Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

26 septembre 2010

le rêve continue

Barcsay-Jeno.jpg

Ce rêve-là finira trop tôt pour que tu le laisses se dissoudre dans des draps blancs. Ce lundi est comme les autres, les Hongrois se lèvent à l'aube, la ville s'anime dans la nuit. Tu as hâte d'aller la rejoindre, marcher dans ses rues qui incarnent par leur désuétude patinée le romantisme mélancolique par excellence. Tu n'es pas loin de Yourcenar.

Une journée pour un rêve, c'est court, il te faut t'en repaître.

Pourquoi ne commencerais-tu pas par l'ancien ghetto juif ? Après tout, tu es tout près, et il n'est que 8h 30. Tu rejoins le cours Ferenc Lizt, que tu prolonges par la rue des luthiers pour rejoindre la place Klauzal. De là, tu files à droite en direction de la Synagogue - la plus grande d'Europe à ce jour.

Certaines façades restent burinées par des éclats d'obus ou des balles perdues de la dernière guerre, des bâtiments refaits à neuf les côtoient.

Le fonds de l'air est mordant, tu réajustes ton écharpe et te protèges de la brise humide. Tu n'iras pas voir la Basilique Saint-Étienne, il te faut faire des choix. Tu préfères rejoindre le Pont des Chaînes, en passant par la place Deák, la place Vörösmarty - où tu t'arrêteras prendre ton dix-heures (le tíz órai, sorte de quatre-heure matinal, est ici une institution), un café viennois et une pâtisserie. Chez Gerbaud, concession nécessaire aux clichés, tu t'arrangeras pour visiter les toilettes qui sont une leçon à l'hôtellerie parisienne !

pont des chaînes.jpgLa vue sur Budapest, dans ta traversée du Danube, ne te laissera pas indifférent. A droite, le pont coudé Marguerite, encore en travaux, et le Parlement, à gauche la citadelle, et face à toi la colline du château. Mais tu n'as pas encore la vision panoramique sur la ville. La perspective, c'est là-haut que tu iras la chercher, en empruntant le funiculaire, par exemple, ou bien si le temps s'est levé et que tu veux te décrasser du voyage, en montant à pied à travers les sentiers de la colline. Les arbres sont déjà bien roussis, mais les feuilles d'automnes n'ont pas encore commencé à tomber. Il y faudra, dans quelques jours, le redoux de l'été des vieilles dames.

Derrière le palais présidentiel se trouve l'esplanade d'où la vue sur Budapest est la plus belle. Je te laisse à ta contemplation.

(...)

Évidemment, une journée c'est court pour s'offrir une parenthèse muséale, mais la Galerie nationale, installée dans le Château, est dense, et les collections du XXème siècle d'avant-guerre témoignent richement de la créativité hongroise d'alors. Allez, offre-t-en une petite heure de visite. Ton déjeuner attendra. Quelques sandwichs à la hongroise en mode tartine, que tu pourras même acheter au buffet des bains Rudás, feront l'affaire.

Le Rudás, ça tombe bien, c'est le lundi qu'il est ouvert pour les hommes. Dommage pour le Király, où tu aurais trouvé la même atmosphère tamisée sous une même voûte turque en pierre, mais aussi des garçons ouvertement en demande de caresses ou de rencontres ! Au Rudás, les jeux sont plus subtiles, ce ne sera sans doute pas pour te déplaire. C'est là qu'il y a trois ans j'ai rencontré, dans des conditions rocambolesques - qui doivent te rappeler à quelques règles de prudence - l'homme qui concentre jusqu'à aujourd'hui mon attention et mes peines. Perçois-tu, à l'affût, le jeune fantôme de son regard, apitoyé mais tendu vers sa proie ?

Tu y arriveras soit à pied, soit par bus, par le 86, après être redescendu de la colline. Il se trouve juste à l'amorce du grand Pont blanc Élisabeth. 16h est une bonne heure pour y arriver. Tu n'y auras amené ni maillot, ni serviette. Ici l'on se vêt d'un pagne et l'on se sèche d'un drap, fournis par l'établissement. Récemment refaites à neuf, les installations rudas fürdö.jpgsont propres, les matériaux sont chauds. Et l'ambiance est saisissante. Ce n'est pas un établissement gay, mais... Tu alternes les bains et les températures. Parfois tu vas dans les vapeurs, parfois dans le sauna sec, puis tu t'immerges sans question dans le bain le plus frais, avant de te refaire un parcours à chaleur croissante. Le délassement te gagne. Ton corps svelte, ta peau brune, ton regard profond attirent quelques sourires. Un homme ici, un autre là, laissent discrètement apparaître un désir à ta vue. Tu lâches prise. Tu décides que quoiqu'il arrive, tu reviendras à Budapest.

