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20 septembre 2010

et maintenant, voilà l'ethno-délinquance...

maliens.jpg

La presse fait grand bruit des travaux d'un chercheur au CNRS, Hugues Lagrange, qui ont même eu droit la semaine dernière aux honneurs du 20h de France 2 - où on sait bien toute la place qui est habituellement faite aux recherches en sciences humaines ! Il faut dire que lesdits travaux, sans doute fort respectables, sont consacrés aux facteurs ethno-culturels de la délinquance. Terrain glissant par excellence, mais petit lait pour certains dans le contexte sécuritaire à haute ethno-valeur ajoutée actuel.

Ne tournons pas autour du pot, je n'ai pas lu Le Déni des cultures qui rend compte de ces thèses (Paris, Seuil, septembre 2010, 350 pages), et la publicité qui y est faite ne me donne pas envie d'y goûter. La page Wikipedia d'Hugues Lagrange, décidément très à jour, explique que cet ouvrage "part du constat statistique qu'il y a, parmi les mis en cause dans les procès-verbaux de police judiciaire (antérieurement à toute décision judiciaire, précisons-le), une surreprésentation de jeunes personnes la20haine.jpgissues de l'Afrique sub-sahélienne, pour ensuite chercher les causes de ce phénomène". En plus de l'influence de l'origine sociale, il estimerait que "des différences culturelles expliquent cette situation". Selon lui, "les familles de ces jeunes mis en cause sont en difficulté financière, sans formation et avec une appréhension très limitée de la culture du pays d'accueil, ce qui affecte les jeunes à travers leur socialisation familiale".

On apprend sur Wikipedia que les travaux de Lagrange sont contestés, notamment par le chercheur Laurent Mucchielli, qui réfute tout biais culturel à l'origine des problèmes d'intégration et estime par ailleurs que Lagrange fait fi des autres facteurs (économiques, sociaux, problèmes familiaux) de la délinquance.

Sur le sujet, je préfère te recommander la lecture du socio-linguiste - par ailleurs ethno-psychiatre - Ismaël Sory Maïga. Il a beaucoup travaillé sur les migrants. Lui aussi vient de publier un ouvrage - avec la contribution d'autres grands chercheurs ouest-africains : Djoliba, le grand fleuve Niger (Paris, La Dispute, juin 2010, 208 pages). Bizarrement, il n'a fait ni le 20h de France 2, ni même les matinales de France-Inter. Il nous dit pourtant des choses fortes sur l'imaginaire des migrants, sur celui des enfants de la deuxième génération, sur ce qui fonde les représentations et les comportements, sur la construction des identités.

En creux, il dit aussi des choses sur la responsabilité des institutions d'accueil, en premier lieu des structures d'État. J'y ai notamment découvert combien les hommes de l'Afrique sub-sahélienne, en particulier dans le bassin du fleuve Niger, concevaient depuis toujours la migration comme un rite initiatique, qui se voulait d'abord source d'enrichissement immatériel. Que la migration portait en elle l'obligation du retour, et s'adossait à des attentes de la part de la famille d'origine, jamais d'abord pécunières : le migrant se doit de revenir avec des connaissances nouvelles, et la preuve de cette acquisition, c'est la maîtrise de la langue du pays de transit, et souvent une épouse. Pendant des siècles, l'Europe n'était pas dans la sphère des mouvements migratoires, et les échanges fonctionnaient, assuraient la stabilité et le développement de ces communautés.

C'est le colonialisme, puis le capitalisme productiviste qui, pour satisfaire leurs besoins en main d'œuvre bon marché, ont fait venir par wagons entiers - par les bateaux de l'im-portation, histoire de ne pas dire les trains de la traîte moderne - des Maliens en France, principalement de jeunes hommes solides et célibataires. Et qui, de peur qu'ils ne s'installent, ont veillé à ce qu'ils ne s'intègrent pas, et par ce fait, sans-même s'en rendre compte, ont rendu le retour impossible.

la_haine_1994_reference.jpgS'est-on jamais intéressé à l'historie de ces hommes ? A leurs cultures ? Mieux, au patrimoine des représentations par lesquelles ils visualisent leur place dans le monde et fondent leur rapport au cosmos ? La société française a-t-elle fait l'effort de chercher à rencontrer cet autre, ou s'est-il contenté, pour le meilleur et pour le pire, dans l'exploitation comme dans l'action syndicale, de l'enjoindre de se fondre dans la société supérieure où il vivait ?

