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04 novembre 2010

saloperie de crabe !

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Comme mon père, elle aura fait les choses dans l'ordre, et aura attendu le jour des morts, dents serrées de douleur, pour lâcher prise. Tante Margot s'en est allée avant-hier, laissant Menem, mon ami de toujours, le fabuleux amour secret de ma sage jeunesse, orphelin inconsolable.

Il convulsait au téléphone, hier matin. Lui, l'homme droit, l'homme robuste, aux cuisses épaisses, au torse large, à la voix tonique. Lui, mon héros, mon mentor, mon modèle, l'idole de mes vingt ans, il était hier comme un tout petit enfant, gourmand de ses larmes, le timbre éteint.

Sa mère était tout. Une mère est tout. Elle était son lien à sa terre, à ses trésors. Elle était sa protectrice et lui son protecteur. Elle avait la rigueur et la droiture, mais surtout une infinie prodiguialité.

Cette femme aura été une deuxième mère, elle m'accueillait chaque fois comme son propre fils, prenant soin de moi, veillant à ce que je ne manque de rien. Le meilleur de la cuisine libanaise profusait à sa table. Elle demandait toujours des nouvelles de toute la famille. On aurait dit que savoir son fils préféré en ma compagnie la rassurait. Nos familles se rendaient visite à Noël.

Les chemins de l'exil, elle n'en était encore qu'à les explorer à cette époque. Et les chemins du deuil. Au moins leur exode allait-il valoir la vie sauve et un répit à chacun de ses six enfants. Menem l'aidait à comprendre ce qui se jouait dans cette guerre absurde qui n'en finissait pas. Il avait les outils de l'analyse, il décryptait. Avant de fuir la guerre, c'est à la rage haineuse qui abominait son propre camp que cette chrétienne maronite avait dû échapper, avec toute sa famille. Chrétiens bannis par des chrétiens, menacés de mort par les phalanges fascistes de la clique des Gemayel, ils abandonnèrent leur belle et grande maison et la montagne où Menem avait appris le goût de la nature, traversèrent la Turquie et la Bulgarie en train, furent dépouillés au passage et finirent dans un foyer sonacotra de la banlieue de Marseille.

Une trajectoire anonyme, comme notre monde en produit tant dans la pâle indifférence des humbles. Mais où parfois se produit la rencontre.

Cette femme à l'accent lumineux reste ainsi indissociablement associée à ma relation quasiment amoureuse au Liban, à la Palestine, et elle a sans doute beaucoup fait pour que cet Orient incarne à mes yeux, et devant l'éternité, la générosité absolue.

Je m'en vais ce matin vers le grand sud, par le train, retrouver la tribu peinée, celle que j'avais rencontrée il y a vingt-sept ans alors qu'elle venait juste de perdre son patriarche, dans les mêmes douleurs que celles qui viennent de prendre leur mère. Alors que Beyrouth avait résisté à 90 jours de siège et que le Sud-Liban commençait une longue occupation de presque dix ans. Le cancer avait été plus sournois que la guerre. Je m'en vais retrouver mes premières amours, mes premières flammes, mes premiers combats, mes premiers regards sur le monde. Je m'en vais retrouver ma jeunesse pour en faire définitivement le deuil. J'ai fait le plein de larmes. Pourvu que je sache en retenir quelques unes.

Menem a aujourd'hui trois filles, toutes jeunes encore, et menues. La mort de leur grand-mère est un signal. Elles tiennent à présent dans leurs mains malhabiles un bien précoce flambeau. Ce soir, au Théâtre des Champs-Elysées, le Quatuor Hagen interprètera la jeune fille et la mort, de Schubert. J'avais des tickets et aurais dû en être, mais je suis sûr que sa douce et cruelle musique m'accompagnera néanmoins.

08:17 Publié dans divers | Lien permanent | Commentaires (6)

Commentaires

Amitié et toussa...

Écrit par : Nicolas | 04 novembre 2010

saloperie de crabe...

Écrit par : gael | 04 novembre 2010

Tu as toute mon affectueuse sympathie.

Écrit par : Fauvette | 04 novembre 2010

-> Tous les trois -> Merci à vous. Si je pouvais, j'en ferais part à Menem, tiens !

Écrit par : Oh!91 | 05 novembre 2010

C'est con, mais c'est souvent quand on est dans ce genre d'émotion qu'on produit les plus beaux papiers.
Il est beau ton article.
Bisous.

Écrit par : feekabossee | 05 novembre 2010

-> feekabossee -> Merci, c'est vrai. Il n'y a que les poètes pour être sublimes aussi dans le bonheur. Merci à toi...

Écrit par : Oh!91 | 06 novembre 2010

Les commentaires sont fermés.