(...)

Il n'est pas loin de 20h quand tu sors. Le pont Elizabeth est trop long, trop exposé au vent pour que tu l'empruntes. Tu préfères, prendre à droite, longer la falaise du Mont Gérard, sentir sa proximité rassurante, même si elle vient rarement à fleur de main, à cause d'une grille qui fait obstacle. Arrivé place Gellért, tu prends le temps d'admirer le célèbre hôtel thermal de luxe, puis sur la gauche tu t'engages sur le pont Szabadság. Tu remarques en arrivant de l'autre côté du Danube, sur ta droite, la grande halle, due à Gustave Eiffel, qui accueille le marché du centre. Tu ne sais pas si tu auras demain à l'ouverture le temps d'y revenir. A gauche, juste en face, tu t'engages sur Váci utca. La rue n'est déjà plus trop animée. La marche et la chaleur des bains t'ont creusé, alors tu t'arrêtes au numéro 67, au Fatál, une adresse qui fut autrefois branchée, renommée pour ses plats gargantuesques, et qui s'est un peu endormie sur ses lauriers. Un lundi, le service sera peut-être assez rapide.

As-tu à présent convenu d'un rendez-vous, pour un dernier verre avec l'homme qui t'a abordé aux bains ? Sinon, retournant sur le quai du Danube, tu pourrais t'en offrir un -de verre - au Capella, un lieu tatoué sur ma peau au fer rouge, où je rencontrais Igor il y a bientôt 13 ans, lors d'une nuit de la Saint-Sylvestre. Où je m'autorisais, onze ans plus tard, pour une autre nouvelle année quand je trompais l'oubli, des déhanchements coquins entre deux hommes à qui il me plaisait de plaire. Tu pourrais aussi, te rapprochant de la place Kálvin Tér, aller jeter un œil rue Magyar utca, au numéro 42. L'Action bar est l'un des tout premiers lieux gays de Budapest. Lorsque je vivais là-bas, à la fin des années 90, c'était presque le seul. J'y étais passé, une fois, encore honteux de mon état, et n'avais osé passer la tête.

Le tramway 47, ou le 49, te ramènera à Deák Tér, et de là tu choisiras sans doute de rejoindre ton hôtel à pied, remontant par Andrássy utca pour fixer l'Opéra dans ton regard, et profiter de la perspective vers le monument aux héros.

Le lendemain matin d'ailleurs, qui signera la fin du rêve, la fin de ce rêve-là, tu n'auras guère de temps avant d'aller chercher ton vol à la mi-journée. Peut-être est-ce justement à la place des héros que tu te rendras, décrypter les mille ans de histoire du pays à travers son statuaire, dégager ton esprit d'inutiles visions, pour commencer à te reconcentrer sur l'objet de ton séjour est-européen.

Peut-être cela va-t-il t'étonner, mais t'inviter à pénétrer ainsi mon rêve, à le vivre jusque dans ses détails insignifiants, m'a donné l'occasion de faire un peu de ce voyage interdit.

Un voyage virtuel où je poursuis une chimère tenace sans risquer de la croiser. Je ne sais si c'est un contre-point ou une revanche. Un soulagement, assurément. Alors, je me dois de t'en remercier, en attendant que tu me dises, toi, bientôt, ce que tu en auras fait.

00:08 Publié dans divers | Lien permanent | Commentaires (15)

Commentaires

J'aime comment vous racontez votre Budapest et je me surprends à penser "comme j'aimerais qu'il m'y emmène et me la fasse découvrir !" même si votre coeur vous porte dans des endroits où une femme n'y aurait pas sa place.

Écrit par : Gicerilla | 26 septembre 2010

C'est superbement décrit. Rien qu'en te lisant on sent une certaine mélancolie. Il faudra que j'aille visiter cette ville.

Écrit par : Gouli | 26 septembre 2010

quand le rêve devient invitation au voyage,
quand le voyage est un rêve,

une nouvelle fois quel talent

Écrit par : Gilles | 26 septembre 2010

-> Gicerilla -> Dans ces lieux, ce n'est pas tant mon cœur, qui m'y porte, mais ma b... Mais rassurez-vous : un séjour à Budapest, c'est toujours malgré tout 90 % d'activités totalement mixtes !
-> Gouli -> Vas-y, cours-y : tu ne le regretteras pas. On trouve des billets très bon marché, sur easyjet ;
-> Gilles -> Merci pour le talent, mais il n'y a pas trop de mérite : le rêve, le désir, le manque même sont si puissants et si intenses...

