeux bleus d'un bel indifférent
Qui jamais ne comprit mon amour contenue,
Dans sa gondole noire une amante inconnue,
Belle comme un navire et morte en m'adorant.
 
Toi quand tu seras prêt, en arme pour le crime,
Masqué de cruauté, casqué de cheveux blonds,
Sur la cadence folle et brève des violons
Égorge une rentière en amour pour ta frime.

Apparaîtra sur terre un chevalier de fer,
Impassible et cruel, visible malgré l'heure
Dans le geste imprécis d'une vieille qui pleure.
Ne tremble pas surtout, devant son regard clair.
 
Cette apparition vient du ciel redoutable
Des crimes de l'amour. Enfant des profondeurs
Il naîtra de son corps d'étonnantes splendeurs,
Du foutre parfumé de sa queue adorable.
 
Rocher de granit noir sur le tapis de laine
Une main sur sa hanche, écoute-le marcher.
Marche vers le soleil de son corps sans péché,
Et t'allonge tranquille au bord de sa fontaine.

Chaque fête du sang délègue un beau garçon
Pour soutenir l'enfant dans sa première épreuve.
Apaise ta frayeur et ton angoisse neuve,
Suce son membre dur comme on suce un glaçon.
 
Mordille tendrement le paf qui bat ta joue,
Baise sa tête enflée, enfonce dans ton cou
Le paquet de ma bite avalé d'un seul coup.
Ètrangle-toi d'amour, dégorge, et fais ta moue !

Adore à deux genoux, comme un poteau sacré
Mon torse tatoué, adore jusqu'aux larmes
Mon sexe qui te romp, te frappe mieux qu'une arme,
Adore mon bàton qui va te pénétrer.

Il bondit sur tes yeux; il enfile ton âme
Penches un peu la tête et le vois se dresser.
L'apercevant si noble et si propre à baiser
Tu t'inclines très bas en lui disant: "Madame "!

Madame écoutez-moi ! Madame on meurt ici !
Le manoir est hanté ! La prison vole et tremble !
Au secours, nous bougeons! Emportez-nous ensemble,
Dans votre chambre au Ciel, Dame de la merci !

Appelez le soleil, qu'il vienne et me console.
Étranglez tous ces coqs ! Endormez le bourreau !
Le jour sourit mauvais derrière mon carreau.
La prison pour mourir est une fade école.

(...)

 

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Commentaires

C'était étincelant et surprenant, Genet inconnu pour moi, les mots m'ont frappé violemment, le duo est parfait, trop court ou trop fort je l'ignore, à la fin j'étais encore dans l'attente. Encore merci à toi, jamais je ne regrette ces découvertes.

Écrit par : Bougrenette | 27 novembre 2010

Pfiouu ! J'en ai des frissons tellement je suis contente de lire ce que je viens de lire.
J'en étais sûre, j'en étais sûre !
Le jour où je t'ai dit, j'aime ce type, je l'aime du fond des tripes, il y a un truc de toi dans lui. Les mots, la révolte, le regard aussi, ha oui mon grand, le regard !
Bref, tellement heureuse pour vous que ça me fait presque moins râler de l'avoir loupé.

Merde, je veux vivre à PARIS moi !
Bougrenette, promis je suis heureuse que tu te sois régalée aussi.

Écrit par : feekabossee | 27 novembre 2010

j'attends l'anniversaire de mon homme le 4 décembre pour écouter le CD de Daho-Moreau que j'espère avec impatience. Dans l'intervalle, tu as un peu assouvi ma soif par le récit de ta soirée. Merci à toi.

Écrit par : arnaud | 27 novembre 2010

Écris nous justement !

Au fait, j'étais l'autre jour dans un couloir glacial du métro quand nous parlions de ce spectacle, et de Jeanne. J'arrive où tu sais, elle était à l'écran... curieuse coïncidence !

Ton illustration me suggère un lien.

PS : entendu tout à l'heure sur radio classique, "une partition est comme un texte sacré, si on la suit à la lettre, on fait de l'intégrisme", j'ai pensé à toi.