Et si ce dont on parlait n'était que l'histoire d'une rencontre qui n'avait jamais eu lieu ?

Puis d'enfants pris dans l'étau, entre un groupe qui les rejetait et un autre qui ne les reliait plus à rien ?

Prendra-ton un jour le temps de cette interrogation-là, pour non-seulement apporter des réponses éducatives, sociales et solidaires, comme Lagrange a l'air de le préconiser, mais aussi pour reconnaître cet autre dans ce qu'il est, dans la singularité de son histoire, et lui offrir des espaces où laisser s'épanouir cette reconnaissance ? S'offrira-t-on un jour le luxe de cette rencontre, de la rencontre avec cet imaginaire qui nous dépasse en acceptant qu'il puisse être plus riche que le nôtre ?

Pour permettre simplement à ces jeunes d'être beaux quelques fois dans notre regard, et non de se voir toujours pestiférés - fut-ce au travers des statistiques scientifiques ?

Commentaires

Tu demandes un effort prodigieux à la France. Comment veux-tu qu'une société qui a fondu ses peuples pour en faire un seul, l'unique, sans comprendre l'intérêt de leur diversité, puisse comprendre cela. Quelle solution autre proposons-nous que de se fondre dans le sublime creuset, cet objet dans lequel on obtient "la fusion des corps très réfractaires" ? Saurions-nous être autre chose que des maîtres de forges ?

Écrit par : estèf | 21 septembre 2010

Très judicieux commentaire de M. estèf. Ce n'est pas la première fois que je le constate, mais là bravo...
Oui la France ne sait pas accueillir les diversités, à la différence des grands pays d'immigration (Etats unis, australie, Brésil...) Nous avons le fantasme de l'intégration. Cette intégration fonctionnait plutôt bien pendant les 30 glorieuses, mais aujourd'hui la machine est grippée. Et ce ne sont pas les recettes miracles de droite ou de gauche qui vont tout régler. Il faut investir massivement dans le logement, accepter un peu de communautarisme, bref s'éloigner du modèle de jules Ferry (pas l'éphémère ministre philosophe et donneur de leçons...)
Mais en est -on encore capable quand on voit la façon dont le problème des retraites ou le port du voile sont traités par nos élites gouvernantes, syndicalistes et politiques... Ils ne sont pas prêts d'être autre chose que des fondeurs
Merci estèf

Écrit par : De wendel | 22 septembre 2010

-> estéf -> prendre le parti de l'altérité, c'est un combat qui heurte nos traditions jacobines, mais qui mérite largement d'être mené en ces temps de repli... La forge n'a plus de carburant, les moules refroidissent et s'encrassent...Merci en effet de ce beau commentaire ;
-> Ernest-Antoine -> ( estéf, tu t'es trouvé un fan, qui sait de quoi il parle...!) Note que ça me rassure, je pensais que nous n'étions plus que lui et moi sur ces pages.
Pour le reste, si nous, nous savons être autre chose que des fondeurs, c'est déjà un bon début.

Écrit par : Oh!91 | 23 septembre 2010

Fondre !
Ben moi j'veux pas, na!
Je suis bien dans mon quartier multicolore,multiculturel.
La délinquance est portée aux nues, soit une frange de 10 voir 15% de jeunes de partout et de vieux du même endroit.
Reste 85% de lambdas gobant toutes les fausses vérités distillées entre les journaux et les programmes débilitants de la TV.
Te dire comme cela m'agace, mais m'agace !

Écrit par : mume | 23 septembre 2010

-> mume -> Percevoir l'humanité partout où elle est, quand la société pousse à ne la voir que dans son jardin...

Écrit par : Oh!91 | 24 septembre 2010

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