Écrit par : Oh!91 | 26 septembre 2010

Quand est-ce que tu publies ton guide sur Budapest ? Je suis sûr que tu le ferais un carton, pas forcément chez les garçons qui aiment les garçons...

Écrit par : arnaud | 26 septembre 2010

j'ai passé un petit 72h à Budapest...à te lire je n'ai rien vu....et envie d'y retourner...

Écrit par : Francis | 27 septembre 2010

-> arnaud -> Et s'il me plaisiait de l'écrire, ce guide, mais pour toi, rien que pour toi et pour les quelques happy few qui me rendent visite par ici !?!
-> Francis -> C'était donc avant de me connaître... J'ai d'autres amis qui ont "raté" leur Budapest : partis sans préparation, mal tombés, mal informés, mal mangé... Quel dommage !

Écrit par : Oh!91 | 28 septembre 2010

merci O
quel plaisir de revoir ces images
en marchant sur les traces de tes mots
Szecshényi, Rudás, Király
ces noms comme un mandra
je vais planer toute la journée
Kálvin Tér, j'y ai dormi il y a quelques années
je ne sais pas pourquoi je redoute d'y retourner
comme si j'avais peur d'y éprouver mon rêve
la réalité (surtout politique) semble assez brune
ai-je tort de m'inquiéter ?

Écrit par : olivier | 28 septembre 2010

-> olivier -> Tu n'as pas tort de t'inquiéter, mais tu as tort de renoncer. La réalité n'est ni plus ni moins brune que chez nous. On fait tout un plat de la percée de l'extrême droite, à chaque élection hongroise, mais bon an mal an, elle demeure à un étiage bien plus faible que notre Front National. Alors oui, derrière la douceur de vivre et la tendresse des relations humaines, il y a un racisme anti-tsygane totalement banalisé, et surtout il n'y a pas en face, comme au moins nous avons en France, un mouvement anti-raciste ou pour faire contre-poids... Mais bon, il y aurait beaucoup à dire de la réalité politique hongroise, mais le pays, ses lieux et ses gens, sont toujours un tel plaisir à retrouver !

Écrit par : Oh!91 | 29 septembre 2010

Dear O
je ne renonce jamais, je retournerai à Budapest
pour retrouver cette "douceur de vivre et la tendresse des relations humaines" que tu décris si bien
en fait je m'inquiétais pour eux, surtout
pour les tensions que j'avais perçu
pour les ravages de l'avancée du libéralisme
tu aurais le temps, l'envie, de nous en dire un peu plus sur
la réalité politique hongroise ?
au plaisir de te lire

Écrit par : olivier | 01 octobre 2010

-> olivier -> Ma foi, je suis loin de la politique hongroise, aujourd'hui. je me souviens d'un époque où je m'étais intéressé aux minorités, à la demande d'un mensuel, mais depuis mon retour en France, je suis cela de loin, à travers les oreilles de la famille d'Igor, dont je ne sais pas bien si elles sont représentatives. J'avais fait dans l'été 2007 une chronique intime et sociale, autour de mes retrouvailles avec Zoltan : as-tu lu ces billets de la catégorie "Zoltan, l'amant romantique ?" Tu y trouveras à défaut d'analyse politique un portrait sociétal je crois assez fidèle. Et même si c'est aujourd'hui que la Hongrie vote (comme le Brésil), 2007, c'était hier...!
Au plaisir de te retrouver ici.

Écrit par : Oh!91 | 03 octobre 2010

Magnifique ce récit de retrouvailles multiples !

"au plaisir toujours renouvelé de te lire"

merci

Écrit par : olivier | 06 octobre 2010

-> olivier -> Je suis content que tu sois allé lire ce récits "des premiers jours".

Écrit par : Oh!91 | 07 octobre 2010

Du rêve au cauchemar...je pense que tu dois être en communication avec tes amis hongrois avec la catastrophe qu'ils vivent... bon courage à eux....

Écrit par : Francis | 08 octobre 2010

-> Francis -> Non, je n'ai pas de nouvelle de mes amis hongrois, d'autant que mon Igor est en voyage actuellement... Mais je suppose leur inquiétude et leur colère devant la progression des boues rouges...

Écrit par : Oh!91 | 09 octobre 2010

Les commentaires sont fermés.