Écrit par : estèf | 27 novembre 2010

-> bougrenette -> Pour moi, Genet n'était pas une découverte, mais le condamné à mort, oui. Et au fond, chaque fois qu'un artiste s'empare d'un sujet, il te remet en situation d'avoir à la redécouvrir. Dieu fasse que nous ne soyons jamais blasés !
-> feekabossee -> Fallait bien te faire ravaler ton "grrrrr !" ! Crois-moi, on peut vivre à Paris et passer à côté de tout ça ! Quand je repense à toutes ces années où ma tête n'avait plus de curiosité, où je ne recherchais plus que le confort douillet de mon intérieur, sans envie de culture ni même de loisirs... C'est beaucoup les rencontres de la blogo qui m'ont rouvert ces horizons : Yo, Bougre, Fiso... puis évidemment pour la grande musique mon violoncelliste préféré. Tu n'oublies pas : pour ta prochaine montée à Paris, on se dégottera un truc sympa, juré !
-> arnaud -> Ce sera un super cadeau : sans regret assurés. Un truc à s'écouter dans le noir, au volant de sa voiture...
-> estéf -> Comme quoi, nous ne cessons de nous rencontrer - souvent à travers les grands noms de la chanson française, tu as remarqué ? C'est assez vrai ce que tu as entendu sur les partitions : j'aime quand l'interprète y insuffle quelque chose de personnel. Mais parfois, dans cette chose de personnel, il y a des tentatives pour se dépouiller des interprétations entendues pour tenter de retrouver l'esprit du compositeur, ses intentions profondes, et cette quête, comme une ascèse, a quelque chose de sublime. Glenn Gould y parvenait à merveille avec Bach...

Écrit par : Oh!91 | 28 novembre 2010

Sa voix si fatale, son beau visage pâle
M'émurent plus que jamais.

Écrit par : estèf | 28 novembre 2010

ému par les fleurs de Jean, la voix de Jeanne
& par le chant d'Etienne
(qui n'a jamais été aussi libre, libéré ?)
belle soirée effectivement
nous y étions le 24 également
pour les absents
le CD livret est hautement recommandable
et pour les néophytes
Saint Genet est in folio ....
et "sur mon cou" ....

Écrit par : olivier | 29 novembre 2010

-> estéf -> "Je me suis soûlé en l'écoutant. L'alcool fait oublier le temps...."
-> olivier -> Comme quoi, l'on peut se rencontrer sans le savoir dans les endroits les plus insolites... Qui dit que...? Ah non, pas ça quand-même !...

Écrit par : Oh!91 | 29 novembre 2010

Genet, Moreau et Daho... c'est plus qu'un rêve!
Je suis heureux de savoir que tu as eu la chance d'être là! :)

Écrit par : St Loup | 30 novembre 2010

Tu as vu la Dame? Quel privilège.

Pourquoi vivre à Paris si ce n´est pour s´y ennivrer d´art, de beauté, de mémoire. Aucun intérêt.

Et puis dans notre mémoire commune, Genet, c´est encore un souvenir des années WajDi...

Écrit par : zarxas | 01 décembre 2010

-> St Loup -> Merci. J'y ai bien pensé à toi car on n'entre pas dans un temple pareil de littérature française sans la certitude que tu y rôdais quelque part ;
-> zarkas -> Et d'ailleurs, ce Yo, qui m'y accompagnait, il y est dans cette même histoire, à une place privilégiée, d'ailleurs. Il y a trois ans que nous avions conçu le projet d'aller ensemble nous voir un Genet au théâtre. C'est Jeanne Moreau et Étienne Daho qui nous l'auront servi, ça valait le coup d'attendre !

Écrit par : Oh!91 | 01 décembre 2010

Yo? C´est Yohan? Wouaahh, ça commence à ressembler à une réunion d´anciens élèves! Et avecWajDi dans le rôle du prof (à la retraite), ça lui plairait, ça!
Parmi mes éternelles résolutions de Nouvel An figurera celle de venir plus souvent à Paris, et moins surbooké que d´habitude. En attendant, je t´écrirai bientôt les détails de mon passage à la fin du mois. Peut-être me trouveras-tu une autre perle à admirer ensemble, ou pourrais-tu convoquer une réunion du Club des Bloggeurs Disparus?

Écrit par : zarxas | 02 décembre 2010

-> zarxas -> Donne tes dates dès que possible : je te jure que tu n'auras pas à le regrtetter !

Écrit par : Oh!91 | 02 décembre 2010

Merci pour votre lien sur mon article " Le condamné à mort".

Je suis ravi de découvrir votre blog.

Écrit par : Elsasstar | 15 décembre 2010

-> Elsasstar -> C'est moi qui vous remercie, vous avez fait un remarquable travail... Soyez le bienvenu !

Écrit par : Oh!91 | 15 décembre 2010

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